Les Contes du lundi (page 3)
Quand je sortais de là, les yeux pleins de tous ces reflets de laque, de jade, de couleurs éclatantes des cartes géographiques, les jours surtout où le colonel m’avait lu une de ces odes japonaises d’une poésie chaste, distinguée, originale, si profonde, les rues de Munich me faisaient un singulier effet. Le Japon, la Bavière, ces deux pays nouveaux pour moi, que je connaissais presque en même temps, que je voyais l’un à travers l’autre, se brouillaient, se confondaient dans ma tête, devenaient une espèce de pays vague, de pays bleu… Cette ligne bleue des voyages que je venais de voir sur les tasses japonaises dans le trait de nuages et l’esquisse de l’eau, je la retrouvais sur les fresques bleues des murailles… Et ces soldats bleus qui faisaient l’exercice sur les places, coiffés de casques japonais, et ce grand ciel tranquille d’un bleu de Vergiss-mein-nicht, et ce cocher bleu qui me ramenait à l’hôtel de la Grappe-Bleue !…
V
promenade sur le starnberg
Il était bien du pays bleu aussi, ce lac étincelant qui miroite au fond de ma mémoire. Rien que d’écrire ce nom de Starnberg, j’ai revu tout près de Munich la grande nappe d’eau, unie, pleine de ciel, rendue familière et vivante par la fumée d’un petit steamer qui longeait les bords. Tout autour, les masses sombres des grands parcs, séparées de place en place, comme ouvertes par la blancheur des villas. Plus haut, des bourgs aux toits serrés, des nids de maisons posés sur les pentes ; plus haut encore, les montagnes du Tyrol lointaines, couleur de l’air où elles flottent, et dans un coin de ce tableau un peu classique, mais si charmant, le vieux, vieux batelier, avec ses longues guêtres et son gilet rouge à boutons d’argent, qui me promena tout un dimanche, et paraissait si fier d’avoir un Français dans son bateau.
Ce n’était pas la première fois que pareil honneur lui arrivait. Il se souvenait très bien d’avoir, dans sa jeunesse, fait passer le Starnberg à un officier. Il y avait soixante ans de cela, et à la façon respectueuse dont le bonhomme me parlait, je sentais l’impression qu’avait dû lui faire ce Français en 1806, quelque bel Oswald du premier Empire, en collant et bottes molles, un schapska gigantesque et des insolences de vainqueur !… Si le batelier de Starnberg vit encore, je doute qu’il ait autant d’admiration pour les Français.
C’est sur ce beau lac et dans les parcs ouverts des résidences qui l’entourent, que les bourgeois de Munich promènent leurs gaietés du dimanche. La guerre n’avait rien changé à cet usage. Au bord de l’eau, quand je passai, les auberges étaient pleines ; de grosses dames assises en rond faisaient bouffer leurs jupes sur les pelouses. Entre les branches qui se croisaient sur le bleu du lac, des groupes de Gretchen et d’étudiants passaient, auréolés d’une fumée de pipe. Un peu plus loin, dans une clairière du parc Maximilien, une noce de paysans, bruyante et voyante, buvait devant de longues tables en tréteaux, tandis qu’un garde-chasse en habit vert, campé, le fusil au poing, dans l’attitude d’un homme qui tire, faisait la démonstration de ce merveilleux fil à aiguille dont les Prussiens se servaient avec tant de succès. J’avais besoin de cela pour me rappeler qu’on se battait à quelques lieues de nous. On se battait pourtant, il faut bien le croire, puisque ce soir-là, en rentrant à Munich, je vis sur une petite place, abritée et recueillie comme un coin d’église, des cierges qui brûlaient tout autour de la Marien-Saule, et des femmes agenouillées, dont un long sanglot secouait la prière…
VI
la bavaria
Malgré tout ce que l’on a écrit depuis quelques années sur le chauvinisme français, nos sottises patriotiques, nos vanités, nos fanfaronnades, je ne crois pas qu’il y ait en Europe un peuple plus vantard, plus glorieux, plus infatué de lui-même que le peuple de Bavière. Sa toute petite histoire, dix pages détachées de l’histoire de l’Allemagne, s’étale dans les rues de Munich, gigantesque, disproportionnée, tout en peintures et en monuments, comme un de ces livres d’étrennes qu’on donne aux enfants : peu de texte et beaucoup d’images. À Paris, nous n’avons qu’un arc de triomphe ; là-bas ils en ont dix : la porte des Victoires, le portique des Maréchaux, et je ne sais combien d’obélisques élevés à la vaillance des guerriers bavarois.
Il fait bon être grand homme dans ce pays-là ; on est sûr d’avoir son nom gravé partout dans la pierre, dans le bronze, et au moins une fois sa statue au milieu d’une place, ou tout au haut de quelque frise, parmi des Victoires de marbre blanc. Cette folie des statues, des apothéoses, des monuments commémoratifs est poussée à un tel point chez ces bonnes gens, qu’ils ont, au coin des rues, des socles vides tout dressés, tout préparés pour les célébrités inconnues du lendemain. En ce moment, toutes les places doivent être prises. La guerre de 1870 leur a fourni tant de héros, tant d’épisodes glorieux !
J’aime à me figurer, par exemple, l’illustre général Von der Thann déshabillé à l’antique au milieu d’un square verdoyant, avec un beau piédestal orné de bas-reliefs représentant d’un côté les Guerriers bavarois incendiant le village de Bazeilles, de l’autre les Guerriers bavarois assassinant des blessés français à l’ambulance de Wœrth. Quel splendide monument cela doit faire !
Non contents d’avoir leurs grands hommes éparpillés ainsi par la ville, les Bavarois les ont réunis dans un temple situé aux portes de Munich, et qu’ils appellent la Ruhmeshalle (la Salle de la Gloire). Sous un vaste portique de colonnes de marbre, qui s’avancent en retour en formant les trois côtés d’un carré, sont rangés sur des consoles les bustes des électeurs, des rois, des généraux, des jurisconsultes, etc. (On trouve le catalogue chez le gardien.)
Un peu en avant se dresse une statue colossale, une Bavaria de quatre-vingt-dix pieds, debout au sommet d’un de ces grands escaliers si tristes qui montent à découvert dans la verdure des jardins publics. Avec sa peau de lion sur les épaules, son glaive serré dans une main (toujours la gloire !), cette immense pièce de bronze, à l’heure où je la vis, sur la fin d’une de ces journées d’août où les ombres s’allongent démesurément, remplissait la plaine silencieuse de son geste emphatique. Tout autour, le long des colonnes, les profils des hommes célèbres grimaçaient au soleil couchant. Tout cela si désert, si morne ! En entendant mes pas sonner sur les dalles, je retrouvais bien cette impression de grandeur dans le vide qui me poursuivait depuis mon arrivée à Munich.
Un petit escalier en fonte grimpe en tournant dans l’intérieur de la Bavaria. J’eus la fantaisie de monter jusqu’en haut et de m’asseoir un moment dans la tête du colosse, un petit salon en rotonde éclairé par deux fenêtres qui sont les yeux. Malgré ces yeux ouverts sur l’horizon bleu des Alpes, il faisait très chaud là-dedans. Le bronze, chauffé par le soleil, m’enveloppait d’une chaleur alourdissante. Je fus obligé de redescendre bien vite… Mais, c’est égal ! cela m’avait suffi pour te connaître, ô grande Bavaria boursouflée et sonore ! J’avais vu ta poitrine sans cœur, tes gros bras de chanteuse, enflés, sans muscles, ton glaive en métal repoussé, et senti dans ta tête creuse l’ivresse lourde et la torpeur d’un cerveau de buveur de bière… Et dire qu’en nous embarquant dans cette folle guerre de 1870, nos diplomates avaient compté sur toi. Ah ! s’ils s’étaient donné la peine de monter dans la Bavaria, eux aussi !
VII
l’empereur aveugle !…
Il y avait dix jours que j’étais à Munich, et je n’avais encore aucune nouvelle de ma tragédie japonaise. Je commençais à désespérer, lorsqu’un soir dans le petit jardin de la brasserie où nous prenions nos repas, je vis arriver mon colonel avec une figure rayonnante. « Je l’ai ! me dit-il ; venez demain matin au musée… Nous la lirons ensemble, vous verrez si c’est beau ! » Il était très animé ce soir-là. Ses yeux brillaient en parlant. Il déclamait à haute voix des passages de la tragédie, essayait de chanter les chœurs. Deux ou trois fois sa nièce fut obligée de le faire taire : « Ounclé… ounclé… » J’attribuai cette fièvre, cette exaltation, à un pur enthousiasme lyrique. En effet, les fragments qu’il me récitait me paraissaient très beaux, et j’avais hâte d’entrer en possession de mon chef-d’œuvre.
Le lendemain, quand j’arrivai au Jardin de la Cour, je fus très surpris de trouver la salle des collections fermée. Le colonel absent de son musée, c’était si extraordinaire que je courus chez lui avec une vague inquiétude. La rue qu’il habitait, une rue de faubourg paisible et courte, des jardins, des maisons basses, me parut plus agitée que d’habitude. On causait par groupes devant les portes. Celle de la maison Sieboldt était fermée, les persiennes ouvertes.
Des gens entraient, sortaient d’un air triste. On sentait là une de ces catastrophes trop grandes pour le logis, et qui débordent jusque dans la rue… En arrivant, j’entendis des sanglots. C’était au fond d’un petit couloir, dans une grande pièce encombrée et claire comme une salle d’étude. Il y avait là une longue table en bois blanc, des livres, des manuscrits, des vitrines à collections, des albums couverts en soie brochée ; au mur, des armes japonaises, des estampes, de grandes cartes géographiques, et dans ce désordre de voyages, d’études, le colonel étendu sur son lit, sa longue barbe droite sur sa poitrine, avec la pauvre petite « Ounclé » qui pleurait à genoux dans un coin. M. de Sieboldt était mort subitement pendant la nuit.
Je partis de Munich le soir même, n’ayant pas le courage de troubler toute cette désolation à propos d’une fantaisie littéraire, et c’est ainsi que de la merveilleuse tragédie japonaise, je ne connus jamais que le titre : l’Empereur aveugle !… Depuis, nous avons vu jouer une autre tragédie, à qui ce titre rapporté d’Allemagne aurait bien convenu : sinistre tragédie, pleine de sang et de larmes, et qui n’était pas japonaise, celle-là.
L’ENFANT ESPION
Il s’appelait Stenne, le petit Stenne.
C’était un enfant de Paris, malingre et pâle, qui pouvait avoir dix ans, peut-être quinze ; avec ces moucherons-là, on ne sait jamais. Sa mère était morte ; son père, ancien soldat de marine, gardait un square dans le quartier du Temple. Les babies, les bonnes, les vieilles dames à pliants, les mères pauvres, tout le Paris trotte-menu qui vient se mettre à l’abri des voitures dans ces parterres bordés de trottoirs, connaissaient le père Stenne et l’adoraient. On savait que, sous sa rude moustache, effroi des chiens et des traîneurs de bancs, se cachait un bon sourire attendri, presque maternel, et que, pour voir ce sourire, on n’avait qu’à dire au bonhomme :
« Comment va votre petit garçon ?… »
Il l’aimait tant son garçon, le père Stenne ! Il était si heureux, le soir, après la classe, quand le petit venait le prendre et qu’ils faisaient tous deux le tour des allées, s’arrêtant à chaque banc pour saluer les habitués, répondre à leurs bonnes manières.
Avec le siège, malheureusement tout changea. Le square du père Stenne fut fermé, on y mit du pétrole, et le pauvre homme, obligé à une surveillance incessante, passait sa vie dans les massifs déserts et bouleversés, seul, sans fumer, n’ayant plus son garçon que le soir, bien tard, à la maison. Aussi il fallait voir sa moustache, quand il parlait des Prussiens… Le petit Stenne, lui, ne se plaignait pas trop de cette nouvelle vie.
Un siège ! C’est si amusant pour les gamins. Plus d’école ! plus de mutuelle ! Des vacances tout le temps, et la rue comme un champ de foire…
L’enfant restait dehors jusqu’au soir, à courir. Il accompagnait les bataillons du quartier qui allaient au rempart, choisissant de préférence ceux qui avaient une bonne musique ; et là-dessus, le petit Stenne était très ferré. Il vous disait fort bien que celle du 96e ne valait pas grand’chose, mais qu’au 55e ils en avaient une excellente. D’autres fois, il regardait les mobiles faire l’exercice ; puis il y avait les queues…
Son panier sous le bras, il se mêlait à ces longues files qui se formaient dans l’ombre des matins d’hiver sans gaz, à la grille des bouchers, des boulangers. Là, les pieds dans l’eau, on faisait des connaissances, on causait politique, et comme fils de M. Stenne, chacun lui demandait son avis. Mais le plus amusant de tout, c’était encore les parties de bouchon, ce fameux jeu de galoche que les mobiles bretons avaient mis à la mode pendant le siège. Quand le petit Stenne n’était pas au rempart ni aux boulangeries, vous étiez sûr de le trouver à la partie de galoche de la place du Château-d’Eau. Lui ne jouait pas, bien entendu ; il faut trop d’argent. Il se contentait de regarder les joueurs avec des yeux !
Un surtout, un grand en cotte bleue, qui ne misait que des pièces de cent sous, excitait son admiration. Quand il courait, celui-là, on entendait les écus sonner au fond de sa cotte…
Un jour, en ramassant une pièce qui avait roulé jusque sous les pieds du petit Stenne, le grand lui dit à voix basse :
« Ça te fait loucher, hein ?… Eh bien, si tu veux, je te dirai où on en trouve. »
La partie finie, il l’emmena dans un coin de la place et lui proposa de venir avec lui vendre des journaux aux Prussiens, on avait 30 francs par voyage. D’abord Stenne refusa, très indigné ; et du coup, il resta trois jours sans retourner à la partie. Trois jours terribles. Il ne mangeait plus, il ne dormait plus. La nuit, il voyait des tas de galoches dressées au pied de son lit, et des pièces de cent sous qui filaient à plat, toutes luisantes. La tentation était trop forte. Le quatrième jour, il retourna au Château-d’Eau, revit le grand, se laissa séduire…
Ils partirent par un matin de neige, un sac de toile sur l’épaule, des journaux cachés sous leurs blouses. Quand ils arrivèrent à la porte de Flandre, il faisait à peine jour. Le grand prit Stenne par la main, et s’approchant du factionnaire — un brave sédentaire qui avait le nez rouge et l’air bon — il lui dit d’une voix de pauvre :
« Laissez-nous passer, mon bon monsieur… Notre mère est malade, papa est mort. Nous allons voir avec mon petit frère à ramasser des pommes de terre dans le champ. »
Il pleurait. Stenne, tout honteux, baissait la tête. Le factionnaire les regarda un moment, jeta un coup d’œil sur la route déserte et blanche.
« Passez vite », leur dit-il en s’écartant ; et les voilà sur le chemin d’Aubervilliers. C’est le grand qui riait !
Confusément, comme dans un rêve, le petit Stenne voyait des usines transformées en casernes, des barricades désertes, garnies de chiffons mouillés, de longues cheminées qui trouaient le brouillard et montaient dans le ciel, vides, ébréchées. De loin en loin, une sentinelle, des officiers encapuchonnés qui regardaient là-bas avec des lorgnettes, et de petites tentes trempées de neige fondue devant des feux qui mouraient. Le grand connaissait le chemin, prenait à travers champs pour éviter les postes. Pourtant ils arrivèrent, sans pouvoir y échapper, à une grand’garde de francs-tireurs. Les francs-tireurs étaient là avec leurs petits cabans, accroupis au fond d’une fosse pleine d’eau, tout le long du chemin de fer de Soissons. Cette fois, le grand eut beau recommencer son histoire, on ne voulut pas les laisser passer. Alors, pendant qu’il se lamentait, de la maison du garde-barrière sortit sur la voie un vieux sergent, tout blanc, tout ridé, qui ressemblait au père Stenne :
« Allons ! mioches, ne pleurons plus ! dit-il aux enfants, on vous y laissera aller, à vos pommes de terre ; mais avant, entrez vous chauffer un peu… Il a l’air gelé, ce gamin-là ! »
Hélas ! Ce n’était pas de froid qu’il tremblait le petit Stenne, c’était de peur, c’était de honte… Dans le poste, ils trouvèrent quelques soldats blottis autour d’un feu maigre, un vrai feu de veuve, à la flamme duquel ils faisaient dégeler du biscuit au bout de leurs baïonnettes. On leur donna la goutte, un peu de café. Pendant qu’ils buvaient, un officier vint sur la porte, appela le sergent, lui parla tout bas et s’en alla bien vite.
« Garçons ! dit le sergent en rentrant, radieux… y aura du tabac, cette nuit… On a surpris le mot des Prussiens… Je crois que cette fois nous allons le leur reprendre, ce sacré Bourget ! »
Il y eut une explosion de bravos et de rires. On dansait, on chantait, on astiquait les sabres-baïonnettes ; et, profitant de ce tumulte, les enfants disparurent.
Passé la tranchée, il n’y avait plus que la plaine, et au fond un long mur blanc troué de meurtrières. C’est vers ce mur qu’ils se dirigèrent, s’arrêtant à chaque pas pour faire semblant de ramasser des pommes de terre.
« Rentrons… N’y allons pas », disait tout le temps le petit Stenne.
L’autre levait les épaules et avançait toujours. Soudain ils entendirent le tic tac d’un fusil qu’on armait.
« Couche-toi ! » fit le grand, en se jetant par terre.
Une fois couché, il siffla. Un autre sifflet répondit sur la neige. Ils s’avancèrent en rampant… Devant le mur, au ras du sol, parurent deux moustaches jaunes sous un béret crasseux. Le grand sauta dans la tranchée, à côté du Prussien.
« C’est mon frère », dit-il en montrant son compagnon.
Il était si petit, ce Stenne, qu’en le voyant le Prussien se mit à rire et fut obligé de le prendre dans ses bras pour le hisser jusqu’à la brèche.
De l’autre côté du mur, c’étaient de grands remblais de terre, des arbres couchés, des trous noirs dans la neige, et dans chaque trou le même béret crasseux, les mêmes moustaches jaunes qui riaient en voyant passer les enfants.
Dans un coin, une maison de jardinier casematée de troncs d’arbres, le bas était rempli de soldats qui jouaient aux cartes, faisaient la soupe sur un grand feu clair. Cela sentait bon les choux, le lard ; quelle différence avec le bivouac des francs-tireurs ! En haut, les officiers, on les entendait jouer au piano, déboucher du vin de Champagne. Quand les Parisiens entrèrent, un hurrah de joie les accueillit. Ils donnèrent leurs journaux ; puis on leur versa à boire et on les fit causer. Tous ces officiers avaient l’air fier et méchant ; mais le grand les amusait avec sa verve faubourienne, son vocabulaire de voyou. Ils riaient, répétaient ses mots après lui, se roulaient avec délices dans cette boue de Paris qu’on leur apportait.
Le petit Stenne aurait bien voulu parler, lui aussi, prouver qu’il n’était pas bête ; mais quelque chose le gênait. En face de lui se tenait à part un Prussien plus âgé, plus sérieux que les autres, qui lisait, ou plutôt faisait semblant, car ses yeux ne le quittaient pas. Il y avait dans ce regard de la tendresse et des reproches, comme si cet homme avait eu au pays un enfant du même âge que Stenne, et qu’il se fût dit :
« J’aimerais mieux mourir que de voir mon fils faire un métier pareil… »
À partir de ce moment, Stenne sentit comme une main qui se posait sur son cœur et l’empêchait de battre.
Pour échapper à cette angoisse, il se mit à boire. Bientôt tout tourna autour de lui. Il entendait vaguement, au milieu de gros rires, son camarade qui se moquait des gardes nationaux, de leur façon de faire l’exercice, imitait une prise d’armes au Marais, une alerte de nuit sur les remparts. Ensuite le grand baissa la voix, les officiers se rapprochèrent et les figures devinrent graves. Le misérable était en train de les prévenir de l’attaque des francs-tireurs.
Pour le coup, le petit Stenne se leva, furieux, dégrisé :
« Pas cela, grand… Je ne veux pas. »
Mais l’autre ne fit que rire et continua. Avant qu’il eût fini, tous les officiers étaient debout. Un d’eux montra la porte aux enfants :
« F… le camp ! » leur dit-il.
Et ils se mirent à causer entre eux, très vite, en allemand. Le grand sortit, fier comme un doge, en faisant sonner son argent. Stenne le suivit, la tête basse ; et lorsqu’il passa près du Prussien dont le regard l’avait tant gêné, il entendit une voix triste qui disait : « Bas chôli, ça… Bas chôli… »
Les larmes lui en vinrent aux yeux.
Une fois dans la plaine, les enfants se mirent à courir et rentrèrent rapidement. Leur sac était plein de pommes de terre que leur avaient données les Prussiens ; avec cela ils passèrent sans encombre à la tranchée des francs-tireurs. On s’y préparait pour l’attaque de la nuit. Des troupes arrivaient, silencieuses, se massant derrière les murs. Le vieux sergent était là, occupé à placer ses hommes, l’air si heureux ! Quand les enfants passèrent, il les reconnut et leur envoya un bon sourire…
Oh ! que ce sourire fit mal au petit Stenne ! Un moment il eut envie de crier :
« N’allez pas là-bas… nous vous avons trahis. »
Mais l’autre lui avait dit : « Si tu parles, nous serons fusillés », et la peur le retint…
À la Courneuve, ils entrèrent dans une maison abandonnée, pour partager l’argent. La vérité m’oblige à dire que le partage fut fait honnêtement, et que d’entendre sonner ces beaux écus sous sa blouse, de penser aux parties de galoche qu’il avait là en perspective, le petit Stenne ne trouvait plus son crime aussi affreux.
Mais, lorsqu’il fut seul, le malheureux enfant ! lorsque, après les portes, le grand l’eut quitté, alors ses poches commencèrent à devenir bien lourdes, et la main qui lui serrait le cœur le serra plus fort que jamais. Paris ne lui semblait plus le même. Les gens qui passaient le regardaient sévèrement, comme s’ils avaient su d’où il venait. Le mot espion, il l’entendait dans le bruit des roues, dans le battement des tambours qui s’exerçaient le long du canal. Enfin il arriva chez lui, et, tout heureux de voir que son père n’était pas encore rentré, il monta vite dans leur chambre cacher sous son oreiller ces écus qui lui pesaient tant.
Jamais le père Stenne n’avait été si bon, si joyeux qu’en rentrant ce soir-là. On venait de recevoir des nouvelles de province : les affaires du pays allaient mieux. Tout en mangeant, l’ancien soldat regardait son fusil pendu à la muraille, et il disait à l’enfant, avec son bon rire :
« Hein, garçon, comme tu irais aux Prussiens, si tu étais grand ! »
Vers huit heures, on entendit le canon.
« C’est Aubervilliers… On se bat au Bourget », fit le bonhomme, qui connaissait tous ses forts. Le petit Stenne devint pâle, et, prétextant une grande fatigue, il alla se coucher, mais il ne dormit pas. Le canon tonnait toujours. Il se représentait les francs-tireurs arrivant de nuit pour surprendre les Prussiens et tombant eux-mêmes dans une embuscade. Il se rappelait le sergent qui lui avait souri, le voyait étendu là-bas, dans la neige, et combien d’autres avec lui !… Le prix de tout ce sang se cachait là, sous son oreiller, et c’était lui, le fils de M. Stenne, d’un soldat… Les larmes l’étouffaient. Dans la pièce à côté, il entendait son père marcher, ouvrir la fenêtre. En bas, sur la place, le rappel sonnait, un bataillon de mobiles se numérotait pour partir. Décidément, c’était une vraie bataille. Le malheureux ne put retenir un sanglot.
« Qu’as-tu donc ? » dit le père Stenne en entrant.
L’enfant ne tint plus, sauta de son lit et vint se jeter aux pieds de son père. Au mouvement qu’il fit, les écus roulèrent par terre.
« Qu’est-ce que cela ? Tu as volé ? » dit le vieux en tremblant.
Alors, tout d’une haleine, le petit Stenne raconta qu’il était allé chez les Prussiens et ce qu’il y avait fait. À mesure qu’il parlait, il se sentait le cœur plus libre, cela le soulageait de s’accuser… Le père de Stenne écoutait, avec une figure terrible. Quand ce fut fini, il cacha sa tête dans ses mains et pleura.