Dialogi (page 2)
Religieux qui ont mangé hors du monastère.
GRÉGOIRE.
Au milieu de ces miracles, le saint homme parut doué de l'esprit de prophétie, pour annoncer l'avenir et révéler les choses éloignées aux personnes présentes. Toutes les fois que les frères sortaient pour quelque affaire, ils ne devaient, selon l'usage du monastère, ni manger ni boire hors du cloître. Ce point de la règle était scrupuleusement observé. Or, un jour des frères sortirent et prolongèrent leur absence, retenus par les affaires qui les avaient appelés. Instruits qu'une pieuse femme restait à quelque distance, ils entrèrent dans sa maison et y prirent leur repas. Rentrés fort tard au monastère, ils vinrent, selon l'usage, demander la bénédiction à l'abbé. Aussitôt il les interrogea et leur dit : « Où avez-vous mangé ? — Nulle part, répondirent-ils. — Hé ! pourquoi mentez-vous ? reprit l'homme de Dieu. N'êtes-vous pas entrés dans la maison d'une telle femme ? N'avez-vous pas mangé de telles et de telles choses ? N'avez-vous pas bu tant de fois ? » Comme le vénérable abbé leur désignait et la maison de la personne, et la qualité des mets, et le nombre de fois qu'ils avaient bu, ils avouèrent tout ce qu'ils avaient fait, tombèrent à ses pieds tout tremblants et se reconnurent coupables. Benoît les affranchit aussitôt de la pénitence qu'ils méritaient, persuadé qu'ils ne feraient plus rien en l'absence d'un abbé qu'ils savaient leur être toujours présent en esprit.[48]
CHAPITRE XIII
Le frère d’un religieux nommé Valentinien mange en chemin, cette intempérance est révélée à saint Benoît.
GRÉGOIRE.
Valentinien, ce moine dont j'ai déjà parlé, avait un frère qui était laïque, mais plein de piété. Dans le but de recevoir la bénédiction de l'homme de Dieu et de visiter son frère, chaque année il venait à jeun de son pays au monastère. Un jour qu'il faisait cette démarche, il rencontra un voyageur chargé de provisions pour le trajet. Déjà le jour était sur son déclin lorsque celui-ci lui dit : « Venez, mon frère ; prenons un peu de nourriture, si nous ne voulons pas que la fatigue nous accable. — Dieu m'en garde, reprit le pieux pèlerin ; non, je n'y consentirai jamais. C'est mon habitude d'arriver toujours à jeun près du vénérable abbé Benoît. » Cette réponse imposa momentanément silence au voyageur qui l'invitait à manger. Après avoir fait de compagnie quelque espace de chemin, celui-ci renouvela ses instantes invitations. Le pieux pèlerin, qui avait résolu d'arriver à jeun, refusa d'y accéder. L'autre se tut et voulut bien encore continuer une partie de la route sans prendre de nourriture. Après une marche considérable et de longues fatigues, ils rencontrèrent sur leur route une prairie, une fontaine et tous les agréments capables de les soulager et de réparer leurs forces. Alors le voyageur chargé de provisions dit à son compagnon : « Voilà de l'eau, voilà une prairie, voilà un lieu enchanteur ; nous pouvons y prendre de la nourriture et du repos, afin d'avoir ensuite assez de forces pour achever notre voyage sans nuire à notre santé. » Charmé tout à la fois et par les flatteuses paroles qu'il entendait et par la beauté du site qu'il voyait, le pèlerin succomba à ce troisième assaut, se laissa totalement gagner et prit de la nourriture. Il arriva sur le soir au monastère. S'étant présenté au vénérable abbé, il lui demanda sa bénédiction. Mais le saint homme lui reprocha aussitôt ce qu'il avait fait en chemin. « D'où vient, mon frère, lui dit-il, que le malin esprit, qui vous a parlé par la bouche de votre compagnon, n'a pu vous persuader ni la première, ni la seconde fois, tandis qu'il a triomphé la troisième, et vous a fait consentir à ce qu'il a voulu ? » Alors, reconnaissant la faute dont sa faiblesse l'avait rendu coupable, le pèlerin se prosterna à ses pieds, et la déplora avec une confusion d'autant plus grande, qu'il l'avait commise, tout absent qu'il était, aux yeux du respectable abbé.
PIERRE.
Je le vois bien, ce saint homme était rempli de l’esprit d'Elisée, qui se trouva présent à ce que fit son disciple en son absence.[49]
CHAPITRE XIV
Déguisement de Totila découvert.
GRÉGOIRE.
Il vous faut garder le silence, mon cher Pierre, afin d'entendre des prodiges plus frappants encore.
Du temps des Goths, leur roi Totila, ayant appris que le saint homme possédait l'esprit de prophétie, se dirigea vers son monastère. Arrivé à quelque distance, il s'arrêta et fit dire au saint qu'il irait le visiter. On lui répondit aussitôt qu'il pouvait venir ; mais ce prince, naturellement artificieux, voulut éprouver si l'homme de Dieu avait effectivement l'esprit de prophétie.[50]
Par son ordre, un de ses écuyers,[51]
nommé Riggon, prit sa chaussure, revêtit ses habits royaux et se dirigea vers l'homme de Dieu, comme si c'eût été Totila en personne. Il prit à sa suite trois courtisans qui, préférablement à tous les autres, avaient ordinairement l'honneur de lui faire cortège : c'était Vulteric, Ruderic et Blindin. Ils devaient, en présence du serviteur de Dieu, rendre à Riggon les mêmes hommages qu'au roi Totila, marcher à ses côtés et accomplir à son endroit toutes sortes d'offices en qualité d'écuyers. Afin que ces procédés et la pourpre dont il était revêtu le fissent regarder comme étant le prince lui-même. Couvert de ces riches vêtements et entouré de ce cortège obséquieux, Riggon entra au monastère, et aperçut l'homme de Dieu assis à une grande distance. Benoît lui manda de l'approcher, et aussitôt qu'il en put être entendu, il lui cria : « Quittez, mon fils, quittez l'habit que vous portez ; il n'est point à vous. » À l'instant Riggon tomba à terre : il était glacé d'effroi, en songeant qu'il avait osé se jouer d'un si grand homme. Tous ceux qui venaient avec lui visiter l'homme de Dieu, se prosternèrent également. Après s'être relevés, loin d'oser approcher de sa personne, ils s'en retournèrent vers le roi, et lui apprirent, tout tremblants, avec quelle promptitude ils avaient été découverts.[52]
CHAPITRE XV
Prédictions au roi Totila et à l’évêque de Canose.
GRÉGOIRE.
Alors Totila vint personnellement visiter l'homme de Dieu, et lorsqu'il l'aperçut assis au loin, il se jeta à terre sans oser l'approcher. L'homme de Dieu lui avait déjà dit deux et trois fois : « Levez-vous, » sans qu'il se fût permis de le faire et de paraître debout en sa présence. Alors Benoît, serviteur de Jésus-Christ, daigna lui-même s'approcher du roi prosterné et le relever de terre ; puis il lui reprocha sa conduite, lui annonça en quelques mots tout ce qui devait lui arriver. Ensuite il ajouta : « Vous faites bien du mal, vous en avez déjà bien fait ! Cessez enfin de commettre l'iniquité. Il est vrai, vous entrerez dans Rome, vous passerez la mer, et vous régnerez dix ans ; mais la dixième année vous mourrez. » A ces mots le roi, glacé d'épouvante, se recommanda à ses prières et se retira.[53] Dès lors il fut moins cruel ; quelque temps après il alla à Rome et passa en Sicile ; mais la dixième année de son règne, par le juste jugement du Dieu tout-puissant, il perdit la couronne et la vie.
L'évêque de Canose[54] était dans l'habitude de visiter le serviteur de Dieu, qui l'aimait beaucoup à cause de sa vertu et de son rare mérite. Un jour qu'il s'entretenait avec lui de l'entrée de Totila dans Rome et de la dévastation de cette ville, l'évêque dit : « Ce roi-là détruira si complètement cette ville, qu'elle sera désormais inhabitable. » Le serviteur de Dieu lui répondit : « Rome ne sera point détruite par les nations ; mais, fatiguée par les tempêtes, les foudres et les tremblements de terre, elle perdra sa splendeur et se flétrira d'elle-même. » Les mystères de cette prophétie sont aujourd'hui plus clairs que le jour. En effet, ne voyons-nous pas en cette ville les murailles croulées, les maisons renversées, les églises ruinées par la violence des ouragans ? Ses édifices, chancelants sous le fardeau des ans, ne couvrent-ils pas au loin la terre de leurs ruines toujours croissantes[55] ?
Au reste Honorât, son disciple, qui m'a fait ce récit, nous avoue qu'il n'a point appris ces prédictions de la bouche même de saint Benoît ; mais qu'elles soient incontestablement de lui, c'est, selon son témoignage, ce que les religieux lui ont assuré.
CHAPITRE XVI
Clerc momentanément délivré du démon.
GRÉGOIRE.
Dans les mêmes circonstances, un clerc[56]
de l'église d'Aquin, violemment tourmenté par le démon, avait été envoyé par Constance, vénérable prélat de cette église, visiter divers lieux consacrés aux saints martyrs, afin d'en obtenir sa guérison. Mais ils refusèrent de lui accorder ce bienfait, afin que sa délivrance fit éclater l'excellence de la grâce dont Benoît était favorisé. On le conduisit donc au serviteur du Dieu tout-puissant. Benoît pria notre Seigneur Jésus-Christ avec ferveur, et chassa aussitôt du corps de cet homme l'ancien ennemi qui l'obsédait. Après l'avoir guéri, il lui fit les recommandations suivantes : « Désormais ne mangez plus de chair ; gardez-vous de jamais vous présenter pour recevoir les saints ordres ; sinon, le jour même que vous oserez faire cette démarche, vous retomberez sous l'empire et dans l'esclavage du démon. Le clerc se retira parfaitement guéri ; et comme les punitions récentes inspirent ordinairement une crainte salutaire, il se conforma pendant quelque temps aux prescriptions de l'homme de Dieu ; mais bien des années après, voyant que des clercs plus anciens que lui avaient quitté ce monde, et que les plus jeunes lui étaient substitués dans la réception des saints ordres, il ne tint plus aucun compte des paroles de l'homme de Dieu, comme si le temps les eût effacées de sa mémoire, et il osa se présenter pour recevoir les ordres sacrés. Mais le démon, qui l'avait abandonné, le ressaisit aussitôt, et ne cessa de le torturer qu'il ne lui eût, pour ainsi dire, arraché la vie.
PIERRE.
Cet homme de Dieu, à ce que je vois, pénétra les secrets mêmes du Ciel, puisqu'il connut si bien que si ce clerc avait été livré au démon, c'était pour qu'il n'eût pas l'audace de se présenter aux saints ordres.
GRÉGOIRE.
Pourquoi n'eût-il pas connu les secrets de la Divinité, lui qui observait les préceptes du Seigneur ? car il est écrit : Celui qui s'attache au Seigneur est un même esprit avec lui.[57]
PIERRE.
Si celui qui s'attache au Seigneur est un même esprit avec le Seigneur, pourquoi cet admirable docteur saint Paul s'écrie-t-il ailleurs : Qui a connu la pensée du Seigneur, ou qui est entré dans ses conseils[58] ? Il paraît, en effet, bien choquant que celui qui est devenu un même esprit avec un autre, ignore ses pensées.
GRÉGOIRE.
Les saints, en tant qu'ils sont un même esprit avec Dieu, n'ignorent pas les pensées du Seigneur ; car, selon les paroles du même Apôtre : Qui des hommes sait ce qui est en l'homme, sinon l’esprit de l'homme qui est en lui ? De même les choses de Dieu, nul ne les connaît, sinon l’esprit de Dieu.[59] Pour montrer qu'il connaît les choses de Dieu, saint Paul ajoute : Pour nous, nous n'avons pas reçu l'esprit de ce monde, mais l'esprit, qui vient de Dieu.[60] Et ailleurs : L'œil n’a point vu, ni l'oreille n'a point entendu, ni le cœur de l'homme n'a point compris ce que Dieu a préparé à ceux qui l’aiment ; mais pour nous il nous l'a révélé par son esprit.[61]
PIERRE.
Mais si les secrets de Dieu se sont révélés par l'esprit de Dieu au même Apôtre, pourquoi, avant le passage que vous venez de citer, s'est-il donc écrié : O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! combien incompréhensibles sont ses jugements et combien insondables sont ses voies[62] ! Mais pendant que je vous allègue ces paroles, il s'élève dans mon esprit une autre difficulté. Le prophète David, s’adressant au Seigneur, lui dit : Mes lèvres ont prononcé tous les jugements de votre bouche.[63] C'est moins de reconnaître une chose que de la proférer : d'où vient donc que l'Apôtre affirme que les jugements de Dieu sont incompréhensibles, tandis que David assure que son esprit les connaît tous, et même que ses livres les prononcent ?
GRÉGOIRE.
J'ai déjà répondu en quelques mots à cette double difficulté. J'ai dit que les saints, en tant qu'ils sont un seul esprit avec le Seigneur, n'ignorent pas les pensées du Seigneur. Tous ceux qui le suivent pieusement sont par la piété avec Dieu ; mais ils ne sont pas avec Dieu, en ce qu'ils sont encore chargés du poids d'une chair corruptible. Ainsi ils savent les secrets jugements de Dieu, en tant qu'ils lui sont unis ; mais, en tant qu'ils en sont séparés, ils les ignorent. Et parce qu'ils ne pénètrent pas parfaitement les secrets de Dieu, ils assurent que ses jugements sont incompréhensibles. Mais ceux dont l'esprit est attaché au Seigneur, et qui, dans cet attachement, reçoivent la lumière des saintes Écritures ou des révélations secrètes, ils les connaissent et les profèrent, en proportion de ce qu'ils reçoivent. En effet, les jugements que Dieu tait, ils les ignorent, et ceux que Dieu révèle, ils les savent. Aussi, après ces paroles : Mes lèvres ont prononcé tous vos jugements, le prophète David ajoute aussitôt : « Tous les jugements de votre bouche. » C'est comme s'il disait nettement : J'ai pu connaître, j'ai pu prononcer les jugements que j'ai sus sortis de votre bouche ; car, pour ceux que vous ne révélez pas, à coup sûr vous les dérobez à notre connaissance. Ainsi les paroles du prophète s'accordent avec l'oracle de l'Apôtre : « Les jugements de Dieu sont incompréhensibles, et cependant ceux que sa bouche profère, les lèvres humaines les prononcent ; car les hommes peuvent connaître ce que Dieu révèle, et ce qu'il tient caché, ils ne peuvent le savoir. »
CHAPITRE XVII
Ruine du mont Cassin prédite par l’homme de Dieu.
GRÉGOIRE.
Le vénérable Benoît avait converti par ses exhortations un homme d'une illustre naissance, nommé Théoprobe, qui par sa vertu avait mérité la confiance et l'intime amitié du saint. Un jour, étant entré dans la cellule de l'homme de Dieu, il le trouva versant des larmes amères. Il attendit quelque temps sans voir cesser ses pleurs. Mais, considérant que ces gémissements, auxquels il ne lui était point ordinaire de se livrer dans son oraison, étaient le résultat de sa douleur, il lui demanda quel était le motif d'une si profonde désolation. Sur-le-champ l'homme de Dieu lui répondit : « Tout ce monastère que j'ai bâti, tous ces préparatifs que j'ai faits pour mes frères, seront, par le juste jugement de Dieu, livrés aux infidèles. A peine ai-je pu obtenir la conservation des personnes qui s'y trouveront. » Théoprobe a entendu cette prédiction du saint. Pour nous, qui savons que les Lombards viennent de détruire ce monastère, nous en voyons l'accomplissement de nos yeux. A la faveur des ténèbres de la nuit, pendant que les religieux prenaient leur repos, les Lombards y ont pénétré naguère[64]
et ont promené partout la dévastation, sans pouvoir se saisir d'une seule personne. Ainsi s'est accomplie la promesse que le Seigneur avait faite à son fidèle serviteur Benoît : il a livré aux gentils les biens du monastère, mais il a conservé la vie aux personnes. Je trouve que dans cette circonstance Benoît a joué le même rôle et obtenu la même faveur que le grand Apôtre ; déjà le vaisseau qu'il montait avait jeté à la mer toutes les marchandises, lorsqu'il eut, lui, la consolation d'obtenir le salut de tous les passagers qui l'accompagnaient.[65]
CHAPITRE XVIII
Flacon caché, l’homme de Dieu en est miraculeusement instruit.
GRÉGOIRE.
Un jour, notre cher Exhilarat, qui s'est fait religieux, comme vous le savez, fut envoyé de la part de son maître au monastère de l'homme de Dieu, pour lui offrir deux petits vases de bois pleins de vin, et vulgairement appelés flacons. Il lui en porta un et cacha l'autre sur le chemin. Or, l'homme de Dieu, à qui ne pouvait échapper la connaissance même des faits accomplis en son absence, reçut cet objet avec action de grâces. Mais au départ du serviteur, il lui dit, sous forme d'avertissement : « Gardez-vous bien, mon fils, de boire du flacon que vous avez caché ; mais inclinez-le avec précaution, et vous verrez ce qu'il y a dedans. » Exhilarat quitta l'homme de Dieu, tout couvert de confusion. A son retour, voulant vérifier ce que Benoît lui avait dit, il pencha le flacon, et aussitôt il en sortit un serpent. La vue du reptile, trouvé dans la bouteille par l'infidèle serviteur, lui inspira une vive horreur de la faute qu'il avait commise.[66]
CHAPITRE XIX
Mouchoirs cachés ; saint Benoît découvre la fraude.
GRÉGOIRE.
Non loin du monastère était un bourg, dont les prédications de Benoît avaient converti à la foi du vrai Dieu la majorité des habitants, jusque alors attachés au culte des idoles. Il y avait là aussi des religieuses auxquelles le serviteur de Dieu, saint Benoît, avait soin d'adresser quelques-uns de ses disciples, pour les exhorter à la piété. Un jour, il leur envoya un de ses moines, selon la coutume. L'instruction terminée, le frère, sur les instances des religieuses, reçut des linges qu'il cacha dans son sein. Lorsqu'il fut de retour, l'homme de Dieu lui adressa ces violents et amers reproches : « Comment l'iniquité est-elle entrée dans votre sein ? » Frappé de stupeur, le religieux perdit le souvenir de son action et ne put deviner le motif d'une telle réprimande. Le saint ajouta : « N'étais-je pas là quand vous avez reçu des mouchoirs de la part des servantes de Dieu, et que vous les avez mis en votre sein ? » A l'instant le religieux tomba aux pieds du saint abbé, se repentit de sa folle conduite et jeta par terre les mouchoirs qu'il avait cachés.[67]
CHAPITRE XX
Pensée d'orgueil formée dans l’esprit d'un moine, et connue de l'homme de Dieu.
GRÉGOIRE.
Un autre jour que le vénérable abbé prenait son repas, c'était sur le soir, un de ses moines, fils d'un défenseur,[68] tenait une lampe devant la table pour l'éclairer.[69] Pendant que l'homme de Dieu mangeait, le religieux, qui se tenait debout pour accomplir son office, succomba à l'esprit d'orgueil, et roulant de secrètes pensées dans son cœur, lise prit à dire en lui-même : « Quel est cet homme, pour que je l'assiste pendant son repas, que je l'éclairé, une lampe à la main, que je lui rende mille offices ? Et qui suis-je, moi, pour le servir comme un esclave ? » Aussitôt l'homme de Dieu, se tournant vers le moine orgueilleux, lui adressa cette sévère réprimande : « Mon frère, faites le signe de la croix sur votre cœur ; que vous dites-vous à vous-même ? Faites vite le signe de la croix sur votre cœur. » Puis sur-le-champ il appelle des religieux, ordonne à ceux-ci de lui ôter la lampe des mains, et à celui-là de cesser son office, pour aller à l'heure même prendre son repos.[70] Plus tard, vivement pressé par ses frères de leur découvrir ce qui s'était passé dans son cœur, il leur raconta en détail l'affreux esprit d'orgueil dont il s'était laissé enfler, et les secrètes paroles qu'il prononçait dans sa pensée contre l'homme de Dieu. Alors tous furent complètement convaincus que rien ne pouvait échapper au vénérable Benoît, puisque même les paroles intérieures d'une secrète pensée avaient retenti à ses oreilles.
CHAPITRE XXI
Deux cents boisseaux de farine trouvés dans un temps de famine devant la porte du monastère.
GRÉGOIRE.
Dans une autre circonstance, la province de Campanie fut en proie à la famine, et une grande disette de vivres se fit universellement sentir.[71] Déjà le blé manquait au monastère de Benoît, et les pains étaient presque tous consommés. Il n'en restait plus que cinq à servir pour l'heure du repas. Le vénérable abbé, voyant les frères plongés dans la consternation, leur adressa une modeste réprimande, afin de les corriger de leur pusillanimité ; et en même temps il leur fit une consolante promesse en ces termes : « Pourquoi le manque de pain attriste-t-il votre cœur ? il y en a peu aujourd'hui, il est vrai, mais demain vous en aurez en abondance. » Or, le jour suivant on trouva dans des sacs deux cents boisseaux de farine à la porte du monastère ; mais par quel intermédiaire le Dieu tout-puissant les leur avait-il envoyés, c'est un mystère encore aujourd'hui. A la vue de ce secours, les frères rendirent grâces au Seigneur, et apprirent à ne pas désespérer de l'abondance, même au sein de la disette.[72]
PIERRE.
Dites-moi, je vous prie, n'est-il pas à croire que ce serviteur de Dieu a constamment possédé l'esprit de prophétie, ou bien son esprit n'en a-t-il été éclairé que par intervalles ?
GRÉGOIRE.
L'esprit de prophétie, mon cher Pierre, n'éclaire pas toujours l'esprit des prophètes. De même qu'il est écrit de l'Esprit saint qu'il souffle où il veut,[73] de même encore faut-il savoir qu'il souffle aussi quand il veut. Ainsi, lorsque le roi David consulta Nathan pour savoir s'il bâtirait le temple, le prophète souscrivit d'abord à sa demande, puis il la combattit. De là vient qu'Elisée, voyant pleurer la Sunamite, sans connaître le sujet de sa douleur, dit à son serviteur, qui l'écartait de sa personne : Laissez-la, car son âme est dans l'amertume, et le Seigneur me l’a caché, et il ne m’en a point manifesté la cause.[74] C'est par une conduite pleine de bonté que le Dieu tout-puissant en agit ainsi. En donnant l'esprit de prophétie dans un temps, et en le retirant dans un autre, tantôt il honore les prophètes en les élevant, tantôt il les sauvegarde en les humiliant. Ils voient, en recevant l'esprit de prophétie, ce qu'ils sont par la grâce de Dieu, et, quand ils ne l'ont plus, ils connaissent ce qu'ils sont d'eux-mêmes.
PIERRE.
Une raison évidente proclame la vérité de votre assertion. Mais, je vous en prie, achevez de nous dire, au sujet du vénérable Benoît, tout ce qui se présente à votre souvenir.
CHAPITRE XXII
Construction du monastère de Terracine déterminée dans une vision.
GREGOIRE.
Un jour, un homme de foi pria saint Benoît de vouloir bien lui envoyer de ses disciples, pour construire un monastère dans un domaine qu'il possédait près de la ville de Terracine.[75]
Le saint souscrivit à sa demande et lui envoya des religieux, à la tête desquels il établit un abbé avec un prieur qui devait lui servir de second. Lorsqu'ils furent sur le point de partir, Benoît leur dit : « Allez, et, tel jour, moi-même je me transporterai vers vous pour vous désigner l'emplacement de la chapelle, du réfectoire des religieux, de l'hôtellerie destinée aux étrangers, de tous les bâtiments enfin que vous devez construire. Après avoir reçu la bénédiction du saint abbé, les religieux se mirent en chemin, attendirent impatiemment le jour fixé pour la visite qu'il leur avait promise, et préparèrent tout ce qu'ils crurent nécessaire aux personnes qui devaient accompagner leur respectable père. Mais la nuit qui précéda le jour fixé pour l'heureuse visite, l'homme du Seigneur apparut en songe au serviteur de Dieu qu'il avait établi abbé, ainsi qu'à son prieur, et leur détermina nettement les divers endroits où ils devaient construire chaque bâtiment.[76]
À leur lever, ils se communiquèrent réciproquement ce qu'ils avaient vu pendant leur sommeil. Cependant ils n'ajoutèrent pas complètement foi à cette vision, et ils ne cessèrent point d'attendre l'homme de Dieu, conformément à sa promesse. Benoît n'étant point venu le jour déterminé, les religieux allèrent le trouver, le cœur plein de tristesse, et lui dirent : « Mon Père, nous avons attendu que vous vinssiez, comme vous l'aviez promis, afin de nous montrer l'endroit où il faut bâtir, et vous n'êtes point venu. — Hé ! pourquoi, mes frères, leur répondit-il, me tenez-vous un tel langage ? Ne suis-je pas venu conformément à ma promesse ? — Et quand êtes-vous venu ? répliquèrent-ils. — Ne vous ai-je pas apparu à tous les deux pendant votre sommeil ? répartit le saint. Ne vous ai-je pas désigné chaque emplacement ? Allez, et construisez tous les bâtiments du monastère sur le plan que vous avez vu en songe. » A ce discours, ils furent saisis d'un profond étonnement, s'en retournèrent à la propriété destinée aux constructions du monastère, et les disposèrent toutes conformément aux prescriptions qu'ils avaient reçues en songe.
PIERRE.
Daignez m'apprendre comment l'homme de Dieu a pu se transporter au loin pour instruire des personnes pendant leur sommeil, et comment celles-ci ont pu l'entendre et le reconnaître distinctement en songe ?
GRÉGOIRE.
Pourquoi, mon cher Pierre, en vous informant de la manière dont la chose s'est accomplie, doutez-vous de la réalité ? Il est incontestable que la nature de l'esprit est plus agile que celle du corps. Or, d'après le témoignage de l'Écriture, il est certain qu'Habacuc a été transporté soudain de Judée au pays des Chaldéens, avec le dîner qu'il portait à ses moissonneurs,[77] et qu'après avoir offert au prophète ce confortable providentiel, il s'est tout à coup retrouvé en Judée. Si donc Habacuc a pu, dans un clin d'œil, se transporter corporellement avec cette réfection à une si grande distance, y a-t-il rien d'étonnant que le vénérable abbé ait obtenu la faveur de se rendre en esprit vers ses frères pendant leur sommeil, pour révéler à leur esprit le plan nécessaire à leurs travaux ? Le prophète est allé en corps porter la nourriture du corps, le saint abbé est allé en esprit instruire ses religieux sur un point qui importait à la vie spirituelle.
PIERRE.
Votre explication, je l'avoue, vient de produire l'effet d'une main adroite qui a chassé le doute de mon esprit. Mais je voudrais bien savoir quelle était la puissance de la parole de ce saint homme dans son état ordinaire.
CHAPITRE XXIII
Religieuses rendues à la communion de l'Église après leur mort, en vertu de l’offrande de l'homme de Dieu.
GRÉGOIRE.
C'est à peine, mon cher Pierre, si les discours les plus simples, les plus ordinaires, étaient, dans la bouche du vénérable Benoît, dépourvus de poids et d'efficacité ; comme son cœur se tenait toujours attaché à Dieu, les paroles ne tombaient pas en vain de sa bouche » Articulait-il, je ne dis pas une décision, mais quelques menaces, alors son langage avait autant d'ascendant que si, au lieu d'être incertain et hypothétique, il eût proféré une véritable sentence.
Non loin de son monastère, deux religieuses d'une naissance distinguée vivaient dans une maison particulière, ayant à leur service un domestique pieux, chargé de fournir à toutes les nécessités de la vie. Mais souvent la noblesse de la naissance enfante des sentiments ignobles, et l'on se méprise d'autant moins dans ce monde, qu'on se souvient d'avoir été au-dessus des autres. Ainsi les religieuses dont il est question n'avaient pas encore dompté parfaitement leur langue à l'aide du frein de leur sainte profession, et souvent leurs paroles indiscrètes provoquaient la colère du vertueux serviteur, qui les assistait dans les choses nécessaires à la vie matérielle. Longtemps déjà il avait toléré cet état de choses, lorsqu'il se rendit vers l'homme de Dieu, et lui exposa tous les outrages dont ces religieuses l'abreuvaient dans leurs discours. Aussitôt, sur ces plaintes, Benoît leur fit dire de sa part : « Retenez votre langue ; car si vous ne vous corrigez, je vous excommunie[78] ; » cette sentence d'excommunication, il la porta sous une forme moins positive que comminatoire. Mais ces religieuses ne changèrent point de procédés. Peu de jours après elles moururent, et furent inhumées dans l'église.[79]
A dater de ce moment, lorsqu'on célébrait les sacrés mystères, et que le diacre criait selon l'usage : Que quiconque ne communie pas se retire, leur nourrice, qui avait coutume de présenter pour elles une offrande au Seigneur, les voyait sortir de leurs tombeaux et quitter l'église. Ce spectacle se renouvela plusieurs fois à ses yeux : lorsque la voix du diacre se faisait entendre, elles ne pouvaient plus demeurer à l'église, et elles sortaient sur-le-champ. Cette personne se rappela ce que l'homme de Dieu leur avait mandé lorsqu'elles étaient encore en vie : en effet, il avait annoncé qu'il les priverait de la communion si elles ne réformaient leur conduite et leur langage. Alors on vint, avec un profond sentiment de tristesse, instruire l'homme de Dieu de ce qui se passait ; il donna une offrande de sa main, et ajouta : « Allez, faites présenter pour elles cette offrande au Seigneur, et elles ne seront plus excommuniées. » Ces ordres exécutés, lorsque le diacre criait selon l'usage : « Que ceux qui ne communient pas sortent de l'église, » on ne les vit plus se retirer désormais ; et alors, comme elles ne sortaient pas avec ceux qui étaient privés de la communion, ce fut une preuve incontestable qu'elles avaient reçu la grâce de la communion du Seigneur, par l'intercession du serviteur de Dieu.[80]
PIERRE.
Vous me dites là une chose bien merveilleuse, et, malgré la grande sainteté du vénérable Benoît, je m'étonne qu'étant encore revêtu d'une chair mortelle, il ait pu délivrer des âmes déjà soumises à l'invisible jugement de Dieu.
GRÉGOIRE.
N'était-il pas encore dans un corps mortel, mon cher Pierre, celui qui entendit ces paroles : Tout ce que vous aurez lié sur la terre, sera aussi lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre, sera aussi délié dans le ciel[81] ? Or ceux-là ont le pouvoir de lier et de délier à sa place, qui, par la pureté de la foi et l'innocence des mœurs, remplissent bien la charge du gouvernement des âmes.[82] Mais, pour donner une telle puissance à l'homme sorti de la terre, le Créateur du ciel et de la terre est descendu du ciel en terre ; et pour obtenir que la chair jugeât des choses spirituelles, Dieu a daigné se faire chair par amour pour les hommes. Ainsi notre faiblesse s'est élevée au-dessus d'elle-même, parce que, en s'affaiblissant, la force de Dieu est descendue au-dessous d'elle.
PIERRE.
Dans le saint dont vous m'esquissez l'histoire, la puissance des paroles s'accorde parfaitement avec la puissance des miracles.
CHAPITRE XXIV
Jeune religieux dont la terre rejetait les dépouilles après son inhumation.
GRÉGOIRE.
Il y avait parmi les religieux un jeune enfant qui avait pour ses parents une tendresse excessive. Un jour, il quitta le monastère sans avoir reçu la bénédiction du saint abbé, et se dirigea vers le lieu de leur séjour. A peine arrivé chez eux, il mourut le jour même. On l'enterra, et le lendemain on le trouva jeté hors du tombeau. On ne manqua pas de lui donner de nouveau la sépulture ; de nouveau encore on le trouva, le jour suivant, rejeté du tombeau, absolument comme s'il eût été laissé sans sépulture. Ses parents coururent promptement au vénérable abbé, et le conjurèrent, avec une grande abondance de larmes, de faire grâce à son jeune et infortuné novice. Aussitôt l'homme de Dieu leur donna de sa main le corps de notre Seigneur Jésus-Christ, et leur dit : « Allez en paix, et placez avec un grand respect le corps de notre Seigneur sur la poitrine de l'enfant ; puis vous l'enterrerez en cet état. » Cet ordre exécuté, la terre conserva sans le rejeter de son sein le corps qu'on lui avait confié.[83] Vous voyez, mon cher Pierre, quel était le mérite de saint Benoît aux yeux de notre Seigneur Jésus-Christ : la terre rejetait avec horreur les mortelles dépouilles de celui qui ne possédait pas ses bonnes grâces.
PIERRE.
C'est ce que je vois clairement, et ce qui me cause une extraordinaire surprise.
CHAPITRE XXV
Un moine, quittant le monastère, trouve un dragon sur son chemin.
GRÉGOIRE.
Un des moines de Benoît était le jouet de l'inconstance de son esprit, à tel point qu'il ne voulait pas demeurer dans le monastère. Malgré les fréquentes admonitions et les continuelles réprimandes de l'homme de Dieu, il ne pouvait se résoudre à rester dans la communauté, et il fatiguait le saint par d'importunes prières, pour en obtenir d'être rendu à la liberté. Un jour, ennuyé, excédé de tant de sollicitations, le vénérable abbé lui ordonna tout en colère de quitter la maison. Lorsqu'il fut sorti du monastère, il trouva sur son chemin un dragon qui se dressa devant lui, gueule béante. Déjà le monstre s'avançait pour le déchirer, lorsque le religieux, éperdu et tremblant d'effroi, s'écria à haute voix : « Au secours ! au secours ! voilà un serpent qui va me dévorer ! » Les religieux accoururent, mais ils ne virent point le dragon ; alors ils remmenèrent à la communauté le moine en proie aux convulsions de l'épouvante. A peine rentré, il promit de ne plus jamais quitter le monastère, et, à dater de ce moment, il garda fidèlement sa parole. Les prières du saint homme, il ne l'ignorait pas, lui avaient fait voir devant lui le dragon, qu'il suivait auparavant sans l'apercevoir.
CHAPITRE XXVI
Enfant guéri de la lèpre.
GRÉGOIRE.
Je ne crois pas qu'il faille taire ce que j'ai appris d'un illustre personnage nommé Antoine. Son père, me racontait-il, avait un serviteur qui fut atteint de la lèpre. Le mal était si terrible que les cheveux lui tombaient de la tête, et que la peau se gonflait au point de ne pouvoir contenir et dérober la corruption qui croissait de jour en jour. Le père d'Antoine l’envoya vers l'homme de Dieu, et celui-ci lui rendit à l'instant sa santé première.[84]
CHAPITRE XXVII
Pièces d'or miraculeusement procurées à un débiteur Aétoiteur.
GRÉGOIRE.
Je ne veux pas non plus passer sous silence ce que racontait souvent Pérégrinus, disciple du vénérable Benoît. Un jour un homme de probité, se trouvant dans l'impossibilité de satisfaire un créancier impitoyable, crut qu'il n'y avait pas d'autre ressource pour lui que d'aller trouver l'homme de Dieu, et de lui découvrir l'extrême embarras où il se trouvait. Il vient au monastère, rencontre le serviteur du Dieu tout-puissant, et lui apprend qu'un créancier le persécute à toute outrance pour le remboursement de douze écus d'or. Le vénérable abbé lui répondit qu'il n'avait pas douze pièces d'or ; mais cependant, pour lui donner au moins quelque consolation dans sa détresse, il lui dit avec bonté : « Allez, et revenez dans deux jours, parce qu'aujourd'hui je n'ai pas de quoi vous assister. » Cet espace de temps, il le passa en prière, selon sa coutume. Le troisième jour, la personne que son créancier pressait si vivement s'étant représentée, tout à coup, sur un coffre du monastère rempli de blé, on trouva treize écus d'or. L'homme de Dieu se les fit apporter, les remit entre les mains du débiteur affligé, et lui dit : « Donnez-en douze pour l'acquit de votre dette, et gardez le treizième pour vos besoins particuliers.[85] »
Mais il me faut revenir à ce que j'ai appris de la bouche de l'un de ses disciples, dont il a été question au commencement de ce livre.
Un homme était en butte à la furieuse jalousie d'un ennemi qui porta la haine jusqu'à lui mêler, à son insu, du poison dans son breuvage. La dose ne fut pas assez forte pour lui ôter la vie ; mais sa couleur changea à tel point, qu'il se répandit sur tout son corps des taches cutanées de diverses sortes ; on eût dit la lèpre avec ses tubercules ulcéreux. On conduisit le malade à l'homme de Dieu, et aussitôt il recouvra sa santé première ; le saint l'avait à peine touché que toutes les taches disparurent.
CHAPITRE XXVIII
Bouteille jetée sur des pierres sans être cassée.
GRÉGOIRE.
A l'époque où la Campanie[86]
était en proie aux rigueurs de la famine,[87]
l'homme de Dieu avait distribué aux indigents toutes les provisions du monastère, si bien qu'il ne restait plus au cellier qu'un peu d'huile dans une petite bouteille de verre. Alors un sous-diacre nommé Agapit vint demander avec de vives instances qu'on voulût bien lui faire la charité d'un peu d'huile. L'homme de Dieu, qui avait résolu de tout donner sur la terre pour tout mettre en réserve dans le ciel, ordonna, sur sa demande, de lui faire l'aumône de ce peu d'huile-là même qui restait. Le frère qui remplissait les fonctions de cellérier entendit bien l’ordre de son abbé, mais il en différa l'accomplissement. Quelques instants après, Benoît s'informa s'il avait exécuté ce qu'il lui avait prescrit ; le religieux répondit qu'il n'en avait rien fait, parce que, s'il avait donné ce faible reste, il ne serait plus rien resté pour les frères. Alors, transporté d'indignation, le saint enjoignit à d'autres religieux de jeter par la fenêtre la bouteille de verre dans laquelle, prétendait-on, il restait un peu d'huile pour les frères ; car il ne voulait pas qu'il fût donné à la désobéissance de rien conserver au monastère. L'ordre fut accompli. Au bas de cette fenêtre s'ouvrait un vaste abîme, hérissé d'éclats de rocher. Le vase tomba précisément sur ces pierres ; mais il n'en reçut aucune atteinte. On eût dit qu'au lieu de l'y avoir précipité on l'y avait déposé mollement. Il semblait que cette bouteille n'avait pu se casser, ni l'huile se répandre.[88]
L'homme de Dieu ordonna de la retirer et de la donner, dans l'état de conservation où elle se trouvait, à la personne qui avait demandé de l'huile. Puis il rassembla les religieux, et en leur présence il reprocha vivement au moine désobéissant et son peu de foi et son orgueil.
CHAPITRE XXIX
Tonneau miraculeusement rempli.
GRÉGOIRE.
Cette réprimande terminée, Benoît se mit en prière avec ses frères. Or, dans l'endroit où il faisait oraison avec ses religieux, il y avait un tonneau vide et couvert. Pendant que le saint continuait son pieux exercice, l'huile, qui allait sans cesse en augmentant, souleva le couvercle de la futaille. On l'ôta, et le liquide, qui s'était multiplié, se répandit par-dessus les bords du tonneau, au point d'inonder le pavé sur lequel la futaille était placée. A cette vue, le serviteur de Dieu termina sa prière, et à l'instant même l'huile cessa de couler sur le pavé. Alors il adressa une plus ample admonition au moine défiant et indocile, afin de lui inspirer tout à la fois et plus de soumission et plus de confiance. Cette nouvelle correction couvrit le religieux d'une confusion salutaire. Le vénérable père faisait éclater par ses miracles la vertu du Dieu tout-puissant, qu'il avait si bien exprimée dans ses discours ; et il n'était plus permis désormais de mettre en doute les promesses d'un saint qui, dans un instant, remplaçait une bouteille presque vide par un tonneau plein d'huile.[89]
CHAPITRE XXX
Religieux délivré du démon.
GRÉGOIRE.
Un jour que le vénérable abbé se rendait à la chapelle Saint-Jean, placée au sommet de la montagne, l'ancien ennemi s'offrit à sa rencontre sous la forme d'un vétérinaire, portant avec lui un cornet et des entraves. Benoît lui ayant demandé où il allait : « Je vais trouver les frères pour leur donner un breuvage, » répondit-il. Le saint abbé continua son chemin, et, sa prière achevée, il revint en toute hâte. Or le malin esprit avait trouvé un pieux frère occupé à puiser de l'eau ; à l'instant il était entré dans son corps, l'avait jeté par terre et le tourmentait violemment. L'homme de Dieu, revenant de faire sa prière, le vit en proie à ces cruels tourments. Il se contenta de lui donner un soufflet, et c'en fut assez pour mettre en fuite l'esprit malin, qui n'osa plus revenir.[90]
PIERRE.
Je voudrais bien savoir s'il opérait ces prodigieux miracles par la puissance de sa prière, ou si même, quelquefois, ils étaient l'effet d'un seul acte de sa volonté.
GRÉGOIRE.
Ceux que la piété attache intimement à Dieu opèrent ordinairement des miracles de l’une et l'autre façon, selon la nécessité des circonstances ; en sorte qu'ils produisent des effets surprenants, tantôt en vertu de la prière, tantôt par leur puissance. Saint Jean a dit : A tous ceux qui Vont reçu il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu.[91] Que ceux qui sont enfants de Dieu, en vertu d'une puissance divine, opèrent des miracles par l'effet de ce même pouvoir, il n'y a là rien d'étonnant. Or, que ce soit le double mode de produire des prodiges, nous en trouvons la preuve en saint Pierre ; sa prière a ressuscité Tabithe,[92] sa réprimande a frappé de mort, en punition de leur mensonge, Ananie et Saphire.[93] On ne lit pas qu'il ait prié dans cette dernière circonstance ; il s'est seulement contenté de leur reprocher la faute qu'ils avaient commise. Ainsi la vie ôtée par une réprimande, la vie rendue par une prière, sont des preuves incontestables que tantôt les miracles sont les effets de la demande, tantôt les effets d'un pouvoir reçu du Ciel. Je vais encore vous rapporter deux miracles du fidèle serviteur de Dieu, où vous verrez clairement que l'un est le produit de la prière, l'autre, d'un pouvoir reçu de Dieu.
CHAPITRE XXXI
Villageois délivré de ses liens par le seul regard de l’homme de Dieu.
GRÉGOIRE.
Il y avait, sous le règne de Totila, un Goth nommé Zalla, engagé dans l'hérésie arienne. Ce barbare exerçait la plus révoltante cruauté contre les pieux enfants de l'Église catholique, à tel point que si un ecclésiastique ou un religieux venait à le rencontrer, il lui était impossible de sortir de ses mains la vie sauve. Un jour, dévoré par la soif d'une insatiable avarice, et ne respirant que vol et brigandage, il accabla un pauvre paysan des plus cruels traitements et le déchira par diverses tortures. Excédée de douleur, la victime déclara qu'elle avait confié sa personne et ses biens à la garde du serviteur de Dieu, saint Benoît ; son but, si le monstre ajoutait foi à son assertion, était de suspendre les rigueurs de sa cruauté et de respirer un instant. Zalla cessa effectivement de la tourmenter ; après lui avoir lié les bras avec de fortes cordes, il la força de marcher devant son cheval, et de venir lui montrer quel était ce Benoît, dépositaire de ses biens. Les bras liés de la sorte, le paysan le précéda, et le conduisit au monastère du saint homme, qu'il trouva seul devant la porte du couvent, assis et occupé à la lecture. Or, le paysan dit au farouche Zalla, qui suivait ses pas : a Voici celui dont je vous ai parlé ; c'est l'abbé Benoît. » Dans le délire de ses pensées perverses, le barbare, tout bouillant de colère, jeta sur Benoît un regard de mépris, et s'imaginant qu'il en triompherait comme des autres, à l'aide de la terreur, il se mita crier de toutes ses forces : « Lève-toi ! lève-toit et rends-moi les biens que tu as reçus de ce paysan. » A ces cris l'homme de Dieu leva aussitôt les yeux de dessus son livre, le regarda et considéra en même temps la victime garrottée. A peine il a jeté les regards sur ses bras, que soudain, par un prodige étonnant, les cordes qui les tenaient enchaînés se déroulent avec plus de rapidité que si la main la plus habile les eût détachées, et le malheureux qui était venu chargé de liens, se trouve subitement dégagé de ses entraves. A la vue de cette prodigieuse puissance, Zalla effrayé tombe à terre, courbe aux pieds de l'homme de Dieu sa tête cruelle et indomptable, et finit par se recommander à ses prières. Le saint homme ne quitta ni son siège, ni sa lecture ; mais il appela des religieux, et leur ordonna d'introduire Zalla pour qu'il reçût l'hospitalité.[94]
Lorsqu'il lui fut ramené, il l'avertit de renoncer aux excès d'une si révoltante barbarie. Zalla se retira tout atterré, ne songeant pas davantage à rien demander au paysan que l’homme de Dieu avait délivré de ses liens par un seul regard, et sans prendre la peine de le toucher.[95]
Voilà bien, mon cher Pierre, la vérification de mes paroles : ceux qui servent de tout leur cœur le Dieu tout-puissant peuvent quelquefois opérer des miracles par le seul effet de leur puissance. Celui qui a dompté la férocité de ce terrible Goth, celui qui par la puissance de ses regards a détaché les liens dont étaient garrottés les bras d'une innocente victime, nous montre, par la célérité avec laquelle il a opéré ce prodige, qu'il avait reçu du Ciel le pouvoir de l'accomplir.
À ce récit je vais en ajouter un autre, pour vous apprendre qu'il a eu recours à la prière afin d'obtenir de Dieu un grand et prodigieux miracle.
CHAPITRE XXXII
Résurrection d’un mort.
GRÉGOIRE.
Un jour saint Benoît était sorti avec les religieux pour aller travailler à la campagne. Or, un paysan, le cœur inondé d'affliction, vint au monastère, portant entre ses bras le corps glacé de son fils. Il demanda le vénérable abbé. On lui répondît qu'il travaillait à la campagne avec les religieux. Aussitôt il jeta à la porte du monastère le cadavre de son fils, et, dans le trouble de sa douleur, il se mit à courir de toutes ses forces pour aller quérir le vénérable Père. Précisément à la même heure, l'homme de Dieu revenait des travaux, dans la compagnie de ses religieux. A peine le paysan désolé l'eut-il aperçu, qu'il se prit à s'écrier : « Rendez-moi mon fils ! rendez-moi mon fils ! » A ce cri, l'homme de Dieu s'arrêtant lui dit : « Hé quoi ! vous ai-je enlevé votre fils ? — Il est mort, répondit-il, venez le ressusciter. » Ces paroles consistèrent profondément l'homme de Dieu. « Retirez-vous, mes frères, dit-il, retirez-vous ; ce n'est point à nous à faire de telles œuvres, mais aux saints Apôtres. Pourquoi voulez-vous nous imposer des fardeaux que nous ne pouvons porter ? » Mais ce pauvre père, pressé par l'excès de sa douleur, persévéra dans sa prière, et jura qu'il ne se retirerait point qu'il n'eût ressuscité son fils. Alors le serviteur de Dieu lui dit : « Où est-il ? » Le paysan répondit : « Voilà son cadavre étendu à la porte du monastère. » Arrivé en cet endroit avec ses religieux, l'homme de Dieu se mit à genoux, se coucha sur le petit corps de l'enfant, se releva, et, les mains étendues vers le ciel, il dit : « Seigneur, ne regardez pas mes péchés, mais la foi de cet homme qui demande la résurrection de son fils, et rendez à ce petit corps l'âme que vous en avez enlevée. » A peine il avait terminé sa prière, que l'âme revint et fit tressaillir tout le corps du petit enfant. Les spectateurs furent témoins de cette agitation universelle et de cette palpitation merveilleuse. Le saint prit aussitôt l'enfant par la main, et le rendit plein de force et de santé à son père ravi d'allégresse. Il est clair, mon cher Pierre, qu'il n'avait pas en lui-même le pouvoir d'opérer ce miracle, puisque, pour l'obtenir, il lui a fallu se prosterner et adresser à Dieu une fervente prière.[96]
PIERRE.
Ainsi, la vérité de toutes vos assertions est clairement établie : les affirmations que vous avez avancées, vous les prouvez par des faits. Mais veuillez me dire, je vous prie, si des personnages d'une telle sainteté peuvent tout ce qu'ils veulent, et s'ils obtiennent tout ce qu'ils désirent obtenir.
CHAPITRE XXXIII
Miracle de sainte Scolastique, sœur de saint Benoît.
GRÉGOIRE.
Y aura-t-il jamais en ce monde, mon cher Pierre, un homme d'une vertu plus éminente que saint Paul ? Or, trois fois saint Paul a conjuré le Seigneur de le délivrer de l'aiguillon de la chair,[97] sans pouvoir obtenir ce qu'il désirait. C'est pourquoi il faut que je vous raconte ce qui est arrivé au vénérable abbé, afin de vous montrer qu'un jour il n'a pu réaliser ce qu'il souhaitait.
Sainte Scolastique, sa sœur, qui s'était consacrée au Dieu tout-puissant dès les jours de son enfance, avait l'habitude de venir le visiter une fois l’an. L'homme de Dieu descendait à sa rencontre, à quelques pas du monastère, dans une propriété de sa dépendance.[98]
Un jour elle vint à l'ordinaire, et son vénérable frère se rendit vers elle, accompagné de quelques-uns de ses disciples. Tout le jour fut consacré aux louanges de Dieu et à de pieux entretiens ; lorsque les ténèbres de la nuit vinrent couvrir la terre, ils prirent ensemble leur repas. Ils étaient encore à table, et leurs édifiantes conversations s'étaient prolongées bien avant dans la nuit, lorsque la servante du Seigneur dit à son frère : « Ne me quittez point cette nuit, je vous en prie ; jusqu'au matin nous nous entretiendrons du bonheur de la vie céleste. — Que demandez-vous là, ma sœur ? répondit Benoît. Je ne puis rester hors du monastère. » La sérénité du ciel était parfaite, et on n'apercevait aucun nuage dans les airs. Sur la réponse négative de son frère, la servante du Seigneur croisa les mains, les posa sur la table, et appuyant sur ses mains sa tête inclinée, elle adressa, dans cette attitude, une fervente prière au Dieu tout-puissant. A l'instant où elle relevait la tête de dessus la table, les éclairs brillèrent, les éclats du tonnerre retentirent, et une pluie diluvienne tomba avec violence ; si bien que le vénérable Benoît et les religieux qui l'accompagnaient se virent dans l'impossibilité de mettre le pied hors de l'appartement où ils se trouvaient. En appuyant la tête sur ses mains, la pieuse Scolastique avait répandu sur la table un torrent de larmes qui avait fait succéder la pluie à la sérénité de l'air, et d'affreux torrents avaient suivi de près sa fervente prière. La coïncidence de ces deux choses fut si parfaite, que le tonnerre se mit à gronder à l'instant même que Scolastique soulevait la tête ; si bien que relever la tête et faire tomber la pluie fut l'affaire d'un moment.
Alors, voyant que les éclairs, les éclats du tonnerre et d'affreux torrents ne lui permettaient pas de rentrer au monastère, l'homme de Dieu se plaignit à sa sœur avec l'accent d'une profonde tristesse : « Que le Dieu tout-puissant vous le pardonne, ma sœur ; qu'avez-vous fait ? » Sainte Scolastique répondit : « Je vous ai adressé une prière, et vous avez refusé de l'entendre ; j'ai prié mon Seigneur, et il m'a exaucée. Maintenant, si vous le pouvez, sortez et laissez-moi ici, pour vous en retourner au monastère. » Dans l'impossibilité de quitter l'appartement qui le mettait à couvert, Benoît resta malgré lui dans un lieu où il avait refusé de demeurer de son plein gré. De cette sorte ils veillèrent toute la nuit, et satisfirent pleinement leur mutuelle ardeur à conférer sur la vie spirituelle.
Ainsi, j'ai eu raison de dire que le vénérable Père avait, dans cette circonstance, désiré une chose qu'il n'avait pu obtenir. Effectivement, si nous considérons l'intention de l'homme de Dieu, il n'y a pas de doute qu'il n'ait voulu la continuation de la sérénité qui régnait dans Je ciel lorsqu'il descendit à la rencontre de sa sœur. Mais, contrairement à son dessein, il trouva un obstacle dans le miracle qu'opéra la charité d'une pieuse femme, par la vertu du Dieu tout-puissant. Il n'est pas étonnant qu'une sœur, désireuse de jouir plus longtemps de la présence de son frère, se soit alors trouvée plus puissante que lui, selon l'oracle de saint Jean, Dieu est charité,[99] et c'est à juste titre qu'une plus grande puissance a été l'effet d'un plus grand amour.[100]
PIERRE.
Je n'en puis disconvenir, ce que vous me dites m'enchante.
CHAPITRE XXXIV
Mort de sainte Scolastique, Benoît voit monter son âme au ciel.
GRÉGOIRE.
Le lendemain, la vénérable servante du Seigneur s'étant retirée à son monastère, l'homme de Dieu retourna à son abbaye. Trois jours après, il était dans sa cellule, lorsque, levant les yeux, il vit tout à coup l'âme de sa sœur, naguère affranchie des liens du corps, monter, sous la forme d'une colombe, dans le mystérieux séjour des deux.[101] L'éclat de sa gloire le transporta d'allégresse ; il rendit grâces au Seigneur en chantant des hymnes à sa louange, et fit part à ses frères de cette mort bienheureuse. Sur-le-champ il les envoya chercher le corps de sainte Scolastique, pour l'apporter au monastère et l'enterrer dans le tombeau qu'il s'était préparé à lui-même. De cette sorte, une même tombe réunit les mortelles dépouilles de ceux dont les âmes avaient toujours été intimement unies dans le Seigneur.
CHAPITRE XXXV
L’univers, ramassé dans un rayon de soleil, apparaît à saint Benoît ;
Manifestation de la gloire de saint Germain, évêque de Capoue.
GRÉGOIRE.
Servandus,[102]
diacre et abbé du monastère que le patrice Libère[103]
avait fondé en Campanie, était dans l'habitude de visiter l'homme de Dieu. La raison pour laquelle il se rendait souvent au monastère, c'est que, grâce à sa profonde science des choses divines, ils pouvaient, dans de délicieux entretiens, conférer ensemble sur la vie spirituelle, et goûter, du moins par leurs aspirations, les félicités de la céleste patrie, dont ils ne pouvaient encore posséder la parfaite jouissance. L'heure du repos arrivée, le vénérable Benoît monta au sommet d'une tour, et le diacre Servandus se retira au rez-de-chaussée, à l'aide d'un escalier qui communiquait de la partie inférieure jusqu'au premier étage. En face de cette tour était un vaste bâtiment où reposaient les disciples des deux abbés. Tous les frères étaient encore ensevelis dans le sommeil ; mais l'homme de Dieu veillait sans relâche. Arrivé à l'instant de la nuit où l'on chante les louanges divines, il se tenait debout près d'une fenêtre, et priait le Dieu tout-puissant. Soudain, au milieu d'une nuit obscure, il voit descendre du ciel une lumière qui dissipe l'épaisseur des ténèbres, et fait resplendir une si éblouissante clarté, que le jour même se serait éclipsé devant les splendeurs rayonnant au sein des ombres profondes. Un merveilleux prodige succède tout à coup à ce brillant spectacle : d'après ce que Benoît raconta lui-même, le monde entier s'offre à ses regards, comme ramassé dans un rayon du soleil. Tandis que le vénérable Père fixe un œil attentif sur l'éclat de ces radieuses splendeurs, il voit dans un globe de feu l'âme de Germain, évêque de Capoue, transportée dans les cieux par la main des anges. Brûlant d'avoir avec lui un témoin de cet éclatant miracle, deux ou trois fois il appelle nommément et à grands cris le diacre Servandus. Effrayé des cris insolites de ce grand homme, Servandus monte, regarde, et ne voit plus qu'un faible reste de lumière. Tandis qu'il demeure tout stupéfait à la vue de cet étrange prodige, l'homme de Dieu lui raconte en détail ce qui s'est passé, et aussitôt il mande au vertueux Théoprobe, alors au bourg de Cassin, d'envoyer cette nuit-là même dans la ville de Capoue, pour savoir des nouvelles de l'évêque Germain et les lui transmettre aussitôt. L'ordre est exécuté ; l'envoyé trouve que le vénérable évêque est mort, et, d'après d'exactes informations, il apprend que le trépas du prélat a eu lieu précisément à l'instant où l'homme de Dieu voyait son âme monter au ciel.[104]
PIERRE.
Voilà des choses merveilleuses et extraordinairement surprenantes. Mais vous venez de dire que le monde entier, ramassé, pour ainsi dire, sous un rayon du soleil, était venu s'offrir aux regards de saint Benoît. Or jamais je n'ai rien expérimenté de semblable, et c'est pourquoi je ne puis concevoir comment un seul homme peut voir le monde entier.
GRÉGOIRE.
Mon cher Pierre, tenez pour certain ce que je vous dis : aux yeux d'une âme qui voit le Créateur, la création tout entière est petite. Pour peu qu'on jouisse de la lumière de l'Être incréé, tout ce qui est créé devient infiniment petit. La lumière de cette vision intérieure agrandit la capacité de l'intelligence, et sa vaste expansion dans le sein de Dieu la rend plus grande que le monde. Dans cette contemplation l'âme s'élève au-dessus d'elle. Ravie dans la lumière de Dieu, elle dilate ses capacités intérieures et se surpasse elle-même ; tandis qu'elle considère dans une région inférieure les choses élevées, elle comprend la petitesse de ce qu'elle ne pouvait embrasser dans son abaissement naturel. L'homme de Dieu, qui du haut de sa tour voyait un globe de feu et des anges remonter dans les cieux, ne pouvait apercevoir tout cela qu'à l'aide de la lumière de Dieu. Qu'y a-1-il donc d'étonnant qu'il ait vu le monde en raccourci devant soi, celui qu'élevait, que plaçait hors du monde la lumière de son esprit ? Or, dire que le monde s'est comme rapetissé à ses yeux, ce n'est pas prétendre que le ciel et la terre se soient fondus et amoindris ; c'est l'âme qui s'est dilatée, et qui, ravie en Dieu, a pu voir sans peine tout ce qui est au-dessous de Dieu. Au milieu de cette lumière qui brillait aux yeux de son corps, il s'est fait dans son esprit une lumière qui, en élevant aux régions supérieures l'âme plongée dans cette contemplation, lui a montré l'étonnante exiguïté des objets inférieurs.
PIERRE.
Je crois qu'il m'a été avantageux de ne pas vous comprendre d'abord : tant la lenteur de mon intelligence a mis votre assertion en évidence. Mais puisque vous m'avez suffisamment éclairci ces choses, reprenez, je vous prie, la suite de la narration.
CHAPITRE XXXVI
Règle composée pour les religieux.
GRÉGOIRE.
J'aurais encore, mon cher Pierre, à vous raconter bien des traits de ce vénérable Père ; mais j'en passe plusieurs à dessein, et j'ai hâte d'en venir au récit des actions concernant d'autres personnages. Cependant je ne veux pas vous laisser ignorer qu'au milieu des nombreux miracles qui l'ont signalé au monde avec tant d'éclat, l'homme de Dieu s'est grandement distingué par l'enseignement de la vraie doctrine. Il a écrit pour les religieux une règle d'une éminente sagesse et d'une lucidité parfaite. Voulez-vous connaître plus à fond le caractère et la vie de ce saint homme, vous trouverez dans les constitutions de cette règle toutes les actions de cet illustre maître, car il n'a pu nous léguer des enseignements en opposition avec sa vie.[105]
CHAPITRE XXXVII
Saint Benoît prédit sa mort à ses religieux.
GRÉGOIRE.
L'année même qu'il devait quitter ce monde, Benoît prédit le jour de sa très sainte mort à quelques-uns de ses disciples, dont les uns demeuraient avec lui et les autres à une assez grande distance. A ceux qui étaient près de lui il ordonna de garder dans le secret du silence ce qu'il leur révélait, et pour ceux qui étaient absents, il désigna la nature et les caractères du signe auquel ils reconnaîtraient que son âme quittait la prison de son corps.[106]
Six jours avant sa mort, il se fit ouvrir son tombeau. Bientôt la fièvre le saisit et l'épuisa par ses dévorantes ardeurs. Chaque jour sa faiblesse allait en augmentant ; le sixième il pria ses disciples de le porter à la chapelle, se prépara à la mort par la réception du corps et du sang de notre Seigneur ; puis, appuyant ses membres languissants sur les bras de ses frères, il se tint debout, les yeux élevés au ciel, et rendit le dernier soupir au milieu de sa prière.[107] Le même jour deux religieux, dont l'un demeurait au monastère et l'autre dans un lieu assez éloigné, eurent une même vision qui leur révéla sa gloire. Ils virent, en effet, un chemin tendu de riches tapis, éclairé de flambeaux innombrables, se diriger en droite ligne, du côté de l'Orient, depuis le monastère de Benoît jusqu'au ciel. Au sommet de cette voie parut tout radieux un personnage plein de majesté ; il leur demanda de qui était le chemin qu'ils apercevaient. Ils avouèrent qu'ils n'en savaient rien. Alors il leur dit : C'est le chemin par lequel Benoît, le bien-aimé de Dieu, monte au ciel.
Tandis que ses disciples du monastère étaient témoins de la mort du saint homme, ceux qui étaient absents la connurent au signe qu'il leur avait annoncé. Benoît fut enseveli dans la chapelle Saint-Jean-Baptiste, qu'il avait construite lui-même sur les ruines de l'autel d'Apollon. D'éclatants miracles, lorsque le demande la foi des personnes qui les sollicitent, signalent encore sa gloire dans la grotte qu'il choisit pour son premier séjour.[108]
CHAPITRE XXXVIII
Femme aliénée guérie dans la grotte de saint Benoît.
GRÉGOIRE.
Le fait que je vais raconter est arrivé tout récemment. Une femme qui avait entièrement perdu l’esprit, errait le jour et la nuit à travers les vallées et les montagnes, les champs et les forêts, et ne se reposait que là où l'épuisement la forçait de s'arrêter. Un jour qu'elle vagabondait de tous côtés, elle vint par hasard à la grotte du bienheureux Benoît, y entra sans le savoir et y passa la nuit. Le matin elle en sortit avec un esprit aussi sain que si jamais la folie n'eût fixé son siège dans son cerveau, et tout le reste de sa vie elle conserva le libre usage de la raison qu'elle avait recouvrée.
PIERRE.
Que dire de ce que nous éprouvons la plupart du temps, lorsque nous nous recommandons à la protection des saints martyrs ? Ils accordent de moins signalées faveurs là où l’on révère leurs corps que dans les endroits où l’on garde quelques reliques ; enfin ils font de plus grands miracles dans les lieux où leurs saintes dépouilles ne reposent point.
GRÉGOIRE.
Il est incontestable, mon cher Pierre, que les saints martyrs peuvent faire éclater des prodiges là où reposent leurs corps ; c'est effectivement ce qu'ils font, et ils opèrent d'innombrables miracles en faveur de ceux qui les y implorent avec un cœur pur. Mais les âmes faibles peuvent douter qu'ils soient présents et en état d'exaucer leurs prières dans les lieux où il est constaté que leurs corps ne reposent pas ; et c'est pour cela qu'il leur est nécessaire d'opérer de plus éclatants miracles là où des personnes peu éclairées peuvent douter de leur puissance. Mais ceux dont le cœur est intimement uni à Dieu ont une foi d'autant plus méritoire que, tout en sachant l'absence de leurs corps vénérés, ils sont convaincus que les saints ne leur feront pas défaut lorsqu'il s'agira de les exaucer. Voilà pourquoi la Vérité elle-même, voulant augmenter la foi de ses disciples, a dit : Si je ne m'en vais, le Paraclet ne vous viendra pas.[109]
Comme il est incontestable que l'Esprit consolateur procède également du Père et du Fils, pourquoi le Fils dit-il qu'il lui faut s'éloigner pour faire venir Celui qui ne s'éloigne jamais du Fils ? Les disciples, qui voyaient le Seigneur dans la chair, désiraient ardemment de le voir toujours des yeux du corps ; aussi est-ce à juste titre qu'il leur dit : Si je ne m'en vais, le Consolateur ne viendra pas. C'est comme s'il eût dit ouvertement : Si je ne soustrais mon corps à vos regards, je ne vous montrerai point ce que c'est que l'amour de l'Esprit ; et si vous ne cessez de me voir des yeux de la chair, jamais vous n'apprendrez à m'aimer spirituellement.
PIERRE.
J'aime ce que vous dites.
GRÉGOIRE.
Il nous faut un peu interrompre notre entretien, afin que, si nous voulons raconter les miracles opérés par d'autres personnages, le silence et le repos nous redonnent des forces nouvelles.
FIN DU DEUXIÈME LIVRE.
[1]
Benoît, nom du saint dont parle ici saint Grégoire, vient du mot latin Benedictus et signifie Béni. « Au mont Cassin, saint Benoît, abbé, qui rétablit et propagea en Occident la discipline monastique, presque entièrement déchue. Sa vie, tout éclatante de vertus et de miracles, a été écrite par le pape saint Grégoire. » (Martyrol. rom. 21 mars.)
[2]
C'est-à-dire sur la terre, ou à Rome, qu'habitait alors saint Grégoire.
[3]
Norsie, située au pied de l'Apennin, était autrefois une ville épiscopale ; aujourd'hui elle est renfermée dans le diocèse de Spolète.
[4]
Termes employés par Grégoire IX dans la canonisation de saint François.
[5]
Les disciples de saint Benoît bâtirent à Rome le monastère de Latran, après que les Lombards eurent ravagé celui du mont Cassin.
[6]
Afide, ou Affite, à deux milles de Sublac.
[7]
Saint Benoît avait alors de quatorze à quinze ans, selon l'opinion commune.
[8]
Le pape, Victor III raconte dans ses Dialogues un miracle absolument semblable, opéré par le pape Léon IX. Il avait reçu de l'abbé de Saint-Rémi de Reims une tasse qu'il conservait comme un précieux souvenir ; l'objet s'étant cassé, le pieux pontife le rétablit en son premier état. Le pape Victor cite positivement le miracle de saint Benoît à l'appui de celui-ci.
[9]
Les Lombards pénétrèrent en Italie l'an 668.
[10]
Environ soixante kilomètres.
[11]
Ce trait, qui accuse la malice du démon, n'est pas le seul que nous offre la Vie des saints. Pour n'en citer qu'un, le démon prenait à lâche de jeter de vils insectes dans la boisson de sainte Françoise romaine. (Boll., 9 mars.)
[12]
« Habacuc avait apprêté un potage, et il avait mis du pain trempé dans un vase, et il s'en allait dans un champ, pour porter cette nourriture aux moissonneurs. Et l'ange du Seigneur dit à Habacuc : « Portez le dîner que vous avez en Babylone, à Daniel qui est dans la fosse aux lions… Et l'ange du Seigneur le prit par le haut de la tête, et le porta par les cheveux, et le mit en Babylone sur la fosse par la force de son esprit. Et Habacuc cria, disant : Daniel, serviteur de Dieu, prenez le dîner que Dieu vous a envoyé. » (Daniel, 14-32, 33, 35, 36.) C'est partout la même économie dans le plan divin, partout le même esprit. Aussi les miracles dont les saints sont les instruments et les objets, nous offrent-ils partout une saisissante, une admirable analogie. Nous aurons occasion de le faire observer plus d'une fois encore.
[13]
Rien d'étonnant dans cette ignorance : outre que Benoît n'avait aucun rapport avec les hommes, cette fête ne se célébrait pas alors le même jour dans toute l'Eglise.
[14]
Le démon nous attaque sous diverses formes : il se présente sous celle du serpent à Eve (Genèse, ch. 3) ; sous celle d'animaux immondes à saint Antoine, etc. ; il apparaît sous l'aspect d'un rat, d'un porc, d'un chien, d'un loup à saint Walthène. (Boll., 3 août.)
[15]
Pour se punir d'un regard trop libre, saint Bernard s'enfonce dans un étang glacé. (Baillet, Godescard, Bolland., 20 août.)
Qui ne connaît à ce sujet les généreux combats des Paul, des Jérôme, des Laurent-Justinien, des François d'Assise, etc. ?
[16]
Nombr., 8-24.
[17]
Ce monastère se trouvait à Vicovarro, entre Sublac (maintenant Subiaco) et Tivoli, dans les États de l'Église. Mabillon et Montfaucon.
[18]
C’est une preuve, entre mille, de l'extraordinaire puissance du signe de la croix. On sait quels prodiges ont opérée, à l'aide de ce signe, sacré, les Geneviève, les Brigide, les Colette, les Antoine, les Thomas d'Aquin, etc.
[19]
Magnifique leçon pour tout chrétien, et surtout pour les religieux.
[20]
Il n'est point certain que tous les religieux aient unanimement conspiré contre l'homme de Dieu, du moins pour lui préparer frauduleusement le perfide poison ; mais le mécontentement universel les rendait tous complices de ce noir attentat.
[21]
Luc, 15-17.
[22]
Act., 12-11.
[23]
2 Corinth., 11-22.
[24]
Il est question de saint Maur et de saint Placide au Martyrologe romain, en ces termes : « En Anjou, saint Maur, abbé, disciple de saint Benoît, qui l'instruisit dès son enfance. Rien ne montra mieux combien il avait profité des leçons d'un si ton maître que la manière dont il marcha sur la surface des eaux, ce qu'on n'avait point vu arriver depuis saint Pierre. Ce saint, ayant été envoyé en France, y bâtit un célèbre monastère qu'il gouverna pendant quarante ans, et mourut en paix, illustre par ses glorieux miracles. »
« A Messine, en Sicile, fête de saint Placide, moine, disciple de saint Benoît, abbé, et ses frères saint Eutyche et saint Victorin, et sainte Flavie, leur sœur ; et aussi saint Donat ; saint Firmat, diacre, saint Fauste et trente autres moines, tous martyrs, qui furent tués par le pirate Mamucha, pour ta foi de Jésus-Christ. »
[25]
La Vie des saints est remplie de traits qui nous, prouvent leur prodigieux : empire sur le démon. Saint Mélanius le chassa en donnant un soufflet à un possédé. (Boll., 6 janvier.) Saint Potitus opère le même miracle par le même procédé. (Boll., 13 janvier, etc.)
[26]
Saint Euthyme, s'était enfoncé dans le désert de Ruban, où il devait passer de longues semaines dans le travail, l'austérité et la prière. « Épuisé par une soif dévorante, saint Salas, son compagnon, fut pris d'une faiblesse si grande qu'il était près d'expirer. Euthyme se mit en prière ; puis, frappant la terre avec son bâton, il en fit jaillir de l'eau, etc. » (Godescard, 5 décembre.)
« La difficulté d'aller quérir de l'eau à deux lieues fit mettre saint Sabas en prière pour en obtenir de Dieu plus près de sa laure. Persuadé qu'il en était exaucé, il fit creuser au bas d'une montagne, en un lieu où il se trouva une source qui continua toujours de couler depuis ce temps-là » (Saint Sabas, 5 déc., Baillet. Voyez saint Adélart, Boll., 2 janvier ; saint Sévérin et saint Victorin, Boll., 8 janvier.)
[27]
Cette sorte de faucille est plutôt ce que nous appelons aujourd'hui une serpe.
[28]
Le pape Victor III rapporte un trait semblable, arrivé à Gaète, lors de la construction de l'église Sainte-Scolastique.
La vie de saint Leufroy nous offre aussi un miracle analogue.
Pour parler d'un prodige connu de tous, c'est littéralement la répétition du miracle opéré par le prophète Elisée.
« Les fils du prophète, s'étant rendus avec Elisée sur le bord du Jourdain, se mirent à couper du bois. Or, tandis que l'un d'eux abattait un arbre, le fer de sa cognée, tomba dans l'eau, et s'adressant à Elisée il s'écria : « Hélas ! mon seigneur, hélas ! hélas ! c'était une cognée que j'avais empruntée. » L'homme de Dieu lui dit : « Où le fer est-il tombé ? » et il lui montra l'endroit. Elisée coupa donc un morceau de bois et le jeta là, et le fer nagea sur l'eau. Elisée lui dit : « Prenez-le ; » il étendit la main et le prit. » (4 Rois, 6-4, 5, 6, 7.)
[29]
Matthieu, 14-29.
Saint Sabinien, poursuivi par des soldats, traverse la Seine à pied sec (Boll., 29 janv.) — Sainte Aldegonde marche sur les eaux, soutenue par deux anges. (Boll., 30 janv.) — Saint Aidan passe la mer à pied pour se rendre dans la Grande-Bretagne. (Boll., 30 janv.) — Le berger saint Sophie traverse un fleuve de la même sorte, après l'avoir frappé de sa verge. (Boll., 24 janv.)
Voyez aussi saint Adélelme. (Boll. 30 janv.)
Personne n'ignore que saint François de Paule passa de la même manière d'Italie en Sicile. (Boll., 2 avril.)
[30]
Les novices n'étaient pas rasés ; ils avaient les cheveux et même les habits séculiers.
[31]
La mélote était une peau de mouton ou de brebis avec sa toison. Les premiers anachorètes se couvraient les épaules d'une mélote, et vivaient ainsi dans les déserts. Saint Paul dit que les anciens justes étaient couverts de mélotes et de peaux de chèvre. (Hebr., 11-37.) C'était l'habit des pauvres. (Voyez Bergier.) — par mélote, quelques-uns entendent ici le capuce ou le scapulaire.
[32]
Cette puissance des saints sur la nature est constatée par une foule de miracles ; nous n'en citerons que quelques-uns.
« Des corbeaux apportaient à Élie de la chair et du pain le matin, le soir encore de la chair et du pain. » (3 Rois, 17-3.) C'était aussi un corbeau qui apportait son pain à saint Antoine. (Voyez sa Vie dans les Pères du désert.)
D'autre part, saint François prêchait aux oiseaux, et saint Antoine de Padoue, aux poissons. (Voyez la Vie de saint François, par E. Chavin de Malan.)
[33]
Nomb., 20.
[34]
3 Rois, 17-6.
[35]
4 Rois, 6-7.
[36]
Matth, 14-29.
[37]
2 Rois, 1-11.
[38]
Jean, 1- 9.
[39]
An même endroit, 16.
[40]
Matth., 12-39.
[41]
Le mont Cassin est situé au royaume de Naples.
[42]
En consacrant au culte du vrai Dieu un temple voué aux divinités païennes, Benoît donna un exemple que depuis suivit saint Grégoire pape, son historien, lorsqu'il envoya saint Augustin prêcher la foi en Angleterre. (Livre II, lettre 76.)
[43]
Saint Thomas allègue cet exemple (Opusc. 19, ch. 4) pour prouver qu'il est permis aux religieux de prêcher et d'annoncer la parole de Dieu.
[44]
Béni est le sens du nom de saint Benoît, formé du latin Benedictus, comme nous l'avons déjà vu.
[45]
Un prêtre païen demande qu'une énorme pierre change de place et soit transportée au lieu qu'il désigne. « Grégoire donne ses ordres, et la pierre obéit par le pouvoir de Celui qui promit à ses disciples que leur foi serait capable de transporter les montagnes. » (Godescard, 17 novembre, Vie de saint Grégoire Thaumaturge.)
[46]
Par l'effet d'une illusion à peu près semblable, le démon fait voir à des religieux plusieurs hommes qui portent dans leur blé un extrême ravage : le cœur navré, ils courent en instruire saint Antoine. L'homme de Dieu les rassure et leur recommande de prier, affirmant que c'est là le fait de l'ennemi des hommes. Le lendemain, dès le matin, les religieux accourent et ne trouvent aucun dégât. (Boll., saint Antoine le Grand, 17 janvier.)
[47]
Ces persécutions acharnées du démon ne doivent point nous surprendre : Dieu les permet, d'une part, pour exercer la vertu des saints ; de l'autre, pour faire éclater leur puissance. On connaît les épreuves que le démon fit subir aux Antoine, aux Hilarion, aux Jérôme, etc.… Sainte Hélène dytique fut une de ses victimes de prédilection : torturée par lui, elle fut frappée, précipitée dans une rivière, et deux fois blessée avec fracture à la jambe, etc. (Bolland., 23 avril.) Comme exemple de la puissance des saints sur le démon, voyez saint Antoine et saint tenace de Loyola. (Pères du désert, et Boll., 31 juillet.)
[48]
Saint Jean-de-Dieu révèle à un malade des péchés secrets qu'il n'avait pas déclarés en confession. (Boll., 8 mars.)
[49]
Mécontent de ce que son maître n'avait rien voulu accepter de Naaman, Giézi courut après lui et en obtint de riches présents. De retour près de son maître, Elisée lui dit : « D'où venez-vous, Giézi ? » Il répondit : « Votre serviteur n'a été nulle part. » Mais Elisée lui dit : « Mon esprit n'était-il pas présent, lorsque cet homme est descendu de son char pour aller au-devant de vous ? Vous avez donc reçu de l'argent et des vêtements… Eh bien ! la lèpre de Naaman s'attachera à vous et à votre race pour jamais. » (4 Rois, 5-20, etc.)
[50]
Le mot prophétie ne signifie pas seulement révélation de l'avenir, c'en est le sens naturel et ordinaire mais aussi manifestation des choses cachées. L'Écriture sainte lui donne souvent cette acception secondaire.
[51]
Porter l'épée du prince, et marcher constamment à ses côtés, telle était la fonction de l'écuyer. (Mabillon).
[52] La femme de Jéroboam se présente au prophète Ahias, sous un vêtement étranger ; mais le Seigneurie lui a révélé. « Entrez, femme de Jéroboam, s'écrie l'homme de Dieu, pourquoi cachez-vous qui vous êtes ? » (3 Rois, 14-5, 6.)
[53]
Cette entrevue de Totila et de saint Benoît eut lieu, à ce qu'il paraît, la huitième année de la guerre des Gotha, l'an 542 de J.-C. Totila avait déjà régné un an. Défait par Narsès, il mourut l'an 552.
[54]
La ville de Canose, dans la Pouille, était à trois milles de Cannes. Elle a été détruite par un tremblement de terre en 1694. L'évêque dont il est question est saint Sabin (Martyrologe rom., 9 février), qui fut légat du pape à Constantinople. Saint Grégoire en parle encore au livre 3, ch. 5, de ses Dialogues.
[55]
Saint Séverin prédit le royaume d'Italie à Odoacre. (Boll., 8 janvier.) — Saint Ulric prophétisa la mort d'Henri Ier, roi d'Angleterre. (Boll., 20 février.)
[56]
Quoique cette dénomination s'applique, à la rigueur, à tous les ecclésiastiques, elle est ordinairement réservée au tonsuré, c'est-à-dire à celui qui n'a pas encore reçu les ordres sacrés. Telle était, comme la suite semble le prouver, la position du clerc dont il s'agit.
[57]
1 Corinth., 6-17.
[58]
Rom 11-34.
[59]
1 Corinth, 2-11.
[60]
Ibid., 2-12.
[61]
Ibid., 2-9.
[62]
Rom., 11-33.
[63]
Ps. 118-13.
[64]
Ce désastre est arrivé en 580. Alors les religieux se retirèrent à Rome au monastère de Latran. Saint Sévérin prédit la ruine de la ville d'Asturie, (On croit que c'est maintenant Stokeraw, en Autriche.)
[65]
Act., 27-34.
[66]
Saint Antonin connaissait le secret des cœurs. (Boll., 2 mai.) Saint François de Paule révéla la mort de sa mère à d'Aubigny. (Boll., 2 avril.) Voyez saint Euthyme (Boll., 20 janvier) ; sainte Marguerite de Ravenne. (Boll., 23 janvier.)
[67]
Voyez les révélations faites à saint Norbert. (Bolland., 6 juin.)
[68]
Voyez la note ci-devant, liv. 1er, ch. 4, sur les défenseurs. Du temps de saint Grégoire, ils étaient comme les pères et les protecteurs du peuple.
[69]
Ce service rendu par les inférieurs à ceux qui étaient au-dessus d'eux, était dans les usages de cette époque, (Grégoire de Tours, Hist. liv. 5, n. 3. — Sidoine Apollinaire, liv. 2, lettre 10.)
[70]
Saint Jacques Vénétus connaissait les secrets des cœurs. (Boll., 31 mai.) Saint Pierre Pétrone jouissait de la même faveur. (Boll., 29 mai.) — Personne n'ignore que notre Seigneur connaissait le fond des cœurs et jusqu'aux plus secrètes pensées. Pourquoi n'aurait-il pas légué ce pouvoir aux saints, ses images et ses membres vivants ?
[71]
C'est probablement la famine qui en 538 a ravagé toute l'Italie. (Procope, liv. 2 de la Guerre des Goths.)
[72]
En l'an 513, le Seigneur assista saint Sabas par un pareil miracle. (Baronius.) L'économe île la grande laure avait représenté à saint Sabas l'extrême disette qu'il éprouvait. « Le saint lui apprit à bien espérer du Père céleste, et avant que le dimanche arrivât, on lui amena trente chevaux chargés de vivres. » (Saint Sabas, 5 décembre. Baillet.)
[73]
Jean, 3-8.
[74]
4 Rois, 4-27.
[75]
Terracine était une colonie et une ville du Latium (aujourd'hui Campagne de Rome). A peine reste-t-il quelques vestiges du monastère de Terracine. Uni à celui du mont Cassin, après avoir été longtemps en ruine, il lui payait encore quelque tribut au siècle dernier. (Mabillon.)
[76]
La Vie des Saints nous offre d'innombrables apparitions. (Voy. sainte Colette, 6 mars, Boll. ; saint Casimir, 4 mars, Boll., etc.) — Saint Bénigne apparaît à saint Grégoire, évêque de Langres, et lui commande d'élever une église en son honneur. (4 janvier, Boll.) Cette apparition offre un rapport assez spécial avec celle dont il est question dans ce chapitre. — Celle de saint François Xavier sauvant une chaloupe du naufrage, celle de saint Liguori assistant Clément XIV à la mort, sont infiniment plus extraordinaires. (Voyez la Vie du premier par le Père Bouhours, et celle du second par divers auteurs.)
[77]
Daniel, 14-32.
[78]
D'après la pensée de saint Grégoire, assez clairement établie par la suite du contexte, cette excommunication avait une vertu canonique, dont le but était de priver ces religieuses de la participation à l'Eucharistie, sans toutefois les retrancher de la société et de la communion des fidèles. Le Père Haeften rapporte des exemples analogues ; l'un est tiré de l’Histoire des Indes, par le Père Maffée, liv. 5.
[79]
Ainsi ce n'étaient pas seulement les évêques et les clercs qu'on enterrait dans les églises. (Dialog., liv. 4, ch. 50, etc., Ce droit de sépulture, on Tachetait à prix d'argent. (Au même endroit, ch. 52.) L'usage d'ensevelir les dépouilles des simples fidèles dans les églises remonte au ive siècle. (Saint Ambr., liv. Ier, sur Abraham, ch. 9.)
[80]
Après la mort, on pouvait recouvrer le droit à la communion dont on était déchu pendant le cours de son existence, pourvu qu'on eût terminé dans le repentir les derniers jours de sa vie. Or, les offrandes déposées sur l'autel par l'Église, et présentées à Dieu par le ministère des prêtres, étaient autrefois un moyen de recouvrer le droit à la communion. (Mabillon, tom. I., Act. Sanct.)
[81]
Matth., 16-19.
[82]
Il ne faut pas conclure de ce passage que les péchés des dispensateurs des choses divines fassent obstacle à l’effet des sacrements ; ce ne sont pas eux qui sanctifient par leur propre vertu, mais bien Celui dont ils sont les ministres.
[83]
L'antiquité chrétienne nous offre plus d'un trait de ce genre. (Voyez Ménard.) Cet usage de placer le corps de Jésus-Christ sur la poitrine de certains morts, dans le tombeau, se pratiquait spécialement à l'égard des évêques. Du reste, un habile critique pense que la sainte Eucharistie, déposée un instant, par l'ordre de saint Benoît, sur la poitrine du mort dont il est question, en fut ôtée presque aussitôt.
[84]
Voyez Jésus-Christ guérissant les lépreux. Or, notre Seigneur a légué à ses saints le pouvoir de guérir ce mal hideux, figure frappante du péché. Saint François d'Assise avait reçu ce don avec abondance. (Voyez sa Vie par Chavin de Malan.)
[85]
Sainte Agnès multiplia l'argent dans la bourse de la sœur trésorière. (Boll., 20 avril)
[86]
Aujourd'hui Campagne de Rome.
[87]
En 538.
[88]
On avait déposé sur une fenêtre un peu élevée une bouteille renfermant de l'huile bénite par saint Martin ; un enfant, en se jouant, lire le linge qui la couvre, et le vase tombe sur le marbre dont est pavé l'appartement. L'effroi est universel… Mais, ô prodige ! la bouteille est restée aussi intacte que si elle fût tombée sur un moelleux coussin. (Dialog. 3, sur la Vie de saint Martin, par Sulpice-Sévère.) Saint Optât raconte un tait analogue. (Liv. 2 du Schisme des donatistes.) Nous pourrions citer d'autres traits encore, pour montrer que ce miracle, si étonnant qu'il soit, n'est pas le seul de ce genre.
[89]
Elie annonce à la veuve de Sarepta que l'huile de son petit vase ne décroîtra pas, et cette huile, dont on usait journellement, ne diminua point. (3, Rois, 17-14.)
Pressée par un créancier impitoyable, une autre veuve, sur l'ordre d'Elisée, verse le peu d'huile qui lui reste, en remplit un grand nombre de vases, la vend et s'acquitte envers son créancier. (4 Rois, 4-2, 3, 4, etc.)
L'épouse du comte Avitien envoie à saint Martin de l'huile pour la bénir. Multipliée par cette bénédiction puissante, elle coule par-dessus le vase et inonde les vêtements du serviteur, qui la reporte à sa maîtresse. (Dialog. 3, sur la Vie de saint Martin.) Saint Narcisse change l'eau en huile. (God., 29 oct.)
[90]
La vie de saint Hubert, évêque de Liège, nous offre un exemple absolument semblable. Voyez la note du ch. 4, livre 2 des Dialog.
[91]
Jean, 1-12.
[92]
Act. 9.
[93]
Ibid., 5.
[94]
C'est-à-dire pour qu'il prit de la nourriture ; tel est le sens de la version grecque du pape Zacharie.
[95]
Cette extraordinaire puissance nous rappelle Jésus renversant par terre les Juifs venus pour le saisir (Jean, 18-6) ; saint Basile faisant trembler Modeste et Valens ; saint Bernard terrassant Guillaume d'Aquitaine. « Saint Antoine de Padoue ose reprocher ses massacres, ses pillages, ses sacrilèges, au tyran Ezzelino ; Ezzelino descend de son trône, pâle et tremblant, se met la corde au cou, et se jette, fondant en larmes, aux pieds d'Antoine. » (Godesc, 13 juin.)
[96]
Cette résurrection rappelle presque littéralement les deux résurrections opérées par Elie (3 Rois, 17-20, etc.), et par Elisée (4 Rois, 4-33, etc.). Quant à l'humble refus de saint Benoît, effrayé, ce semble, de la difficulté d'une pareille entreprise, c'est la répétition de ce que nous avons vu, livre 1er, ch. 2, Libertinus. On cite aussi un fait analogue de saint Eugène, évêque de Carthage.
[97]
2 Corinth., 12-7.
[98]
Ce passage prouve qu'à son origine l'ordre de Saint-Benoît possédait des domaines pour sa subsistance ; les offrandes des fidèles, des dotations généreuses formèrent aussi plus tard une partie de ses ressources. (Saint Grégoire pape, liv. 3, lettre 3. — Saint Grégoire de Tours, Hist., liv. 10.)
[99]
Jean, 4-16.
[100]
Voyez le Martyr. rom, 10 février. « Au mont Cassin, sainte Scolastique, vierge, sœur de saint Benoît, abbé, qui vit l'âme de cette sainte sortir de son corps et monter au ciel. » Une foule de saints ont eu des sœurs d'une grande piété ; pour ne parler que de celles qui ont précédé le vie siècle, époque où vivait sainte Scolastique, nous connaissons la sœur de saint Antoine ; celle de saint Pacôme, supérieure de religieuses ; sainte Macrine, sœur de saint Basile ; sainte Gorgonie, sœur de saint Grégoire de Nazianze ; sainte Marcelline, sœur de saint Ambroise ; la sœur de saint Augustin, supérieure de religieuses ; sainte Florentine, sœur de saint Léandre, religieuse aussi ; sainte Césarie, abbesse et sœur de saint Césaire d'Arles, etc. — C’est une preuve de la puissance de la bonne éducation et des pieux exemples domestiques.
[101]
Ce prodige se reproduit souvent dans la Vie des Saints. Voyez saint Polycarpe, 26 janv. ; saint Potitus, 13 janv. ; sainte Réparate, 8 octob. ; sainte Eulalie, 10 décemb. ; sainte Julie, 22 mai ; sainte Spes. (Dialog., liv. 4, en. 10, etc.)
[102]
Servandus, dont il est ici question, gouvernait le monastère de Saint-Sébastien, dans la ville d'Alatvi, à trente milles du mont Cassin. (Act. de saint Placide, n. 11.)
[103]
Il est question du patrice Libère au concile d'Orange, 529, et dans Cassiodore, liv. 2, ép. 15, etc.
[104]
Saint Maxime vit monter au ciel les âmes de saint Valérien et de saint Tilburce (14 avril, Bolland,) ; saint Pacôme vit s'élever au séjour des bienheureux l'âme d'un de ses religieux (14 mai, Boll.) ; saint Jean le Silentiaire eut une vision de cette nature (13 mai, Boll.) ; saint Gérasime vit des anges porter au ciel l’âme de saint Euthyme (20 janv., Boll.) ; saint Ignace eut une révélation analogue, précisément au Mont-Cassin même. (Voy. Bouhours, liv. 3, et Ribadeneira, qui rapproche ce prodige de celui qui nous occupe actuellement.)
[105]
Une foule de savants parlent de la règle de saint Benoît, conformément à ce passage des Dialogues.
[106]
Saint Adélart prédit sa propre mort (Boll., 2 janv.) ; saint Boniface prédit également la sienne (Boll., 5 juin.). Cette faveur a été accordée à une foule de saints.
[107]
Saint Benoît mourut un samedi, 21 mars, probablement en 543, âgé de 63 ans. La majeure partie de ses reliques se trouve au mont Cassin, où il avait passé quatorze ans. Quelques-uns de ses os furent apportés en France vers la fin du viie siècle, et déposés à la célèbre abbaye de Fleury, appelée pour cela Saint-Benoît-sur-Loire.
[108]
A Sublac. Cette caverne fut depuis appelée la sainte Grotte,
[109]
Jean, 16-7.
DE GREGOIRE LE GRAND
GRÉGOIRE LE GRAND
LES DIALOGUES
LIVRE I - LIVRE II - LIVRE III
LES DIALOGUES
DE
GRÉGOIRE LE GRAND
ou
TRAITS INTÉRESSANTS SUR LES VERTUS ET LES MIRACLES
DE PLUSIEURS SAINTS D’ITALIE.
TRADUCTION NOUVELLE
PRÉCÉDÉE D'UNE INTRODUCTION
ET ACCOMPAGNÉE DE NOTES CONSIDÉRABLES
PAR M. L'ABBÉ HENRY
DIRECTEUR GÉNÉRAL AU PETIT SÉMINAIRE DE LANGRES
TOURS
Ad MAME ET Cie, IMPRIMEURS-LIBRAIRES
En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais, et en fera de plus grandes. Jean, 14-12.
LES DIALOGUES
DE
S. GRÉGOIRE LE GRAND
SUR LA VIE ET LES MIRACLES DES PÈRES D'Italie
LIVRE TROISIEME
PRÉFACE
Pendant que je me suis attaché aux faits qui se sont accomplis dans les temps les plus modernes, j'ai omis ceux d'autres personnages plus anciens, à tel point que j'ai même paru oublier le miracle de saint Paulin, évêque de Nole, qui pour le mérite, aussi bien que pour l'époque, en a devancé plusieurs dont nous avons déjà parlé. Maintenant je reviens aux événements les plus reculés, que je vais esquisser avec toute la rapidité dont je suis capable. Ordinairement, ceux qui connaissent le mieux les actions des gens de bien sont ceux qui leur ressemblent. Aussi nos ancêtres qui marchaient sur les traces des justes n'ont point ignoré le nom de l'illustre Paulin, et un admirable trait de sa part a toujours puissamment édifie leur conduite. J'ai dû m'en rapporter à l'autorité de ces graves témoins, avec autant de sécurité que si j'eusse vu de mes yeux les faits qu'ils nous racontent.
CHAPITRE I
Saint Paulin,[1] évêque de Nole. (ve ou vie siècle.)
GRÉGOIRE.
À l'époque où les Vandales exerçaient leurs affreux brigandages dans la Campanie, un grand nombre de personnes furent transportées sur le sol africain. L'homme de Dieu, saint Paulin, sacrifia tout ce qui était à sa disposition en faveur des captifs et des pauvres. Toutes ses ressources étaient épuisées, et il ne lui restait plus rien pour les personnes qui recourraient à sa charité. Un jour, cependant, il vint se présenter à lui une veuve dont le fils s'était vu traîné en captivité par le gendre même du roi des Vandales ; elle représenta son malheur à l'homme de Dieu, et lui demanda le prix de la rançon d'un captif si cher à son cœur, afin de l'offrir à cet homme puissant, et d'obtenir, s'il daignait l'agréer, le retour de son fils dans ses foyers. Mais l'homme de Dieu eut beau chercher la somme que sollicitait avec tant d'instance cette mère affligée, il ne trouva rien chez lui que sa propre personne. Il lui répondit donc : « Bonne femme, je n'ai rien à vous donner ; mais prenez-moi, déclarez que je suis votre propriété, votre esclave, et, pour recouvrer votre fils, livrez-moi à son maître : je le servirai en sa place. » Cette proposition, sortie de la bouche d'un si grand homme, lui parut plutôt une dérision qu'un acte de compassion réelle. Mais comme Paulin était fort éloquent et parfaitement instruit dans les lettres humaines, il eut bientôt dissipé les doutes de cette femme, gagné sa confiance, et obtenu d'elle qu'elle livrât sans crainte son évêque à l'esclavage pour recouvrer son fils. Ils se rendirent tous deux en Afrique. Le gendre du roi, qui possédait le fils de la veuve désolée, s'étant produit en public, elle se présenta devant lui pour le conjurer de vouloir bien le lui rendre. Enflé d'orgueil et enivré des délices d'une prospérité éphémère, le barbare ne daigna pas même écouter sa prière. Alors la pauvre femme ajouta : « Voilà un homme que je vous offre en sa place ; veuillez, je vous en prie, avoir pitié de moi, et me rendre mon fils unique. » À la vue de cet homme au front gracieux et vénérable, le Vandale lui demanda quel métier il savait, « Aucun, lui répondit l'homme de Dieu ; mais je sais bien cultiver le jardin. » Flatté d'apprendre qu'il possédait la science du jardinage, le barbare le reçut comme esclave, et rendit le fils aux prières de la veuve. Elle quitta aussitôt la plage africaine, et Paulin resta chargé de la culture qu'il avait souhaitée. Le gendre du roi se rendait fréquemment près de son jardinier et lui adressait diverses questions. Il trouvait en lui une grande sagesse, à tel point que, renonçant aux conversations de ses plus intimes amis, il venait souvent s'entretenir avec son jardinier, charmé qu'il était de ses discours. Paulin apportait pour la table de son maître des herbes vertes et odoriférantes ; puis, après avoir reçu un morceau de pain, il retournait au travail : c'était là sa tache journalière. Déjà depuis longtemps il agissait de la sorte, lorsqu'un jour, dans une de leurs conversations, il dit secrètement à son maître : « Songez à vos affaires et aux sages dispositions que réclame l'empire des Vandales : bientôt le roi mourra, victime d'un accident imprévu. » Le Vandale, objet de la prédilection du roi, ne lui fit point mystère de cette révélation ; il lui communiqua ce que lui avait appris son jardinier, homme plein de sagesse. Cette confidence accueillie, le roi repartit : « Je voudrais bien voir la personne dont vous me parlez. » Le gendre du roi, maître passager du vénérable Paulin, lui répondit : « C'est son habitude de m'apporter à mon dîner des herbes vertes et odoriférantes[2]
; par mon ordre, il vous les portera à vous-même lorsque vous serez à table, et alors il vous sera donné de connaître l'auteur de cet avis. » La chose fut ainsi exécutée. Le roi était à table pour dîner, lorsque Paulin vint lui apporter des fleurs et de la verdure. En le voyant entrer, le roi fut saisi d'une frayeur soudaine ; il manda son maître, celui que son alliance avec sa fille attachait si intimement à sa personne, et lui révéla en ces termes un secret dont jusque alors il lui avait fait mystère. « Rien de plus vrai que ce que vous avez appris ; cette nuit j'ai vu devant moi des juges assis sur leurs tribunaux ; cet homme siégeait parmi eux, et, sur leur sentence, on m'arrachait la verge qui autrefois m'avait été remise entre les mains. Mais demandez-lui qui il est ; pour moi, je ne crois pas qu'un personnage d'un si grand mérite soit, comme il le paraît, un homme du peuple. » Alors le gendre du roi prit Paulin en particulier, et lui demanda qui il était. L'homme de Dieu lui répondit : « Je suis votre esclave, que vous avez reçu en échange pour le fils de la veuve. »
Le Vandale le pressa instamment de lui découvrir non pas ce qu'il était alors, mais ce qu'il avait été autrefois dans son pays, et réitéra plusieurs fois ses vives sollicitations. Vaincu par l’importunité de ces prières, l'homme de Dieu ne put échapper plus longtemps, et il déclara qu'il était évêque. Saisi d'effroi à cet aveu, le seigneur lui dit humblement : « Demandez-moi ce que vous souhaitez ; car je ne veux pas que vous me quittiez, pour vous en retourner dans votre pays, sans un présent considérable. — Il est un bienfait que vous pouvez m'accorder, lui dit l'homme de Dieu, c'est de délivrer tous les captifs de ma ville épiscopale. » Aussitôt l'illustre seigneur les fit rechercher dans toute l'Afrique, les remit obligeamment entre les mains du vénérable Paulin, et les renvoya avec lui sur des vaisseaux chargés de froment. Quelques jours après, le roi des Vandales mourut, et sévit ravir la verge que Dieu, dans ses desseins, lui avait remise pour châtier les fidèles, mais dont il avait abusé pour son propre malheur. Ainsi se vérifia la prophétie de saint Paulin, serviteur du Dieu tout-puissant. Ainsi celui qui s'était seul livré à l'esclavage s'est vu rendre à la liberté avec une foule de compagnons d'infortune. En cela il a imité Celui qui a revêtu la forme d'esclave pour nous affranchir de l'esclavage du péché. En marchant sur ses traces, Paulin a bien voulu se faire seul esclave momentanément, pour revenir ensuite à la liberté avec une foule de captifs.
PIERRE.
Lorsqu'il m'arrive d'entendre le récit d'un fait que je n'ai pas la force d'imiter, j'ai plutôt envie d'en pleurer que de le commenter.
GRÉGOIRE.
La mort de saint Paulin est consignée dans les annales de son Eglise.[3] Une douleur au côté l'avait en peu de jours conduit à l'extrémité. Alors, tandis que toute la maison demeurait ferme sur ses bases, la chambre où se trouvait couché le moribond éprouva un violent tremblement de terre, et un mortel effroi saisit tous ceux qui environnaient le lit de Paulin. Dans ce moment, au milieu de l'épouvante universelle de tous ceux qui assistaient à ce funèbre spectacle, cette âme fut affranchie des liens de son corps.[4]
Mais, après avoir fait ressortir dans le récit précédent la vertu du saint évêque de Noie, il nous faut en venir, si cela vous plaît, à des miracles plus sensibles et plus frappants. Ils sont fort célèbres, et d'ailleurs je les ai appris de la bouche de personnes d'une si grande piété, qu'il m'est impossible d'en douter d'aucune sorte.
CHAPITRE II
Le saint pape Jean.[5] (526.)
GRÉGOIRE.
Sous la domination des Goths, le bienheureux Jean, pontife de l'Église romaine, se rendait à la cour de Justinien Ier. Arrivé à Corinthe, il se vit dans la nécessité de chercher un cheval pour lui servir de monture durant son voyage. Un homme d'une naissance distinguée en fut instruit, et il lui offrit un cheval d'une admirable douceur : c'était la monture ordinaire de son épouse. Pour ne pas l'en priver à jamais, le saint pape devait le renvoyer aussitôt qu'il en aurait trouvé un autre à son usage. Ce cheval le conduisit effectivement jusqu'à un certain pays. Là on en rencontra un autre, et Von renvoya au noble personnage celui qu'il avait eu l'obligeance de prêter. Mais lorsque son épouse voulut s'en servir, selon sa coutume, elle n'en put venir à bout. Ayant eu pour cavalier un si illustre pontife, il refusait de porter une femme. En effet, la violence de son souffle, son frémissement, son agitation incessante montraient, pour ainsi dire, le mépris qu'il faisait d'un tel fardeau, après avoir eu l'honneur de porter le souverain pontife. Le mari pénétra sans peine le secret de ce mystère, et sur-le-champ il renvoya le cheval au vénérable pontife, avec d'instantes prières de regarder comme sa propriété une monture qu'il avait, en s'en servant, consacrée à son usage.[6]
Voici encore un miracle que nos anciens nous racontent au sujet de ce pontife. Sur le point d'entrer à Constantinople, et arrivé à la porte qu'on appelle la porte d'Or, au milieu d'un concours immense de peuple, il posa la main sur les yeux d'un aveugle qui sollicitait sa guérison, dissipa les ténèbres de sa cécité, et lui rendit la vue en présence de toute la foule.[7]
CHAPITRE III
Le pape saint Agapit.[8] (Au vie siècle.)
GRÉGOIRE.
Peu de temps après, les intérêts des Goths conduisirent aussi vers l'empereur Justinien[9] le bienheureux Agapit, pontife de l'Église romaine, dont le souverain dispensateur a daigné me donner la conduite. Déjà il poursuivait son chemin à travers la Grèce, lorsqu'on lui présenta, pour le guérir, un homme tout à la fois muet et boiteux, qui ne pouvait jamais ni articuler une parole, ni se lever lorsqu'il était à terre. Tandis que les parents qui le lui présentaient versaient des larmes, l'homme de Dieu s'empressa de leur demander s'ils croyaient que cet infortuné pût être guéri. Ils l'assurèrent que c'était là leur ferme confiance, fondée sur la puissance qu'il tenait de Dieu par l'autorité de saint Pierre. Aussitôt le vénérable pontife, se mettant à prier avec ferveur, commença la célébration des divins mystères, et offrit le saint sacrifice en présence du Dieu tout-puissant. Lorsqu'il eut achevé la messe, il quitta l'autel, prit la main du boiteux, puis, à la vue de tous les assistants, il le souleva de terre et le fit tenir debout sur ses jambes. Ensuite il mit dans sa bouche le corps du Seigneur, et sa langue, muette depuis si longtemps, se délia, prête à articuler des paroles. Alors, dans un sentiment d'admiration universelle, tous les assistants se mirent à pleurer de joie, pénétrés qu'ils étaient de crainte et de respect à la vue du miracle que venait d'opérer Agapit, par la puissance de Notre-Seigneur et le secours de saint Pierre.[10]
CHAPITRE IV
Saint Datius,[11] évêque de Milan. (V. 552.)
GRÉGOIRE.
Sous le règne du même prince, Datius, évêque de Milan, fut chassé de son siège par les ennemis de la foi orthodoxe. Il se rendait à Constantinople, lorsque, chemin faisant, il arriva à Corinthe. Il cherchait, mais en vain, un spacieux hôtel pour se loger, lui et tout son cortège, lorsqu'il aperçut dans le lointain une maison d'une capacité convenable ; aussitôt il donna des ordres pour y préparer des appartements. Les habitants du lieu lui représentèrent qu'elle était totalement inhabitable, parce que, depuis plusieurs années déjà, le diable y avait fixé son séjour ; aussi était elle restée déserte. Le vénérable prélat répondit : « C'est précisément parce que le malin esprit l'a envahie et qu'il la rend inhabitable aux hommes, que nous devons loger en cette maison. » Ainsi il y fit préparer son lit et y entra plein de sécurité, tout prêt à soutenir les assauts de l'ancien ennemi. Tout à coup, dans le silence d'une nuit profonde, alors que Datius reposait tranquillement, l'ancien ennemi des hommes fit entendre des cris prolongés et de bruyantes clameurs : c'était le rugissement du lion, le bêlement de la brebis, le braiment de l'âne, le sifflement du serpent, le grognement du pourceau, le cri perçant de la souris. Éveillé aux cris de tant d'animaux, Datius se lève soudain, plein de courroux, et se met à crier de toutes ses forées à l'ancien ennemi : « Cela te convient bien, misérable ! c'est toi qui as dit : Je placerai mon trône vers l’aquilon, et je serai semblable au Très-Haut[12]
! Voilà que ton orgueil t'a rendu semblable aux souris et aux pourceaux ! Toi qui as refusé si indignement d'imiter Dieu, te voilà digne d'imiter les bêtes ! » Aces paroles le démon rougit, pour ainsi dire, de sa dégradation. N'a-t-il pas été couvert de confusion, en effet, puisqu'il n'est plus entré désormais dans cette maison, pour en faire, comme auparavant, le théâtre de ses scènes d'épouvante ? Elle devint dans la suite le séjour des fidèles. Dès lors qu'un homme véritablement fidèle y était entré, sur-le-champ l'esprit de mensonge et d'infidélité s'en était retiré.[13]
Mais il faut laisser de côté les miracles anciens pour aborder ceux qui ont eu lieu de nos jours.
CHAPITRE V
Saint Sabinus, évêque de Canose.[14] (Vers 560.)
GRÉGOIRE.
Il est dans la Pouille[15] des personnages distingués par leur piété qui racontent un fait dont la connaissance est parvenue à une foule de personnes : il concerne Sabinus, évêque de Canose, dont une longue vieillesse avait tellement affaibli la vue, qu'il en avait totalement perdu l'usage. Informé qu'il était doué de l'esprit de prophétie, Totila, roi des Goths, refusa d'y croire et voulut vérifier ce que la renommée en publiait. L'occasion ne tarda pas à se présenter. Le prince venant d'arriver dans la Pouille, Sabinus l'invita à diner. On se mit à table ; Totila refusa de se coucher sur un lit à la façon des anciens, et il s'assit à la droite du vénérable prélat. Selon l'usage, le garçon offrit à l'évêque du vin dans une coupe ; mais le roi étendit la main sans rien dire, prit la coupe, et la lui présenta lui-même à la place du serviteur. Il voulait éprouver s'il devinerait, à l'aide de l'esprit de prophétie, quel était celui qui lui présentait la coupe. L'homme de Dieu la reçut, et, quoiqu'il ne vît point la personne qui la lui offrait, il s'écria : Vive cette main ! Cette parole causa tout à la fois au roi de la confusion et de la joie : il avait été découvert, et en même temps il trouvait dans l'homme de Dieu ce qu'il avait cherché.[16]
Cependant la vie du vénérable vieillard se prolongeait étonnamment, afin de servir d'exemple à ceux qui viendraient après lui. Son archidiacre, que dévorait l'ambition d'occuper son siège, forma l'affreux projet d'en finir avec lui par l'empoisonnement. Il corrompit son échanson, lui persuada de mêler du poison dans son vin, et de lui présenter à l'heure du repas ce mortel breuvage. L'homme de Dieu s'étant mis à table, le garçon, qui s'était laissé corrompre à prix d'argent, lui présenta dans une coupe le poison qu'il avait reçu de son archidiacre. Alors le vénérable prélat lui dit : « Buvez vous-même ce que vous me présentez. » Le serviteur, effrayé, comprit qu'il était découvert, et il aima mieux avaler la mort que de subir le supplice réservé à un tel crime. Déjà il approchait la coupe de ses lèvres, lorsque l’homme de Dieu l'arrêta et lui dit : « Non, ne la buvez pas ; donnez-la-moi, je vais boire, moi ; mais allez porter ces paroles à celui qui vous a procuré ce breuvage : « J'ai bu le poison, mais vous ne serez pas évêque. » Sabinus fit le signe de la croix, et avala sans crainte la fatale boisson. Au même instant son diacre mourut, à l'endroit où il se trouvait ; on eût dit que le poison était passé de la bouche de l'évêque aux entrailles de l'archidiacre. Ce ne fut pas, il est vrai, le poison matériel qui lui causa la mort ; mais le poison de sa malice le tua en présence du Juge éternel.[17]
PIERRE.
Vous nous dites là des choses merveilleuses, et il est étonnant qu’elles se soient passées de nos jours. Au reste, la vie de ce saint homme est telle que, quand on la connaît, on ne doit pas s'étonner de la puissance qui lui a été départie.
CHAPITRE VI
Saint Frigidien,[18] évêque de Lucques. (vie siècle.)
GRÉGOIRE.
Je ne dois point taire ce que j'ai eu le bonheur d'apprendre, il y a deux jours, du vénérable Venance,[19] évêque de Luna.[20] Il me raconta qu'il y avait eu à l'église de Lucques, voisine de la sienne, un prélat d'une admirable vertu nommé Frigidien, dont on raconte un miracle fameux, attesté par tous les habitants du lieu.
La rivière du Serchio, qui coulait au pied des murailles de cette cité, abandonnait souvent son lit pour inonder les campagnes et porter partout le ravage à travers les plantations et les guérets. Ces accidents se renouvelaient souvent et causaient de grands dommages aux habitants. Ils se mirent à l'œuvre et entreprirent de tracer un autre lit au Serchio. Mais leurs longs travaux furent inutiles : ils ne purent lui faire quitter celui qu'il s'était creusé lui-même.
Alors l’homme de Dieu, Frigidien, se fit un petit râteau, s'approcha de la rivière, et, retiré à l'écart, il se livra à l'oraison. Puis il enjoignit à la rivière de le suivre, et en même temps il lui marqua avec son râteau une ligne dont elle ne devait pas s'écarter. Aussitôt toutes les eaux de la rivière quittèrent leur propre lit pour se mettre à sa suite, et elles abandonnèrent complètement les lieux où elles coulaient auparavant, pour se creuser un nouveau canal, conformément au tracé que le serviteur de Dieu leur avait fait avec son râteau. De cette sorte le Serchio n'endommagea plus à l'avenir ce que les habitants avaient semé ou planté pour leur subsistance.[21]
CHAPITRE VII
Saint Sabin,[22] évêque de Plaisance. (Fin du ive siècle.)
GRÉGOIRE.
Ce même homme si vénérable, l'évêque Venance, m'a encore raconté un miracle qui s'est passé, nous assure-t-il, dans la ville de Plaisance. Jean, qui a reçu le jour, qui a été élevé dans son enceinte, et qui aujourd'hui exerce les fonctions de préfet dans cette ville de Rome, atteste le même prodige ; or il est aussi un homme de Dieu et grandement ami de la vérité.
Il y avait à Plaisance, nous assurent-ils, un évêque d'une vertu consommée. Un jour, son diacre lui ayant annoncé que le Pô, après avoir quitté son lit, avait envahi le domaine de l'Église, et qu'il avait inondé tous les champs dont la fécondité promettait de riches récoltes, le vénérable Sabin répondit : « Allez, et dites-lui : L'évêque te commande de t'arrêter et de rentrer dans ton lit. » Ces paroles furent pour le diacre un objet de mépris et de dérision. Alors l'homme de Dieu manda un notaire, et lui dicta ces paroles : « Sabin, serviteur « de notre Seigneur Jésus-Christ, envoie cet ordre « au Pô ; Je te commande, au nom de Jésus-Christ « notre Seigneur, de ne plus désormais sortir de « ton lit, ni de te permettre d'endommager les terres « de l'Église. » Après quoi il dit au même notaire « Allez, écrivez cela et jetez-le dans le fleuve. » Le Pô reçut les ordres du saint homme et retira aussitôt ses eaux des terres de l'Église ; puis, une fois rentré dans son lit, il n'osa plus désormais en sortir pour inonder ces lieux.[23]
La dureté des hommes désobéissants n'est-elle pas, mon cher Pierre, couverte de confusion à la vue d'un élément dépourvu de raison, et qui, par la vertu de Jésus, obéit à l'ordre d'un saint ?
CHAPITRE VIII
Saint Cerboine,[24] évêque de Populonie.[25] (Vers le milieu du vie siècle.)
GRÉGOIRE.
Cerboine, évêque de Populonie, fut aussi un homme vénérable, qui, de nos jours, a donné une grande preuve de sa sainteté. Son zèle pour l'exercice de l'hospitalité lui ayant fait recevoir un jour des soldats qui passaient, il les cacha à la soudaine arrivée des Goths, et leur sauva la vie en les mettant à couvert de la brutalité de leurs ennemis. Le barbare Totila, leur roi, en fut informé. Dans sa fureur sanguinaire, il se fit amener le charitable prélat dans un endroit où il campait avec son armée, à huit milles[26]
de Populonie ; ce lieu s'appelait Mérules. La victime arrivée, il ordonna de la jeter en pâture aux ours, à l'aspect de tout le peuple. Lorsque ce prince hérétique eut pris place à l'amphithéâtre pour jouir du spectacle de la mort de ce saint évêque, il accourut une foule immense. On amena l'illustre victime, et en même temps on choisit pour lui donner la mort un ours des plus farouches, qui, en déchirant ses membres par de cruelles morsures, devait assouvir la colère du roi. On ouvrit la loge du monstre, qui s'élança d'abord vers l'évêque avec toute l'impétuosité de sa furie ; mais tout à coup il s'arrêta, baissa humblement la tête et se mit à lécher les pieds de l'homme de Dieu ; de telle sorte qu'aux yeux de toute l'assemblée il fut manifeste que les animaux sauvages avaient, en quelque sorte, un cœur humain pour le serviteur de Dieu, tandis que les hommes n'avaient à son endroit qu'un cœur de bête féroce.[27]
Alors le peuple, qui était venu à un spectacle sanglant, changea subitement de dispositions, et poussa des cris qui témoignèrent de son enthousiasme et de sa vénération. Le roi lui-même fut touché, et conçut pour le saint prélat un profond respect. Ainsi, par l'effet d'un jugement céleste, celui qui avait refusé d'écouter la voix de Dieu pour épargner les jours du saint évêque, suivit du moins l'exemple de l'ours pour les lui conserver. Il existe encore plus d'un témoin qui affirme avoir vu de ses yeux, avec tout le peuple, cet étonnant spectacle.
Venance, évêque de Luna, m'a encore raconté un autre miracle du respectable Gerboine. Il s'était fait préparer un tombeau dans l'église de Populonie qu'il gouvernait. Mais les Lombards, à leur arrivée en Italie, ayant semé de toutes parts la désolation, il se retira à l'île d'Elbe.[28]
Bientôt une maladie dont il fut saisi le conduisit aux portes du tombeau ; alors il intima en ces termes ses dernières volontés au clergé placé sous ses ordres : « Mettez-moi au tombeau que je me suis préparé à Populonie. — Comment pourrons-nous y ramener votre corps ? lui répliqua-t-on ; les Lombards occupent tout le pays et y font des excursions de toutes parts. — Ramenez-y-moi en toute sécurité, répondit-il ; loin de rien craindre, hâtez-vous de m'y procurer la sépulture. Puis, lorsque vous y aurez déposé mes mortelles dépouilles, quittez cette ville au plus tôt. » Après sa mort, on mit son corps sur un vaisseau, et on cingla vers Populonie, malgré une pluie torrentielle qui tombait du ciel. Mais depuis Elbe jusqu'à Populonie, c'est-à-dire pendant une traversée de douze milles, l'extrême violence de la pluie battit en vain les flancs du navire ; pas une goutte d'eau ne tomba dans le vaisseau. Le Ciel voulait ainsi manifester à tous le mérite du prélat dont on transportait les dépouilles. Les ecclésiastiques, arrivés au Heu de leur destination, ensevelirent le corps de leur saint évêque ; puis, fidèles à ses recommandations, ils s'empressèrent de retourner au navire, A peine y furent-ils rentrés, que le cruel Gummarith, chef des Lombards, parvint dans l'endroit même où l’on venait d'ensevelir le serviteur de Dieu. Cette subite arrivée prouva que le saint homme était doué de l'esprit de prophétie, alors qu'il avait ordonné à ses ecclésiastiques de quitter au plus vite le lieu de sa sépulture.
CHAPITRE IX
Saint Fulgence,[29] évêque d'Otricoli. (Au VIe siècle.)
GRÉGOIRE.
Il s'était déjà opéré, dans une autre circonstance, un prodige semblable à la division miraculeuse de la pluie, dont nous venons de parler. Un ecclésiastique âgé et encore existant nous assure qu'il a été témoin de cette merveille. Fulgence, évêque d'Otricoli, nous dit-il, avait encouru la disgrâce du cruel roi Totila. Ce prince s'étant approché de cette ville avec son armée, l’évêque n'oublia pas de députer des membres de son clergé, avec ordre de lui offrir des présents et de calmer de la sorte, s'il était possible, l'excès de sa fureur. Leur aspect n'excita que le dédain du roi barbare ; dans son courroux, il envoya des satellites avec ordre d'enchaîner impitoyablement l'évêque, et de le garder jusqu'à ce qu'on instruisît son procès. Les farouches émissaires, dignes ministres de la cruauté de leur maître, se saisirent de sa personne et la consignèrent dans un cercle tracé autour d'elle, avec défense expresse d'oser le franchir en aucune sorte. L'homme de Dieu était en proie aux ardeurs d'un soleil brûlant, environné de ses gardes et enfermé dans son cercle infranchissable, lorsque, au milieu des tonnerres et des éclairs, il vint à tomber une si furieuse pluie, que ceux qui avaient reçu la consigne de le surveiller n'en purent endurer la violence. Mais, tandis que d'affreux torrents inondaient la terre, pas une goutte ne vint mouiller l'espace contenu dans le cercle qui renfermait l'homme de Dieu.[30]
A la nouvelle de ce prodige, Totila fit succéder à son impitoyable cruauté de profonds sentiments de vénération envers un prélat dont son insatiable fureur ne respirait que la mort. C'est ainsi que le Seigneur fait éclater contre l'orgueil des hommes charnels les miracles de sa puissance, par l'intermédiaire de ceux-là même qui sont l'objet de leurs mépris : il veut que la vérité, par le ministère des humbles, fasse courber la tête aux superbes qui s'élèvent contre les préceptes de la vérité.
CHAPITRE X
Saint Herculan,[31] évêque de Pérouse.[32] (Vers l'an 546.)
GRÉGOIRE.
Naguère l’évêque Floride,[33]
dont la sainteté répond si bien à son caractère, m'a raconté en ces termes un miracle extraordinaire ment mémorable. Herculan, homme d'une grande sainteté à qui je suis redevable de mon éducation, fut tiré de son monastère pour être élevé à la dignité du sacerdoce, puis placé sur le siège episcopal de Pérouse. Or, sous le règne de l'hérétique Totila, l'armée des Goths assiégea cette ville pendant sept années consécutives[34]
; une foule de citoyens, ne pouvant supporter plus longtemps les rigueurs de la famine, abandonnèrent leur patrie. Avant la fin de la septième année, les Goths forcèrent la ville et s'en emparèrent. Alors le comte qui commandait l'armée envoya demander au roi Totila ses ordres au sujet de l'évêque et du peuple trouvés dans la ville. Ils furent dignes de lui. « Levez d'abord sur l'évêque, répondit-il, une courroie depuis la tête jusqu'aux pieds ; puis coupez-lui la tête. Quant au peuple qui se trouve encore dans la ville, faites-îe passer tout entier au fil de l’épée. » Alors le comte conduisit le vénérable évêque Herculan sur les murs de la ville, lui coupa la tête, fit faire dans sa peau une incision qui s'étendit du haut de la tête jusqu'au talon, de sorte qu'on eût dit qu'il avait levé une lanière sur tout son corps. Ensuite on jeta le cadavre lui-même au bas des remparts. Cédant aux sentiments de l'humanité, des personnes réunirent la tête au tronc et rendirent les honneurs de la sépulture aux dépouilles de l'évêque, ainsi qu'à un petit enfant qu'elles trouvèrent mort près de la muraille. Quarante jours après cette sanglante exécution, Totila ayant fait annoncer que les citoyens de cette malheureuse cité, dispersés en divers lieux, pouvaient y rentrer sans aucune crainte, ceux qui s'étaient enfuis pour se soustraire à la famine y revinrent à la faveur de cette liberté. Alors ils se rappelèrent la vie de leur vertueux prélat, et cherchèrent le lieu de sa sépulture, afin d'inhumer, avec les honneurs qui lui étaient dus, ses mortelles dépouilles dans l'église du bienheureux apôtre saint Pierre. Arrivés à son tombeau, on creusa la terre, et l'on trouva le corps de l'enfant déjà en proie aux vers et à la pourriture, après une sépulture de quarante jours ; mais celui du prélat, près duquel le petit enfant était inhumé, était aussi frais que si on l'eût enterré le jour même. Ensuite, par un prodige qui redouble notre étonnement et notre vénération, la tête se trouva aussi bien réunie au corps que si jamais elle n'en eût été séparée, tant il était impossible d'y remarquer aucune trace qui témoignât qu'il eût eu la tête tranchée. Enfin, après avoir retourné le corps, on examina s'il apparaissait encore quelque vestige de l'excoriation qu'on lui avait faite ; mais ou le trouva dans une netteté, dans une intégrité aussi parfaites que si jamais il n'eût éprouvé l'atteinte du fer.[35]
PIERRE.
Qui ne serait frappé de stupeur et d'admiration en voyant de tels miracles opérés par des morts pour l'édification des vivants ?
CHAPITRE XI
Saint Isaac,[36] serviteur de Dieu. (Vers l'an 550.)
GRÉGOIRE.
Au commencement du règne des Goths, il existait près de la ville de Spolète[37] un homme d'une vertu exemplaire, nommé Isaac, dont la vie se prolongea presque jusqu'à la fin de la domination des Goths. Il était parfaitement connu de plusieurs des nôtres, surtout de la pieuse vierge Grégorie,[38] qui maintenant habite dans la ville de Rome, près de l'église de la bienheureuse Marie, toujours vierge. Grégorie était à la fleur de la jeunesse, et le jour de ses noces était déjà fixé, lorsqu'elle s'enfuit à l'église, dans le but d'embrasser la profession religieuse. Le vertueux Isaac lui servit de protecteur, et, avec le secours du Seigneur, il lui fut enfin donné de recevoir le saint habit qu'elle désirait. En refusant un époux sur la terre, elle mérita d'en avoir un dans le ciel.[39] J'ai encore appris bien des choses touchant Isaac, par le récit du révérend Père Eleuthère, qui le connaissait intimement, et dont la vie confirmait si bien les paroles.
Le vénérable Isaac n'est point né en Italie, mais je raconte les miracles qu'il a opérés pendant son séjour dans ce pays.
Aussitôt qu'il fut arrivé de Syrie à Spolète, il entra dans l'église, et pria les gardiens de lui accorder pour la prière toute la liberté qu'il voudrait, sans le forcer de sortir aux heures ordinaires. Alors il se mit à prier, passant tout le jour et même la nuit suivante dans ce saint exercice. Le second jour et la nuit qui suivit, il persévéra dans sa ferveur ; ce fut encore là son occupation le troisième jour. Au lieu d'édifier l'un des gardiens, que possédait l'esprit d'orgueil, ce spectacle devint pour lui un sujet de scandale. Dans son grossier langage, il le traita d'hypocrite et l'appela un imposteur, parce que depuis trois jours et trois nuits il affichait sa piété à la vue du monde. Puis, s'élançant aussitôt, il donna un soufflet à l'homme de Dieu, afin de chasser ignominieusement de l'église un fourbe qui se parait, selon lui, du masque de la dévotion. Sa punition fut prompte : à l'instant le démon le saisit, le renversa aux pieds de l'homme de Dieu et se mit à crier par son organe : « Isaac me chasse ! Isaac me chasse ! » On ignorait le nom de cet étranger ; l'esprit malin le découvrit en criant que c'était lui qui avait le pouvoir de le chasser. Alors l'homme de Dieu se coucha sur le corps du possédé, et le malin esprit qui s'en était saisi se retira. Aussitôt la ville entière apprit ce qui s'était passé à l'église. Hommes et femmes, nobles et roturiers, tous d'accourir de concert, tous de l'entraîner chez eux à l’envi. Les uns le pressaient d'accepter des domaines pour bâtir un monastère, les autres de l'argent ; d'autres ce qu'ils avaient à leur disposition. Le serviteur du Dieu tout-puissant ne reçut rien de tout cela ; il sortit de la ville et choisit, à quelque distance, un lieu où il se bâtit un modeste ermitage, A force de le visiter, bon nombre de personnes se trouvèrent, à son exemple, embrasées du désir de la vie éternelle, et se consacrèrent sous sa conduite au service du Seigneur. Ses disciples lui adressèrent d'humbles et de fréquentes sollicitations, afin de le déterminer à recevoir pour l'usage du monastère les propriétés qu'on lui offrait ; mais, gardien scrupuleux de sa pauvreté, il leur opposait inébranlablement cette maxime : « Un moine qui cherche des possessions sur la terre n'est pas moine. » Ainsi il redoutait autant de perdre sa tranquille pauvreté que les riches avares désirent conserver leurs trésors périssables.[40]
Aussi l'esprit de prophétie et d'éclatants miracles proclamèrent-ils au loin la sainteté de sa vie.
Un soir, il fit jeter au jardin du monastère des instruments en fer vulgairement connus sous le nom de bêches. « Jetez tant de bêches dans le jardin, dit-il à ses disciples ; puis revenez vite. La nuit, s'étant levé avec ses frères pour chanter les louanges de Dieu, il leur dit : « Allez préparer à manger pour nos ouvriers, et que tout soit prêt de grand matin. » Le lendemain, il fit apporter ce qu'on avait préparé par son ordre, entra au jardin avec ses religieux, et trouva autant d'ouvriers au travail qu'il avait fait jeter de bêches. Les voleurs y étaient entrés ; mais Dieu ayant changé leurs dispositions, ils avaient saisi les outils qu'ils avaient trouvés sous leurs mains, et, depuis l'heure où ils étaient entrés jusqu'à l'arrivée de l'homme de Dieu, ils avaient cultivé tous les endroits du jardin restés incultes. Dès que le saint homme fut entré, il leur dit : « Courage, mes frères, vous avez bien travaillé, reposez-vous maintenant. » Aussitôt il leur présenta les aliments qu'il avait apportés, afin qu'ils pussent réparer leurs forces épuisées par un si long travail. Lorsqu'ils eurent pris une réfection suffisante, il leur dit : « Gardez-vous de faire le mal ; toutes les fois que vous désirerez quelque chose de ce jardin, venez à l'entrée, demandez-le tranquillement, recevez-le avec action de grâces, et renoncez au détestable métier de voleur. » Sur-le-champ il fit arracher des légumes et leur en donna leur charge. Ainsi, ceux qui étaient venus au jardin dans de mauvaises intentions, s'en retournèrent sans avoir fait aucun mal, avec le prix de leurs travaux et comblés des faveurs d'Isaac.[41]
Dans une autre circonstance, des étrangers vinrent lui demander l'aumône tout couverts de haillons, à tel point qu'ils paraissaient presque nus. Ils lui demandèrent des vêtements. L'homme de Dieu écouta tranquillement leurs paroles ; puis, ayant mandé secrètement et à l'instant même un de ses disciples, il lui dit : « Allez en tel endroit de cette forêt, cherchez au creux d'un arbre, et apportez-moi les vêtements que vous y trouverez. » Le disciple obéit, fit les recherches ordonnées, trouva des habits et les apporta secrètement à son maître. L'homme de Dieu les prit, les montra aux étrangers qui sollicitaient sa charité tout couverts de lambeaux, et leur dit en les leur présentant. « Tenez, vous êtes nus, prenez ces vêtements et revêtez-les. » A cette vue, ils reconnurent les habits qu'ils venaient de quitter, restèrent accablés sous le poids d'une honte inexprimable, et, après avoir employé la fraude pour se procurer les habits des autres, ils furent obligés de recevoir les leurs avec une extrême confusion.[42]
Une autre fois, un homme qui se recommandait aux prières d'Isaac lui envoya son garçon avec deux paniers de fruits ; le serviteur en déroba un qu'il cacha en chemin ; l'autre, il le porta à l'homme de Dieu et lui exposa l'intention de celui qui lui faisait ce présent. L'homme de Dieu l'accueillit avec bonté, et en même temps il lui adressa une petite admonition. « Merci, mon ami, lui dit-il, mais prenez garde au panier que vous avez caché en chemin, et ne vous avisez pas de le saisir trop brusquement, car un serpent y est entré. Ainsi, craignez que le reptile ne vous morde, si vous prenez le panier trop étourdiment. » Ces paroles couvrirent le serviteur de confusion ; il tressaillait d'avoir échappé à la mort, mais il était extrêmement affligé d'avoir essuyé une si humiliante mortification, quelque salutaire qu'elle fût. Arrivé à son panier, il le considéra avec une prudente anxiété, et, conformément à la prédiction de l'homme de Dieu, il trouva qu'un serpent s'en était emparé.[43]
Ainsi, abstinence rigoureuse, mépris de tout ce qui passe, esprit de prophétie, grande application à la prière, toutes les vertus brillaient dans Isaac. Cependant il y avait en lui une chose, ce semble, répréhensible : c'est que parfois il s'abandonnait tellement à la joie, que si Von n'avait pas su qu'il était rempli de toutes sortes de mérites, on ne l'aurait jamais cru.
PIERRE.
Que penser, je vous prie, d'une pareille conduite ? Donnait-il volontairement carrière à la joie ? ou bien, au milieu de toutes les vertus dont il était doué, un accès de gaieté venait-il emporter son esprit malgré lui ?
GRÉGOIRE.
C'est là l'effet d'une admirable disposition de la divine Sagesse que nous voyons souvent se manifester, mon cher Pierre ; elle refuse quelquefois de légères faveurs à ceux qui en ont reçu de sa part de fort considérables, afin de laisser en eux une source continuelle d'imperfection. Tandis que, malgré leurs désirs et leurs efforts pour arriver à la plus haute sainteté, ils se voient dans l'impuissance de triompher sur les points où ils n'en ont pas reçu la grâce, ils ne s'élèvent pas au sujet des faveurs reçues. L'impossibilité de vaincre d'eux-mêmes les petits défauts qui leur restent leur apprend que ce n'est pas d'eux-mêmes qu'ils tiennent leurs grandes vertus. Voilà pourquoi, après avoir conduit son peuple à la terre promise, le Seigneur, loin de détruire tous ses ennemis les plus puissants et les plus redoutables, conserva longtemps les Philistins et les Chananéens, afin de tenir Israël, selon la parole sainte, dans une continuelle épreuve.[44]
Plus d'une fois, comme nous l'avons dit, Dieu laisse quelques légers défauts même aux personnes qu'il a comblées de ses dons. C'est pour qu'elles aient toujours les armes à la main ; c'est afin qu'après avoir vaincu les ennemis les plus terribles elles ne s'enorgueillissent point, dès lors qu'elles sont encore sans cesse harcelées par de chétifs adversaires. Ainsi, par une admirable économie, la même âme tout à la fois s'élève par la vertu et s'affaisse par la faiblesse, de telle sorte qu'elle se voit édifiée d'un côté et en ruine de l'autre. Ainsi ses efforts infructueux pour obtenir un bien qu'elle n'a pas sont une humble sauvegarde des biens qu'elle possède. Mais pourquoi nous étonner de ce qui se passe dans l'humanité, lorsque nous voyons l'édifice de la cité céleste éprouver d'un côté de larges brèches, et de l'autre rester debout sur ses colonnes ? C'était pour que la vue des démons, tombés par l'effet de leur orgueil, fût pour l'élite des anges un sujet de persévérance d'autant plus inébranlable qu'il serait plus humble. Ainsi ils ont mis à profit la perte de leurs concitoyens, et c'est sur leurs ruines qu'ils ont établi solidement leur félicité éternelle. Or, c'est ce qui se passe dans chaque âme ; le moindre dommage la conserve sous la sauvegarde de l'humilité, et lui procure les plus précieux avantages.
PIERRE.
Je goûte fort ce que vous dites.
CHAPITRE XII
Saint Eutyque et saint Florent,[45] serviteurs de Dieu. (Au vie siècle.)
GRÉGOIRE.
Je ne veux point omettre ce que m'a raconté un prêtre du même pays ; c'est le vénérable Sanctule,[46] dont vous ne mettrez point le récit en doute, parce que vous n'ignorez ni sa vie ni sa sincérité.
Vers le même temps il y avait dans la province de Norsie deux hommes qui portaient l'habit de la profession religieuse et en pratiquaient les vertus ; Eutyque était le nom du premier ; Florent, celui du second. Le premier se livrait à ses exercices spirituels avec beaucoup de zèle et de ferveur : ramener par ses exhortations une foule d'âmes au service de Dieu était son occupation. Le second menait une vie simple et s'appliquait à la prière. La mort ayant ravi l'abbé d'un monastère situé à peu de distance, les religieux voulurent lui donner Eutyque pour successeur. Il se rendit à leurs prières, et gouverna le monastère pendant de longues années, en faisant pratiquera ses disciples les exercices de la vie religieuse. Pour ne pas complètement délaisser la chapelle de l'ermitage, lieu de son premier séjour, il y laissa le vénérable Florent. Tandis que celui-ci y menait une vie solitaire, il se mit un jour en prière, et conjura le Dieu tout-puissant de vouloir bien le consoler dans son isolement. Lorsque sa prière fut finie, il sortit de la chapelle et trouva un ours à la porte. Une tête baissée vers la terre et des mouvements qui ne trahissaient aucune férocité faisaient clairement comprendre qu'il était venu pour servir l'homme de Dieu ; et c'est aussi ce que Florent reconnut sans peine. Or, il était resté à son ermitage quatre ou cinq brebis, totalement privées de gardien pour les conduire aux pâturages. L'homme de Dieu dit à Tours : « Va mener paître ces brebis, et tu les ramèneras à l'heure de sexte.[47]
» Le docile animal exécuta sur-le-champ ces ordres. L'ours se chargea de l'office de berger, et la bête féroce qui avait coutume de dévorer les brebis les faisait paître, sans y toucher jamais. L'homme de Dieu voulait-il jeûner jusqu'à none,[48]
il recommandait à l'ours de ramener les brebis à cette heure-là ; devait-il manger à l'heure de sexte, l'ours recevait l’ordre d'arriver pour ce moment. Le farouche animal obéissait ponctuellement à toutes ces injonctions de l'homme de Dieu. Avait-il l'ordre de revenir à sexte il ne revenait point à none ; devait-il au contraire arriver à none, il ne venait pas à sexte.[49] Cela se pratiquait ainsi depuis longtemps, lorsque le bruit de cet étrange prodige se répandit au loin dans les pays d'alentour. Mais l'ancien ennemi des hommes fait que la gloire des justes devient pour les méchants une source d'envie et de ruine. Quatre disciples du vénérable Eutyque éprouvèrent une furieuse jalousie de voir que leur maître ne faisait pas de miracles, tandis qu'un étonnant prodige rendait si célèbre celui qu'il avait laissé seul à l'ermitage ; ils dressèrent des pièges au merveilleux animal et le tuèrent. Voyant qu'il n'arrivait pas à l'heure déterminée, l'homme de Dieu conçut des soupçons, et, après avoir attendu jusqu'au soir, il finit par se livrer à une amère affliction en ne voyant point revenir l'ours, que, dans son extrême simplicité, il aimait à appeler son frère.[50]
Le lendemain, il se rendit à la campagne pour chercher tout à la fois le gardien et les brebis ; mais il ne trouva plus que le cadavre du premier. A l’aide de recherches empressées, il découvrit bientôt les auteurs de sa mort. Alors il se prit à se lamenter, déplorant bien moins la perte de l'ours que la malice des religieux. Le vénérable Eutyque le fit venir, et s'empressa de le consoler. Mais, en proie à l'amertume de sa douleur, l'homme de Dieu prononça en sa présence cette terrible imprécation : « J'espère du Dieu tout-puissant que ceux qui ont tué mon ours, alors qu'il ne leur faisait aucun mal, recevront dans cette vie, aux yeux de tout le monde, le châtiment de leur malice. » La vengeance divine suivit de près cette malédiction. A l'instant les quatre moines qui avaient tué l'ours furent frappés de la lèpre ; la pourriture envahit tout leur corps, et ils moururent. Ce malheur jeta l'épouvante dans l'esprit de Florent, et la malédiction qu'il avait prononcée contre ses frères le remplit d'effroi. Tout le reste de sa vie il pleura d'avoir été exaucé, se taxant de cruauté et d'homicide au sujet de leur mort. Le Dieu tout-puissant en avait agi de la sorte, ce me semble, pour que cet homme, d'une merveilleuse simplicité, ne se permît plus désormais, quelle que fût la vivacité de sa douleur, de lancer l'anathème contre personne.
PIERRE.
Devons-nous regarder comme une faute bien grave l'imprécation qui nous échappe dans les transports de la colère ?
GRÉGOIRE.
Pourquoi me demander si c'est là un grand péché ? Saint Paul n'a-t-il pas dit : Ceux qui maudissent les autres ne posséderont pas le royaume de Dieu[51] ? Voyez combien est grave une faute qui ferme le royaume des deux !
PIERRE.
Mais si ce n'est point par malice qu'on prononce de telles malédictions, si c'est l'effet de l'inattention et de la légèreté ?
GRÉGOIRE.
Si le souverain Juge condamne une parole inutile, à plus forte raison une parole pernicieuse. Considérez donc, mon cher Pierre, combien est condamnable la parole qui n'est pas exempte de malice, dès lors que celle qui n'a pas le mérite de l'utilité est justement punissable.
PIERRE.
Je partage votre sentiment.
GRÉGOIRE.
L'homme de Dieu fit encore un autre prodige que je ne dois point passer sous silence. Sa réputation s'étant répandue au loin, un diacre fort éloigné eut la pensée de se rendre vers lui pour se recommander à ses prières. Il allait aborder son ermitage, lorsqu'il trouva tous les alentours remplis de serpents innombrables. A cette vue il fut glacé d'effroi, et s'écria : « Priez, serviteur de Dieu ! » Le temps était alors d'une sérénité ravissante. Florent sortit, leva les yeux et les mains au ciel, et pria le Seigneur de détruire, comme il lui plairait, ces affreux reptiles. Il avait à peine parlé, que le ciel tonna et fit aussitôt périr tous les reptiles qui se trouvaient en cet endroit. A ce spectacle, l'homme de Dieu s'écria : « Voilà, Seigneur, que vous les avez tués, mais qui les enlèvera d'ici ? » A ces mots, il vint autant d'oiseaux qu'il y avait de serpents sur la place. Chacun de ces messagers emporta un serpent et l'alla jeter au loin. Ainsi furent purgés de tous les reptiles qui les infestaient les alentours de cette habitation.
PIERRE.
Quelle était la vertu, quel était le mérite de cet homme, dont Dieu exauçait si promptement les prières ?
GRÉGOIRE.
La pureté et la simplicité, mon cher Pierre, ont un grand pouvoir sur le cœur du Dieu tout-puissant, dont la pureté est infinie, et l'essence la simplicité même. Dès lors que ses serviteurs, séquestrés des préoccupations du siècle, évitent de se souiller par des conversations oiseuses et un flux de paroles inutiles, ils obtiennent plus facilement de Dieu l'objet de leurs prières. La pureté et la simplicité même de leurs pensées les rapprochent de lui, autant qu'il est possible, par une sorte de ressemblance. Pour nous, mêlés au tumulte du monde, nous nous permettons souvent des paroles oiseuses, et quelquefois même, ce qui est bien plus grave, des paroles pernicieuses ; et alors le Seigneur est d'autant plus éloigné de nos prières, que notre cœur est plus rapproché de ce monde. En effet, nos pensées sont grandement rabaissées vers la terre, lorsque nous nous entretenons sans cesse des intérêts du siècle. C'est ce que condamne en lui, avec de grands sentiments de repentir, le prophète Isaïe, lorsque, après avoir vu le Seigneur Dieu des armées, il s'écrie : Malheur à moi, parce que je me suis tu !
Je suis un homme dont les lèvres sont souillées. Bientôt, pour faire connaître pourquoi ses lèvres sont impures, il ajoute : J'habite au milieu d'un peuple dont les lèvres sont souillées.[52]
Il déplore la souillure de ses lèvres, mais il en révèle la cause lorsqu'il nous apprend qu'il habile au sein d'un peuple dont les lèvres sont impures. Effectivement, il est bien difficile que la langue des mondains ne souille pas les âmes qu'elle atteint. Souvent, dans les conversations, nous usons à leur égard d'une condescendance qui nous fait contracter sans nous en apercevoir, puis conserver avec plaisir l'habitude d'un langage qui n'est pas digne de nous ; si bien que, après nous y être laissé entraîner par une sorte de déférence et malgré nous, nous finissons par ne plus vouloir y renoncer. Ainsi les paroles oiseuses nous conduisent à des paroles coupables, les discours légers aux discours gravement répréhensibles ; et alors plus un langage insensé nous souille, moins le Seigneur exauce les prières qui sortent de notre bouche ; car il est écrit : Il y a une prière exécrable, c'est celle de l'homme qui détourne l'oreille pour ne pas entendre la loi.[53]
Qu'y a-t-il donc d'étonnant que le Seigneur soit si lent à nous exaucer dans nos prières, nous qui sommes si lents a écouter, ou qui même n'écoutons nullement les ordres du Seigneur ? Et pourquoi nous étonner que Florent ait été si vite exaucé dans sa demande, lui qui écoutait avec tant d'empressement la voix du Seigneur ?
PIERRE.
Il n'y a rien à répliquer à un raisonnement si palpable.
GRÉGOIRE.
Eutyque, compagnon de Florent dans la voie du Seigneur, reçut, après sa mort, une grande illustration de l'éclat de ses miracles. Parmi les nombreux prodiges que ses concitoyens aiment à raconter, le plus fameux est celui que le Seigneur n'a cessé d'opérer, par le moyen de son vêtement, jusqu'à l'invasion des Lombards en Italie. Toutes les fois que la pluie venait à faire défaut, et qu'une longue sécheresse brûlait la terre par une chaleur excessive, les habitants de cette ville[54] se rassemblaient pour élever sa tunique en présence du Seigneur, et la lui présenter avec leurs prières. Aussitôt qu'ils la portaient en procession dans les campagnes, le ciel leur accordait une pluie qui abreuvait abondamment la terre. L'effet d'un vêtement dont l'exhibition suffisait pour apaiser la colère de Dieu, révèle les trésors de vertu et de mérite renfermés dans l'âme de ce saint homme.[55]
CHAPITRE XIII
Saint Marcius,[56] solitaire du mont Marsique, (vie siècle.)
GRÉGOIRE.
Naguère un homme infiniment recommandable par la sainteté de sa vie menait au mont Marsique, dans la Campanie, une vie solitaire, renfermé dans une grotte étroite où il passa plusieurs années. Marcius était son nom. Plusieurs des nôtres l'ont connu et ont été les témoins de ses actions. Le pape Pelage,[57] mon prédécesseur d'heureuse mémoire, et d'autres personnages d'une grande piété m'ont raconté plusieurs traits de ce saint solitaire. Voici quel fut son premier miracle. A peine se fut-il rendu dans la caverne de la montagne dont nous avons parlé, qu'aussitôt l'eau se mit à distiller goutte à goutte du rocher, dont l'excavation formait une grotte étroite. Chaque jour elle fournissait si exactement au besoin du serviteur de Dieu, qu'il n'en avait ni trop ni trop peu. En renouvelant le miracle qu'il avait autrefois opéré au désert,[58] dans le but d'étancher la soif de Marcius avec l'eau d'un rocher, le Dieu tout-puissant fit éclater le soin qu'il prenait de son serviteur.
Mais l'ancien ennemi du genre humain mit en jeu ses artifices ordinaires pour le chasser de la caverne. Il entra dans le corps d'un animal depuis longtemps ami, et tâcha, à force d'effroi, d'expulser de sa retraite le pieux solitaire. Le serpent pénétra dans la caverne ; seul avec Marcius, il se déroulait devant lui pendant sa prière et couchait à côté de lui. Plein d'intrépidité, le saint homme présentait la main ou le pied à la gueule du reptile, et lui disait : « Si tu as reçu le pouvoir de me mordre, je ne t'en empêche pas. » L'ennemi continua ainsi ses attaques pendant trois ans.[59] Mais un jour, vaincu par cette invincible constance, le serpent frémit de dépit et de rage, et se précipita sur le penchant de la colline, vomissant un tourbillon de flammes qui dévorèrent tous les arbres d'alentour. En consumant ainsi tout le bois de la colline, il manifesta, malgré lui et par l'ordre du Ciel, toute l’étendue de sa puissance, même après sa défaite, Considérez, je vous prie, à quelle hauteur s'était élevée la vertu d'un homme qui pendant trois ans coucha avec un serpent dans une sécurité parfaite.
PIERRE.
J'en frissonne au simple récit.
GRÉGOIRE.
Dès les premiers jours de sa retraite, cet homme vénérable avait résolu de ne plus voir de femme. Ce n'était point par mépris pour ce sexe ; mais il craignait que l'aspect de cette beauté périssable ne lui suscitât quelque tentation funeste. Informée de cette détermination, une personne gravit audacieusement la montagne et pénétra effrontément dans la caverne, Marcius s'aperçut, lorsqu'elle était encore un peu loin, qu'une personne en habits de femme venait lui faire visite ; aussitôt il se mit en prière, le visage contre terre. Il resta prosterné de la sorte jusqu'à ce qu'il eût fatigué cette impudente, postée à la fenêtre de sa cellule. Alors elle se retira ; mais à peine fut-elle descendue de la montagne qu'elle expira le jour même, En contrastant le serviteur de Dieu par une effronterie calculée, cette méchante femme avait grandement déplu au Dieu tout-puissant : sa mort subite en est une preuve irréfragable.[60]
Dans une autre circonstance, tandis qu'un sentiment de piété conduisait vers la cellule du solitaire une foule empressée, imprudent comme tous ceux de son âge, un petit enfant fit un faux pas dans l'étroit sentier par où l'on gravissait la colline, el roula jusqu'au fond de la vallée qui s'ouvre comme un abîme au pied de la montagne. En effet, dans cet endroit elle s'élève à une telle hauteur, que les grands arbres placés dans la vallée ne paraissent au sommet que de chétifs arbrisseaux. A la chute de l'enfant, l'effroi fut universel ; tous s'empressèrent de le chercher, et on ne négligea aucun moyen de retrouver le cadavre de l'innocente victime. Comment, en effet, s'imaginer qu'il ne fut pas mort ? comment supposer que son petit corps eût pu arriver à terre parfaitement intact, dans un lieu tout hérissé de rochers qui devaient le mettre en pièces ? Mais à force de recherches on le découvrit dans la vallée, plein de vie et même sans aucune atteinte. Tous reconnurent manifestement que s'il ne s'était point blessé, c'est que la prière de Marcius Pavait soutenu à l'instant de sa chute.
La grotte de Marcius était dominée par un énorme rocher qui, ne paraissant tenir à la montagne que par une faible partie de lui-même, s'avançait sur la cellule du solitaire, le menaçant journellement de fondre sur lui et de l'écraser dans sa chute. Le petit-fils d'Armentarius, l'illustre Mascator, s'étant rendu vers Marcius à la tête d'une grande troupe de paysans, le pria de vouloir bien sortir de sa grotte, afin de leur laisser la faculté d'arracher au corps de la montagne cette roche menaçante, et de procurer ainsi au serviteur de Dieu une habitation exempte de péril et d'inquiétude. L’homme de Dieu ne se rendit point à son désir ; toutefois il lui recommanda de faire tout ce qui était en son pouvoir, et, en attendant, il s'enfonça dans la partie la plus reculée de la grotte. On ne doutait pas que si cette énorme masse venait à tomber, elle ne dût tout à la fois détruire la caverne et tuer Marcius. Tandis que la foule, accourue à cet effet, s'efforçait, s'il était possible, de détacher sans péril pour le serviteur de Dieu l'énorme rocher dont la proéminence s'avançait sur sa tête, tout à coup un fait extraordinaire vint frapper tous les regards. Cédant à tant d'efforts redoubles, le rocher, qu'on minait à force de travaux, bondit dans les airs afin de ne porter aucune atteinte à la caverne de Marcius, et vint tomber au loin, comme pour éviter de blesser le serviteur de Dieu.[61]
Lorsqu'on est fortement convaincu que la divine Providence préside à tous les événements, on comprend sans peine qu'un ange ait opéré ce prodige par l'ordre du Dieu tout-puissant.
Lorsque Marcius fixa son séjour dans cette caverne, il y habita d'abord sans que l'ouverture en fût fermée ; mais il attacha à son pied une chaîne de fer qu'il fixa ensuite au rocher, si bien que la longueur de sa chaîne était la mesure de ses modestes excursions. Saint Benoît, si vénérable par la sainteté de sa vie, en fut instruit, et lui fit dire par l'organe de son disciple : « Si vous êtes serviteur de Dieu, ce n'est pas une chaîne de fer, mais l'amour de Jésus-Christ, qui doit vous fixer dans votre solitude.[62] A cet avis, Marcius ôta la chaîne qu'il avait aux pieds ; mais, quoiqu'il fût affranchi de ces entraves, il n'en dépassa pas davantage la limite qu'il s'était tracée, et, malgré le vaste espace qui s'ouvrait devant lui, il resta renfermé dans le cercle étroit où sa chaîne le retenait auparavant. Dans la suite il ferma l'entrée de la caverne, et reçut des disciples qui fixèrent leur habitation hors de cette grotte. C'étaient eux qui tiraient de l'eau d'un puits pour son usage ; mais la corde à laquelle était attaché le seau destiné à puiser cette eau se rompait souvent. Les disciples de Marcius lui demandèrent la chaîne qu'il avait détachée de son pied, la joignirent à la corde et la fixèrent au seau. Dès lors, quoiqu'elle fût imprégnée d'eau tous les jours, la corde ne se rompit plus jamais : le contact de la chaîne de l'homme de Dieu lui avait fait contracter la force du fer pour souffrir impunément l'humidité de l'eau.[63]
PIERRE.
Voilà des traits qui m'enchantent à cause de leur merveilleux, et plus encore parce qu'ils sont de date récente.
CHAPITRE XIV
Religieux du mont Argentaro.[64] (vie siècle)
GRÉGOIRE.
Il y eut de notre temps un sous-diacre de l'église de Buxente,[65]
nommé Quadragésime, qui s'occupait à faire paître ses brebis dans le petit pays d'Aurélie.[66]
Cet homme, extrêmement ami de la vérité, m'a raconté une chose merveilleuse qui s'est passée en secret. Tandis qu'il prenait soin de son troupeau dans les pâturages de l'Aurélie, il y avait au mont Argentaro un homme d'une haute sainteté, qui honorait par la pureté de ses mœurs l'habit religieux dont il était revêtu. Tous les ans il se rendait du mont Argentaro à l'église de saint Pierre, prince des Apôtres, et descendait chez le diacre Quadragésime, qui, d'après son propre récit, se faisait un bonheur de lui donner l'hospitalité. A peine, un jour, était-il entré dans la maison de son hôte, située à quelques pas de l'église, qu'une pauvre femme du voisinage vint à perdre son mari. Après l'avoir lavé, selon l'usage, on le revêtit de ses habits et on l'enveloppa d'un suaire ; mais la nuit qui survint ne permit pas de l'ensevelir. Assise près du défunt, l'épouse désolée se livra à sa douleur et passa toute la nuit dans les larmes, les lamentations et les sanglots. Comme elle continuait ses pleurs sans aucune interruption, l'homme de Dieu, logé chez le sous-diacre Quadragésime, en fut vivement pénétré, et dit à son hôte : « Mon âme compatit à la douleur de cette pauvre femme ; levez-vous, je vous en conjure, et prions. » Ils se dirigèrent tous deux vers l'église voisine, et se mirent de concert à prier le Seigneur. Leur oraison s'était déjà bien prolongée, lorsque le serviteur de Dieu demanda au sous-diacre Quadragésime de terminer la prière. Cela fait, il ramassa de la poussière au pied de l'autel, s'approcha avec Quadragésime du corps du défunt, et se mit en prière à côté de lui.[67]
Après avoir prolongé cet exercice assez longtemps, au lieu de témoigner au sous-diacre le désir qu'il mit fin à la prière, il donna lui-même la bénédiction et se leva sur-le-champ. Comme il tenait de la main droite la poussière qu'il avait ramassée, il ôta de la main gauche le drap qui couvrait le visage du défunt. A cette vue, bien surprise de ce qu'il voulait faire, la femme s'y opposa de toutes ses forces. Après avoir ôté le linge, le religieux frotta longtemps le visage du mort avec la poussière. Pendant cette opération le mort ressuscita, se mit à bâiller, ouvrit les yeux, et se souleva sur son séant, tout étonné de ce qu'on lui faisait, et comme réveillé d'un profond sommeil. A cet aspect, sa femme, quoique fatiguée de ses propres lamentations et de ses pleurs, se prit à pleurer bien davantage et à pousser des cris plus éclatants encore ; mais c'étaient des pleurs, et des cris de joie. L'homme de Dieu réprima cette explosion avec beaucoup de douceur, et lui dit : « Taisez-vous, taisez-vous ; et si l'on vous demande comment cela s'est fait, contentez-vous de répondre : C'est le Seigneur Jésus-Christ qui a fait là son œuvre. » A ces mots il sortit de la maison, quitta le sous-diacre Quadragésime et ne reparut pi us en cet endroit. Pour fuir les honneurs passagers de ce monde, il évita de reparaître jamais pendant cette vie aux yeux de ceux qui l'avaient vu opérer un si grand miracle.
PIERRE.
Je ne sais ce qu'en pensent les autres ; mais, pour moi, je regarde comme le premier de tous les miracles de rendre la vie aux morts et de rappeler secrètement les âmes dans leurs corps,
GRÉGOIRE.
A ne considérer que les choses visibles, il faut être absolument de votre avis. Mais si nous songeons aux choses invisibles, il est incontestable que la conversion par la prédication de la parole de Dieu
et le secours de la prière, est un miracle bien supérieur à la résurrection d'un homme mort selon la chair. Dans le dernier cas, on ressuscite la chair, qui doit mourir de nouveau ; dans le second, c'est la résurrection d'une âme qui doit vivre éternellement. Parmi les deux miracles que je vais vous proposer, dites-moi celui qui, dans votre pensée, est l'effet d'une plus grande puissance ? Le Seigneur ressuscita dans la chair Lazare, qui, selon nous, était déjà du nombre des fidèles[68] ; pour Paul, il lui rendit la vie spirituelle.[69]
Après la résurrection corporelle de Lazare, on ne dit rien de ses vertus ; mais lorsque Paul a recouvré la vie de l'âme, les saintes Écritures font un si pompeux éloge de ses mérites, que la faiblesse de notre intelligence ne peut s'en former une juste idée. A des projets de sang et de carnage succèdent les entrailles d'une tendre compassion. Il désire mourir pour ses frères, lui qui faisait sa joie de leur supplice.[70]
Tout rempli de la science des Ecritures, il juge qu'il ne sait rien sinon Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié.[71]
Après avoir persécuté, le glaive à la main, Jésus-Christ dans ses disciples, il se glorifie d'être battu de verges pour son amour.[72]
Élevé au suprême honneur de l'apostolat, il veut bien se conduire comme un petit enfant au milieu de ses disciples. Quoiqu'il eût été ravi au troisième ciel,[73]
sa charité compatissante daigne abaisser ses regards vers les époux, afin de régler leurs rapports, en prononçant cet oracle ; Que le mari rende à la femme ce qu'il lui doit, et la femme également ce quelle doit à son mari.[74]
Admis par la sublimité de sa contemplation parmi les chœurs des anges, il ne dédaigne pas de songer à l'œuvre du mariage pour en régler l’usage légitime. Il se réjouit dans les infirmités et se complaît dans les opprobres.[75] Pour lui, Jésus-Christ est sa vie, et mourir un gain.[76]
Tout en vivant dans la chair, sa vie est déjà tout étrangère à la chair.[77] Telle est la vie de celui dont l'âme est retirée de l'enfer pour vivre conformément aux règles de la piété. Ainsi la résurrection de la chair est inférieure à celle de l'âme, à moins que la vivification corporelle ne ramène l'âme à la vie, et qu'ainsi le miracle de la résurrection extérieure ne soit le moyen d'arriver, par la conversion, à la vivification spirituelle.
PIERRE.
Je regardais comme bien inférieur ce que je reconnais maintenant comme incomparablement supérieur. Mais, je vous en prie, poursuivez votre récit pendant que nous en avons le loisir ; il ne faut pas que le temps se passe sans nous édifier.
CHAPITRE XV
Le moine saint Benoît.[78] (vie siècle.)
GRÉGOIRE.
Il y avait avec moi au monastère un frère très appliqué à l’étude de l'Écriture sainte ; il était plus âgé que moi et se plaisait à m'apprendre une foule de choses édifiantes que je ne savais pas. Ainsi, il m'a raconté qu'il y avait autrefois en Campanie, à environ quarante milles de Rome, un moine nommé Benoît, jeune encore, si l'on compte les années, mais bien vieux déjà, si l'on compte la maturité de la vertu. Il suivait avec une exactitude inflexible les règles de la sainte observance. Sous le règne de Totila, les Goths le rencontrèrent, et entreprirent de le brûler avec son petit ermitage. Ils y mirent le feu ; mais, tandis que les alentours devenaient la proie des flammes, ils ne purent parvenir à brûler son modeste réduit Cette vue redoubla la fureur des barbares ; ils arrachèrent le religieux de son habitation, puis, voyant qu'à quelque distance de là on chauffait un four pour y cuire du pain, ils y jetèrent Benoît et en fermèrent l'entrée. Le lendemain on le retrouva dans une santé parfaite ; son corps n'avait rien souffert des flammes, et le bord même de ses vêtements n'avait éprouvé aucune atteinte.
PIERRE.
Il me semble entendre raconter l'ancien miracle des trois enfants qui furent jetés dans la fournaise de Babylone sans en éprouver aucun dommage.[79]
GRÉGOIRE.
Ce miracle, à mon avis, diffère en quelque point de celui-ci. On jeta, pieds et mains liés, les trois enfants dans les flammes, et le lendemain, lorsque le roi vint voir ce qu'ils étaient devenus, il les trouva se promenant dans la fournaise, sans que leurs habits eussent éprouvé aucune atteinte. Le feu où ils furent jetés épargna leurs vêtements et consuma leurs liens ; d'où il faut conclure que la flamme, humble servante de ces justes, conservait son activité pour les consoler, et n'en avait aucune pour les tourmenter.
CHAPITRE XVI
Eglise de saint Zénon,[80] martyr, ou l'eau ne pénétra point, quoique l'inondation s'étendît au-delà, et que la porte en fût ouverte. (iiie ou ive siècle.)
GRÉGOIRE.