Discours de la méthode
collection Discours de la méthode
(1637)René DescartesLéopold Cerf1902ParisC Discours de la méthode
DISCOURS
DE LA MÉTHODE
POUR BIEN CONDUIRE SA RAISON ET CHERCHER
LA VERITÉ DANS LES SCIENCES
Si ce diſcours ſemble trop long pour eſtre tout leu en vne fois, on le pourra diſtinguer en ſix parties. Et, en la premiere, on trouuera diuerſes conſiderations touchant les ſciences. En la ſeconde, les principales regles de la Methode que l’Autheur a cherchée. En la 3, quelques vnes de celles de la Morale qu’il a tirée de cete Methode. En la 4, les raiſons par leſquelles il prouue l’exiſtence de Dieu & de l’ame humaine, qui ſont les fondemens de ſa Metaphyſique. En la 5, l’ordre des queſtions de Phyſique qu’il a cherchées & particulierement l’explication du mouuement du cœur & de quelques autres difficultez qui appartienent a la Medecine, puis auſſy la difference qui eſt entre noſtre ame & celle des beſtes. Et en la derniere, quelles choſes il croit eſtre requiſes pour aller plus auant en la recherche de la Nature qu’il n’a eſté, & quelles raiſons l’ont fait eſcrire.
Première partie.
Le bon ſens eſt la choſe du monde la mieux partagée : car chaſcun penſe en eſtre ſi bien pouruû, que ceux meſme qui ſont les plus difficiles a contenter en toute autre choſe, n’ont point couſtume d’en deſirer plus qu’ils en ont. En quoy il n’eſt pas vrayſemblable que tous ſe trompent ; mais plutoſt cela teſmoigne que la puiſſance de bien iuger, & diſtinguer le vray d’auec le faux, qui eſt proprement ce qu’on nomme le bon ſens ou la raiſon, eſt naturellement eſgale en tous les hommes ; et ainſi que la diuerſité de nos opinions ne vient pas de ce que les vns ſont plus raiſonnables que les autres, mais ſeulement de ce que nous conduiſons nos penſées par diuerſes voyes, & ne conſiderons pas les meſmes choſes. Car ce n’eſt pas aſſez d’auoir l’eſprit bon, mais le principal eſt de l’appliquer bien. Les plus grandes ames ſont capables des plus grans vices, auſſy bien que des plus grandes vertus ; et ceux qui ne marchent que fort lentement, peuuent auancer beaucoup dauantage, s’ils ſuiuent touſiours le droit chemin, que ne font ceux qui courent, & qui s’en eſloignent.
Pour moy, ie n’ay iamais preſumé que mon eſprit fuſt en rien plus parfait que ceux du commun ; meſme i’ay ſouuent ſouhaité d’auoir la penſée auſſy prompte, ou l’imagination auſſy nette & diſtincte, ou la memoire auſſy ample, ou auſſy preſente, que quelques autres. Et ie ne ſçache point de qualitez que celles cy, qui ſeruent a la perfection de l’eſprit : car pour la raiſon, ou le ſens, d’autant qu’elle eſt la ſeule choſe qui nous rend hommes, & nous diſtingue des beſtes, ie veux croyre qu’elle eſt toute entiere en vn chaſcun, & ſuiure en cecy l’opinion commune des Philoſophes, qui diſent qu’il n’y a du plus & du moins qu’entre les accidens, & non point entre les formes, ou natures, des indiuidus d’vne meſme eſpece.
Mais ie ne craindray pas de dire que ie penſe auoir eu beaucoup d’heur, de m’eſtre rencontré dés ma ieuneſſe en certains chemins, qui m’ont conduit a des conſiderations & des maximes, dont i’ay formé vne Methode, par laquelle il me ſemble que i’ay moyen d’augmenter par degrez ma connoiſſance, & de l’eſleuer peu a peu au plus haut point, auquel la mediocrité de mon eſprit & la courte durée de ma vie luy pourront permettre d’atteindre. Car i’en ay deſia recueilly de tels fruits, qu’encore qu’aux iugemens que ie fais de moymeſme, ie taſche touſiours de pencher vers le coſté de la defiance, plutoſt que vers celuy de la preſomption ; & que, regardant d’vn œil de Philoſophe les diuerſes actions & entrepriſes de tous les hommes, il n’y en ait quaſi aucune qui ne me ſemble vaine & inutile ; ie ne laiſſe pas de receuoir vne extreme ſatisfaction du progrés que ie penſe auoir deſia fait en la recherche de la verité, & de conceuoir de telles eſperances pour l’auenir, que ſi, entre les occupations des hommes purement hommes, il y en a quelqu’vne qui ſoit ſolidement bonne & importante, i’oſe croyre que c’eſt celle que i’ay choiſie.
Toutefois il ſe peut faire que ie me trompe, & ce n’eſt peuteſtre qu’vn peu de cuiure & de verre que ie prens pour de l’or & des diamans. Ie ſçay combien nous ſommes ſuiets a nous méprendre en ce qui nous touche, & combien auſſy les iugemens de nos amis nous doiuent eſtre ſuſpects, lorſqu’ils ſont en noſtre faueur. Mais ie ſeray bien ayſe de faire voir, en ce diſcours, quels ſont les chemins que i’ay ſuiuis, & d’y repreſenter ma vie comme en vn tableau, affin que chaſcun en puiſſe iuger, & qu’apprenant du bruit commun les opinions qu’on en aura, ce ſoit vn nouueau moyen de m’inſtruire, que i’adiouſteray a ceux dont i’ay couſtume de me ſeruir.
Ainſi mon deſſein n’eſt pas d’enſeigner icy la Methode que chaſcun doit ſuiure pour bien conduire ſa raiſon, mais ſeulement de faire voir en quelle ſorte i’ay taſché de conduire la miene. Ceux qui ſe meſlent de donner des preceptes, ſe doiuent eſtimer plus habiles que ceux auſquels ils les donnent ; & s’ils manquent en la moindre choſe, ils en ſont blaſmables. Mais, ne propoſant cet eſcrit que comme vne hiſtoire, ou, ſi vous l’aymez mieux, que comme vne fable, en laquelle, parmi quelques exemples qu’on peut imiter, on en trouuera peuteſtre auſſy pluſieurs autres qu’on aura raiſon de ne pas ſuiure, i’eſpere qu’il ſera vtile a quelques vns, ſans eſtre nuiſible a perſonne, & que tous me ſçauront gré de ma franchiſe.
I’ay eſté nourri aux lettres dés mon enfance, & pource qu’on me perſuadoit que, par leur moyen, on pouuoit acquerir vne connoiſſance claire & aſſurée de tout ce qui eſt vtile a la vie, i’auois vn extreme deſir de les apprendre. Mais ſitoſt que i’eu acheué tout ce cours d’eſtudes, au bout duquel on a couſtume d’eſtre receu au rang des doctes, ie changeay entierement d’opinion. Car ie me trouuois embaraſſé de tant de doutes & d’erreurs, qu’il me ſembloit n’auoir fait autre profit, en taſchant de m’inſtruire, ſinon que i’auois découuert de plus en plus mon ignorance. Et neanmoins i’eſtois en l’vne des plus celebres eſcholes de l’Europe, où ie penſois qu’il deuoit y auoir de ſçauans hommes, s’il y en auoit en aucun endroit de la terre. I’y auois appris tout ce que les autres y apprenoient ; & meſme, ne m’eſtant pas contenté des ſciences qu’on nous enſeignoit, i’auois parcouru tous les liures, traitans de celles qu’on eſtime les plus curieuſes & les plus rares, qui auoient pû tomber entre mes mains. Auec cela, ie ſçauois les iugemens que les autres faiſoient de moy ; & ie ne voyois point qu’on m’eſtimaſt inferieur a mes condiſciples, bien qu’il y en euſt deſia entre eux quelques vns, qu’on deſtinoit a remplir les places de nos maiſtres. Et enfin noſtre ſiecle me ſembloit auſſy fleuriſſant, & auſſy fertile en bons eſprits, qu’ait eſté aucun des precedens. Ce qui me faiſoit prendre la liberté de iuger par moy de tous les autres, & de penſer qu’il n’y auoit aucune doctrine dans le monde, qui fuſt telle qu’on m’auoit auparauant fait eſperer.
Ie ne laiſſois pas toutefois d’eſtimer les exercices, auſquels on s’occupe dans les eſcholes. Ie ſçauois que les langues, qu’on y apprent, ſont neceſſaires pour l’intelligence des liures anciens ; que la gentilleſſe des fables reſueille l’eſprit ; que les actions memorables des hiſtoires le releuent, & qu’eſtant leuës auec diſcretion, elles aydent a former le iugement ; que la lecture de tous les bons liures eſt comme vne conuerſation auec les plus honneſtes gens des ſiecles paſſez, qui en ont eſté les autheurs, & meſme vne conuerſation eſtudiée, en laquelle ils ne nous découurent que les meilleures de leurs penſées ; que l’Eloquence a des forces & des beautez incomparables ; que la Poëſie a des delicateſſes & des douceurs tres rauiſſantes ; que les Mathematiques ont des inuentions tres ſubtiles, & qui peuuent beaucoup ſeruir, tant a contenter les curieux, qu’a faciliter tous les arts, & diminuer le trauail des hommes ; que les eſcris qui traitent des meurs contienent pluſieurs enſeignemens, & pluſieurs exhortations a la vertu qui ſont fort vtiles ; que la Theologie enſeigne a gaigner le ciel ; que la Philoſophie donne moyen de parler vrayſemblablement de toutes choſes, & ſe faire admirer des moins ſçauans ; que la Iuriſprudence, la Medecine & les autres ſciences apportent des honneurs & des richeſſes a ceux qui les cultiuent ; et enfin, qu’il eſt bon de les auoir toutes examinées, meſme les plus ſuperſtitieuſes & les plus fauſſes, affin de connoiſtre leur iuſte valeur, & ſe garder d’en eſtre trompé.
Mais ie croyois auoir deſia donné aſſez de tems aux langues, & meſme auſſy a la lecture des liures anciens, & a leurs hiſtoires, & a leurs fables. Car c’eſt quaſi le meſme de conuerſer auec ceux des autres ſiecles, que de voyaſger. Il eſt bon de ſçauoir quelque choſe des meurs de diuers peuples, affin de iuger des noſtres plus ſainement, & que nous ne penſions pas que tout ce qui eſt contre nos modes ſoit ridicule, & contre raiſon, ainſi qu’ont couſtume de faire ceux qui n’ont rien vû. Mais lorſqu’on employe trop de tems a voyaſger, on deuient enfin eſtranger en ſon païs ; & lorſqu’on eſt trop curieux des choſes qui ſe pratiquoient aux ſiecles paſſez, on demeure ordinairement fort ignorant de celles qui ſe pratiquent en cetuycy. Outre que les fables font imaginer pluſieurs euenemens comme poſſibles qui ne le ſont point ; et que meſme les hiſtoires les plus fideles, ſi elles ne changent ny n’augmentent la valeur des choſes, pour les rendre plus dignes d’eſtre leuës, au moins en omettent elles preſque touſiours les plus baſſes & moins illuſtres circonſtances : d’où vient que le reſte ne paroiſt pas tel qu’il eſt, & que ceux qui reglent leurs meurs par les exemples qu’ils en tirent, ſont ſuiets a tomber dans les extrauagances des Paladins de nos romans, & a conceuoir des deſſeins qui paſſent leurs forces.
I’eſtimois fort l’Eloquence, & i’eſtois amoureux de la Poëſie ; mais ie penſois que l’vne & l’autre eſtoient des dons de l’eſprit, plutoſt que des fruits de l’eſtude. Ceux qui ont le raiſonnement le plus fort, & qui digerent le mieux leurs penſées, affin de les rendre claires & intelligibles, peuuent touſiours le mieux perſuader ce qu’ils propoſent, encore qu’ils ne parlaſſent que bas Breton, & qu’ils n’euſſent iamais apris de Rhetorique. Et ceux qui ont les inuentions les plus agreables, & qui les ſçauent exprimer auec le plus d’ornement & de douceur, ne lairroient pas d’eſtre les meilleurs Poëtes, encore que l’art Poëtique leur fuſt inconnu.
Ie me plaiſois ſurtout aux Mathematiques, a cauſe de la certitude & de l’euidence de leurs raiſons ; mais ie ne remarquois point encore leur vray vſage, & penſant qu’elles ne ſeruoient qu’aux Arts Mechaniques, ie m’eſtonnois de ce que, leurs fondemens eſtans ſi fermes & ſi ſolides, on n’auoit rien baſti deſſus de plus releué. Comme, au contraire, ie comparois les eſcris des anciens payens, qui traitent des meurs, a des palais fort ſuperbes & fort magnifiques, qui n’eſtoient baſtis que ſur du ſable & ſur de la bouë. Ils eſleuent fort haut les vertus, & les font paroiſtre eſtimables par deſſus toutes les choſes qui ſont au monde ; mais ils n’enſeignent pas aſſez a les connoiſtre, & ſouuent ce qu’ils appelent d’vn ſi beau nom, n’eſt qu’vne inſenſibilité, ou vn orgueil, ou vn deſeſpoir, ou vn parricide.
Ie reuerois noſtre Theologie, & pretendois, autant qu’aucun autre, a gaigner le ciel ; mais ayant apris, comme choſe tres aſſurée, que le chemin n’en eſt pas moins ouuert aux plus ignorans qu’aux plus doctes, & que les veritez reuelées, qui y conduiſent, ſont au deſſus de noſtre intelligence, ie n’euſſe oſé les ſoumettre a la foibleſſe de mes raiſonnemens, & ie penſois que, pour entreprendre de les examiner & y reuſſir, il eſtoit beſoin d’auoir quelque extraordinaire aſſiſtence du ciel, & d’eſtre plus qu’homme.
Ie ne diray rien de la Philoſophie, ſinon que, voyant qu’elle a eſté cultiuée par les plus excellens eſprits qui ayent veſcu depuis pluſieurs ſiecles, & que neanmoins il ne s’y trouue encore aucune choſe dont on ne diſpute, & par conſequent qui ne ſoit douteuſe, ie n’auois point aſſés de preſomption pour eſperer d’y rencontrer mieux que les autres ; et que, conſiderant combien il peut y auoir de diuerſes opinions, touchant vne meſme matiere, qui ſoient ſouſtenuës par des gens doctes, ſans qu’il y en puiſſe auoir iamais plus d’vne ſeule qui ſoit vraye, ie reputois preſque pour faux tout ce qui n’eſtoit que vrayſemblable.
Puis, pour les autres ſciences, d’autant qu’elles empruntent leurs principes de la Philoſophie, ie iugeois qu’on ne pouuoit auoir rien baſti, qui fuſt ſolide, ſur des fondemens ſi peu fermes. Et ny l’honneur, ny le gain qu’elles promettent, n’eſtoient ſuffiſans pour me conuier a les apprendre ; car ie ne me ſentois point, graces a Dieu, de condition qui m’obligeaſt à faire vn meſtier de la ſcience, pour le ſoulagement de ma fortune ; et quoy que ie ne fiſſe pas profeſſion de meſpriſer la gloire en Cynique, ie faiſois neanmoins fort peu d’eſtat de celle que ie n’eſperois point pouuoir acquerir qu’a faux titres. Et enfin, pour les mauuaiſes doctrines, ie penſois deſia connoiſtre aſſés ce qu’elles valoient, pour n’eſtre plus ſuiet a eſtre trompé, ny par les promeſſes d’vn Alchemiſte, ni par les predictions d’vn Aſtrologue, ny par les impoſtures d’vn Magicien, ny par les artifices ou la venterie d’aucun de ceux qui font profeſſion de ſçauoir plus qu’ils ne ſçauent.
C’eſt pourquoy, ſitoſt que l’aage me permit de ſortir de la ſuietion de mes Precepteurs, ie quittay entierement l’eſtude des lettres. Et me reſoluant de ne chercher plus d’autre ſcience, que celle qui ſe pourroit trouuer en moymeſme, ou bien dans le grand liure du monde, i’employay le reſte de ma ieuneſſe à voyaſger, a voir des cours & des armées, a frequenter des gens de diuerſes humeurs & conditions, a recueillir diuerſes experiences, a m’eſprouuer moymeſme dans les rencontres que la fortune me propoſoit, & partout à faire telle reflexion ſur les choſes qui ſe preſentoient, que i’en pûſſe tirer quelque profit. Car il me ſembloit que ie pourrois rencontrer beaucoup plus de verité, dans les raiſonnemens que chaſcun fait touchant les affaires qui luy importent, & dont l’euenement le doit punir bientoſt aprés, s’il a mal iugé, que dans ceux que fait vn homme de lettres dans ſon cabinet, touchant des ſpeculations qui ne produiſent aucun effect, & qui ne luy ſont d’autre conſequence, ſinon que peuteſtre il en tirera d’autant plus de vanité qu’elles ſeront plus eſlolgnées du ſens commun, a cauſe qu’il aura deu employer d’autant plus d’eſprit & d’artifice a taſcher de les rendre vrayſemblables. Et i’auois touſiours vn extreme deſir d’apprendre a diſtinguer le vray d’auec le faux, pour voir clair en mes actions, & marcher auec aſſurance en cete vie.
Il eſt vray que, pendant que ie ne faiſois que conſiderer les meurs des autres hommes, ie n’y trouuois gueres de quoy m’aſſurer, & que i’y remarquois quaſi autant de diuerſité que i’auois fait auparauant entre les opinions des Philoſophes. En ſorte que le plus grand profit que i’en retirois, eſtoit que, voyant pluſieurs choſes qui, bien qu’elles nous ſemblent fort extrauagantes & ridicules, ne laiſſent pas d’eſtre communement receuës & approuuées par d’autres grans peuples, i’apprenois a ne rien croyre trop fermement de ce qui ne m’auoit eſté perſuadé que par l’exemple & par la couſtume ; et ainſi ie me deliurois peu a peu de beaucoup d’erreurs, qui peuuent offuſquer noſtre lumiere naturelle, & nous rendre moins capables d’entendre raiſon. Mais aprés que i’eu employé quelques années a eſtudier ainſi dans le liure du monde, & a taſcher d’acquerir quelque experience, ie pris vn iour reſolution d’eſtudier auſſy en moymeſme, & d’employer toutes les forces de mon eſprit a choyſir les chemins que ie deuois ſuiure. Ce qui me reuſſit beaucoup mieux, ce me ſemble, que ſi ie ne me fuſſe iamais eſloigné, ny de mon païs, ny de mes liures.
Seconde partie.
I’eſtois alors en Allemaigne, ou l’occaſion des guerres qui n’y ſont pas encore finies m’auoit appelé ; & comme ie retournois du couronnement de l’Empereur vers l’armée, le commencement de l’hyuer m’areſta en vn quartier, ou ne trouuant aucune conuerſation qui me diuertiſt, & n’ayant d’ailleurs, par bonheur, aucuns ſoins ny paſſions qui me troublaſſent, ie demeurois tout le iour enfermé ſeul dans vn poëſle, ou i’auois tout loyſir de m’entretenir de mes penſées. Entre leſquelles, l’vne des premieres fut que ie m’auiſay de conſiderer, que ſouuent il n’y a pas tant de perfection dans les ouurages compoſez de pluſieurs pieces, & faits de la main de diuers maiſtres, qu’en ceux auſquels vn ſeul a trauaillé. Ainſi voit on que les baſtimens qu’vn ſeul Architecte a entrepris & acheuez, ont couſtume d’eſtre plus beaux & mieux ordonnez, que ceux que pluſieurs ont taſché de racommoder, en faiſant ſeruir de vieilles murailles qui auoient eſté baſties a d’autres fins. Ainſi ces ancienes citez, qui, n’ayant eſté au commencement que des bourgades, ſont deuenuës, par ſucceſſion de tems, de grandes villes, ſont ordinairement ſi mal compaſſées, au pris de ces places regulieres qu’vn Ingenieur trace a ſa fantaiſie dans vne plaine, qu’encore que, conſiderant leurs edifices chaſcun a part, on y trouue ſouuent autant ou plus d’art qu’en ceux des autres, toutefois, a voir comme ils ſont arrangez, icy vn grand, là vn petit, & comme ils rendent les rues courbées & ineſgales, on diroit que c’eſt plutoſt la fortune, que la volonté de quelques hommes vſans de raiſon, qui les a ainſi diſpoſez. Et ſi on conſidere qu’il y a eu neanmoins de tout tems quelques officiers, qui ont eu charge de prendre garde aux baſtimens des particuliers, pour les faire ſeruir a l’ornement du public, on connoiſtra bien qu’il eſt malayſé, en ne trauaillant que ſur les ouurages d’autruy, de faire des choſes fort accomplies. Ainſi ie m’imaginay que les peuples qui, ayant eſté autrefois demi ſauuages, & ne s’eſtant ciuiliſez que peu a peu, n’ont fait leurs loix qu’a meſure que l’incommodité des crimes & des querelles les y a contrains, ne ſçauroient eſtre ſi bien policez que ceux qui, dés le commencement qu’ils ſe ſont aſſemblez, ont obſerué les conſtitutions de quelque prudent Legiſlateur. Comme il eſt bien certain que l’eſtat de la vraye Religion, dont Dieu ſeul a fait les ordonnances, doit eſtre incomparablement mieux réglé que tous les autres. Et pour parler des choſes humaines, ie croy que, ſi Sparte a eſté autrefois tres floriſſante, ce n’a pas eſté a cauſe de la bonté de chaſcune de ſes loix en particulier, vû que pluſieurs eſtoient fort eſtranges, & meſme contraires aux bonnes meurs, mais a cauſe que, n’ayant eſté inuentées que par vn ſeul, elles tendoient toutes a meſme fin. Et ainſi ie penſay que les ſciences des liures, au moins celles dont les raiſons ne ſont que probables, & qui n’ont aucunes demonſtrations, s’eſtant compoſées & groſſies peu a peu des opinions de pluſieurs diuerſes perſonnes, ne ſont point ſi approchantes de la verité, que les ſimples raiſonnemens que peut faire naturellement vn homme de bon ſens touchant les choſes qui ſe préſentent. Et ainſi encore ie penſay que, pource que nous auons tous eſté enfans auant que d’eſtre hommes, & qu’il nous a fallu long tems eſtre gouuernez par nos appetis & nos Precepteurs, qui eſtoient ſouuent contraires les vns aux autres, & qui, ny les vns ny les autres, ne nous conſeilloient peuteſtre pas touſiours le meilleur, il eſt preſqu’impoſſible que nos iugemens ſoient ſi purs, ny ſi ſolides qu’ils auroient eſté, ſi nous auions eu l’vſage entier de noſtre raiſon dés le point de noſtre naiſſance, & que nous n’euſſions iamais eſté conduits que par elle.
Il eſt vray que nous ne voyons point qu’on iette par terre toutes les maiſons d’vne ville, pour le ſeul deſſein de les refaire d’autre façon, & d’en rendre les ruës plus belles ; mais on voit bien que pluſieurs font abatre les leurs pour les rebaſtir, & que meſme quelquefois ils y ſont contrains, quand elles ſont en danger de tomber d’elles meſmes, & que les fondemens n’en ſont pas bien fermes. A l’exemple de quoy ie me perſuaday, qu’il n’y auroit veritablement point d’apparence qu’vn particulier fiſt deſſein de reformer vn Eſtat, en y changeant tout dés les fondemens, & en le renuerſant pour le redreſſer ; ny meſme auſſy de reformer le cors des ſciences, ou l’ordre eſtabli dans les eſcholes pour les enſeigner ; mais que, pour toutes les opinions que i’auois receuës iuſques alors en ma creance, ie ne pouuois mieux faire que d’entreprendre, vne bonne fois, de les en oſter, affin d’y en remettre par aprés, ou d’autres meilleures, ou bien les meſmes, lorſque ie les aurois aiuſtées au niueau de la raiſon. Et ie creu fermement que, par ce moyen, ie reuſſirois a conduire ma vie beaucoup mieux que ſi ie ne baſtiſſois que ſur de vieux fondemens, & que ie ne m’appuiaſſe que ſur les principes que ie m’eſtois laiſſé perſuader en ma ieuneſſe, ſans auoir iamais examiné s’ils eſtoient vrais. Car, bien que ie remarquaſſe en cecy diuerſes difficultez, elles n’eſtoient point toutefois ſans remede, ny comparables a celles qui ſe trouuent en la reformation des moindres choſes qui touchent le public. Ces grans cors ſont trop malayſez a releuer, eſtant abatus, ou meſme a retenir, eſtant eſbranſlez, & leurs cheutes ne peuuent eſtre que tres rudes. Puis, pour leurs imperfections, s’ils en ont, comme la ſeule diuerſité qui eſt entre eux ſuffit pour aſſurer que pluſieurs en ont, l’vſage les a ſans doute fort adoucies ; & meſme il en a euité ou corrigé inſenſiblement quantité, auſquelles on ne pourroit ſi bien pouruoir par prudence. Et enfin, elles ſont quaſi touſiours plus ſupportables que ne ſeroit leur changement : en meſme façon que les grans chemins, qui tournoyent entre des montaignes, deuienent peu a peu ſi vnis & ſi commodes, a force d’eſtre frequentez, qu’il eſt beaucoup meilleur de les ſuiure, que d’entreprendre d’aller plus droit, en grimpant au deſſus des rochers, & deſcendant iuſques au bas des precipices.
C’eſt pourquoy ie ne ſçaurois aucunement approuuer ces humeurs brouillonnes & inquietes, qui, n’eſtant appelez, ny par leur naiſſance, ny par leur fortune, au maniement des affaires publiques, ne laiſſent pas d’y faire touſiours, en idée, quelque nouuelle reformation. Et ſi ie penſois qu’il y euſt la moindre choſe en cet eſcrit, par laquelle on me pûſt ſoupçonner de cete folie, ie ſerois tres marry de ſouffrir qu’il fuſt publié. Iamais mon deſſein ne s’eſt eſtendu plus auant que de taſcher a reformer mes propres penſées, & de baſtir dans vn fons qui eſt tout a moy. Que ſi, mon ouurage m’ayant aſſez pleu, ie vous en fais voir icy le modelle, ce n’eſt pas, pour cela, que ie veuille conſeiller a perſonne de l’imiter. Ceux que Dieu a mieux partagez de ſes graces, auront peuteſtre des deſſeins plus releuez ; mais ie crains bien que cetuy-cy ne ſoit deſia que trop hardi pour pluſieurs. La ſeule reſolution de ſe défaire de toutes les opinions qu’on a receuës auparauant en ſa creance, n’eſt pas vn exemple que chaſcun doiue ſuiure ; et le monde n’eſt quaſi compoſé que de deux ſortes d’eſpris auſquels il ne conuient aucunement. A ſçauoir, de ceux qui, ſe croyans plus habiles qu’ils ne ſont, ne ſe peuuent empeſcher de precipiter leurs iugemens, ny auoir aſſez de patience pour conduire par ordre toutes leurs penſées : d’où vient que, s’ils auoient vne fois pris la liberté de douter des principes qu’ils ont receus, & de s’eſcarter du chemin commun, iamais ils ne pourroient tenir le ſentier qu’il faut prendre pour aller plus droit, & demeureroient eſgarez toute leur vie. Puis, de ceux qui, ayant aſſez de raiſon, ou de modeſtie, pour iuger qu’ils ſont moins capables de diſtinguer le vray d’auec le faux, que quelques autres par leſquels ils peuuent eſtre inſtruits, doiuent bien plutoſt ſe contenter de ſuiure les opinions de ces autres, qu’en chercher eux meſmes de meilleures.
Et pour moy, i’aurois eſté ſans doute du nombre de ces derniers, ſi ie n’auois iamais eu qu’vn ſeul maiſtre, ou que ie n’euſſe point ſceu les differences qui ont eſté de tout tems entre les opinions des plus doctes. Mais ayant appris, dés le College, qu’on ne ſçauroit rien imaginer de ſi eſtrange & ſi peu croyable, qu’il n’ait eſté dit par quelqu’vn des Philoſophes ; et depuis, en voyaſgeant, ayant reconnu que tous ceux qui ont des ſentimens fort contraires aux noſtres, ne ſont pas, pour cela, barbares ny ſauuages, mais que pluſieurs vſent, autant ou plus que nous, de raiſon ; et ayant conſideré combien vn meſme homme, auec ſon meſme eſprit, eſtant norri dés ſon enfance entre des François ou des Allemans, deuient different de ce qu’il ſeroit, s’il auoit touſiours veſcu entre des Chinois ou des Canibales ; et comment, iuſques aux modes de nos habits, la meſme choſe qui nous a plû il a dix ans, & qui nous plaira peuteſtre encore auant dix ans, nous ſemble maintenant extrauagante & ridicule : en ſorte que c’eſt bien plus la couſtume & l’exemple qui nous perſuade, qu’aucune connoiſſance certaine, & que neanmoins la pluralité des voix n’eſt pas vne preuue qui vaille rien, pour les veritez vn peu malayſées a découurir, a cauſe qu’il eſt bien plus vrayſemblable qu’vn homme ſeul les ait rencontrées que tout vn peuple : ie ne pouuois choiſir perſonne dont les opinions me ſemblaſſent deuoir eſtre preferées a celles des autres, & ie me trouuay comme contraint d’entreprendre moymeſme de me conduire.
Mais, comme vn homme qui marche ſeul & dans les tenebres, ie me reſolu d’aller ſi lentement, & d’vſer de tant de circonſpection en toutes choſes, que, ſi ie n’auançois que fort peu, ie me garderois bien, au moins, de tomber. Meſme ie ne voulu point commencer a reietter tout a fait aucune des opinions, qui s’eſtoient pû gliſſer autrefois en ma creance ſans y auoir eſté introduites par la raiſon, que ie n’euſſe auparauant employé aſſez de tems a faire le proiet de l’ouurage que i’entreprenois, & a chercher la vraye Methode pour paruenir a la connoiſſance de toutes les choſes dont mon eſprit ſeroit capable.
I’auois vn peu eſtudié, eſtant plus ieune, entre les parties de la Philoſophie, a la Logique, & entre les Mathematiques, a l’Analyſe des Geometres & a l’Algebre, trois ars ou ſciences qui ſembloient deuoir contribuër quelque choſe a mon deſſein. Mais, en les examinant, ie pris garde que, pour la Logique, ſes ſyllogiſmes & la pluſpart de ſes autres inſtructions ſeruent plutoſt a expliquer a autruy les choſes qu’on ſçait, ou meſme, comme l’art de Lulle, a parler, ſans iugement, de celles qu’on ignore, qu’a les apprendre. Et bien que elle contiene, en effect, beaucoup de preceptes tres vrais & tres bons, il y en a toutefois tant d’autres, meſlez parmi, qui ſont ou nuiſibles ou ſuperflus, qu’il eſt preſque auſſy malayſé de les en ſeparer, que de tirer vne Diane ou vne Minerue hors d’vn bloc de marbre qui n’eſt point encore eſbauché. Puis, pour l’Analyſe des anciens & l’Algebre des modernes, outre qu’elles ne s’eſtendent qu’a des matieres fort abſtractes, & qui ne ſemblent d’aucun vſage, la premiere eſt touſiours ſi aſtrainte a la conſideration des figures, qu’elle ne peut exercer l’entendement ſans fatiguer beaucoup l’imagination ; et on s’eſt tellement aſſuieti, en la derniere, a certaines reigles & a certains chiffres, qu’on en a fait vn art confus & obſcur, qui embarraſſe l’eſprit, au lieu d’vne ſcience qui le cultiue. Ce qui fut cauſe que ie penſay qu’il falloit chercher quelque autre Methode, qui, comprenant les auantages de ces trois, fuſt exempte de leurs defaux. Et comme la multitude des loix fourniſt ſouuent des excuſes aux vices, en ſorte qu’vn Eſtat eſt bien mieux reiglé, lorſque, n’en ayant que fort peu, elles y ſont fort eſtroitement obſeruées ; ainſi, au lieu de ce grand nombre de preceptes dont la Logique eſt compoſée, ie creu que i’aurois aſſez des quatre ſuiuans, pouruû que ie priſſe vne ferme & conſtante reſolution de ne manquer pas vne ſeule fois a les obſeruer.
Le premier eſtoit de ne receuoir iamais aucune choſe pour vraye, que ie ne la connuſſe euidemment eſtre telle : c’eſt a dire, d’euiter ſoigneuſement la Precipitation, & la Preuention ; & de ne comprendre rien de plus en mes iugemens, que ce qui ſe preſenteroit ſi clairement & ſi diſtindement a mon eſprit, que ie n’euſſe aucune occaſion de le mettre en doute.
Le ſecond, de diuiſer chaſcune des difficultez que i’examinerois, en autant de parcelles qu’il ſe pourroit, & qu’il ſeroit requis pour les mieux reſoudre.
Le troiſieſme, de conduire par ordre mes penſées, en commençant par les obiets les plus ſimples & les plus ayſez a connoiſtre, pour monter peu a peu, comme par degrez, iuſques a la connoiſſance des plus compoſez ; et ſuppoſant meſme de l’ordre entre ceux qui ne ſe precedent point naturellement les vns les autres.
Et le dernier, de faire partout des denombremens ſi entiers, & des reueuës ſi generales, que ie fuſſe aſſuré de ne rien omettre.
Ces longues chaiſnes de raiſons, toutes ſimples & faciles, dont les Geometres ont couſtume de ſe ſeruir, pour paruenir a leurs plus difficiles demonſtrations, m’auoient donné occaſion de m’imaginer que toutes les choſes, qui peuuent tomber ſous la connoiſſance des hommes, s’entreſuiuent en meſme façon, & que, pouruû ſeulement qu’on s’abſtiene d’en receuoir aucune pour vraye qui ne le ſoit, & qu’on garde touſiours l’ordre qu’il faut, pour les deduire les vnes des autres, il n’y en peut auoir de ſi eſloignées, auſquelles enfin on ne paruiene, ny de ſi cachées qu’on ne découure. Et ie ne fus pas beaucoup en peine de chercher par leſquelles il eſtoit beſoin de commencer : car ie ſçauois deſia que c’eſtoit par les plus ſimples & les plus ayſées a connoiſtre ; & conſiderant qu’entre tous ceux qui ont cy deuant recherché la verité dans les ſciences, il n’y a eu que les ſeuls Mathematiciens qui ont pû trouuer quelques demonſtrations, c’eſt a dire quelques raiſons certaines & euidentes, ie ne doutois point que ce ne fuſt par les meſmes qu’ils ont examinées ; bien que ie n’en eſperaſſe aucune autre vtilité, ſinon qu’elles accouſtumeroient mon eſprit a ſe repaiſtre de veritez, & ne ſe contenter point de fauſſes raiſons. Mais ie n’eu pas deſſein, pour cela, de taſcher d’apprendre toutes ces ſciences particulieres, qu’on nomme communement Mathematiques ; & voyant qu’encore que leurs obiets ſoient differens, elles ne laiſſent pas de s’accorder toutes, en ce qu’elles n’y conſiderent autre choſe que les diuers rappors ou proportions qui s’y trouuent, ie penſay qu’il valoit mieux que i’examinaſſe ſeulement ces proportions en general, & ſans les ſuppoſer que dans les ſuiets qui ſeruiroient a m’en rendre la connoiſſance plus ayſée ; meſme auſſy ſans les y aſtreindre aucunement, affin de les pouuoir d’autant mieux appliquer aprés a tous les autres auſquels elles conuiendroient. Puis, ayant pris garde que, pour les connoiſtre, i’aurois quelquefois beſoin de les conſiderer chaſcune en particulier, & quelquefois ſeulement de les retenir, ou de les comprendre pluſieurs enſemble, ie penſay que, pour les conſiderer mieux en particulier, ie les deuois ſuppoſer en des lignes, a cauſe que ie ne trouuois rien de plus ſimple, ny que ie pûſſe plus diſtinctement repreſenter a mon imagination & a mes ſens ; mais que, pour les retenir, ou les comprendre pluſieurs enſemble, il falloit que ie les expliquaſſe par quelques chiffres, les plus courts qu’il ſeroit poſſible ; et que, par ce moyen, i’emprunterois tout le meilleur de l’Analyſe Geometrique & de l’Algebre, & corrigerois tous les defaus de l’vne par l’autre.
Comme, en effect, i’oſe dire que l’exacte obſeruation de ce peu de preceptes que i’auois choiſis, me donna telle facilité a demeſler toutes les queſtions auſquelles ces deux ſciences s’eſtendent, qu’en deux ou trois mois que i’employay a les examiner, ayant commencé par les plus ſimples & plus generales, & chaſque verité que ie trouuois eſtant vne reigle qui me ſeruoit aprés a en trouuer d’autres, non ſeulement ie vins a bout de pluſieurs que i’auois iugées autrefois tres difficiles, mais il me ſembla auſſy, vers la fin, que ie pouuois determiner, en celles meſme que i’ignorois, par quels moyens, & iuſques où, il eſtoit poſſible de les reſoudre. En quoy ie ne vous paroiſtray peuteſtre pas eſtre fort vain, ſi vous conſiderez que, n’y ayant qu’vne verité de chaſque choſe, quiconque la trouue en ſçait autant qu’on en peut ſçauoir ; et que, par exemple, vn enfant inſtruit en l’Arithmetique, ayant fait vne addition ſuiuant ſes reigles, ſe peut aſſurer d’auoir trouué, touchant la ſomme qu’il examinoit, tout ce que l’eſprit humain ſçauroit trouuer. Car enfin la Methode qui enſeigne a ſuiure le vray ordre, & a denombrer exactement toutes les circonſtances de ce qu’on cherche, contient tout ce qui donne de la certitude aux reigles d’Arithmetique.
Mais ce qui me contentoit le plus de cete Methode, eſtoit que, par elle, i’eſtois aſſuré d’vſer en tout de ma raiſon, ſinon parfaitement, au moins le mieux qui fuſt en mon pouuoir ; outre que ie ſentois, en la prattiquant, que mon eſprit s’accouſtumoit peu a peu a conceuoir plus netement & plus diſtinctement ſes obiets, & que, ne l’ayant point aſſuiettie a aucune matiere particuliere, ie me promettois de l’appliquer auſſy vtilement aux difficultez des autres ſciences, que i’auois fait a celles de l’Algebre. Non que, pour cela, i’oſaſſe entreprendre d’abord d’examiner toutes celles qui ſe preſenteroient ; car cela meſme euſt eſté contraire a l’ordre qu’elle preſcrit. Mais, ayant pris garde que leurs principes deuoient tous eſtre empruntez de la Philoſophie, en laquelle ie n’en trouuois point encore de certains, ie penſay qu’il faloit, auant tout, que ie taſchaſſe d’y en eſtablir ; & que, cela eſtant la choſe du monde la plus importante, & où la Precipitation & la Preuention eſtoient le plus a craindre, ie ne deuois point entreprendre d’en venir a bout, que ie n’euſſe attaint vn aage bien plus meur que celuy de vingt trois ans, que i’auois alors ; et que ie n’euſſe, auparauant, employé beaucoup de tems a m’y preparer, tant en deracinant de mon eſprit toutes les mauuaiſes opinions que i’y auois receuës auant ce tems là, qu’en faiſant amas de pluſieurs experiences, pour eſtre aprés la matiere de mes raiſonnemens, & en m’exerçant touſiours en la Methode que ie m’eſtois preſcrite, affin de m’y affermir de plus en plus.
Troisiesme partie.
Et enfin, comme ce n’eſt pas aſſez, auant de commencer a rebaſtir le logis ou on demeure, que de l’abattre, & de faire prouiſion de materiaux & d’Architectes, ou s’exercer ſoymeſme a l’Architecture, & outre cela d’en auoir ſoigneuſement tracé le deſſein ; mais qu’il faut auſſy s’eſtre pouruû de quelque autre, où on puiſſe eſtre logé commodement pendant le tems qu’on y trauaillera ; ainſi, affin que ie ne demeuraſſe point irreſolu en mes actions, pendant que la raiſon m’obligeroit de l’eſtre en mes iugemens, & que ie ne laiſſaſſe pas de viure dés lors le plus hureuſement que ie pourrois, ie me formay vne morale par prouiſion, qui ne conſiſtoit qu’en trois ou quatre maximes, dont ie veux bien vous faire part.
La premiere eſtoit d’obeir aux lois & aux couſtumes de mon païs, retenant conſtanment la religion en laquelle Dieu m’a fait la grace d’eſtre inſtruit dés mon enfance, & me gouuernant, en toute autre choſe, ſuiuant les opinions les plus moderées, & les plus eſloignées de l’excés, qui fuſſent communement receuës en pratique par les mieux ſenſez de ceux auec leſquels i’aurois a viure. Car, commençant dés lors a ne conter pour rien les mienes propres, a cauſe que ie les voulois remettre toutes a l’examen, i’eſtois aſſuré de ne pouuoir mieux que de ſuiure celles des mieux ſenſez. Et encore qu’il y en ait peuteſtre d’auſſy bien ſenſez, parmi les Perſes ou les Chinois, que parmi nous, il me ſembloit que le plus vtile eſtoit de me regler ſelon ceux auec leſquels i’aurois a viure ; et que, pour ſçauoir quelles eſtoient veritablement leurs opinions, ie deuois plutoſt prendre garde a ce qu’ils prattiquoient qu’a ce qu’ils diſoient ; non ſeulement a cauſe qu’en la corruption de nos mœurs il y a peu de gens qui veuillent dire tout ce qu’ils croyent, mais auſſy a cauſe que pluſieurs l’ignorent eux meſmes ; car l’action de la penſée par laquelle on croit vne choſe, eſtant differente de celle par laquelle on connoiſt qu’on la croit, elles ſont ſouuent l’vne ſans l’autre. Et entre pluſieurs opinions eſgalement receuës, ie ne choiſiſſois que les plus moderées : tant a cauſe que ce ſont touſiours les plus commodes pour la prattique, & vrayſemblablement les meilleures, tous excés ayant couſtume d’eſtre mauuais ; comme auſſy affin de me détourner moins du vray chemin, en cas que ie failliſſe, que ſi, ayant choiſi l’vn des extremes, c’euſt eſté l’autre qu’il euſt fallu ſuiure. Et, particulierement, ie mettois entre les excés toutes les promeſſes par leſquelles on retranche quelque choſe de ſa liberté. Non que ie deſaprouuaſſe les lois qui, pour remedier a l’inconſtance des eſprits foibles, permettent, lorſqu’on a quelque bon deſſein, ou meſme, pour la ſeureté du commerce, quelque deſſein qui n’eſt qu’indifferent, qu’on face des vœux ou des contrats qui obligent a y perſeuerer ; mais a cauſe que ie ne voyois au monde aucune choſe qui demeuraſt touſiours en meſme eſtat, & que, pour mon particulier, ie me promettois de perfectionner de plus en plus mes iugemens, & non point de les rendre pires, i’euſſe penſé commettre vne grande faute contre le bon ſens, ſi, pour ce que i’approuuois alors quelque choſe, ie me fuſſe obligé de la prendre pour bonne encore aprés, lorſqu’elle auroit peuteſtre ceſſé de l’eſtre, ou que i’aurois ceſſé de l’eſtimer telle.
Ma ſeconde maxime eſtoit d’eſtre le plus ferme & le plus reſolu en mes actions que ie pourrois, & de ne ſuiure pas moins conſtanment les opinions les plus douteuſes, lorſque ie m’y ſerois vne fois determiné, que ſi elles euſſent eſté tres aſſurées. Imitant en cecy les voyaſgeurs qui, ſe trouuant eſgarez en quelque foreſt, ne doiuent pas errer en tournoyant, tantoſt d’vn coſté, tantoſt d’vn autre, ny encore moins s’areſter en vne place, mais marcher touſiours le plus droit qu’ils peuuent vers vn meſme coſté, & ne le changer point pour de foibles raiſons, encore que ce n’ait peuteſtre eſté au commencement que le haſard ſeul qui les ait determinez a le choiſir : car, par ce moyen, s’ils ne vont iuſtement où ils deſirent, ils arriueront au moins a la fin quelque part, où vrayſemblablement ils ſeront mieux que dans le milieu d’vne foreſt. Et ainſi, les actions de la vie ne ſouffrant ſouuent aucun delay, c’eſt vne verité tres certaine que, lorſqu’il n’eſt pas en noſtre pouuoir de diſcerner les plus vrayes opinions, nous deuons ſuiure les plus probables ; et meſme, qu’encore que nous ne remarquions point dauantage de probabilité aux vnes qu’aux autres, nous deuons neanmoins nous determiner a quelques vnes, & les conſiderer aprés, non plus comme douteuſes, en tant qu’elles ſe rapportent a la prattique, mais comme tres vrayes & tres certaines, a cauſe que la raiſon qui nous y a fait determiner, ſe trouue telle. Et cecy fut capable dés lors de me deliurer de tous les repentirs & les remors, qui ont couſtume d’agiter les conſciences de ces eſpris foibles & chancelans, qui ſe laiſſent aller inconſtanment a prattiquer, comme bonnes, les choſes qu’ils iugent aprés eſtre mauuaiſes.
Ma troiſieſme maxime eſtoit de taſcher touſiours plutoſt a me vaincre que la fortune, & a changer mes deſirs que l’ordre du monde ; et generalement, de m’accouſtumer a croire qu’il n’y a rien qui ſoit entierement en noſtre pouuoir, que nos penſées, en ſorte qu’aprés que nous auons fait noſtre mieux, touchant les choſes qui nous ſont exterieures, tout ce qui manque de nous reuſſir eſt, au regard de nous, abſolument impoſſible. Et cecy ſeul me ſembloit eſtre ſuffiſant pour m’empeſcher de rien deſirer a l’auenir que ie n’acquiſſe, & ainſi pour me rendre content. Car noſtre volonté ne ſe portant naturellement a deſirer que les choſes que noſtre entendement luy repreſente en quelque façon comme poſſibles, il eſt certain que, ſi nous conſiderons tous les biens qui ſont hors de nous comme eſgalement eſloignez de noſtre pouuoir, nous n’aurons pas plus de regret de manquer de ceux qui ſemblent eſtre deus a noſtre naiſſance, lorſque nous en ſerons priuez ſans noſtre faute, que nous auons de ne poſſeder pas les royaumes de la Chine ou de Mexique ; & que faiſant, comme on dit, de neceſſité vertu, nous ne deſirerons pas dauantage d’eſtre ſains, eſtant malades, ou d’eſtre libres, eſtant en priſon, que nous faiſons maintenant d’auoir des cors d’vne matiere auſſy peu corruptible que les diamans, ou des ailes pour voler comme les oiſeaux. Mais i’auouë qu’il eſt beſoin d’vn long exercice, & d’vne meditation ſouuent reïterée, pour s’accouſtumer a regarder de ce biais toutes les choſes ; et ie croy que c’eſt principalement en cecy que conſiſtoit le ſecret de ces Philoſophes, qui ont pû autrefois ſe ſouſtraire de l’empire de la Fortune, & malgré les douleurs & la pauureté, diſputer de la felicité auec leurs Dieux. Car s’occupant ſans ceſſe a conſiderer les bornes qui leur eſtoient preſcrites par la Nature, ils ſe perſuadoient ſi parfaitement que rien n’eſtoit en leur pouuoir que leurs penſées, que cela ſeul eſtoit ſuffiſant pour les empeſcher d’auoir aucune affection pour d’autres choſes ; & ils diſpoſoient d’elles ſi abſolument, qu’ils auoient en cela quelque raiſon de s’eſtimer plus riches, & plus puiſſans, & plus libres, & plus hureux, qu’aucun des autres hommes, qui n’ayant point cete Philoſophie, tant fauoriſez de la Nature & de la Fortune qu’ils puiſſent eſtre, ne diſpoſent iamais ainſi de tout ce qu’ils veulent.