Le Petit Chose (page 3)
Ah ! vieille horloge de Saint-Germain, que de belles heures tu m’as sonnées quand j’habitais là-haut, avec ma mère Jacques !… Est-ce que tu ne pourrais pas m’en sonner encore quelques-unes de ces heures de vaillance et de jeunesse ? J’étais si heureux dans ce temps-là… Je travaillais de si bon cœur !…
Le matin, on se levait avec le jour. Jacques, tout de suite, s’occupait du ménage. Il allait chercher de l’eau, balayait la chambre, rangeait ma table. Moi, je n’avais le droit de toucher à rien. Si je lui disais : « Jacques, veux-tu que je t’aide ? »
Jacques se mettait à rire : « Tu n’y songes pas, Daniel. Et la dame du premier ? » Avec ces deux mots gros d’allusions, il me fermait la bouche.
Voici pourquoi :
Pendant les premiers jours de notre vie à deux, c’était moi qui étais chargé de descendre chercher de l’eau dans la cour. À une autre heure de la journée, je n’aurais peut-être pas osé ! mais, le matin, toute la maison dormait encore, et ma vanité ne risquait pas d’être rencontrée dans l’escalier une cruche à la main. Je descendais, en m’éveillant, à peine vêtu. À cette heure-là, la cour était déserte. Quelquefois, un palefrenier en casaque rouge nettoyait ses harnais près de la pompe. C’était le cocher de la dame du premier, une jeune créole très élégante dont on s’occupait beaucoup dans la maison. La présence de cet homme suffisait pour me gêner ; quand il était là, j’avais honte, je pompais vite et je remontais avec ma cruche à moitié remplie. Une fois en haut, je me trouvais très ridicule, ce qui ne m’empêchait pas d’être aussi gêné le lendemain, Si j’apercevais la casaque rouge dans la cour… Or, un matin que j’avais eu la chance d’éviter cette formidable casaque, je remontais allégrement et ma cruche toute pleine, lorsque, à la hauteur du premier étage, je me trouvai face à face avec une dame qui descendait. C’était la dame du premier…
Droite et fière, les yeux baissés sur un livre, elle allait lentement dans un flot d’étoffes soyeuses. À première vue, elle me parut belle, quoique un peu pâle ; ce qui me resta d’elle, surtout, c’est une petite cicatrice blanche qu’elle avait dans un coin, au dessous de la lèvre. En passant devant moi, la dame leva les yeux. J’étais debout contre le mur, ma cruche à la main, tout rouge et tout honteux. Pensez ! être surpris ainsi comme un porteur d’eau, mal peigné, ruisselant, le cou nu, la chemise entrouverte… quelle humiliation ! J’aurais voulu entrer dans la muraille… La dame me regarda un moment bien en face d’un air de reine indulgente, avec un petit sourire, puis elle passa. Quand je remontai, j’étais furieux. Je racontai mon aventure à Jacques, qui se moqua beaucoup de ma vanité ; mais le lendemain, il prit la cruche sans rien dire et descendit. Depuis lors, il descendit ainsi tous les matins ; et moi, malgré mes remords, je le laissais faire : j’avais trop peur de rencontrer encore la dame du premier.
Le ménage fini, Jacques s’en allait chez son marquis, et je ne le revoyais plus que dans la soirée. Je passais mes journées tout seul, en tête-à-tête avec la Muse ou ce que j’appelais la Muse. Du matin au soir, la fenêtre restait ouverte avec ma table devant, et sur cet établi, du matin au soir j’enfilais des rimes. De temps en temps un pierrot venait boire à ma gouttière ; il me regardait un moment d’un air effronté, puis il allait dire aux autres ce que je faisais, et j’entendais le bruit sec de leurs petites pattes sur les ardoises… J’avais aussi les cloches de Saint-Germain qui me rendaient visite plusieurs fois dans le jour. J’aimais bien quand elles venaient me voir. Elles entraient bruyamment par la fenêtre et remplissaient la chambre de musique. Tantôt des carillons joyeux et fous précipitaient leurs doubles croches, tantôt des glas noirs, lugubres, dont les notes tombaient une à une comme des larmes. Puis j’avais les angélus : l’Angélus de midi, un archange aux habits de soleil qui entrait chez moi tout resplendissant de lumière ; l’Angélus du soir, un séraphin mélancolique qui descendait dans un rayon de lune et faisait toute la chambre humide en y secouant ses grandes ailes.
La Muse, les pierrots, les cloches, je ne recevais jamais d’autres visites. Qui serait venu me voir ? Personne ne me connaissait. À la crémerie de la rue Saint-Benoît, j’avais toujours soin de me mettre à une petite table à part de tout le monde ; je mangeais vite, les yeux dans mon assiette ; puis, le repas fini, je prenais mon chapeau furtivement et je rentrais à toutes jambes. Jamais une distraction, jamais une promenade ; pas même la musique au Luxembourg. Cette timidité maladive que je tenais de madame Eyssette était encore augmentée par le délabrement de mon costume et ces malheureux caoutchoucs qu’on n’avait pas pu remplacer. La rue me faisait peur, me rendait honteux. Je n’aurais jamais voulu descendre de mon clocher. Quelquefois pourtant, par ces jolis soirs mouillés des printemps parisiens, je rencontrais, en revenant de la crémerie, des volées d’étudiants en belle humeur, et de les voir s’en aller ainsi bras dessus bras dessous, avec leurs grands chapeaux, leurs pipes, leurs maîtresses, cela me donnait des idées… Alors je remontais bien vite mes cinq étages, j’allumais ma bougie, et je me mettais au travail rageusement jusqu’à l’arrivée de Jacques.
Quand Jacques arrivait, la chambre changeait d’aspect. Elle était toute gaieté, bruit, mouvement. On chantait, on riait, on se demandait des nouvelles de la journée. « As-tu bien travaillé ? me disait Jacques, ton poëme avance-t-il ? » Puis il me racontait quelque nouvelle invention de son original marquis, tirait de sa poche des friandises du dessert mises de côté pour moi, et s’amusait à me les voir croquer à belles dents. Après quoi, je retournai à l’établi aux rimes. Jacques faisait deux ou trois tours dans la chambre, et, quand il me croyait bien en train, s’esquivait en me disant : « Puisque tu travailles, je vais là-bas passer un moment. » Là-bas, cela voulait dire chez Pierrotte ; et si vous n’avez pas déjà deviné pourquoi Jacques allait si souvent là-bas, c’est que vous n’êtes pas bien habile. Moi, je compris tout, dès le premier jour, rien qu’à le voir lisser ses cheveux devant la glace avant de partir, et recommencer trois ou quatre fois son nœud de cravate ; mais pour ne pas le gêner, je faisais semblant de ne me douter de rien et je me contentais de rire au-dedans de moi, en pensant des choses…
Jacques parti, en avant les rimes ! À cette heure-là, je n’avais plus le moindre bruit : les pierrots, les angélus, tous mes amis étaient couchés. Complet tête-à-tête avec la Muse… Vers neuf heures, j’entendais monter dans l’escalier, — un petit escalier de bois qui faisait suite au grand. — C’était mademoiselle Coucou-Blanc, notre voisine, qui rentrait. À partir de ce moment, je ne travaillais plus. Ma cervelle émigrait effrontément chez la voisine et n’en bougeait pas… Que pouvait-elle bien être, cette mystérieuse Coucou-Blanc ?… Impossible d’avoir le moindre renseignement à son endroit… Si j’en parlais à Jacques, il prenait un petit air en dessous pour me dire : « Comment !… tu ne l’as pas encore rencontrée, notre superbe voisine ? » Mais, jamais il ne s’expliquait davantage. Moi je pensais : « Il ne veut pas que je la connaisse… C’est sans doute une grisette du quartier latin. » Et cette idée m’embrasait la tête. Je me figurais quelque chose de frais, de jeune, de joyeux, — une grisette, quoi ! Il n’y avait pas jusqu’à ce nom de Coucou-Blanc qui ne me parût plein de saveur, un de ces jolis sobriquets d’amour comme Musette ou Mimi Pinson. C’était, dans tous les cas, une Musette bien sage et bien rangée que ma voisine, une Musette de Nanterre, qui rentrait tous les soirs à la même heure, et toujours seule. Je savais cela pour avoir plusieurs jours de suite, à l’heure où elle arrivait, appliqué mon oreille à sa cloison… Invariablement, voici ce que j’entendais : d’abord comme un bruit de bouteille qu’on débouche et rebouche plusieurs fois, puis, au bout d’un moment, pouf ! la chute d’un corps très lourd sur le parquet ; et presque aussitôt une petite voix grêle, très aiguë, une voix de grillon malade, entonnant je ne sais quel air à trois notes, triste à faire pleurer. Sur cet air-là, il y avait des paroles, mais je ne les distinguais pas, excepté cependant les incompréhensibles syllabes que voici : — Tolocototignan !…Tolocototignan ! … — qui revenaient de temps en temps dans la chanson comme un refrain plus accentué que le reste. Cette singulière musique durait environ une heure ; puis, sur un dernier tolocototignan, la voix s’arrêtait tout à coup ; et je n’entendais plus qu’une respiration lente et lourde… Tout cela m’intriguait beaucoup.
Un matin, ma mère Jacques, qui venait de chercher de l’eau, entra vivement chez nous avec un grand air de mystère et s’approchant de moi me dit tout bas :
— Si tu veux voir notre voisine… chut !… elle est là.
D’un bond je fus sur le palier… Jacques ne m’avait pas menti… Coucou-Blanc était dans sa chambre, avec sa porte grande ouverte ; et je pus enfin la contempler… Oh ! Dieu ! Ce ne fut qu’une vision, mais quelle vision !… Imaginez une petite mansarde complètement nue, à terre une paillasse, sur la cheminée une bouteille d’eau-de-vie, au-dessus de la paillasse un énorme et mystérieux fer à cheval pendu au mur comme un bénitier. Maintenant, au milieu de ce chenil, figurez-vous une horrible Négresse avec de gros yeux de nacre, des cheveux courts, laineux et frisés comme une toison de brebis noire, et une vieille crinoline rouge sans rien dessus… C’est ainsi que m’apparut pour la première fois ma voisine Coucou-Blanc, la Coucou-Blanc de mes rêves, la sœur de Mimi Pinson et de Bernerette… Ô province romanesque, que ceci te serve de leçon !…
— Eh bien, me dit Jacques en me voyant rentrer, eh bien, comment la trouves… Il n’acheva pas sa phrase et devant ma mine déconfite, partit d’un immense éclat de rire. J’eus le bon esprit de faire comme lui, et nous voilà riant de toutes nos forces l’un en face de l’autre sans pouvoir parler. À ce moment, par la porte entrebâillée, une grosse tête noire se glissa dans la chambre et disparut presque aussitôt en nous criant : « Blancs moquer Nègre, pas joli. » Vous pensez si nous rîmes de plus belle…
Quand notre gaieté fut un peu calmée, Jacques m’apprit que la Négresse Coucou-Blanc était au service de la dame du premier ; dans la maison, on l’accusait d’être un peu sorcière : à preuve, le fer à cheval, symbole du culte Vaudoux, qui pendait au-dessus de sa paillasse. On disait aussi que tous les soirs, quand sa maîtresse était sortie, Coucou-Blanc s’enfermait dans sa mansarde, buvait de l’eau-de-vie jusqu’à tomber ivre morte, et chantait des chansons nègres une partie de la nuit. Ceci m’expliquait tous les bruits mystérieux qui venaient de chez ma voisine : la bouteille débouchée, la chute sur le parquet, et l’air monotone à trois notes. Quant au tolocototignan, il paraît que c’est une sorte d’onomatopée, très répandue chez les Nègres du Cap, quelque chose comme notre lon, lan, la ; les Pierre Dupont en ébène mettent de ça dans toutes leurs chansons.
À partir de ce jour, ai-je besoin de le dire ? le voisinage de Coucou-Blanc ne me donna plus autant de distractions. Le soir, quand elle montait, mon cœur ne trottait plus si vite ; jamais je ne me dérangeais plus pour aller coller mon oreille à la cloison… Quelquefois pourtant, dans le silence de la nuit, les tolocototignan venaient jusqu’à ma table, et j’éprouvais je ne sais quel vague malaise en entendant ce triste refrain ; on eût dit que je pressentais le rôle qu’il allait jouer dans ma vie…
Sur ces entrefaites, ma mère Jacques trouva une place de teneur de livres à cinquante francs par mois chez un petit marchand de fer, où il devait se rendre tous les soirs en sortant de chez le marquis. Le pauvre garçon m’apprit cette bonne nouvelle, moitié content, moitié fâché. « Comment feras-tu pour aller là-bas ? » lui dis-je tout de suite. Il me répondit, les yeux pleins de larmes : « J’irai le dimanche. » Et dès lors, comme il l’avait dit, il n’alla plus là-bas que le dimanche, mais cela lui coûtait, bien sûr.
Quel était donc ce là-bas si séduisant qui tenait tant à cœur à ma mère Jacques ?… Je n’aurais pas été fâché de le connaître. Malheureusement on ne me proposait jamais de m’emmener ; et moi, j’étais trop fier pour le demander. Le moyen d’ailleurs d’aller quelque part, avec des caoutchoucs ? Un dimanche pourtant, au moment de partir chez Pierrotte, Jacques me dit avec un peu d’embarras :
— Est-ce que tu n’aurais pas envie de m’accompagner là-bas, petit Daniel ? Tu leur ferais sûrement un grand plaisir.
— Mais, mon cher, tu plaisantes…
— Oui, je le sais bien… Le salon de Pierrotte n’est guère la place d’un poëte… Ils sont là un tas de vieilles peaux de lapins…
— Oh ! ce n’est pas pour cela, Jacques ; c’est seulement à cause de mon costume…
— Tiens ! au fait… je n’y songeais pas, dit Jacques.
Et il partit comme enchanté d’avoir une vraie raison pour ne pas m’emmener.
À peine au bas de l’escalier, le voilà qui remonte et vient vers moi tout essoufflé.
— Daniel, me dit-il, si tu avais eu des souliers et une jaquette présentable, m’aurais-tu accompagné chez Pierrotte ?
— Pourquoi pas ?
— Eh bien, alors, viens… je vais t’acheter tout ce qu’il te faut, nous irons là-bas.
Je le regardai, stupéfait. « C’est la fin du mois, j’ai de l’argent, » ajouta-t-il pour me convaincre. J’étais si content de l’idée des nippes fraîches que je ne remarquai pas l’émotion de Jacques ni le ton singulier dont il parlait. Ce n’est que plus tard que je songeai à tout cela. Pour le moment, je lui sautai au cou, et nous partîmes chez Pierrotte, en passant par le Palais-Royal, où je m’habillai de neuf chez un fripier.
VI
le roman de pierrotte
Quand Pierrotte avait vingt ans, si on lui avait prédit qu’un jour il succéderait à M. Lalouette dans le commerce des porcelaines, qu’il aurait deux cent mille francs chez son notaire, — Pierrotte, un notaire ! — et une superbe boutique à l’angle du passage du Saumon, on l’aurait beaucoup étonné.
Pierrotte, à vingt ans, n’était jamais sorti de son village, portait de gros esclots en sapin des Cévennes, ne savait pas un mot de français et gagnait cent écus par an à élever des vers à soie ; solide compagnon du reste, beau danseur de bourrée, aimant rire et chanter la gloire, mais toujours d’une manière honnête et sans faire de tort aux cabaretiers. Comme tous les gars de son âge, Pierrotte avait une bonne amie, qu’il allait attendre le dimanche à la sortie des vêpres pour l’emmener danser des gavottes sous les mûriers. La bonne amie de Pierrotte s’appelait Roberte, la grande Roberte. C’était une belle magnanarelle de dix-huit ans, orpheline comme lui, pauvre comme lui, mais sachant très bien lire et écrire, ce qui, dans les villages cévenols, est encore plus rare qu’une dot. Très fier de sa Roberte, Pierrotte comptait l’épouser dès qu’il aurait tiré au sort ; mais le jour du tirage arrivé, le pauvre Cévenol — bien qu’il eût trempé trois fois sa main dans l’eau bénite avant d’aller à l’urne, — amena le numéro 4… Il fallait partir. Quel désespoir !… Heureusement madame Eyssette, qui avait été nourrie, presque élevée, par la mère de Pierrotte, vint au secours de son frère de lait et lui prêta deux mille francs pour s’acheter un homme. — On était riche chez les Eyssette dans ce temps-là ! — L’heureux Pierrotte ne partit donc pas et put épouser sa Roberte ; mais comme ces braves gens tenaient avant tout à rendre l’argent à madame Eyssette et qu’en restant au pays ils n’y seraient jamais parvenus, ils eurent le courage de s’expatrier et marchèrent sur Paris pour y chercher fortune.
Pendant un an, on n’entendit plus parler de nos montagnards ; puis, un beau matin, madame Eyssette reçut une lettre touchante signée « Pierrotte et sa femme, » qui contenait 300 francs, premiers fruits de leurs économies. La seconde année, nouvelle lettre de « Pierrotte et sa femme » avec un envoi de 500 francs. La troisième année, rien. — Sans doute, les affaires ne marchaient pas. — La quatrième année, troisième lettre de « Pierrotte et sa femme » avec un dernier envoi de 1,200 francs et des bénédictions pour toute la famille. Malheureusement, quand cette lettre arriva chez nous, nous étions en pleine débâcle : on venait de vendre la fabrique, et nous aussi nous allions nous expatrier… Dans sa douleur Madame Eyssette oublia de répondre à « Pierrotte et sa femme, » et, depuis lors, nous ne n’en eûmes plus de nouvelles, jusqu’au jour où Jacques, arrivant à Paris, trouva le beau Pierrotte — Pierrotte sans sa femme, hélas ! — installé dans le comptoir de l’ancienne maison Lalouette.
Rien de moins poétique, rien de plus touchant que l’histoire de cette fortune. En arrivant à Paris, la femme de Pierrotte s’était mise bravement à faire des ménages. La première maison fut justement la maison Lalouette. Ces Lalouette était de riches commerçants avares et maniaques, qui n’avaient jamais voulu prendre ni un commis ni une bonne, parce qu’il faut tout faire par soi-même (« Monsieur, jusqu’à cinquante ans, j’ai fait mes culottes moi-même ! » disait le père Lalouette avec fierté), et qui, sur leurs vieux jours seulement, se donnaient le luxe flamboyant d’une femme de ménage à douze francs par mois. Dieu sait que ces douze francs-là, l’ouvrage les valait bien ! La boutique, l’arrière-boutique, un appartement au quatrième, deux seilles d’eau pour la cuisine à remplir tous les matins ! Il fallait venir des Cévennes pour accepter de pareilles conditions ; mais bah ! La Cévenole était jeune, alerte, rude au travail et solide des reins comme une jeune taure ; en un tour de main, elle expédiait ce gros ouvrages et, par-dessus le marché, montrait tout le temps aux deux vieillards son joli rire, qui valait plus de douze francs à lui tout seul… À force de belle humeur et de vaillance, cette courageuse montagnarde finit par séduire ses patrons. On s’intéressa à elle ; on la fit causer ; puis un jour, spontanément, — les cœurs les plus secs ont parfois de ces soudaines floraison de bonté, — le vieux Lalouette offrit de prêter un peu d’argent à Pierrotte pour qu’il pût entreprendre un commerce à son l’idée.
Voici quelle fut l’idée de Pierrotte : ils se procura un vieux bidet, une carriole, et s’en alla d’un bout de Paris à l’autre en criant de toutes ses forces : « Débarrassez-vous de ce qui vous gêne ! » Notre finaud de Cévenol ne vendait pas, il achetait… quoi ?… tout… Les pots cassés, les vieux fers, les papiers, les bris de bouteille, les meubles hors de service qui ne valent pas la peine d’être vendus, les vieux galons dont les marchands ne veulent pas, tout ce qui ne vaut rien et qu’on garde chez soi par habitude, par négligence, parce qu’on ne sait qu’en faire, tout ce qui gêne !… Pierrotte ne faisait fi de rien, il achetait tout, ou du moins il acceptait tout ; car le plus souvent on ne lui vendait pas, on lui donnait, on se débarrassait. Débarrassez-vous de ce qui vous gêne !
Dans le quartier Montmartre, le Cévenol était très populaire. Comme tous les petits commerçants ambulants qui veulent faire trou dans le brouhaha de la rue, il avait adopté une mélopée personnelle et bizarre, que les ménagères connaissaient bien… C’était d’abord à pleins poumons le formidable : « Débarrassez-vous de ce qui vous gèèène ! » Puis, sur un ton lent et pleurard, de longs discours tenus à sa bourrique, à son Anastagille, comme il l’appelait. Il croyait dire Anastasie. « Allons ! viens, Anastagille ; allons ! viens, mon enfant… « Et la bonne Anastagille suivait, la tête basse, longeant les trottoirs d’un air mélancolique ; et de toutes les maisons on criait : « Pst ! Pst ! Anastagille ! … » La carriole se remplissait, il fallait voir ! Quand elle était bien pleine, Anastagille et Pierrotte s’en allaient à Montmartre déposer la cargaison chez un chiffonnier en gros, qui payait bel et bien tous ces « débarrassez-vous de ce qui vous gêne, » qu’on avait eus pour rien ou pour presque rien.
À ce métier singulier, Pierrotte ne fit pas fortune, mais il gagna sa vie, et largement. Dès la première année, on rendit l’argent des Lalouette et on envoya trois cents francs à mademoiselle, — c’est ainsi que Pierrotte appelait madame Eyssette du temps qu’elle était jeune fille, et depuis il n’avait jamais pu se décider à la nommer autrement. — La troisième année, par exemple, ne fut pas heureuse. C’était en plein 1830. Pierrotte avait beau crier : « Débarrassez-vous de ce qui vous gêne ! » les Parisiens, en train de se débarrasser d’un vieux roi qui les gênait, étaient sourds aux cris de Pierrotte et laissaient le Cévenol s’égosiller dans la rue ; et chaque soir la petite carriole rentrait vide. Pour comble de malheur, Anastagille mourut. C’est alors que les vieux Lalouette, qui commençaient à ne plus pouvoir tout faire par eux-mêmes, proposèrent à Pierrotte d’entrer chez eux comme garçon de magasin. Pierrotte accepta, mais il ne garda pas longtemps ces modestes fonctions. Depuis leur arrivée à Paris, sa femme lui donnait tous les soirs des leçons d’écriture et de lecture ; il savait déjà se tirer d’une lettre et s’exprimer en français d’une façon compréhensible. En entrant chez Lalouette, il redoubla d’efforts, s’en alla dans une classe d’adultes apprendre le calcul, et fit si bien qu’au bout de quelques mois il pouvait suppléer au comptoir M. Lalouette devenu presque aveugle, et à la vente madame Lalouette, dont les vieilles jambes trahissaient le grand cœur. Sur ces entrefaites, mademoiselle Pierrotte vint au monde et, dès lors, la fortune du Cévenol alla toujours croissant. D’abord intéressé dans le commerce des Lalouette, il devint plus tard leur associé ; puis, un beau jour, le père Lalouette, ayant complètement perdu la vue, se retira du commerce et céda son fonds à Pierrotte, qui le paya par annuités. Une fois seul, le Cévenol donna une telle extension à l’affaire qu’en trois ans il eut payé les Lalouette, et se trouva, franc de toute redevance, à la tête d’une belle boutique admirablement achalandée… Juste à ce moment, comme si elle eût attendu pour mourir que son homme n’eût plus besoin d’elle, la grande Roberte tomba malade et mourut d’épuisement.
Voilà le roman de Pierrotte, tel que Jacques me le racontait ce soir-là en nous en allant au passage du Saumon, et comme la route était longue, — on avait pris le plus long pour montrer aux Parisiens ma jaquette neuve, — je connaissais mon Cévenol à fond avant d’arriver chez lui. Je savais que le bon Pierrotte avait deux idoles auxquelles il ne fallait pas toucher, sa fille et M. Lalouette. Je savais aussi qu’il était un peu bavard et fatigant à entendre parce qu’il parlait lentement, cherchait ses phrases, bredouillait et ne pouvait pas dire trois mots de suite sans y ajouter : « C’est bien le cas de le dire… » Ceci tenait à une chose : le Cévenol n’avait jamais pu se faire à notre langue. Tout ce qu’il pensait lui venant aux lèvres en patois du Languedoc, il était obligé de mettre à mesure ce languedocien en français, et les « C’est bien le cas de le dire… » dont il émaillait ses discours, lui donnaient le temps d’accomplir intérieurement ce petit travail. Comme disait Jacques, Pierrotte ne parlait pas, il traduisait… Quant à mademoiselle Pierrotte, tout ce que j’en pus savoir, c’est qu’elle avait seize ans et qu’elle s’appelait Camille, rien de plus ; sur ce chapitre-là mon Jacques restait muet comme un esturgeon.
Il était environ neuf heures quand nous fîmes notre entrée dans l’ancienne maison Lalouette. On allait fermer. Boulons, volets, barres de fer, tout un formidable appareil de clôture gisait par tas sur le trottoir, devant la porte entre-bâillée… Le gaz était éteint et tout le magasin dans l’ombre, excepté le comptoir, sur lequel posait une lampe en porcelaine éclairant des piles d’écus et une grosse face rouge qui riait. Au fond, dans l’arrière-boutique, quelqu’un jouait de la flûte.
— Bonjour, Pierrotte ! cria Jacques en se campant devant le comptoir… (J’étais à côté de lui, dans la lumière de la lampe)… Bonjour, Pierrotte !
Pierrotte, qui faisait sa caisse, leva les yeux à la voix de Jacques ; puis, en m’apercevant, il poussa un cri, joignant les mains, et resta là, stupide, la bouche ouverte, à me regarder.
— Eh bien, fit Jacques d’un air de triomphe, que vous avais-je dit ?
— Oh mon Dieu ! mon Dieu ! murmura le bon Pierrotte, il me semble que… C’est bien le cas de le dire… Il me semble que je la vois.
— Les yeux surtout, reprit Jacques, regardez les yeux, Pierrotte.
— Et le menton, monsieur Jacques, le menton avec la fossette, répondit Pierrotte, qui pour mieux me voir avait levé l’abat-jour de la lampe.
Moi, je n’y comprenais rien. Ils étaient là tous les deux à me regarder, à cligner de l’œil, à se faire des signes… Tout à coup Pierrotte se leva, sortit du comptoir et vint à moi les bras ouverts :
— Avec votre permission, monsieur Daniel, il faut que je vous embrasse… C’est bien le cas de le dire. Je vais croire embrasser mademoiselle.
Ce dernier mot m’expliqua tout. À cet âge-là, je ressemblais beaucoup à madame Eyssette, et pour Pierrotte, qui n’avait pas vu mademoiselle depuis quelque vingt-cinq ans, cette ressemblance était encore plus frappante. Le brave homme ne pouvait pas se lasser de me serrer les mains, de m’embrasser, de me regarder en riant avec ses gros yeux pleins de larmes ; il se mit ensuite à nous parler de notre mère, des deux mille francs, de sa Roberte, de sa Camille, de son Anastagille, et cela avec tant de longueurs, tant de périodes, que nous serions encore, — c’est bien le cas de le dire, — debout dans le magasin, à l’écouter, si, Jacques ne lui avait pas dit d’un ton d’impatience : « Et votre caisse, Pierrotte ! »
Pierrotte s’arrêta net. Il était un peu confus d’avoir tant parlé :
— Vous avez raison, monsieur Jacques, je bavarde… je bavarde… et puis la petite… c’est bien le cas de le dire… la petite me grondera d’être monté si tard.
— Est-ce que Camille est là-haut ? demanda Jacques d’un petit air indifférent.
— Oui… oui, monsieur Jacques… la petite est là-haut… Elle languit… C’est bien le cas de le dire… Elle languit joliment de connaître M. Daniel. Montez donc la voir… je vais faire ma caisse et je vous rejoins… c’est bien le cas de le dire.
Sans en écouter davantage, Jacques me prit le bras et m’entraîna vite vers le fond, du côté où on jouait de la flûte… Le magasin de Pierrotte était grand et bien garni. Dans l’ombre, on voyait miroiter le ventre des carafes, les globes d’opale, l’or fauve des verres de Bohême, les grandes coupes de cristal, les soupières rebondies, puis de droite et de gauche, de longues piles d’assiettes qui montaient jusqu’au plafond. Le palais de la fée Porcelaine vu de nuit. Dans l’arrière-boutique, un bec de gaz ouvert à demi veillait encore, laissant sortir d’un air ennuyé un tout petit bout de langue… Nous ne fîmes que traverser. Il y avait là, assis sur le bord d’un canapé-lit, un grand jeune homme blond qui jouait mélancoliquement de la flûte. Jacques, en passant, dit un « bonjour » très sec, auquel le jeune homme blond répondit par deux coups de flûte très secs aussi — tu, tu — ce qui doit être la façon de se dire bonjour entre flûtes qui s’en veulent.
— C’est le commis, me dit Jacques, quand nous fûmes dans l’escalier… Il nous assomme, ce grand blond, à jouer toujours de la flûte… Est-ce que tu aimes la flûte, toi, Daniel ?
J’eus envie de lui demander : « Et la petite, l’aime-t-elle ? » Mais j’eus peur de lui faire de la peine et je lui répondis très sérieusement : « Non, Jacques, je n’aime pas la flûte. »
L’appartement de Pierrotte était au quatrième étage, dans la même maison que le magasin. Mademoiselle Camille, trop aristocrate pour se montrer à la boutique, restait en haut et ne voyait son père qu’à l’heure des repas. « Oh ! tu verras ! me disait Jacques en montant, c’est tout à fait sur un pied de grande maison. Camille a une dame de compagnie, madame veuve Tribou, qui ne la quitte jamais… Je ne sais pas trop d’où elle vient cette madame Tribou, mais Pierrotte la connaît et prétend que c’est une dame de grand mérite… Sonne, Daniel, nous y voilà ! » Je sonnai ; une Cévenole à grande coiffe vint nous ouvrir, sourit à Jacques comme à une vieille connaissance, et nous introduisit dans le salon.
Quand nous entrâmes, mademoiselle Pierrotte était au piano. Deux vieilles dames un peu fortes, madame Lalouette et la veuve Tribou, dame de grand mérite, jouaient aux cartes dans un coin. En nous voyant, tout le monde se leva. Il y eut un moment de trouble et de brouhaha, puis les saluts échangés, les présentations faites, Jacques invita Camille, — il disait Camille tout court, — à se remettre au piano, et la dame de grand mérite profita de l’invitation pour continuer sa partie avec madame Lalouette. Nous avions pris place, Jacques et moi, chacun d’un côté de mademoiselle Pierrotte, qui, tout en faisant trotter ses petits doigts sur le piano, causait et riait avec nous. Je la regardais pendant qu’elle parlait. Elle n’était pas jolie. Blanche, rose, l’oreille petite, le cheveu fin, mais trop de joues, trop de santé ; avec cela, les mains rouges, et les grâces un peu froides d’une pensionnaire en vacances. En somme, c’était bien la fille de Pierrotte, une fleur des montagnes, grandie sous la vitrine du passage du Saumon.
Telle fut, du moins, ma première impression ; mais, soudain, sur un mot que je lui dis, mademoiselle Pierrotte, dont les yeux étaient restés baissés jusque-là, les leva lentement sur moi, et, comme par magie, la petite bourgeoise disparut. Je ne vis plus que ses yeux, deux grands yeux noirs éblouissants, que je reconnus tout de suite…
Ô Miracle ! C’étaient les mêmes yeux noirs qui m’avaient lui si doucement là-bas, dans les murs froids du vieux collège, les yeux noirs de la fée aux lunettes, les yeux noirs enfin… Je croyais rêver. J’avais envie de leur crier : « Beaux yeux noirs, est-ce vous ? Est-ce vous que je retrouve dans un autre visage ? » Et si vous saviez comme c’étaient bien eux ! Impossible de s’y tromper. Les mêmes cils, le même éclat, le même feu noir et contenu. Quelle folie de penser qu’il peut y avoir deux couples de ces yeux-là par le monde ! Et d’ailleurs la preuve que c’étaient bien les yeux noirs eux-mêmes, et non pas d’autres yeux noirs ressemblant à ceux-là, c’est qu’ils m’avaient reconnu eux aussi, et nous allions reprendre sans doute un de nos jolis dialogues muets d’autrefois, quand j’entendis tout près de moi, presque dans mon oreille, de petites dents de souris qui grignotaient. À ce bruit, je tournai la tête et j’aperçus dans un fauteuil, à l’angle du piano, un personnage auquel je n’avais pas pris garde… C’était un grand vieux sec et blême, avec une tête d’oiseau, le front fuyant, le nez en pointe, des yeux ronds et sans vie trop loin du nez, presque sur les tempes… Sans un morceau de sucre que le bonhomme tenait à la main et qu’il becquetait de temps en temps, on aurait pu le croire endormi. Un peu troublé par cette apparence, je fis à ce vieux fantôme un grand salut, qu’il ne me rendit pas… « Il ne t’a pas vu, me dit Jacques… C’est l’aveugle… c’est le père Lalouette… »