La Religieuse (page 13)

Denis Diderot · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Religieuse · 14 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Non, lui dis-je, chère mère, non, je me le suis promis ; c’est le mieux pour vous et pour moi ; j’occupe trop de place dans votre âme, c’est autant de perdu pour Dieu à qui vous la devez tout entière.

— Est-ce à vous à me le reprocher ?… »

Je tâchais, en lui parlant, à dégager ma main de la sienne.

« Vous ne voulez donc pas entrer ? me dit-elle.

— Non, chère mère, non.

— Vous ne le voulez pas, Sainte-Suzanne ? vous ne savez pas ce qui peut en arriver, non, vous ne le savez pas : vous me ferez mourir… »

Ces derniers mots m’inspirèrent un sentiment tout contraire à celui qu’elle se proposait ; je retirai ma main avec vivacité, et je m’enfuis. Elle se retourna, me regarda aller quelques pas, puis, rentrant dans sa cellule dont la porte demeura ouverte, elle se mit à pousser les plaintes les plus aiguës. Je les entendis ; elles me pénétrèrent. Je fus un moment incertaine si je continuerais de m’éloigner ou si je retournerais ; cependant je ne sais par quel mouvement d’aversion je m’éloignai, mais ce ne fut pas sans souffrir de l’état où je la laissais ; je suis naturellement compatissante. Je me renfermai chez moi, je m’y trouvai mal à mon aise ; je ne savais à quoi m’occuper ; je fis quelques tours en long et en large, distraite et troublée ; je sortis, je rentrai ; enfin j’allai frapper à la porte de Sainte-Thérèse, ma voisine. Elle était en conversation intime avec une autre jeune religieuse de ses amies ; je lui dis : « Chère sœur, je suis fâchée de vous interrompre, mais je vous prie de m’écouter un moment, j’aurais un mot à vous dire… » Elle me suivit chez moi, et je lui dis : « Je ne sais ce qu’a notre mère supérieure, elle est désolée ; si vous alliez la trouver, peut-être la consoleriez-vous… » Elle ne me répondit pas ; elle laissa son amie chez elle, ferma sa porte, et courut chez notre supérieure.

Cependant le mal de cette femme empira de jour en jour ; elle devint mélancolique et sérieuse ; la gaieté, qui depuis mon arrivée dans la maison n’avait point cessé, disparut tout à coup ; tout rentra dans l’ordre le plus austère ; les offices se firent avec la dignité convenable ; les étrangers furent presque entièrement exclus du parloir ; défense aux religieuses de fréquenter les unes chez les autres ; les exercices reprirent avec l’exactitude la plus scrupuleuse ; plus d’assemblée chez la supérieure, plus de collation ; les fautes les plus légères furent sévèrement punies ; on s’adressait encore à moi quelquefois pour obtenir grâce, mais je refusais absolument de la demander. La cause de cette révolution ne fut ignorée de personne ; les anciennes n’en étaient pas fâchées, les jeunes s’en désespéraient ; elles me regardaient de mauvais œil ; pour moi, tranquille sur ma conduite, je négligeais leur humeur et leurs reproches.

Cette supérieure, que je ne pouvais ni soulager ni m’empêcher de plaindre, passa successivement de la mélancolie à la piété, et de la piété au délire. Je ne la suivrai point dans le cours de ces différents progrès, cela me jetterait dans un détail qui n’aurait point de fin ; je vous dirai seulement que, dans son premier état, tantôt elle me cherchait, tantôt elle m’évitait ; nous traitait quelquefois, les autres et moi, avec sa douceur accoutumée ; quelquefois aussi elle passait subitement à la rigueur la plus outrée ; elle nous appelait et nous renvoyait ; donnait récréation et révoquait ses ordres un moment après ; nous faisait appeler au chœur ; et lorsque tout était en mouvement pour lui obéir, un second coup de cloche renfermait la communauté. Il est difficile d’imaginer le trouble de la vie que l’on menait ; la journée se passait à sortir de chez soi et à y rentrer, à prendre son bréviaire et à le quitter, à monter et à descendre, à baisser son voile et à le relever. La nuit était presque aussi interrompue que le jour.

Quelques religieuses s’adressèrent à moi, et tâchèrent de me faire entendre qu’avec un peu plus de complaisance et d’égards pour la supérieure, tout reviendrait à l’ordre, elles auraient dû dire au désordre, accoutumé : je leur répondais tristement : « Je vous plains ; mais dites-moi clairement ce qu’il faut que je fasse… » Les unes s’en retournaient en baissant la tête et sans me répondre ; d’autres me donnaient des conseils qu’il m’était impossible d’arranger avec ceux de notre directeur ; je parle de celui qu’on avait révoqué, car pour son successeur, nous ne l’avions pas encore vu.

La supérieure ne sortait plus de nuit, elle passait des semaines entières sans se montrer ni à l’office, ni au chœur, ni au réfectoire, ni à la récréation ; elle demeurait renfermée dans sa chambre ; elle errait dans les corridors ou elle descendait à l’église ; elle allait frapper aux portes des religieuses et elle leur disait d’une voix plaintive : « Sœur une telle, priez pour moi ; sœur une telle, priez pour moi… » Le bruit se répandit qu’elle se disposait à une confession générale.

Un jour que je descendis la première à l’église, je vis un papier attaché au voile de la grille, je m’en approchai et je lus : « Chères sœurs, vous êtes invitées à prier pour une religieuse qui s’est égarée de ses devoirs et qui veut retourner à Dieu… » Je fus tentée de l’arracher, cependant je le laissai. Quelques jours après, c’en était un autre, sur lequel on avait écrit : « Chères sœurs, vous êtes invitées à implorer la miséricorde de Dieu sur une religieuse qui a reconnu ses égarements ; ils sont grands… » Un autre jour, c’était une autre invitation qui disait : « Chères sœurs, vous êtes priées de demander à Dieu d’éloigner le désespoir d’une religieuse qui a perdu toute confiance dans la miséricorde divine… »

Toutes ces invitations où se peignaient les cruelles vicissitudes de cette âme en peine m’attristaient profondément. Il m’arriva une fois de demeurer comme un terme vis-à-vis un de ces placards ; je m’étais demandé à moi-même qu’est-ce que c’était que ces égarements qu’elle se reprochait ; d’où venaient les transes de cette femme ; quels crimes elle pouvait avoir à se reprocher ; je revenais sur les exclamations du directeur, je me rappelais ses expressions, j’y cherchais un sens, je n’y en trouvais point et je demeurais comme absorbée. Quelques religieuses qui me regardaient causaient entre elles ; et si je ne me suis pas trompée, elles me regardaient comme incessamment menacée des mêmes terreurs.

Cette pauvre supérieure ne se montrait que son voile baissé ; elle ne se mêlait plus des affaires de la maison ; elle ne parlait à personne ; elle avait de fréquentes conférences avec le nouveau directeur qu’on nous avait donné. C’était un jeune bénédictin. Je ne sais s’il lui avait imposé toutes les mortifications qu’elle pratiquait ; elle jeûnait trois jours de la semaine ; elle se macérait ; elle entendait l’office dans les stalles inférieures. Il fallait passer devant sa porte pour aller à l’église ; là, nous la trouvions prosternée, le visage contre terre, et elle ne se relevait que quand il n’y avait plus personne. La nuit, elle descendait en chemise, nus pieds ; si Sainte-Thérèse ou moi nous la rencontrions par hasard, elle se retournait et se collait le visage contre le mur. Un jour que je sortais de ma cellule, je la trouvai prosternée, les bras étendus et la face contre terre ; et elle me dit : « Avancez, marchez, foulez-moi aux pieds ; je ne mérite pas un autre traitement. »

Pendant des mois entiers que cette maladie dura, le reste de la communauté eut le temps de pâtir et de me prendre en aversion. Je ne reviendrai pas sur les désagréments d’une religieuse qu’on hait dans sa maison, vous en devez être instruit à présent. Je sentis peu à peu renaître le dégoût de mon état. Je portai ce dégoût et mes peines dans le sein du nouveau directeur ; il s’appelle dom Morel ; c’est un homme d’un caractère ardent : il touche à la quarantaine. Il parut m’écouter avec attention et avec intérêt ; il désira de connaître les événements de ma vie ; il me fit entrer dans les détails les plus minutieux sur ma famille, sur mes penchants, mon caractère, les maisons où j’avais été, celle où j’étais, sur ce qui s’était passé entre ma supérieure et moi. Je ne lui cachai rien. Il ne me parut pas mettre à la conduite de la supérieure avec moi la même importance que le P. Lemoine ; à peine daigna-t-il me jeter là-dessus quelques mots ; il regarda cette affaire comme finie ; la chose qui le touchait le plus, c’étaient mes dispositions secrètes sur la vie religieuse. À mesure que je m’ouvrais, sa confiance faisait les mêmes progrès ; si je me confessais à lui, il se confiait à moi ; ce qu’il me disait de ses peines avait la plus parfaite conformité avec les miennes ; il était entré en religion malgré lui ; il supportait son état avec le même dégoût, et il n’était guère moins à plaindre que moi.

« Mais, chère sœur, ajoutait-il, que faire à cela ? Il n’y a plus qu’une ressource, c’est de rendre notre condition la moins fâcheuse qu’il sera possible. » Et puis il me donnait les mêmes conseils qu’il suivait ; ils étaient sages. « Avec cela, ajoutait-il, on n’évite pas les chagrins, on se résout seulement à les supporter. Les personnes religieuses ne sont heureuses qu’autant qu’elles se font un mérite devant Dieu de leurs croix ; alors elles s’en réjouissent, elles vont au-devant des mortifications ; plus elles sont amères et fréquentes, plus elles s’en félicitent ; c’est un échange qu’elles ont fait de leur bonheur présent contre un bonheur à venir ; elles s’assurent celui-ci par le sacrifice volontaire de celui-là. Quand elles ont bien souffert, elles disent à Dieu : Ampliùs, Domine ; Seigneur, encore davantage… et c’est une prière que Dieu ne manque guère d’exaucer. Mais si ces peines sont faites pour vous et pour moi comme pour elles, nous ne pouvons pas nous en promettre la même récompense, nous n’avons pas la seule chose qui leur donnerait de la valeur, la résignation : cela est triste. Hélas ! comment vous inspirerai-je la vertu qui vous manque et que je n’ai pas ? Cependant sans cela nous nous exposons à être perdus dans l’autre vie, après avoir été bien malheureux dans celle-ci. Au sein des pénitences, nous nous damnons presque aussi sûrement que les gens du monde au milieu des plaisirs ; nous nous privons, ils jouissent ; et après cette vie les mêmes supplices nous attendent. Que la condition d’un religieux, d’une religieuse qui n’est point appelée, est fâcheuse ! c’est la nôtre, pourtant ; et nous ne pouvons la changer. On nous a chargés de chaînes pesantes, que nous sommes condamnés à secouer sans cesse, sans aucun espoir de les rompre ; tâchons, chère sœur, de les traîner. Allez, je reviendrai vous voir. »

Il revint quelques jours après ; je le vis au parloir, je l’examinai de plus près. Il acheva de me confier de sa vie, moi de la mienne, une infinité de circonstances qui formaient entre lui et moi autant de points de contact et de ressemblance ; il avait presque subi les mêmes persécutions domestiques et religieuses. Je ne m’apercevais pas que la peinture de ses dégoûts était peu propre à dissiper les miens ; cependant cet effet se produisait en moi, et je crois que la peinture de mes dégoûts produisait le même effet en lui. C’est ainsi que la ressemblance des caractères se joignant à celle des événements, plus nous nous revoyions, plus nous nous plaisions l’un à l’autre ; l’histoire de ses moments, c’était l’histoire des miens ; l’histoire de ses sentiments, c’était l’histoire des miens ; l’histoire de son âme, c’était l’histoire de la mienne.

Lorsque nous nous étions bien entretenus de nous, nous parlions aussi des autres, et surtout de la supérieure. Sa qualité de directeur le rendait très-réservé ; cependant j’aperçus à travers ses discours que la disposition actuelle de cette femme ne durerait pas ; qu’elle luttait contre elle-même, mais en vain ; et qu’il arriverait de deux choses l’une, ou qu’elle reviendrait incessamment à ses premiers penchants, ou qu’elle perdrait la tête. J’avais la plus forte curiosité d’en savoir davantage ; il aurait bien pu m’éclairer sur des questions que je m’étais faites et auxquelles je n’avais jamais pu me répondre ; mais je n’osais l’interroger ; je me hasardai seulement à lui demander s’il connaissait le P. Lemoine.

« Oui, me dit-il, je le connais ; c’est un homme de mérite, il en a beaucoup.

— Nous avons cessé de l’avoir d’un moment à l’autre.

— Il est vrai.

— Ne pourriez-vous point me dire comment cela s’est fait ?

— Je serais fâché que cela transpirât.

— Vous pouvez compter sur ma discrétion.

— On a, je crois, écrit contre lui à l’archevêché.

— Et qu’a-t-on pu dire ?

— Qu’il demeurait trop loin de la maison ; qu’on ne l’avait pas quand on voulait ; qu’il était d’une morale trop austère ; qu’on avait quelque raison de le soupçonner des sentiments des novateurs ; qu’il semait la division dans la maison, et qu’il éloignait l’esprit des religieuses de leur supérieure.

— Et d’où savez-vous cela ?

— De lui-même.

— Vous le voyez donc ?

— Oui, je le vois ; il m’a parlé de vous quelquefois.

— Qu’est-ce qu’il vous en a dit ?

— Que vous étiez bien à plaindre ; qu’il ne concevait pas comment vous aviez pu résister à toutes les peines que vous aviez souffertes ; que, quoiqu’il n’ait eu l’occasion de vous entretenir qu’une ou deux fois, il ne croyait pas que vous pussiez jamais vous accommoder de la vie religieuse ; qu’il avait dans l’esprit… »

Là, il s’arrêta tout court ; et moi j’ajoutai : « Qu’avait-il dans l’esprit ? »

Dom Morel me répondit : « Ceci est une affaire de confiance trop particulière pour qu’il me soit libre d’achever… »

Je n’insistai pas, j’ajoutai seulement : « Il est vrai que c’est le P. Lemoine qui m’a inspiré de l’éloignement pour ma supérieure.

— Il a bien fait.

— Et pourquoi ?

— Ma sœur, me répondit-il en prenant un air grave, tenez-vous-en à ses conseils, et tâchez d’en ignorer la raison tant que vous vivrez.

— Mais il me semble que si je connaissais le péril, je serais d’autant plus attentive à l’éviter.

— Peut-être aussi serait-ce le contraire.

— Il faut que vous ayez bien mauvaise opinion de moi.

— J’ai de vos mœurs et de votre innocence l’opinion que j’en dois avoir ; mais croyez qu’il y a des lumières funestes que vous ne pourriez acquérir sans y perdre. C’est votre innocence même qui en a imposé à votre supérieure ; plus instruite, elle vous aurait moins respectée.

— Je ne vous entends pas.

— Tant mieux.

— Mais que la familiarité et les caresses d’une femme peuvent-elles avoir de dangereux pour une autre femme ? »

Point de réponse de la part de dom Morel.

« Ne suis-je pas la même que j’étais en entrant ici ? »

Point de réponse de la part de dom Morel.

« N’aurais-je pas continué d’être la même ? Où est donc le mal de s’aimer, de se le dire, de se le témoigner ? cela est si doux !

— Il est vrai, dit dom Morel en levant les yeux sur moi, qu’il avait toujours tenus baissés tandis que je parlais.

— Et cela est-il donc si commun dans les maisons religieuses ? Ma pauvre supérieure ! dans quel état elle est tombée !

— Il est fâcheux, et je crains bien qu’il n’empire. Elle n’était pas faite pour son état ; et voilà ce qui en arrive tôt ou tard, quand on s’oppose au penchant général de la nature : cette contrainte la détourne à des affections déréglées, qui sont d’autant plus violentes, qu’elles sont mal fondées ; c’est une espèce de folie.

— Elle est folle ?

— Oui, elle l’est, et le deviendra davantage.

— Et vous croyez que c’est là le sort qui attend ceux qui sont engagés dans un état auquel ils n’étaient point appelés ?

— Non, pas tous : il y en a qui meurent auparavant ; il y en a dont le caractère flexible se prête à la longue ; il y en a que des espérances vagues soutiennent quelque temps.

— Et quelles espérances pour une religieuse ?

— Quelles ? d’abord celle de faire résilier ses vœux.

— Et quand on n’a plus celle-là ?

— Celles qu’on trouvera les portes ouvertes, un jour ; que les hommes reviendront de l’extravagance d’enfermer dans des sépulcres de jeunes créatures toutes vivantes, et que les couvents seront abolis ; que le feu prendra à la maison ; que les murs de la clôture tomberont ; que quelqu’un les secourra. Toutes ces suppositions roulent par la tête ; on s’en entretient ; on regarde, en se promenant dans le jardin, sans y penser, si les murs sont bien hauts ; si l’on est dans sa cellule, on saisit les barreaux de sa grille, et on les ébranle doucement, de distraction ; si l’on a la rue sous ses fenêtres, on y regarde ; si l’on entend passer quelqu’un, le cœur palpite, on soupire sourdement après un libérateur ; s’il s’élève quelque tumulte dont le bruit pénètre jusque dans la maison, on espère ; on compte sur une maladie, qui nous approchera d’un homme, ou qui nous enverra aux eaux.

— Il est vrai, il est vrai, m’écriai-je ; vous lisez au fond de mon cœur ; je me suis fait, je me fais encore ces illusions.

— Et lorsqu’on vient à les perdre en y réfléchissant, car ces vapeurs salutaires, que le cœur envoie vers la raison, sont par intervalles dissipées, alors on voit toute la profondeur de sa misère ; on se déteste soi-même ; on déteste les autres ; on pleure, on gémit, on crie, on sent les approches du désespoir. Alors les unes courent se jeter aux genoux de leur supérieure, et vont y chercher de la consolation ; d’autres se prosternent ou dans leur cellule ou au pied des autels, et appellent le ciel à leur secours ; d’autres déchirent leurs vêtements et s’arrachent les cheveux ; d’autres cherchent un puits profond, des fenêtres bien hautes, un lacet, et le trouvent quelquefois ; d’autres, après s’être tourmentées longtemps, tombent dans une espèce d’abrutissement et restent imbéciles ; d’autres, qui ont des organes faibles et délicats, se consument de langueur ; il y en a en qui l’organisation se trouble et qui deviennent furieuses. Les plus heureuses sont celles en qui les mêmes illusions consolantes renaissent et les bercent presque jusqu’au tombeau ; leur vie se passe dans les alternatives de l’erreur et du désespoir.

— Et les plus malheureuses, ajoutai-je, apparemment, en poussant un profond soupir, sont celles qui éprouvent successivement tous ces états… Ah ! mon père, que je suis fâchée de vous avoir entendu !

— Et pourquoi ?

— Je ne me connaissais pas ; je me connais ; mes illusions dureront moins. Dans les moments… »

J’allais continuer, lorsqu’une autre religieuse entra, et puis une autre, et puis une troisième, et puis quatre, cinq, six, je ne sais combien. La conversation devint générale ; les unes regardaient le directeur ; d’autres l’écoutaient en silence et les yeux baissés ; plusieurs l’interrogeaient à la fois ; toutes se récriaient sur la sagesse de ses réponses ; cependant je m’étais retirée dans un angle où je m’abandonnais à une rêverie profonde. Au milieu de ces entretiens où chacune cherchait à se faire valoir et à fixer la préférence de l’homme saint par son côté avantageux, on entendit arriver quelqu’un à pas lents, s’arrêter par intervalles et pousser des soupirs ; on écouta ; l’on dit à voix basse : « C’est elle, c’est notre supérieure ; » ensuite l’on se tut et l’on s’assit en rond. Ce l’était en effet : elle entra ; son voile lui tombait jusqu’à la ceinture ; ses bras étaient croisés sur sa poitrine et sa tête penchée. Je fus la première qu’elle aperçut ; à l’instant elle dégagea de dessous son voile une de ses mains dont elle se couvrit les yeux, et se détournant un peu de côté, de l’autre main elle nous fit signe à toutes de sortir ; nous sortîmes en silence, et elle demeura seule avec dom Morel.

Je prévois, monsieur le marquis, que vous allez prendre mauvaise opinion de moi ; mais puisque je n’ai point eu honte de ce que j’ai fait, pourquoi rougirais-je de l’avouer ? Et puis comment supprimer dans ce récit un événement qui n’a pas laissé que d’avoir des suites ? Disons donc que j’ai un tour d’esprit bien singulier ; lorsque les choses peuvent exciter votre estime ou accroître votre commisération, j’écris bien ou mal, mais avec une vitesse et une facilité incroyables ; mon âme est gaie, l’expression me vient sans peine, mes larmes coulent avec douceur, il me semble que vous êtes présent, que je vous vois et que vous m’écoutez. Si je suis forcée au contraire de me montrer à vos yeux sous un aspect défavorable, je pense avec difficulté, l’expression se refuse, la plume va mal, le caractère même de mon écriture s’en ressent, et je ne continue que parce que je me flatte secrètement que vous ne lirez pas ces endroits. En voici un :

Lorsque toutes nos sœurs furent retirées… — « Eh bien ! que fîtes-vous ? » — Vous ne devinez pas ? Non, vous êtes trop honnête pour cela. Je descendis sur la pointe du pied, et je vins me placer doucement à la porte du parloir, et écouter ce qui se disait là. Cela est fort mal, direz-vous… Oh ! pour cela oui, cela est fort mal : je me le dis à moi-même ; et mon trouble, les précautions que je pris pour n’être pas aperçue, les fois que je m’arrêtai, la voix de ma conscience qui me pressait à chaque pas de m’en retourner, ne me permettaient pas d’en douter ; cependant la curiosité fut la plus forte, et j’allai. Mais s’il est mal d’avoir été surprendre les discours de deux personnes qui se croyaient seules, n’est-il pas plus mal encore de vous les rendre ? Voilà encore un de ces endroits que j’écris, parce que je me flatte que vous ne me lirez pas ; cependant cela n’est pas vrai, mais il faut que je me le persuade.

Le premier mot que j’entendis après un assez long silence me fit frémir ; ce fut :

« Mon père, je suis damnée… »

Je me rassurai. J’écoutais ; le voile qui jusqu’alors m’avait dérobé le péril que j’avais couru se déchirait lorsqu’on m’appela ; il fallut aller, j’allai donc ; mais, hélas ! je n’en avais que trop entendu. Quelle femme, monsieur le marquis, quelle abominable femme !…

Ici les Mémoires de la sœur Suzanne sont interrompus ; ce qui suit ne sont plus que les réclames de ce qu’elle se promettait apparemment d’employer dans le reste de son récit. Il paraît que sa supérieure devint folle, et que c’est à son état malheureux qu’il faut rapporter les fragments que je vais transcrire.

Après cette confession, nous eûmes quelques jours de sérénité. La joie rentre dans la communauté, et l’on m’en fait des compliments que je rejette avec indignation.

Elle ne me fuyait plus ; elle me regardait ; mais ma présence ne paraissait plus la troubler. Je m’occupais à lui dérober l’horreur qu’elle m’inspirait, depuis que par une heureuse ou fatale curiosité j’avais appris à la mieux connaître.

Bientôt elle devint silencieuse ; elle ne dit plus que oui ou non ; elle se promène seule ; elle se refuse les aliments ; son sang s’allume, la fièvre la prend et le délire succède à la fièvre.

Seule dans son lit, elle me voit, elle me parle, elle m’invite à m’approcher, elle m’adresse les propos les plus tendres. Si elle entend marcher autour de sa chambre, elle s’écrie : « C’est elle qui passe ; c’est son pas, je le reconnais. Qu’on l’appelle… Non, non, qu’on la laisse. »

Une chose singulière, c’est qu’il ne lui arrivait jamais de se tromper, et de prendre une autre pour moi.

Elle riait aux éclats ; le moment d’après elle fondait en larmes. Nos sœurs l’entouraient en silence, et quelques-unes pleuraient avec elle.

Elle disait tout à coup : « Je n’ai point été à l’église, je n’ai point prié Dieu… Je veux sortir de ce lit, je veux m’habiller ; qu’on m’habille… » Si l’on s’y opposait, elle ajoutait : « Donnez-moi du moins mon bréviaire… » On le lui donnait ; elle l’ouvrait, elle en tournait les feuillets avec le doigt, et elle continuait de les tourner lors même qu’il n’y en avait plus ; cependant elle avait les yeux égarés.

Une nuit, elle descendit seule à l’église ; quelques-unes de nos sœurs la suivirent ; elle se prosterna sur les marches de l’autel, elle se mit à gémir, à soupirer, à prier tout haut ; elle sortit, elle rentra ; elle dit : « Qu’on l’aille chercher, c’est une âme si pure ! c’est une créature si innocente ! si elle joignait ses prières aux miennes… » Puis s’adressant à toute la communauté et se tournant vers des stalles qui étaient vides, elle s’écriait : « Sortez, sortez toutes, qu’elle reste seule avec moi. Vous n’êtes pas dignes d’en approcher ; si vos voix se mêlaient à la sienne, votre encens profane corromprait devant Dieu la douceur du sien. Qu’on s’éloigne, qu’on s’éloigne… » Puis elle m’exhortait à demander au ciel assistance et pardon. Elle voyait Dieu ; le ciel lui paraissait se sillonner d’éclairs, s’entr’ouvrir et gronder sur sa tête ; des anges en descendaient en courroux ; les regards de la Divinité la faisaient trembler ; elle courait de tous côtés, elle se renfonçait dans les angles obscurs de l’église, elle demandait miséricorde, elle se collait la face contre terre, elle s’y assoupissait, la fraîcheur humide du lieu l’avait saisie, on la transportait dans sa cellule comme morte.

Cette terrible scène de la nuit, elle l’ignorait le lendemain. Elle disait : « Où sont nos sœurs ? je ne vois plus personne, je suis restée seule dans cette maison ; elles m’ont toutes abandonnée, et Sainte-Thérèse aussi ; elles ont bien fait. Puisque Sainte-Suzanne n’y est plus, je puis sortir, je ne la rencontrerai pas… Ah ! si je la rencontrais ! mais elle n’y est plus, n’est-ce pas ? n’est-ce pas qu’elle n’y est plus ?… Heureuse la maison qui la possède ! Elle dira tout à sa nouvelle supérieure ; que pensera-t-elle de moi ?… Est-ce que Sainte-Thérèse est morte ? j’ai entendu sonner en mort toute la nuit… La pauvre fille ! elle est perdue à jamais ; et c’est moi ! c’est moi ! Un jour, je lui serai confrontée ; que lui dirai-je ? que lui répondrai-je ?… Malheur à elle ! Malheur à moi ! »

Dans un autre moment, elle disait : « Nos sœurs sont-elles revenues ? Dites-leur que je suis bien malade… Soulevez mon oreiller… Délacez-moi… Je sens là quelque chose qui m’oppresse… La tête me brûle, ôtez-moi mes coiffes… Je veux me laver… Apportez-moi de l’eau ; versez, versez encore… Elles sont blanches ; mais la souillure de l’âme est restée… Je voudrais être morte ; je voudrais n’être point née, je ne l’aurais point vue. »

Un matin, on la trouva pieds nus, en chemise, échevelée, hurlant, écumant et courant autour de sa cellule, les mains posées sur ses oreilles, les yeux fermés et le corps pressé contre la muraille… « Éloignez-vous de ce gouffre ; entendez-vous ces cris ? Ce sont les enfers ; il s’élève de cet abîme profond des feux que je vois ; du milieu des feux j’entends des voix confuses qui m’appellent… Mon Dieu, ayez pitié de moi !… Allez vite ; sonnez, assemblez la communauté ; dites qu’on prie pour moi, je prierai aussi… Mais à peine fait-il jour, nos sœurs dorment… Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit ; je voudrais dormir, et je ne saurais. »

Une de nos sœurs lui disait : « Madame, vous avez quelque peine ; confiez-la-moi, cela vous soulagera peut-être.

— Sœur Agathe, écoutez, approchez-vous de moi … plus près… plus près encore… il ne faut pas qu’on nous entende. Je vais tout révéler, tout ; mais gardez-moi le secret… Vous l’avez vue ? — Qui, madame ?

— N’est-il pas vrai que personne n’a la même douceur ? Comme elle marche ! Quelle décence ! quelle noblesse ! quelle modestie !… Allez à elle ; dites-lui… Eh ! non, ne dites rien ; n’allez pas… Vous n’en pourriez approcher ; les anges du ciel la gardent, ils veillent autour d’elle ; je les ai vus, vous les verriez, vous en seriez effrayée comme moi. Restez… Si vous alliez, que lui diriez-vous ? Inventez quelque chose dont elle ne rougisse pas…

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