Les Contes du lundi

Alphonse Daudet · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Contes du lundi · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

ALSACE ! ALSACE !

J’ai fait, il y a quelques années, un voyage en Alsace qui est un de mes meilleurs souvenirs. Non pas cet insipide voyage en chemin de fer dont on ne garde rien que des visions de pays découpé par des rails et des fils télégraphiques, mais un voyage à pied, le sac sur le dos, avec un bâton bien solide et un compagnon pas trop causeur… La belle façon de voyager, et comme tout ce qu’on a vu ainsi vous reste bien !

Maintenant surtout que l’Alsace est murée, il me revient de ce pays perdu toutes mes impressions d’autrefois avec cette saveur d’imprévu des longues courses dans une campagne admirable, où les bois se lèvent comme des rideaux verts sur des villages paisibles, inondés de soleil, où l’on voit à un tournant de montagne les clochers, les usines traversées de ruisseaux, les scieries, les moulins, la note éclatante d’un costume inconnu sortir tout à coup des fraîcheurs vertes de la plaine…

Tous les matins, au petit jour, nous étions sur pied.

« Mossié !… Mossié ! c’est quatre heures ! » nous criait le garçon d’auberge. Vite, on sautait du lit, et, le sac bouclé, on descendait à tâtons le petit escalier de bois résonnant et fragile. En bas, avant de partir, nous prenions un verre de kirsch dans ces grandes cuisines d’hôtellerie où le feu s’allume de bonne heure, avec ces frissonnements de sarments qui font rêver de brouillards et de vitres humides. Puis en route !

C’était dur au premier moment. À cette heure-là, toutes les fatigues de la veille vous reviennent. Il y a encore du sommeil dans les yeux et dans l’air. Peu à peu, cependant, la rosée froide se dissipe, la brume s’évapore au soleil… On va, on marche… Quand la chaleur devenait trop lourde, nous nous arrêtions pour déjeuner près d’une source, d’un ruisseau, et l’on s’endormait dans les herbes au bruit de l’eau courante pour être éveillé par l’élan d’un gros bourdon qui vous frôlait en vibrant comme une balle… La chaleur tombée, on se remettait en route. Bientôt le soleil baissait, et à mesure le chemin semblait se raccourcir. On cherchait un but, un asile, et l’on se couchait, harassé, soit dans un lit d’auberge, soit dans une grange ouverte, ou bien au pied d’une meule, à la belle étoile, parmi des murmures d’oiseaux, des fourmillements d’insectes sous les feuilles, des bonds légers, des vols silencieux, tous ces bruits de la nuit qui, dans la grande fatigue, semblent des commencements de rêve…

Comment s’appelaient-ils tous ces jolis villages alsaciens que nous rencontrions espacés au bord des routes ? Je ne me rappelle plus aucun nom maintenant, mais ils se ressemblent tous si bien, surtout dans le Haut-Rhin, qu’après en avoir tant traversé à différentes heures, il me semble que je n’en ai vu qu’un ; la grande rue, les petits vitraux encadrés de plomb, enguirlandés de houblon et de roses, les portes à claire-voie où les vieux s’appuyaient en fumant leurs grosses pipes, où les femmes se penchaient pour appeler les enfants sur la route… Le matin, quand nous passions, tout cela dormait. À peine entendions-nous remuer la paille des étables ou le souffle haletant des chiens sous les portes. Deux lieues plus loin, le village s’éveillait. Il y avait un bruit de volets ouverts, de seaux heurtés, de ruisseaux emplis ; lourdement les vaches allaient à l’abreuvoir en chassant les mouches avec leurs longues queues. Plus loin encore, c’était toujours le même village, mais avec le grand silence des après-midi d’été, rien qu’un bourdonnement d’abeilles qui montaient en suivant les branches grimpantes jusqu’au faîte des chalets, et la mélopée traînante de l’école. Parfois, tout au bout du pays, un petit coin non plus de village, mais de province, une maison blanche à deux étages avec une plaque d’assurance toute neuve et reluisante, des panonceaux de notaire ou une sonnette de médecin. En passant on entendait une valse au piano, un air un peu vieilli tombant des persiennes vertes sur la route ensoleillée. Plus tard, au crépuscule, les bestiaux rentraient, on revenait des filatures. Beaucoup de bruit, de mouvement. Tout le monde sur les portes, des bandes de petits blondins dans la rue, et les vitres allumées par un grand rayon du couchant, venu on ne sait d’où…

Ce que je me rappelle encore avec bonheur, c’est le village alsacien, le dimanche matin, à l’heure des offices ; les rues désertes, les maisons vides avec quelques vieux qui se chauffent au soleil devant leur porte ; l’église pleine, les vitraux colorés par ces jolis tons mourants et roses qu’ont les cierges au grand jour, le plain-chant entendu par bouffées au passage, et un enfant de chœur en soutane écarlate traversant lestement la place, tête nue, l’encensoir à la main, pour aller chercher du feu chez le boulanger…

Quelquefois aussi nous restions des journées entières sans entrer dans un village. Nous cherchions les taillis, les chemins couverts, ces petits bois grêles qui bordent le Rhin et où sa belle eau verte vient se perdre dans les coins de marécage tout bourdonnant d’insectes. De loin en loin, à travers le mince réseau des branches, le grand fleuve nous apparaissait chargé de radeaux, de barques toutes pleines d’herbages coupés dans les îles, et qui semblaient elles-mêmes de petites îles éparpillées, emportées par le courant. Puis c’était le canal du Rhône au Rhin avec sa longue bordure de peupliers joignant leurs pointes vertes dans cette eau familière et comme privée, emprisonnée d’étroites rives. Çà et là, sur la berge, une cabane d’éclusier, des enfants courant pieds nus sur les barres de l’écluse, et, dans les jaillissements d’écume, de grands trains de bois qui s’avançaient lentement en tenant toute la largeur du canal.

Après, quand nous avions assez de zigzags et de flâneries, nous reprenions la grand-route droite et blanche, plantée de noyers aux ombres fraîches et qui monte vers Bâle, la chaîne des Vosges à sa droite, le Schwartzwald de l’autre côté.

Oh ! par les lourds soleils de juillet, les bonnes haltes que j’ai faites au bord de ce chemin de Bâle, couché de tout mon long dans l’herbe sèche des fossés, avec les perdrix qui s’appelaient d’un champ à l’autre et la grand-route qui faisait son train mélancolique au-dessus de nos têtes. C’était un juron de roulier, un grelot, un bruit d’essieu, le pic d’un casseur de pierres, le galop pressé d’un gendarme effarant un grand troupeau d’oies en marche, des colporteurs harassés sous leur balle, et le facteur en blouse bleue passementée de rouge quittant tout à coup le grand chemin pour s’enfiler dans une petite traverse bordée de haies sauvages, où l’on sentait un hameau, une ferme, une vie isolée tout au bout…

Et ces jolis imprévus du voyage à pied, les raccourcis qui allongent, les sentiers trompeurs que font les roues des charrettes, les piétinements des chevaux, et qui vous conduisent au beau milieu d’un champ, les portes sourdes qui ne veulent pas s’ouvrir, les auberges pleines, et l’averse, cette bonne averse des jours d’été, si vite évaporée dans l’air chaud, qui fait fumer les plaines, la laine des troupeaux et jusqu’à la houppelande du berger.

Je me souviens d’un orage terrible qui nous surprit ainsi à travers bois en descendant du Ballon d’Alsace. Quand nous quittâmes l’auberge d’en haut, les nuages étaient au-dessous de nous. Quelques sapins les dépassaient du faîte ; mais, à mesure que nous descendions, nous entrions positivement dans le vent, dans la pluie, dans la grêle. Bientôt nous fûmes pris, enlacés dans un réseau d’éclairs. Tout près de nous un sapin roula foudroyé, et tandis que nous dégringolions un petit chemin de schlitage, nous vîmes à travers un voile d’eau ruisselante un groupe de petites filles abritées dans un creux de roches. Épeurées, serrées les unes contre les autres, elles tenaient à pleines mains leurs tabliers d’indienne et de petits paniers d’osier remplis de mirtilles noires, fraîches cueillies. Les fruits luisaient avec des points de lumière, et les petits yeux noirs qui nous regardaient du fond du rocher ressemblaient aussi à des myrtilles mouillées. Ce grand sapin étendu sur la pente, ces coups de tonnerre, ces petits coureurs de forêts déguenillés et charmants, on aurait dit un conte du chanoine Schmidt…

Mais aussi quelle bonne flambée en arrivant à Rouge-Goutte ! Quel beau feu de foyer pour sécher nos hardes, pendant que l’omelette sautait dans la flamme, l’inimitable omelette d’Alsace, craquante et dorée comme un gâteau.

C’est le lendemain de cet orage que je vis une chose saisissante.

Sur le chemin de Dannemarie, à un tournant de haie, un champ de blé magnifique, saccagé, fauché, raviné par la pluie et la grêle, croisait par terre dans tous les sens ses tiges brisées. Les épis lourds et mûrs s’égrenaient dans la boue, et des volées de petits oiseaux s’abattaient sur cette moisson perdue, sautant dans ces ravins de paille humide et faisant voler le blé tout autour. En plein soleil, sous le ciel pur, c’était sinistre, ce pillage… Debout devant son champ ruiné, un grand paysan long, voûté, vêtu à la mode de la vieille Alsace, regardait cela silencieusement. Il y avait une vraie douleur sur sa figure, mais en même temps quelque chose de résigné et de calme, je ne sais quel espoir vague, comme s’il s’était dit que sous les épis couchés sa terre lui restait toujours, vivante, fertile, fidèle, et que, tant que la terre est là, il ne faut pas désespérer.

ARTHUR

Il y a quelques années, j’habitais un petit pavillon aux Champs-Élysées, dans le passage des Douze-Maisons. Figurez-vous un coin de faubourg perdu, niché au milieu de ces grandes avenues aristocratiques, si froides, si tranquilles, qu’il semble qu’on n’y passe qu’en voiture. Je ne sais quel caprice de propriétaire, quelle manie d’avare ou de vieux, laissait traîner ainsi au cœur de ce beau quartier ces terrains vagues, ces petits jardins moisis, ces maisons basses, bâties de travers, avec l’escalier en dehors et des terrasses de bois pleines de linge étendu, de cages à lapins, de chats maigres, de corbeaux apprivoisés. Il y avait là des ménages d’ouvriers, de petits rentiers, quelques artistes, — on en trouve partout où il reste des arbres, — et enfin deux ou trois garnis d’aspect sordide, comme encrassés par des générations de misères. Tout autour, la splendeur et le bruit des Champs-Élysées, un roulement continu, un cliquetis de harnais et de pas fringants, les portes cochères lourdement refermées, les calèches ébranlant les porches, des pianos étouffés, les violons de Mabille, un horizon de grands hôtels muets, aux angles arrondis, avec leurs vitres nuancées par des rideaux de soie claire et leurs hautes glaces sans tain, où montent les dorures des candélabres et les fleurs rares des jardinières…

Cette ruelle noire des Douze-Maisons, éclairée seulement d’un réverbère au bout, était comme la coulisse du beau décor environnant. Tout ce qu’il y avait de paillons dans ce luxe venait se réfugier là : galons de livrées, maillots de clowns, toute une bohème de palefreniers anglais, d’écuyers du Cirque, les deux petits postillons de l’Hippodrome avec leurs poneys jumeaux et leurs affiches-réclames, la voiture aux chèvres, les guignols, les marchandes d’oublies ; et puis des tribus d’aveugles qui revenaient le soir, chargés de pliants, d’accordéons, de sébiles. Un de ces aveugles se maria pendant que j’habitais ce passage. Cela nous valut toute la nuit un concert fantastique de clarinettes, de hautbois, d’orgues, d’accordéons, où l’on voyait très bien défiler tous les ponts de Paris avec leurs psalmodies différentes… À l’ordinaire cependant, le passage était assez tranquille. Ces errants de la rue ne rentraient qu’à la brune, et si las ! Il n’y avait de tapage que le samedi, lorsque Arthur touchait sa paye.

C’était mon voisin, cet Arthur. Un petit mur allongé d’un treillage séparait seul mon pavillon du garni qu’il habitait avec sa femme. Aussi, bien malgré moi, sa vie se trouvait-elle mêlée à la mienne ; et, tous les samedis, j’entendais, sans en rien perdre, l’horrible drame si parisien qui se jouait dans ce ménage d’ouvriers. Cela commençait toujours de la même façon. La femme préparait le dîner ; les enfants tournaient autour d’elle. Elle leur parlait doucement, s’affairait. Sept heures, huit heures : personne… À mesure que le temps passait, sa voix changeait, roulait des larmes, devenait nerveuse. Les enfants avaient faim, sommeil, commençaient à grogner. L’homme n’arrivait toujours pas. On mangeait sans lui. Puis, la marmaille couchée, le poulailler endormi, elle venait sur le balcon de bois, et je l’entendais dire tout bas en sanglotant :

« Oh ! la canaille ! la canaille ! »

Des voisins qui rentraient la trouvaient là. On la plaignait.

« Allez donc vous coucher, madame Arthur. Vous savez bien qu’il ne rentrera pas, puisque c’est le jour de paye. »

Et des conseils, des commérages.

« À votre place, voilà comment je ferais… Pourquoi ne le dites-vous pas à son patron ? »

Tout cet apitoiement la faisait pleurer davantage ; mais elle persistait dans son espoir, dans son attente, s’y énervait, et, les portes fermées, le passage muet, se croyant bien seule, restait accoudée là, ramassée toute dans une idée fixe, se racontant à elle-même et très-haut ses tristesses avec ce laisser-aller du peuple qui a toujours une moitié de sa vie dans la rue. C’étaient des loyers en retard, les fournisseurs qui la tourmentaient, le boulanger qui refusait le pain… Comment ferait-elle, s’il rentrait encore sans argent ? À la fin, la lassitude la prenait de guetter les pas attardés, de compter les heures. Elle rentrait ; mais longtemps après, quand je croyais tout fini, on toussait près de moi sur la galerie. Elle était encore là, la malheureuse, ramenée par l’inquiétude, se tuant les yeux à regarder dans cette ruelle noire, et n’y voyant que sa détresse.

Vers une heure, deux heures, quelquefois plus tard, on chantait au bout du passage. C’était Arthur qui rentrait. Le plus souvent, il se faisait accompagner, traînait un camarade jusqu’à sa porte : « Viens donc… viens donc… » et, même là, flânait encore, ne pouvait se décider à rentrer, sachant bien ce qui l’attendait chez lui… En montant l’escalier, le silence de la maison endormie qui lui renvoyait son pas lourd le gênait comme un remords. Il parlait seul, tout haut, s’arrêtant devant chaque taudis : « Bonsoir, ma’me Weber… bonsoir ma’me Mathieu. » Et si on ne lui répondait pas, c’était une bordée d’injures, jusqu’au moment où toutes les portes, toutes les fenêtres s’ouvraient pour lui renvoyer ses malédictions. C’est ce qu’il demandait. Son vin aimait le train, les querelles. Et puis, comme cela, il s’échauffait, arrivait en colère, et sa rentrée lui faisait moins peur.

Elle était terrible, cette rentrée…

« Ouvre, c’est moi… »

J’entendais les pieds nus de la femme sur le carreau, le frottement des allumettes, et l’homme qui, dès en entrant, essayait de bégayer une histoire, toujours la même : les camarades, l’entraînement… « Chose, tu sais bien… Chose qui travaille au chemin de fer. » La femme ne l’écoutait pas :

« Et l’argent ?

— J’en ai plus, disait la voix d’Arthur.

— Tu mens !… »

Il mentait, en effet. Même dans l’entraînement du vin, il réservait toujours quelques sous, pensant à sa soif du lundi ; et c’est ce restant de paye qu’elle essayait de lui arracher. Arthur se débattait.

« Puisque je te dis que j’ai tout bu ! » criait-il. Sans répondre, elle s’accrochait à lui de toute son indignation, de tous ses nerfs, le secouait, le fouillait, retournait ses poches. Au bout d’un moment, j’entendais l’argent qui roulait par terre, la femme se jetant dessus avec un rire de triomphe.

« Ah ! tu vois bien ! »

Puis un juron, des coups sourds… C’est l’ivrogne qui se vengeait. Une fois en train de battre, il ne s’arrêtait plus. Tout ce qu’il y a de mauvais, de destructeur dans ces affreux vins de barrière, lui montait au cerveau et voulait sortir. La femme hurlait, les derniers meubles du bouge volaient en éclats, les enfants réveillés en sursaut pleuraient de peur. Dans le passage, les fenêtres s’ouvraient. On disait :

« C’est Arthur ! C’est Arthur !… »

Quelquefois aussi le beau-père, un vieux chiffonnier qui logeait dans le garni voisin, venait au secours de sa fille ; mais Arthur s’enfermait à clef pour ne pas être dérangé dans son opération. Alors, à travers la serrure, un dialogue effrayant s’engageait entre le beau-père et le gendre, et nous en apprenions de belles.

« T’en as donc pas assez de tes deux ans de prison, bandit ? » criait le vieux. Et l’ivrogne, d’un ton superbe :

« Eh bien, oui ! j’ai fait deux ans de prison… Et puis, après ?… Au moins, moi, j’ai payé ma dette à la société… Tâche donc de payer la tienne !… »

Cela lui paraissait tout simple : j’ai volé, vous m’avez mis en prison. Nous sommes quittes… Mais tout de même, si le vieux insistait trop là-dessus, Arthur impatienté ouvrait sa porte, tombait sur le beau-père, la belle-mère, les voisins, et battait tout le monde, comme Polichinelle.

Ce n’était pourtant pas un méchant homme. Bien souvent le dimanche, au lendemain d’une de ces tueries, l’ivrogne apaisé, sans le sou pour aller boire, passait la journée chez lui. On sortait les chaises des chambres. On s’installait sur le balcon, ma’me Weber, ma’me Mathieu, tout le garni, et l’on causait. Arthur faisait l’aimable, le bel esprit ; vous auriez dit un de ces ouvriers modèles qui suivent les cours du soir. Il prenait pour parler une voix blanche, doucereuse, déclamait des bouts d’idées ramassées un peu partout, sur les droits de l’ouvrier, la tyrannie du capital. Sa pauvre femme, attendrie par les coups de la veille, le regardait avec admiration, et ce n’était pas la seule.

« Cet Arthur pourtant, s’il voulait ! » murmurait ma’me Weber en soupirant. Ensuite, ces dames le faisaient chanter… Il chantait les Hirondelles de M. de Bélanger… Oh ! cette voix de gorge, pleine de fausses larmes, le sentimentalisme bête de l’ouvrier !… Sous la vérandah moisie, en papier goudronné, les guenilles étendues laissaient passer un coin du ciel bleu entre les cordes, et toute cette crapule, affamée d’idéal à sa manière, tournait là-haut ses yeux mouillés.

Tout cela n’empêchait pas que, le samedi suivant, Arthur mangeait sa paye, battait sa femme ; et qu’il y avait là, dans ce bouge, un tas d’autres petits Arthur, n’attendant que d’avoir l’âge de leur père pour manger leur paye, battre leurs femmes… Et c’est cette race-là qui voudrait gouverner le monde !… Ah ! maladie ! comme disaient mes voisins du passage.

AUX AVANT-POSTES

souvenirs du siège

Les notes qu’on va lire ont été écrites au jour le jour en courant les avant-postes. C’est une feuille de mon carnet que je détache, pendant que le siège de Paris est encore chaud. Tout cela est haché, heurté, bâclé, sur le genou, déchiqueté comme un éclat d’obus ; mais je le donne tel quel, sans rien changer, sans même me relire. J’aurais trop peur de vouloir inventer, faire intéressant, et de gâter tout.

À LA COURNEUVE, UN MATIN DE DÉCEMBRE

Une plaine blanche de froid, sonore, âpre, crayeuse. Sur la boue gelée de la route, des bataillons de ligne défilent pêle-mêle avec l’artillerie. Défilé lent et triste. On va se battre. Les hommes, trébuchant, marchent la tête basse, en grelottant, le fusil à la bricole, les mains dans leurs couvertures comme dans des manchons. De temps en temps on crie :

« Halte ! »

Les chevaux s’effarent, hennissent. Les caissons tressautent. Les artilleurs se hissent sur leurs selles et regardent, anxieux, par-delà le grand mur blanc du Bourget.

« Est-ce qu’on les voit ? » demandent les soldats en battant la semelle…

Puis : « En avant !… » Le flot humain, un moment refoulé, s’écoule toujours lentement, toujours silencieux.

À l’horizon, sur l’avancée du fort d’Aubervilliers, dans le ciel froid qu’illumine un soleil levant d’argent mat, le gouverneur et son état-major, petit groupe fin, se détachant comme sur une nacre japonaise. Plus près de moi, un grand vol de corneilles noires posées au bord du chemin ; ce sont des chers frères ambulanciers. Debout, les mains croisées sous leurs capes, ils regardent défiler toute cette chair à canon d’un air humble, dévoué et triste.

Même journée. — Villages déserts, abandonnés, maisons ouvertes, toits crevés, fenêtres sans auvents qui vous regardent comme des yeux morts. Par moments, dans une de ces ruines où tout sonne, on entend quelque chose qui remue, un bruit de pas, une porte qui grince ; et quand vous avez passé, un lignard vient sur le seuil, l’œil cave, méfiant — maraudeur qui fait des fouilles ou déserteur qui cherche à se terrer…

Vers midi, entré dans une de ces maisons de paysans. Elle était vide et nue, comme raclée avec les ongles. La pièce du bas, grande cuisine sans porte ni fenêtres, ouvrait sur une basse-cour ; au fond de la cour, une haie vive, et derrière, la campagne à perte de vue. Il y avait dans un coin un petit escalier de pierre en colimaçon. Je me suis assis sur une marche et je suis resté là bien longtemps. C’était si bon ce soleil et ce grand calme de tout ! Deux ou trois grosses mouches de l’été d’avant, ranimées par la lumière, bourdonnaient au plafond contre les solives. Devant la cheminée, où se voyaient des traces de feu, une pierre rouge de sang gelé. Ce siège ensanglanté au coin de ces cendres encore chaudes racontait une veillée lugubre.

LE LONG DE LA MARNE

Sorti le 3 décembre par la porte de Montreuil. Ciel bas, bise froide, brouillard.

Personne dans Montreuil. Portes et fenêtres closes. Entendu derrière une palissade un troupeau d’oies qui piaillait. Ici, le paysan n’est pas parti, il se cache. Un peu plus loin, trouvé un cabaret ouvert. Il fait chaud, le poêle ronfle. Trois mobiles de province déjeunent presque dessus. Silencieux, les yeux bouffis, le visage enflammé, les coudes sur la table, les pauvres moblots dorment et mangent en même temps…

En sortant de Montreuil, traversé le bois de Vincennes tout bleu de la fumée des bivouacs. L’armée de Ducrot est là. Les soldats coupent des arbres pour se chauffer. C’est pitié de voir les trembles, les bouleaux, les jeunes frênes qu’on emporte la racine en l’air, avec leur fine chevelure dorée qui traîne derrière eux sur la route.

À Nogent, encore des soldats. Artilleurs en grands manteaux, mobiles de Normandie joufflus et ronds de partout comme des pommes, petits zouaves encapuchonnés et lestes, lignards voûtés, coupés en deux, leurs mouchoirs bleus sous le képi autour des oreilles, tout cela grouille et flâne par les rues, se bouscule à la porte de deux épiciers restés ouverts. Une petite ville d’Algérie.

Enfin voici la campagne. Longue route déserte qui descend vers la Marne. Admirable horizon couleur de perle, arbres dépouillés frissonnant dans la brume. Au fond, le grand viaduc du chemin de fer, sinistre à voir avec ses arches coupées, comme des dents qui lui manquent. En traversant le Perreux, dans une des petites villas du bord du chemin, jardins saccagés, maisons dévastées et mornes, vu derrière une grille trois grands chrysanthèmes blancs échappés au massacre et tout épanouis. J’ai poussé la grille, je suis entré ; mais ils étaient si beaux que je n’ai pas osé les cueillir.

Pris à travers champs et descendu à la Marne. Comme j’arrive au bord de l’eau, le soleil débarbouillé tape en plein sur la rivière. C’est charmant. En face, Petit-Bry, où l’on s’est tant battu la veille, étage paisiblement ses maisonnettes blanches sur la côte au milieu des vignes. De ce côté-ci de la rivière, une barque dans les roseaux. Sur la rive, un groupe d’hommes qui causent en regardant le coteau vis-à-vis. Ce sont des éclaireurs que l’on envoie à Petit-Bry voir si les Saxons y sont revenus. Je passe avec eux. Pendant que le bachot traverse, un des éclaireurs assis à l’arrière me dit tout bas :

« Si vous voulez des chassepots, la mairie de Petit-Bry en est pleine. Ils y ont laissé aussi un colonel de la ligne, un grand blond, la peau blanche comme une femme, et des bottes jaunes toutes neuves. »

Ce sont les bottes du mort qui l’ont surtout frappé. Il y revient toujours :

« Vingt dieux ! les belles bottes ! » Et ses yeux brillent en m’en parlant.

Au moment d’entrer dans Petit-Bry, un marin chaussé d’espadrilles, quatre ou cinq chassepots sur les bras, déboule d’une ruelle et vient vers nous en courant :

« Ouvrez l’œil, voilà les Prussiens. »

On se blottit derrière un petit mur et on regarde.

Au-dessus de nous, tout en haut des vignes, c’est d’abord un cavalier, silhouette mélodramatique, penché en avant sur sa selle, le casque en tête, le mousqueton au poing. D’autres cavaliers viennent ensuite, puis des fantassins qui se répandent dans les vignes en rampant.

Un d’eux — tout près de nous — a pris position derrière un arbre et n’en bouge plus ; un grand diable à la longue capote brune, un mouchoir de couleur serré autour de la tête. De la place où nous sommes, ce serait un joli coup de fusil. Mais à quoi bon ?… Les éclaireurs savent ce qu’ils voulaient. Maintenant vite à la barque ; le marinier commence à jurer. Nous repassons la Marne sans encombre… Mais à peine abordés, voilà des voix étouffées qui nous appellent de l’autre rive :

« Ohé ! du bateau !… »

C’est mon amateur de bottes de tout à l’heure et trois ou quatre de ses camarades qui ont essayé de pousser jusqu’à la mairie et qui reviennent précipitamment. Par malheur, il n’y a plus personne pour aller les chercher. Le marinier a disparu.

« Je ne sais pas ramer. » me dit assez piteusement le sergent des éclaireurs blotti avec moi dans un trou du bord de l’eau. Pendant ce temps, les autres s’impatientent :

« Mais venez donc ! mais venez donc ! »

Il faut y aller. Rude corvée. La Marne est lourde et dure. Je rame de toutes mes forces, et tout le temps je sens dans mon dos le Saxon de là-haut qui me regarde, immobile derrière son arbre…

En abordant, un des éclaireurs saute avec tant de précipitation que la barque se remplit d’eau. Impossible de les emmener tous sans s’exposer à couler. Le plus brave reste sur la berge, à attendre. C’est un caporal de francs-tireurs, gentil garçon, en bleu, avec un petit oiseau piqué sur le devant de sa casquette. J’aurais bien voulu retourner le prendre mais on commençait à se fusiller d’un bord à l’autre. Il a attendu un moment, sans rien dire ; puis il a filé du côté de Champigny, en rasant les murs. Je ne sais pas ce qu’il est devenu.

Même journée. — Quand le dramatique se mêle au grotesque, dans les choses aussi bien que dans les êtres, il arrive à des effets de terreur ou d’émotion d’une singulière intensité. Est-ce qu’une grande douleur sur une face ridicule ne vous émeut pas plus profondément qu’ailleurs ? Vous figurez-vous un bourgeois de Daumier dans les épouvantes de la mort, ou pleurant toutes ses larmes sur le cadavre d’un fils tué qu’on lui rapporte ? N’y a-t-il pas là quelque chose de particulièrement poignant ?… Eh bien ! toutes ces villas bourgeoises du bord de la Marne, ces chalets coloriés et burlesques, rose tendre, vert pomme, jaune serin, tourelles moyen âge coiffées de zinc, kiosques en fausse brique, jardinets rococos où se balancent des boules de métal blanc, maintenant que je les vois dans la fumée de la bataille, avec leurs toits crevés par les obus, leurs girouettes cassées, leurs murailles toutes crénelées, de la paille et du sang partout, je leur trouve cette physionomie épouvantable…

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