La Religieuse

Denis Diderot · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Religieuse · 14 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

NOTE

Comme on l’a vu dans l’article de de Vaines sur la Religieuse (Notice préliminaire) et comme on le verra dans l’avertissement de Naigeon qui va suivre, l’éditeur fut assez généralement blâmé d’avoir joint au roman la seconde partie où Grimm explique les motifs qui portèrent Diderot à l’écrire et les circonstances dans lesquelles il fut composé. Ces reproches, avons-nous dit, ne nous paraissent pas fondés. Est-ce parce qu’aujourd’hui la critique a complètement renversé son objectif ? Cela est bien possible. Mais la critique a-t-elle eu raison de changer ainsi ? Voilà ce qu’il faudrait discuter longuement. Nous nous bornerons à approuver la critique et nous aurons, sans aucun doute, de notre parti tous les lecteurs qui sont plus amis de la vérité que de Platon. On va lire les objections de Naigeon. Il les avait placées en tête de l’addition de Grimm, afin de leur donner plus de force en prévenant le public. Nous les avons placées après, par la même tactique, afin de leur enlever un peu de leur portée, en laissant au public le soin de se faire sa propre opinion. Tous les lecteurs non prévenus n’auront vu, bien certainement, dans cette annexe, que ce que Grimm y voyait lui-même : une partie du roman qui explique l’autre, comme le fait une préface, et qui était la seule préface qu’il fallût au livre, une fois lu. Qui cherchons-nous ici ? Nous cherchons Diderot. Où le trouvons-nous ? Nous le trouvons surtout dans cette préface-annexe. La prétention de Naigeon et des critiques qui l’ont suivi, de vouloir transformer la Religieuse en un document historique est insensée. Ce roman est plus que de l’histoire, et en le réduisant au rôle d’un mémoire destiné à un avocat on l’amoindrit en voulant le grandir. L’illusion que pensaient maintenir Naigeon et de Vaines aurait-elle pu durer ? Voilà ce que ces critiques auraient dû d’abord se demander. Quand ils auraient été convaincus du contraire, n’auraient-ils pas été forcés d’avouer qu’ils avaient voulu jouer le rôle de trompeurs ? Et combien ce rôle est-il odieux ! Nous aimons mieux la franchise de Grimm. L’aveu que la Religieuse est une œuvre d’art ne diminue pas l’artiste, ce nous semble, et ne diminue pas non plus l’effet que cette œuvre devait produire, puisque l’artiste a pris pour guide la stricte réalité.

Nous pouvons lire maintenant Naigeon, non pas seulement pour ce qu’il dit de la Religieuse, mais pour les singulières théories qu’il émet sur le rôle de l’éditeur ; théories qu’il n’a heureusement pas pu mettre en pratique, et que ses successeurs n’ont heureusement pas non plus prises au sérieux, car elles nous auraient privés de la plupart des œuvres posthumes de Diderot, c’est-à-dire de la meilleure partie de son bagage philosophique et littéraire.

Voici l’avertissement de l’édition de 1798 :

« Les lettres suivantes ne se trouvent point dans le manuscrit autographe de la Religieuse ; et je les aurais certainement retranchées, si j’avais été le premier éditeur de ce roman. Il m’a toujours semblé que cette espèce de canevas, sur lequel l’imagination vive et brillante de Diderot a brodé avec beaucoup d’art, et souvent avec un goût exquis, cet ouvrage si intéressant, devait disparaître entièrement sous l’ingénieux tissu auquel il sert de fond, et ne laisser voir que ce résultat important. S’il est vrai, comme on n’en peut douter, que dans tous nos plaisirs, même les plus délicieux et les plus substantiels, si j’ose m’exprimer ainsi, il entre toujours un peu d’illusion, s’ils se prolongent et s’accroissent même pour nous, en raison de la force et de la durée de ce prestige enchanteur ; en nous l’ôtant, on détruit en nous une source féconde de jouissances diverses, et peut-être même une des causes les plus actives de notre bonheur : il en est de nous, à cet égard, comme de ce fou d’Argos, que ses amis rendirent malheureux, en le guérissant de sa folie. Il y a tant de points de vue divers, sous lesquels on peut considérer le même objet ! et les hommes, en général, sont si diversement affectés des mêmes choses et souvent des mêmes mots, que ces lettres n’ont pas produit sur quelques lecteurs l’impression que j’en ai reçue. Cette différente manière de sentir et de voir ne m’a point étonné : j’en ai seulement conclu que mon premier jugement, ainsi que cela est toujours nécessaire pour éviter l’erreur, devait être soumis à une nouvelle révision. J’ai donc relu ces lettres de suite, afin d’en mieux prendre l’esprit, et d’en voir, pour ainsi dire, tout l’effet d’un coup d’œil : et je persiste à croire que, lues avant ou après le drame dont elles sont la fable, elles en affaiblissent également l’intérêt, et lui font perdre ce caractère de vérité si difficile à saisir dans tous les arts d’imitation, et qui distingue particulièrement cet ouvrage de Diderot. Quoique, dans toutes les matières qui sont l’objet des connaissances humaines, le raisonnement, l’observation, l’expérience ou le calcul doivent seuls être consultés ; quoique les autorités, quelle qu’en soit la source, soient en général assez insignifiantes aux yeux du philosophe, et doivent être employées dans tous les cas avec autant de sobriété que de circonspection et de choix, je dirai néanmoins que le suffrage de Diderot semble devoir être ici de quelque poids ; on doit naturellement supposer que le parti auquel il s’est enfin arrêté, lui a paru en dernière analyse le plus propre à produire un grand effet : or, il a supprimé ces lettres, comme après la construction d’un édifice on détruit l’échafaud qui a servi à l’élever. Elles ne font point partie du manuscrit de la Religieuse, qu’il m’a remis plusieurs mois avant sa mort, quoique ce manuscrit, qui a servi de copie pour la collection générale de ses œuvres, soit d’ailleurs chargé d’un grand nombre de corrections, et de deux additions très-importantes qui ne se trouvent point dans la première édition.

« Je sais que le commun des lecteurs (et à cet égard, comme à beaucoup d’autres, le public est plus ou moins peuple) veut avoir indistinctement tout ce qu’un auteur célèbre a écrit ; ce qui est presque aussi ridicule que de vouloir savoir tout ce qu’il a fait et tout ce qu’il a dit dans le cours de sa vie ; mais il faut avouer aussi que la cupidité et le mauvais goût des éditeurs n’ont pas peu contribué à corrompre, à cet égard, l’esprit public. On a dit d’eux qu’ils vivaient des sottises des morts ; et cela n’est que trop vrai. Manquant, en général, de cette espèce de tact et d’instinct qui fait découvrir une belle page, une belle ligne partout où elle se trouve ; plus occupés surtout de grossir le nombre des volumes que du soin de la gloire de celui dont ils publient les ouvrages, ils recueillent avidement et avec le même respect tout ce qu’il a produit de bon, de médiocre et de mauvais ; ils enlèvent en même temps, pour me servir de l’expression de l’ancien poète, la paille, la balle, la poussière et le grain ; rem auferunt cum pulvisculo. Voltaire, qui aperçoit, qui saisit d’un coup d’œil si juste et si prompt le côté ridicule des personnes et des choses ; Voltaire, qui a l’art si difficile et si rare de dire tout avec grâce, compare finement la manie des éditeurs à celle des sacristains. « Tous, dit-il, rassemblent des guenilles qu’ils veulent faire révérer. Mais on ne doit imprimer d’un auteur que ce qu’il a écrit de digne d’être lu. Avec cette règle honnête il y aurait moins de livres et plus de goût dans le public. » Convaincu depuis longtemps de la vérité de cette observation, je n’ai pu voir sans peine qu’on imprimât la Religieuse et Jacques le Fataliste avec tous les défauts qui les déparent plus ou moins aux yeux des lecteurs d’un goût sévère et délicat. Un éditeur qui, sans avoir connu personnellement Diderot, n’aurait eu pour chérir, pour respecter sa mémoire, d’autres motifs que les progrès qu’il a fait faire à la raison, à l’esprit philosophique, et la forte impulsion qu’il a donnée à son siècle ; en un mot, un éditeur tel qu’Horace nous peint un excellent critique, et tel que Diderot même le désirait, parce qu’il en sentait vivement le besoin, aurait réduit Jacques le Fataliste à cent pages, ou peut-être même il ne l’eût jamais publié. Mon dessein n’est point d’anticiper ici sur le jugement que j’ai porté ailleurs de ces deux contes de Diderot, et en général de tous ses manuscrits ; je dirai seulement que Jacques le Fataliste est un de ceux où il y avait le plus à élaguer, ou plutôt à abattre. Il n’en fallait conserver que l’épisode de madame de La Pommeraye, qui seul aurait fait un conte charmant, du plus grand intérêt, et d’un but très-moral. Ce n’est pas que dans ce même roman, dont Jacques est le héros, on ne trouve çà et là des réflexions très-fines, souvent profondes, telles enfin qu’on les peut attendre d’un esprit ferme, étendu, hardi, et qui sait généraliser ses idées. Mais ces réflexions si philosophiques, placées dans la bouche d’un valet, tel qu’il n’en exista jamais ; amenées d’ailleurs peu naturellement, et n’étant point liées à un sujet grave, dont toutes les parties fortement enchaînées entre elles s’éclaircissent, se fortifient réciproquement, et forment un tout, un système un, n’ont fait aucune sensation. Ce sont quelques paillettes d’or éparses, enfouies dans un fumier où personne assurément ne sera tenté de les chercher ; et, par cela même, des idées isolées, stériles et perdues.

« Au reste, si je pense que pour l’intérêt même de la gloire de Diderot, il fallait jeter au feu les trois quarts de Jacques le Fataliste, et que les règles inflexibles du goût et de l’honnête en imposaient même impérieusement la loi à l’anonyme qui a publié le premier ce roman, je n’aurais supprimé de la Religieuse que la peinture très-fidèle, sans doute, mais aussi très-dégoûtante des amours infâmes de la supérieure. Les divers moyens qu’elle emploie pour séduire, pour corrompre une jeune enfant, dont tout lui faisait un devoir sacré de respecter la candeur et l’innocence ; cette description vive et animée de l’ivresse, du trouble et du désordre de ses sens à la vue de l’objet de sa passion criminelle ; en un mot, ce tableau hideux et vrai d’un genre de débauche, d’ailleurs assez rare, mais vers lequel la seule curiosité pourrait entraîner avec violence une âme mobile, simple et pure, ne peut jamais être sans danger pour les mœurs et pour la santé ; et quand il ne ferait qu’échauffer l’imagination, éveiller le tempérament, de tous les maîtres le plus impérieux, le plus absolu, et le mieux obéi, et hâter, dans quelques individus plus sensibles, plus irritables, ce moment d’orgasme marqué par la nature, où le désir, le besoin général et commun de jouir et de se propager, précipite avec fureur un sexe vers l’autre, ce serait encore un grand mal. J’en ai souvent fait l’observation à Diderot ; et je dois dire ici, pour disculper à cet égard ce philosophe, que, frappé des raisons dont j’appuyais mon opinion, il était bien déterminé à faire à la décence, à la pudeur et aux convenances morales, ce sacrifice de quelques pages froides, insignifiantes et fastidieuses pour l’homme, même le plus dissolu, et révoltantes ou inintelligibles pour une femme honnête. Il est certain que l’ouvrage ainsi épuré n’aurait rien perdu de son effet. Alors la mère la plus réservée, la plus sévère, en eût prescrit sans crainte la lecture à sa fille ; et le but de l’auteur eût été pleinement rempli.

« Ces retranchements, que Jacques le Fataliste et la Religieuse semblent exiger, et dont, si je ne me trompe, on sentira d’autant plus la nécessité, qu’on aura soi-même un goût plus sûr, un tact plus fin et plus exquis des convenances et du beau, seraient aujourd’hui très-inutiles. La première impression, toujours si difficile à effacer, est faite ; et tout l’art, tout le talent de Diderot, appliqués à la correction, au perfectionnement de ces deux contes, ne pourraient ni la détruire, ni même l’affaiblir dans l’esprit de la plupart des lecteurs. Les uns, par cette étrange manie d’avoir sans exception tous les ouvrages d’un philosophe, d’un poëte, ou d’un littérateur illustre ; les autres, par humeur ou par envie, et par ce besoin plus ou moins vif qu’ont tous les hommes médiocres de se consoler de leur nullité, en dépréciant les plus grands génies, et en recherchant curieusement leurs fautes, s’obstineraient à redemander la Religieuse et Jacques le Fataliste tels qu’on les avait d’abord publiés ; et bientôt ces presses, aujourd’hui si multipliées, et qui semblent avoir pris pour leur devise commune, Rem, rem, quocumque modo, rem, rouleraient de toutes parts pour reproduire ces romans dans l’état informe où Diderot, atteint tout à coup d’une maladie chronique qui l’a conduit lentement et par un affaiblissement successif au tombeau, a été forcé de les laisser.

« Ces différentes considérations, sur lesquelles il suffit de s’arrêter un moment pour en sentir la force, m’ont déterminé à ne rien retrancher des deux romans dont il est question. Je les publie seulement ici plus corrects et plus complets qu’ils ne le sont dans la première édition, et revus partout avec une attention scrupuleuse sur les manuscrits de l’auteur, ou sur des copies très-exactes corrigées de sa main. Enfin, pour tranquilliser ceux qui se sont plu aux peintures lascives, aux détails licencieux, et quelquefois orduriers que Diderot s’est trop souvent permis dans Jacques le Fataliste, je leur déclare que ces passages mêmes que l’auteur trouvait très-plaisants, et qui ne sont que sales, n’ont pas même été adoucis ; de sorte qu’ils pourront dire de cette édition ce que l’abbé Terrasson disait de celle du Nouveau Testament du P. Quesnel, que c’était un bon livre, où le scandale du texte était conservé dans toute sa pureté. »

Cette conclusion de Naigeon ne détruit-elle pas toute son argumentation précédente, et n’est-on pas tenté de ne voir, dans ses scrupules, qu’une revanche d’éditeur devancé ?

NOTICE PRÉLIMINAIRE

La chronologie n’est point une science à dédaigner, et quand on ne consulte pas avec soin les registres où elle inscrit au jour le jour les événements que l’histoire brouille souvent à distance, on risque de fausser, par une seule inadvertance, le caractère d’un homme et parfois celui de toute une époque. Ce n’est point le lieu, dans ces courtes Notices, d’entamer une discussion à ce sujet, mais nous ne pouvons nous dispenser cependant de réagir contre une opinion qui pourrait prendre quelque consistance si l’on s’attachait à la valeur de l’homme qui l’a exprimée, il y a quelque temps, dans une collection destinée à avoir beaucoup de lecteurs, celle des Chefs-d’œuvre des Conteurs français (Charpentier, 3 vol. in-18, 1874).

Dans son Introduction aux Conteurs français du xviiie siècle, M. Ch. Louandre écrit : « La croisade philosophique ne commence que vers 1750. Diderot ouvre le feu par la Religieuse, et fait revivre toutes les accusations des réformés : le célibat, le renoncement, l’ensevelissement dans les cloîtres sont en contradiction avec les instincts les plus profonds de l’âme humaine. Ils conduisent au désespoir, à la révolte désordonnée des sens ; ils violent la loi naturelle, et, bien loin de faire des saints, ils ne font que des victimes. Cette thèse, développée avec une verve éclatante, laissa dans les esprits une impression profonde, et si l’on veut prendre la peine de comparer la Religieuse et les discussions qui ont provoqué le décret de l’Assemblée nationale, portant suppression des ordres religieux, on pourra se convaincre que les législateurs ont en grande partie reproduit les arguments du romancier. »

La Religieuse ne fut publiée qu’en l’an V (1796) de la République française, et quoiqu’elle fût alors composée depuis trente-cinq ans, elle s’était si peu répandue hors des sociétés du baron d’Holbach et de Mme d’Épinay, que Grimm lui-même, en 1770, n’en parlait que comme d’une ébauche inachevée et très-probablement perdue. Voilà donc toute la fable de l’influence du roman sur les législateurs de 1790 à vau-l’eau.

Nous ne faisons pas cette rectification pour diminuer l’influence qu’a pu exercer Diderot sur la Révolution. C’est, outre la préoccupation de l’exactitude, parce que cette influence n’est pas, selon nous, celle qu’on lui attribue trop généralement, par souvenir de l’identification, tentée à un moment par La Harpe, de ses doctrines et de celles de Babeuf.

À qui devons-nous connaissance de ce merveilleux ouvrage ? nous ne le savons : c’est le libraire Buisson qui l’imprima ; mais d’où lui venait la copie, il ne le dit pas. Il y joignit l’extrait de la Correspondance de Grimm, qu’on a toujours placé depuis à la suite du roman, avec raison, quoi qu’en ait pu penser Naigeon, auquel nous répondrons à ce sujet.

Ce qui est vrai, c’est que l’effet produit avec ou sans l’addition de Grimm fut prodigieux ; que les éditions se multiplièrent dans tous les formats, et que, malgré deux condamnations, en 1824 et en 1826, sous un régime ouvertement clérical, elles n’ont pas cessé de se renouveler. Nous citerons, outre celles de Buisson, in-8o de 411 pages, 1796, et, même date, 2 volumes in-18, avec figures, celles de Berlin (Paris), 1797, in-12 ; Maradan, 1798, in-12, frontispice ; 1799, in-8o, portrait et figures gravés par Dupréel ; 1804, 2 vol. in-8o avec figures de Le Barbier (les mêmes que celles de l’édition de 1799) ; Taillard, 1822, in-18 ; Pigoreau, 1822, in-12 ; Ladrange-Lheureux, 1822, in-12, portrait et une figure, gravés par Couché fils ; Ladrange, 1830, in-18 ; Hiard, 1831, in-18 ; 1832, in-18, figures ; 1832, in-8o, figures ; Rignoux, 1833, in-18 ; Chassaignon, 1833, in-18, figures ; 1834, in-18 ; 1841, in-18, figures ; Bry, 1849, in-4o, figures…; enfin celle : France et Belgique (Bruxelles), 1871, in-12, portrait d’après Garand, gravé à l’eau-forte par Rajon.

La Religieuse a été traduite en allemand, en anglais et en espagnol.

Cette nomenclature prouve au moins une chose : c’est que, si tous les livres ont leur destin, celui des chefs-d’œuvre, malgré toutes les persécutions, est de ne pas périr.

Nous appelons la Religieuse un chef-d’œuvre, et c’est un chef-d’œuvre tel, qu’il ne peut être touché sans perdre une partie de sa valeur et sans devenir même dangereux. Comment eût-on voulu que Diderot s’arrêtât en chemin ? Que voulait-il peindre ? La vie des cloîtres. Et il aurait laissé de côté une des formes de la maladie hystérique qui en résulte si souvent, pour ne pas dire toujours ? Les cruautés, on peut les nier : elles se passent à huis clos et ne transpirent que rarement (voir cependant Louis Blanc, Histoire de la Révolution, t. III, p. 338, renvoyant au Mémoire de M. Tilliard avec les notes de la sœur Marie Lemonnier, mémoire dont les journaux ont publié des extraits vers 1845) ; mais la maladie parle, et toujours haut, et elle réclame l’intervention d’un homme, qui n’est plus le prêtre, mais le médecin. Si discret que soit celui-ci, avec quelque soin qu’on le choisisse, il ne peut pas toujours trahir la science, sa véritable maîtresse, et il parle. La Religieuse est la mise en action des idées qui règnent dans l’admirable morceau sur les Femmes (voir tome II), et l’on eût voulu que la bête féroce n’y jouât pas son rôle ? On eût voulu que Diderot se condamnât au lieu commun, bon pour La Harpe, de la religieuse au cœur plein d’un amour mondain ? Cela était impossible. La seule chose possible était de toucher à ces matières avec discrétion, avec prudence, et si l’on rapproche les passages où Diderot peint la maladie de la supérieure dissolue de ceux de certains de ses ouvrages où il n’avait pas à montrer autant de réserve, on ne pourra se refuser à reconnaître qu’il a fait effort pour se maintenir dans les limites au delà desquelles commence la licence, et qu’il ne les a pas même atteintes. À l’ignorant, il n’apprend rien ; à celui qui sait, il est bien loin de tout dire.

Sur ce point particulier, Naigeon a dit des sottises, et ce n’était pas à l’homme qui a ajouté les chapitres que nous avons marqués dans les Bijoux indiscrets à se signer hypocritement devant une page, une seule, à laquelle on ne peut reprocher que d’être au-dessous de la réalité.

Fidèle à nos habitudes, nous rappellerons ici deux appréciations contemporaines qui nous semblent des plus sensées. L’une est tirée de la Décade philosophique. La seconde est d’un ami de Diderot, que nous retrouverons : Jean Devaines. Nous donnerons celle-ci tout au long, parce qu’elle est dans une tonalité excellente.

L’article de la Décade, sous le titre d’Extraits de la Religieuse, est signé A. Il est enthousiaste.

« On a fort bien fait, dit-il, d’empêcher la publication d’un pareil livre sous l’ancien régime ; quelque jeune homme, après l’avoir lu, n’aurait pas manqué d’aller mettre le feu au premier couvent de nonnes ; mais on fait encore mieux de le publier à présent ; cette lecture pourra être utile aux gens assez fous (car il en est) pour s’affliger de la destruction de ces abominables demeures, et pour espérer leur rétablissement.

« Ce singulier et attachant ouvrage restera comme un monument de ce qu’étaient autrefois les couvents, fléau né de l’ignorance et du fanatisme en délire, contre lequel les philosophes avaient si longtemps et si vainement réclamé, et dont la révolution française délivrera l’Europe, si l’Europe ne s’obstine pas à vouloir faire des pas rétrogrades vers la barbarie et l’abrutissement. »

Quant à Devaines, son compte rendu parut d’abord dans les Nouvelles politiques du 6 brumaire an V. Il le plaça ensuite dans son Recueil de quelques articles tirés de différents ouvrages périodiques, an VII (1799), recueil tiré d’abord à quatorze exemplaires par les soins de la duchesse de Montmorency Albert Luynes, dans son château de Dampierre ; puis à plus grand nombre dans une édition également in-4o, destinée au public.

Le voici :

« Une jeune fille est forcée par ses parents à prononcer des vœux. Ce fonds est très-commun ; mais ce qui ne l’est pas, c’est le motif qui détermine la mère à sacrifier sa fille ; c’est l’énergie du caractère de celle-ci ; c’est le genre de persécutions qu’elle éprouve ; c’est surtout cette idée si neuve et si philosophique de n’avoir fondé l’aversion insurmontable de la religieuse pour son état, ni sur l’amour, ni sur l’incrédulité, ni sur le goût de la dissipation. Si elle hait le couvent, ce n’est pas parce qu’une passion le lui rend odieux, c’est parce qu’il répugne à sa raison ; ce n’est pas qu’elle soit sans piété, c’est qu’elle est sans superstition ; ce n’est pas qu’elle veuille vivre dans la licence, c’est parce qu’elle ne veut pas mourir dans l’esclavage.

« Pour que le tableau de la vie monastique en présentât toutes les horreurs, l’infortunée passe successivement sous le despotisme de cinq supérieures, dont l’une est artificieuse, la seconde enthousiaste, la troisième féroce, la quatrième dissolue et la dernière superstitieuse.

« Ces portraits sont tous d’un grand maître ; trois surtout rappelleront souvent vos regards.

« Voyez celui d’une prieure dont la dévotion a attendri le cœur et exalté la tête. Son éloquence est ardente ; ses paroles celles d’une inspirée ; ses prières des actes d’amour. Les sœurs qu’elle juge dignes d’une communication intime ressentent bientôt la même ferveur ; elle leur fait éprouver le besoin et goûter les charmes des consolations intérieures ; elle les échauffe, pleure avec elles, et leur transmet les impressions célestes dont elle est enivrée. Quelquefois même son âme devient languissante, aride, ne reçoit plus le don d’émouvoir ; elle comprend alors que Dieu se retire, que l’esprit se tait. Elle ne trouve pas de force pour lutter contre cet état pénible ; un trouble secret la consume, la vie lui est à charge ; elle conjure l’Être qu’elle adore, ou de se rapprocher d’elle, ou de l’appeler à lui.

« Ceux qui ont lu quelques pages de sainte Thérèse, de saint François de Sales, le Moyen Court, les Torrents de Mme Guyon, y auront vu les traits divers qui ont été réunis pour former la mystique idéale.

« Vous frémissez ensuite lorsque vous apprenez quels sont les tourments qu’une supérieure, dont l’âme est atroce, le pouvoir sans bornes, l’imagination infernale, peut faire subir à la religieuse qui a osé invoquer la justice contre des serments arrachés par la violence. Le cilice la déchire ; la discipline fait couler son sang ; ses vêtements sont les lambeaux de la misère ; sa nourriture est celle des plus vils animaux ; sa demeure, un caveau glacé ; son sommeil est interrompu par des cris sinistres. Accusée comme infâme, rejetée de l’Église comme sacrilège, exorcisée comme possédée, ses compagnes la foulent sous leurs pieds, et on la pousse au désespoir pour la déterminer au suicide.

« À cette peinture effrayante, succède le portrait d’une prieure abandonnée à un vice honteux. Elle a jeté le désordre dans la communauté, tyrannisé les vieilles recluses, perverti les jeunes sœurs ; elle emploie la ruse, la force et les larmes pour perdre une innocente. Les commencements, les progrès, les suites de la séduction, l’impétuosité des désirs, la douleur des refus, les fureurs de la jalousie, tout ce qu’un esprit dépravé peut ajouter à des mœurs infâmes, est rendu avec une chaleur si vive, qu’il ne sera guère possible aux femmes de lire ce morceau, et que les hommes délicats regretteront que l’auteur n’ait pas fait usage du talent avec lequel, dans l’article Jouissance, de l’Encyclopédie, il a su exprimer, sans offenser la pudeur la plus timide, toutes les délices de la volupté ; mais peut-être est-il au-dessus du pouvoir de l’art de voiler un genre de corruption qui, isolant un sexe de l’autre, est le plus grand outrage que puisse recevoir la nature ; peut-être aussi l’artiste a-t-il pensé que s’il diminuait la laideur du crime, il affaiblirait l’indignation. Quoi qu’il en soit, la catastrophe est telle que les rigoristes peuvent le souhaiter : la coupable passe de la débauche aux remords, des remords au délire, et du délire à une fin funeste.

« Tout l’ouvrage est d’un intérêt pressant. La réforme qu’il aurait pu opérer en France a précédé sa publication ; mais, en retranchant quelques pages qui lui sont étrangères, et dont je parlerai dans un moment, il sera très-utile dans les pays où l’usage absurde et barbare de renfermer des bourreaux avec des victimes subsiste encore.

« Cette production honore la mémoire de Diderot, et est une preuve de plus de la beauté de son talent ; elle a la pureté de celles qu’il n’a point tourmentées. Les personnes qui ont eu le bonheur de vivre dans son intimité savent que lorsqu’un ami, l’imprimeur, le temps le pressaient, il faisait toujours bien ; que lorsqu’il composait rapidement, rien ne troublait la netteté de ses idées et n’altérait le charme de sa diction ; que ses défauts naissaient de ses corrections, et que la perfection, qui quelquefois a prévenu ses vœux, s’est constamment refusée à ses efforts.

« Ici, point d’enflure, d’obscurité, d’affectation ; le sujet est simple, les moyens naturels, le but moral ; les personnages, les événements, les discours sont si vrais, qu’on aurait été persuadé que les mémoires avaient été écrits par la religieuse elle-même, sans conseil et sans exagération, si l’éditeur ne nous eût détrompés.

« À la suite du volume, il publie l’extrait d’une correspondance qui nous découvre qu’une plaisanterie de M. Grimm a été l’origine du roman de Diderot.

« Il est bien étrange que l’éditeur n’ait pas senti qu’une plaisanterie, hors de la société et à une grande distance du temps où elle a été faite, paraîtrait très-insipide ; que le public n’avait rien à gagner à une pareille confidence, et qu’il était déraisonnable, sous tous les rapports, de lui déclarer que ce qu’il avait pris pour une vérité n’était qu’une fiction.

« Il faut espérer que dans une autre édition l’on supprimera une explication qui détruit le plaisir du lecteur, l’utilité du livre et l’illusion précieuse que l’auteur avait créée avec autant de soin que de succès. »

C’est cette même opinion que Naigeon aussi a soutenue. Nous avons déjà dit que nous la combattrions ; nous le ferons quand il en sera temps, c’est-à-dire quand on aura lu le roman et sa préface-annexe jusqu’au bout.

On verra d’ailleurs que nous avons eu pour cette annexe une copie nouvelle qui, sans en changer le caractère, en explique mieux la nécessité.

Il nous resterait à donner quelques détails sur le héros de cette aventure, le bienfaiteur qu’on implore et qui ne se laisse pas implorer en vain, M. le marquis de Croismare. On le connaîtra au mieux si, après avoir lu ce qu’en dit Grimm, on lit les nombreux passages où il est question de lui dans les Mémoires de Mme d’Épinay, et surtout le portrait qu’elle en a tracé dans le chapitre vi de la seconde partie (édition P. Boiteau).

Quelques renseignements supplémentaires peuvent cependant être bons à réunir pour quelques lecteurs.

Le Dictionnaire de la Noblesse, de la Chenaye des Bois, l’appelle Marc-Antoine-Nicolas de Croismare, écuyer, seigneur, patron et baron de Lasson. Il était chevalier de Saint-Louis, capitaine au régiment du Roi, infanterie. Il avait épousé, en 1735, Suzanne Davy de la Pailleterie dont il eut un fils qui mourut jeune et une fille, celle dont il est parlé dans l’annexe à la Religieuse. Il avait un frère, Louis-Eugène, qui, continuant le service militaire, devint maréchal de camp après la campagne d’Allemagne, en 1752. C’est à celui-ci que paraît se rapporter la notice de l’Armorial du Bibliophile, 2e partie, p. 174.

Croismare, ou plutôt Croixmare, lieu d’origine de la famille, est un village du canton de Pavilly, arrondissement de Rouen. Mais notre marquis, de la branche de la Pinelière et de Lasson, habitait, quand il n’était pas à Paris, son château de Lasson, situé près de Creully, dans l’arrondissement de Caen. De là, il correspondait avec les artistes et les gens de lettres de son temps. Georges Wille, le graveur, dans son Journal, consigne, à la date du 29 mai 1760 : « Reçu un couteau magnifique en présent, de la part de M. le marquis de Croismare. Il me l’a envoyé de Normandie. » Grimm, dans sa Correspondance (1er juin 1756), enregistre deux sujets de pastels commandés au jeune Mengs, alors à Rome, par le marquis satisfait des travaux du même artiste qu’il avait vus chez le baron d’Holbach. C’était donc un de ces amateurs distingués, comme il y en avait plusieurs à cette époque, et, quoiqu’il fût « d’une laideur originale, cette laideur, dit de lui Galiani, était charmante et caractéristique. »

Dans les Curiosités littéraires de M. Lalanne (p. 351-52), le marquis de Croismare est donné comme le fondateur d’un ordre burlesque, celui des Lanturlus (refrain qui servit à nombre de chansons pendant près d’un siècle, de 1629 à la Régence). Il en fut, selon cet auteur, grand maître, et Mme de la Ferté-Imbault, fille de Mme Geoffrin, grande maîtresse. Cependant M. Dinaux, dans son histoire des Sociétés badines, galantes et littéraires, ne le nomme même pas parmi les dignitaires de cet ordre. Il est vrai que M. Dinaux ne commence son histoire que vers 1775, époque où fut nommé chevalier-grand-maréchal de l’ordre le comte de Montazet. À cette date, le marquis de Croismare était mort depuis deux ans, puisque Galiani lui a fait une sorte d’oraison funèbre en 1773.

Le marquis de Croismare avait un cousin plus jeune que lui, qui, d’après le Mercure de France, mourut la même année, le 22 mars. C’était le comte Jacques-René de Croismare, chevalier grand-croix de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, lieutenant général des armées du Roi et gouverneur de l’École royale militaire. C’est à lui qu’est adressée la première lettre de la religieuse (dans l’annexe de Grimm), laquelle écrit Croixmar.

La date de la composition de la Religieuse résulte non-seulement des faits consignés dans la préface-annexe, mais d’une lettre écrite, le 10 septembre 1760, par Diderot, à Mlle Voland, lettre dans laquelle il lui dit : « J’ai emporté ici (à la Chevrette, chez Mme d’Épinay) la Religieuse, que j’avancerai, si j’en ai le temps. »

M. Dubrunfaut, l’un des amateurs d’autographes les plus éclairés de notre époque, a bien voulu, parmi plusieurs pièces intéressantes, nous communiquer une copie de ce roman. Cette copie, malheureusement très-incomplète, nous a fourni cependant quelques variantes, mais pour les premières pages seulement. Nous avons, comme précédemment, fait usage, sans les signaler, de celles qui nous paraissaient préférables à l’ancien texte, ne rappelant en note que celles dont l’importance ne commandait pas l’adoption.

PRÉFACE-ANNEXE DE LA RELIGIEUSE

EXTRAIT DE LA CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE DE GRIMM ANNÉE 1770.

La Religieuse de M. de La Harpe a réveillé ma conscience endormie depuis dix ans, en me rappelant un horrible complot dont j’ai été l’âme, de concert avec M. Diderot, et deux ou trois autres bandits de cette trempe de nos amis intimes. Ce n’est pas trop tôt de s’en confesser, et de tâcher, en ce saint temps de carême, d’en obtenir la rémission avec mes autres péchés, et de noyer le tout dans le puits perdu des miséricordes divines.

L’année 1760 est marquée dans les fastes des badauds en Parisis, par la réputation soudaine et éclatante de Ramponeau, et par la comédie des Philosophes, jouée en vertu d’ordres supérieurs sur le théâtre de la Comédie française. Il ne reste aujourd’hui de toute cette entreprise qu’un souvenir plein de mépris pour l’auteur de cette belle rapsodie, appelé Palissot, qu’aucun de ses protecteurs ne s’est soucié de partager ; les plus grands personnages, en favorisant en secret son entreprise, se croyaient obligés de s’en défendre en public, comme d’une tache de déshonneur. Tandis que ce scandale occupait tout Paris, M. Diderot, que ce polisson d’Aristophane français avait choisi pour son Socrate, fut le seul qui ne s’en occupait pas. Mais quelle était notre occupation ! Plut à Dieu qu’elle eût été innocente ! L’amitié la plus tendre nous attachait depuis longtemps à M. le marquis de Croismare, ancien officier du régiment du Roi, retiré du service, et un des plus aimables hommes de ce pays-ci. Il est à peu près de l’âge de M. de Voltaire ; et il conserve, comme cet homme immortel, la jeunesse de l’esprit avec une grâce, une légèreté et des agréments dont le piquant ne s’est jamais émoussé pour moi. On peut dire qu’il est un de ces hommes aimables dont la tournure et le moule ne se trouvent qu’en France, quoique l’amabilité ainsi que la maussaderie soient de tous les pays de la terre. Il ne s’agit pas ici des qualités du cœur, de l’élévation des sentiments, de la probité la plus stricte et la plus délicate, qui rendent M. de Croismare aussi respectable pour ses amis qu’il leur est cher ; il n’est question que de son esprit. Une imagination vive et riante, un tour de tête original, des opinions qui ne sont arrêtées qu’à un certain point, et qu’il adopte ou qu’il proscrit alternativement, de la verve toujours modérée par la grâce, une activité d’âme incroyable, qui, combinée avec une vie oisive et avec la multiplicité des ressources de Paris, le porte aux occupations les plus diverses et les plus disparates, lui fait créer des besoins que personne n’a jamais imaginés avant lui, et des moyens tout aussi étranges pour les satisfaire, et par conséquent une infinité de jouissances qui se succèdent les unes aux autres : voilà une partie des éléments qui constituent l’être de M. de Croismare, appelé par ses amis le charmant marquis par excellence, comme l’abbé Galiani était pour eux le charmant abbé. M. Diderot, comparant sa bonhomie au tour piquant du marquis de Croismare, lui dit quelquefois : Votre plaisanterie est comme la flamme de l’esprit-de-vin, douce et légère, qui se promène partout sur ma toison, mais sans jamais la brûler.

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