La Religieuse (page 3)

Denis Diderot · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Religieuse · 14 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce 25 avril 1760.

P. S. Incessamment j’écrirai à un de mes amis, à qui vous pourrez vous adresser pour Mme de T***. Il se nomme M. Grimm, secrétaire des commandements de M. le duc d’Orléans, et demeure rue Neuve-de-Luxembourg, près la rue Saint-Honoré, à Paris. Je lui donnerai avis que vous prendrez la peine de passer chez lui, et lui marquerai que je vous ai d’extrêmes obligations, et que je ne désire rien tant que de vous en marquer ma reconnaissance. Il ne dîne pas ordinairement chez lui.

LETTRE

de madame madin à m. le marquis de croismare.

Monsieur, combien j’ai souffert depuis que je n’ai eu l’honneur de vous écrire ! Je n’ai jamais pu prendre sur moi de vous faire part de ma peine, et j’espère que vous me saurez gré de n’avoir pas mis votre âme sensible à une épreuve aussi cruelle. Vous savez combien elle m’était chère. Imaginez-vous, monsieur, que je l’aurai vue près de quinze jours de suite pencher vers sa fin, au milieu des douleurs les plus aiguës. Enfin, Dieu a pris, je crois, pitié d’elle et de moi. La pauvre malheureuse est encore ; mais ce ne peut être pour longtemps. Ses forces sont épuisées, elle ne parle presque plus, ses yeux ont peine à s’ouvrir. Il ne lui reste que sa patience, qui ne l’a point abandonnée. Si celle-là n’est pas sauvée, que deviendrons-nous ? L’espoir que j’avais de sa guérison a disparu tout à coup. Il s’était formé un abcès au côté, qui faisait un progrès sourd depuis sa chute. Elle n’a pas voulu souffrir qu’on l’ouvrît à temps, et quand elle a pu s’y résoudre, il était trop tard. Elle sent arriver son dernier moment ; elle m’éloigne ; et je vous avoue que je ne suis pas en état de soutenir ce spectacle. Elle fut administrée hier entre dix et onze heures du soir. Ce fut elle qui le demanda. Après cette triste cérémonie, je restai seule à côté de son lit. Elle m’entendit soupirer, elle chercha ma main, je la lui donnai ; elle la prit, la porta contre ses lèvres, et m’ attirant vers elle, elle me dit, si bas que j’avais peine à l’entendre : « Maman, encore une grâce.

— Laquelle, mon enfant ?

— Me bénir, et vous en aller. »

Elle ajouta : « Monsieur le marquis… ne manquez pas de le remercier. »

Ces paroles auront été ses dernières. J’ai donné des ordres, et je me suis retirée chez une amie, où j’attends de moment en moment. Il est une heure après minuit. Peut-être avons-nous à présent une amie au ciel.

Je suis avec respect, monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante,

Signé : Moreau-Madin.

La lettre précédente est du 7 mai ; mais elle n’était point datée.

LETTRE

de madame madin à m. le marquis de croismare.

La chère enfant n’est plus ; ses peines sont finies ; et les nôtres ont peut-être encore longtemps à durer. Elle a passé de ce monde dans celui où nous sommes tous attendus, mercredi dernier, entre trois et quatre heures du matin. Comme sa vie avait été innocente, ses derniers instants ont été tranquilles, malgré tout ce qu’on a fait pour les troubler. Permettez que je vous remercie du tendre intérêt que vous avez pris à son sort ; c’est le seul devoir qui me reste à lui rendre. Voilà toutes les lettres dont vous nous avez honorées. J’avais gardé les unes, et j’ai trouvé les autres parmi des papiers qu’elle m’a remis quelques jours avant sa mort ; ils contiennent, à ce qu’elle m’a dit, l’histoire de sa vie chez ses parents et dans les trois maisons religieuses où elle a demeuré, et ce qui s’est passé après sa sortie. Il n’y a pas d’apparence que je les lise sitôt : je ne saurais rien voir de ce qui lui appartenait, rien même de ce que mon amitié lui avait destiné, sans ressentir une douleur profonde.

Si je suis assez heureuse, monsieur, pour vous être utile, je serai très-flattée de votre souvenir.

Je suis, avec les sentiments de respect et de reconnaissance qu’on doit aux hommes miséricordieux et bienfaisants, monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante,

Signé : Moreau-Madin.

Ce 10 mai 1760.

LETTRE

de m. le marquis de croismare à madame madin.

Je sais, madame, ce qu’il en coûte à un cœur sensible et bienfaisant de perdre l’objet de son attachement, et l’heureuse occasion de lui dispenser des faveurs si dignement acquises, et par l’infortune, et par les aimables qualités, telles qu’ont été celles de la chère demoiselle qui cause aujourd’hui vos regrets. Je les partage, madame, avec la plus tendre sensibilité. Vous l’avez connue, et c’est ce qui vous rend sa séparation plus difficile à supporter. Sans avoir eu cet avantage, ses malheurs m’avaient vivement touché, et je goûtais par avance le plaisir de pouvoir contribuer à la tranquillité de ses jours. Si le ciel en a ordonné autrement, et a voulu me priver de cette satisfaction tant désirée, je dois l’en bénir ; mais je ne puis y être insensible. Vous avez du moins la consolation d’en avoir agi à son égard avec les sentiments les plus nobles et la conduite la plus généreuse. Je les ai admirés, et mon ambition eût été de vous imiter. Il ne me reste plus que le désir ardent d’avoir l’honneur de vous connaître, et de vous exprimer de vive voix combien j’ai été enchanté de votre grandeur d’âme, et avec quelle considération respectueuse j’ai l’honneur d’être, madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Ce 18 mai 1760.

P. S. Tout ce qui a rapport à la mémoire de notre infortunée m’est devenu extrêmement cher ; ne serait-ce point exiger de vous un trop grand sacrifice, que celui de me communiquer les petits mémoires qu’elle a faits de ses différents malheurs ? Je vous demande cette grâce, madame, avec d’autant plus de confiance, que vous m’aviez annoncé que je pouvais y avoir quelque droit. Je serai fidèle à vous les renvoyer, ainsi que toutes vos lettres, par la première occasion, si vous le jugez à propos. Vous auriez la bonté de me les envoyer par le carrosse de voiture de Caen, qui loge au Grand-Cerf, rue Saint-Denis, à Paris, et part tous les lundis.

Ainsi finit l’histoire de l’infortunée sœur Suzanne Saulier, dite Simonin dans son histoire et dans cette correspondance. Il est bien triste que les mémoires de sa vie n’aient pas été mis au net ; ils auraient formé une lecture très-intéressante. Après tout, M. le marquis de Croismare doit savoir gré à la perfidie de ses amis de lui avoir fourni une occasion de secourir l’infortune avec une noblesse, un intérêt, une simplicité vraiment dignes de lui : le rôle qu’il joue dans cette correspondance n’est pas le moins touchant du roman.

On nous blâmera, peut-être, d’avoir inhumainement hâté la fin de sœur Suzanne, mais ce parti était devenu nécessaire à cause des avis que nous reçûmes du château de Lasson, qu’on y meublait un appartement pour recevoir Mlle de Croismare, que son père voulait faire sortir du couvent, où elle avait été depuis la mort de sa mère. Ces avis ajoutaient qu’on attendait de Paris une femme de chambre, qui devait en même temps jouer le rôle de gouvernante auprès de la jeune personne, et que M. de Croismare s’occupait d’ailleurs à pourvoir la bonne qui avait été jusqu’alors auprès de sa fille. Ces avis ne nous laissèrent pas le choix sur le parti qui nous restait à prendre ; et ni la jeunesse, ni la beauté, ni l’innocence de sœur Suzanne, ni son âme douce, sensible et tendre, capable de toucher les cœurs les moins enclins à la compassion, ne purent la sauver d’une mort inévitable. Mais comme nous avions tous pris les sentiments de Mme Madin pour cette intéressante créature, les regrets que nous causa sa mort ne furent guère moins vifs que ceux de son respectable protecteur.

S’il se trouve quelques contradictions légères entre le récit et les mémoires, c’est que la plupart des lettres sont postérieures au roman, et l’on conviendra que s’il y eut jamais une préface utile, c’est celle qu’on vient de lire, et que c’est peut-être la seule dont il fallait renvoyer la lecture à la fin de l’ouvrage.

question aux gens de lettres.

M. Diderot, après avoir passé des matinées à composer des lettres bien écrites, bien pensées, bien pathétiques, bien romanesques, employait des journées à les gâter en supprimant, sur les conseils de sa femme et de ses associés en scélératesse, tout ce qu’elles avaient de saillant, d’exagéré, de contraire à l’extrême simplicité et à la dernière vraisemblance ; en sorte que si l’on eût ramassé dans la rue les premières, on eût dit : « Cela est beau, fort beau… » et que si l’on eût ramassé les dernières, on eût dit : « Cela est bien vrai… » Quelles sont les bonnes ? Sont-ce celles qui auraient peut-être obtenu l’admiration ? ou celles qui devaient certainement produire l’illusion ?

LA RELIGIEUSE

La réponse de M. le marquis de Croismare, s’il m’en fait une, me fournira les premières lignes de ce récit. Avant que de lui écrire, j’ai voulu le connaître. C’est un homme du monde, il s’est illustré au service ; il est âgé, il a été marié ; il a une fille et deux fils qu’il aime et dont il est chéri. Il a de la naissance, des lumières, de l’esprit, de la gaieté, du goût pour les beaux-arts, et surtout de l’originalité. On m’a fait l’éloge de sa sensibilité, de son honneur et de sa probité ; et j’ai jugé par le vif intérêt qu’il a pris à mon affaire, et par tout ce qu’on m’en a dit que je ne m’étais point compromise en m’adressant à lui : mais il n’est pas à présumer qu’il se détermine à changer mon sort sans savoir qui je suis, et c’est ce motif qui me résout à vaincre mon amour-propre et ma répugnance, en entreprenant ces mémoires, où je peins une partie de mes malheurs, sans talent et sans art, avec la naïveté d’un enfant de mon âge et la franchise de mon caractère. Comme mon protecteur pourrait exiger, ou que peut-être la fantaisie me prendrait de les achever dans un temps où des faits éloignés auraient cessé d’être présents à ma mémoire, j’ai pensé que l’abrégé qui les termine, et la profonde impression qui m’en restera tant que je vivrai, suffiraient pour me les rappeler avec exactitude.

Mon père était avocat. Il avait épousé ma mère dans un âge assez avancé ; il en eut trois filles. Il avait plus de fortune qu’il n’en fallait pour les établir solidement ; mais pour cela il fallait au moins que sa tendresse fût également partagée ; et il s’en manque bien que j’en puisse faire cet éloge. Certainement je valais mieux que mes sœurs par les agréments de l’esprit et de la figure, le caractère et les talents ; et il semblait que mes parents en fussent affligés. Ce que la nature et l’application m’avaient accordé d’avantages sur elles devenant pour moi une source de chagrins, afin d’être aimée, chérie, fêtée, excusée toujours comme elles l’étaient, dès mes plus jeunes ans j’ai désiré de leur ressembler. S’il arrivait qu’on dît à ma mère : « Vous avez des enfants charmants… » jamais cela ne s’entendait de moi. J’étais quelquefois bien vengée de cette injustice ; mais les louanges que j’avais reçues me coûtaient si cher quand nous étions seules, que j’aurais autant aimé de l’indifférence ou même des injures ; plus les étrangers m’avaient marqué de prédilection, plus on avait d’humeur lorsqu’ils étaient sortis. Ô combien j’ai pleuré de fois de n’être pas née laide, bête, sotte, orgueilleuse ; en un mot, avec tous les travers qui leur réussissaient auprès de nos parents ! Je me suis demandé d’où venait cette bizarrerie, dans un père, une mère d’ailleurs honnêtes, justes et pieux. Vous l’avouerai-je, monsieur ? Quelques discours échappés à mon père dans sa colère, car il était violent ; quelques circonstances rassemblées à différents intervalles, des mots de voisins, des propos de valets, m’en ont fait soupçonner une raison qui les excuserait un peu. Peut-être mon père avait-il quelque incertitude sur ma naissance ; peut-être rappelais-je à ma mère une faute qu’elle avait commise, et l’ingratitude d’un homme qu’elle avait trop écouté ; que sais-je ? Mais quand ces soupçons seraient mal fondés, que risquerais-je à vous les confier ? Vous brûlerez cet écrit, et je vous promets de brûler vos réponses.

Comme nous étions venues au monde à peu de distance les unes des autres, nous devînmes grandes tous les trois ensemble. Il se présenta des partis. Ma sœur aînée fut recherchée par un jeune homme charmant ; bientôt je m’aperçus qu’il me distinguait, et je devinai qu’elle ne serait incessamment que le prétexte de ses assiduités. Je pressentis tout ce que cette préférence pouvait m’attirer de chagrins ; et j’en avertis ma mère. C’est peut-être la seule chose que j’aie faite en ma vie qui lui ait été agréable, et voici comment j’en fus récompensée. Quatre jours après, ou du moins à peu de jours, on me dit qu’on avait arrêté ma place dans un couvent ; et dès le lendemain j’y fus conduite. J’étais si mal à la maison, que cet événement ne m’affligea point ; et j’allai à Sainte-Marie, c’est mon premier couvent, avec beaucoup de gaieté. Cependant l’amant de ma sœur ne me voyant plus, m’oublia, et devint son époux. Il s’appelle M. K*** ; il est notaire, et demeure à Corbeil, où il fait le plus mauvais ménage. Ma seconde sœur fut mariée à un M. Bauchon, marchand de soieries à Paris, rue Quincampoix, et vit assez bien avec lui.

Mes deux sœurs établies, je crus qu’on penserait à moi, et que je ne tarderais pas à sortir du couvent. J’avais alors seize ans et demi. On avait fait des dots considérables à mes sœurs, je me promettais un sort égal au leur : et ma tête s’était remplie de projets séduisants, lorsqu’on me fit demander au parloir. C’était le père Séraphin, directeur de ma mère ; il avait été aussi le mien ; ainsi il n’eut pas d’embarras à m’expliquer le motif de sa visite : il s’agissait de m’engager à prendre l’habit. Je me récriai sur cette étrange proposition ; et je lui déclarai nettement que je ne me sentais aucun goût pour l’état religieux. « Tant pis, me dit-il, car vos parents se sont dépouillés pour vos sœurs, et je ne vois plus ce qu’ils pourraient pour vous dans la situation étroite où ils se sont réduits. Réfléchissez-y, mademoiselle ; il faut ou entrer pour toujours dans cette maison, ou s’en aller dans quelque couvent de province où l’on vous recevra pour une modique pension, et d’où vous ne sortirez qu’à la mort de vos parents, qui peut se faire attendre encore longtemps… » Je me plaignis avec amertume, et je versai un torrent de larmes. La supérieure était prévenue ; elle m’attendait au retour du parloir. J’étais dans un désordre qui ne se peut expliquer. Elle me dit : « Et qu’avez-vous, ma chère enfant ? (Elle savait mieux que moi ce que j’avais.) Comme vous voilà ! Mais on n’a jamais vu un désespoir pareil au vôtre, vous me faites trembler. Est-ce que vous avez perdu monsieur votre père ou madame votre mère ? » Je pensai lui répondre, en me jetant entre ses bras, « Eh ! plût à Dieu !… » je me contentai de m’écrier : « Hélas ! je n’ai ni père ni mère ; je suis une malheureuse qu’on déteste et qu’on veut enterrer ici toute vive. » Elle laissa passer le torrent ; elle attendit le moment de la tranquillité. Je lui expliquai plus clairement ce qu’on venait de m’annoncer. Elle parut avoir pitié de moi ; elle me plaignit ; elle m’encouragea à ne point embrasser un état pour lequel je n’avais aucun goût ; elle me promit de prier, de remontrer, de solliciter. Oh ! monsieur, combien ces supérieures de couvent sont artificieuses ! vous n’en avez point d’idée. Elle écrivit en effet. Elle n’ignorait pas les réponses qu’on lui ferait ; elle me les communiqua ; et ce n’est qu’après bien du temps que j’ai appris à douter de sa bonne foi. Cependant le terme qu’on avait mis à ma résolution arriva, elle vint m’en instruire avec la tristesse la mieux étudiée. D’abord elle demeura sans parler, ensuite elle me jeta quelques mots de commisération, d’après lesquels je compris le reste. Ce fut encore une scène de désespoir ; je n’en aurai guère d’autres à vous peindre. Savoir se contenir est leur grand art. Ensuite elle me dit, en vérité je crois que ce fut en pleurant : « Eh bien ! mon enfant, vous allez donc nous quitter ! chère enfant, nous ne nous reverrons plus !… » Et d’autres propos que je n’entendis pas. J’étais renversée sur une chaise ; ou je gardais le silence, ou je sanglotais, ou j’étais immobile, ou je me levais, ou j’allais tantôt m’appuyer contre les murs, tantôt exhaler ma douleur sur son sein. Voilà ce qui s’était passé lorsqu’elle ajouta : « Mais que ne faites-vous une chose ? Écoutez, et n’allez pas dire au moins que je vous en ai donné le conseil ; je compte sur une discrétion inviolable de votre part : car, pour toute chose au monde, je ne voudrais pas qu’on eût un reproche à me faire. Qu’est-ce qu’on demande de vous ? Que vous preniez le voile ? Eh bien ! que ne le prenez-vous ? À quoi cela vous engage-t-il ? À rien, à demeurer encore deux ans avec nous. On ne sait ni qui meurt ni qui vit ; deux ans, c’est du temps, il peut arriver bien des choses en deux ans… » Elle joignit à ces propos insidieux tant de caresses, tant de protestations d’amitié, tant de faussetés douces : « je savais où j’étais, je ne savais pas où l’on me mènerait, » et je me laissai persuader. Elle écrivit donc à mon père ; sa lettre était très-bien, oh ! pour cela on ne peut mieux : ma peine, ma douleur, mes réclamations n’y étaient point dissimulées ; je vous assure qu’une fille plus fine que moi y aurait été trompée ; cependant on finissait par donner mon consentement. Avec quelle célérité tout fut préparé ! Le jour fut pris, mes habits faits, le moment de la cérémonie arrivé, sans que j’aperçoive aujourd’hui le moindre intervalle entre ces choses.

J’oubliais de vous dire que je vis mon père et ma mère, que je n’épargnai rien pour les toucher, et que je les trouvai inflexibles. Ce fut un M. l’abbé Blin, docteur de Sorbonne, qui m’exhorta, et M. l’évêque d’Alep qui me donna l’habit. Cette cérémonie n’est pas gaie par elle-même ; ce jour-là elle fut des plus tristes. Quoique les religieuses s’empressassent autour de moi pour me soutenir, vingt fois je sentis mes genoux se dérober, et je me vis prête à tomber sur les marches de l’autel. Je n’entendais rien, je ne voyais rien, j’étais stupide ; on me menait, et j’allais ; on m’interrogeait, et l’on répondait pour moi. Cependant cette cruelle cérémonie prit fin ; tout le monde se retira, et je restai au milieu du troupeau auquel on venait de m’associer. Mes compagnes m’ont entourée ; elles m’embrassent, et se disent : « Mais voyez donc, ma sœur, comme elle est belle ! comme ce voile noir relève la blancheur de son teint ! comme ce bandeau lui sied ! comme il lui arrondit le visage ! comme il étend ses joues ! comme cet habit fait valoir sa taille et ses bras !… » Je les écoutais à peine ; j’étais désolée ; cependant, il faut que j’en convienne, quand je fus seule dans ma cellule, je me ressouvins de leurs flatteries ; je ne pus m’empêcher de les vérifier à mon petit miroir ; et il me sembla qu’elles n’étaient pas tout à fait déplacées. Il y a des honneurs attachés à ce jour ; on les exagéra pour moi : mais j’y fus peu sensible ; et l’on affecta de croire le contraire et de me le dire, quoiqu’il fût clair qu’il n’en était rien. Le soir, au sortir de la prière, la supérieure se rendit dans ma cellule. « En vérité, me dit-elle après m’avoir un peu considérée, je ne sais pourquoi vous avez tant de répugnance pour cet habit ; il vous fait à merveille, et vous êtes charmante ; sœur Suzanne est une très-belle religieuse, on vous en aimera davantage. Çà, voyons un peu, marchez. Vous ne vous tenez pas assez droite ; il ne faut pas être courbée comme cela… » Elle me composa la tête, les pieds, les mains, la taille, les bras ; ce fut presque une leçon de Marcel sur les grâces monastiques : car chaque état a les siennes. Ensuite elle s’assit, et me dit : « C’est bien ; mais à présent parlons un peu sérieusement. Voilà donc deux ans de gagnés ; vos parents peuvent changer de résolution ; vous-même, vous voudrez peut-être rester ici quand ils voudront vous en tirer ; cela ne serait point du tout impossible. — Madame, ne le croyez pas. — Vous avez été longtemps parmi nous, mais vous ne connaissez pas encore notre vie ; elle a ses peines sans doute, mais elle a aussi ses douceurs… » Vous vous doutez bien de tout ce qu’elle put ajouter du monde et du cloître, cela est écrit partout, et partout de la même manière ; car, grâces à Dieu, on m’a fait lire le nombreux fatras de ce que les religieux ont débité de leur état, qu’ils connaissent bien et qu’ils détestent, contre le monde qu’ils aiment, qu’ils déchirent et qu’ils ne connaissent pas.

Je ne vous ferai pas le détail de mon noviciat ; si l’on observait toute son austérité, on n’y résisterait pas ; mais c’est le temps le plus doux de la vie monastique. Une mère des novices est la sœur la plus indulgente qu’on a pu trouver. Son étude est de vous dérober toutes les épines de l’état ; c’est un cours de séduction la plus subtile et la mieux apprêtée. C’est elle qui épaissit les ténèbres qui vous environnent, qui vous berce, qui vous endort, qui vous en impose, qui vous fascine ; la nôtre s’attacha à moi particulièrement. Je ne pense pas qu’il y ait aucune âme, jeune et sans expérience, à l’épreuve de cet art funeste. Le monde a ses précipices ; mais je n’imagine pas qu’on y arrive par une pente aussi facile. Si j’avais éternué deux fois de suite, j’étais dispensée de l’office, du travail, de la prière ; je me couchais de meilleure heure, je me levais plus tard ; la règle cessait pour moi. Imaginez, monsieur, qu’il y avait des jours où je soupirais après l’instant de me sacrifier. Il ne se passe pas une histoire fâcheuse dans le monde qu’on ne vous en parle ; on arrange les vraies, on en fait de fausses, et puis ce sont des louanges sans fin et des actions de grâces à Dieu qui nous met à couvert de ces humiliantes aventures. Cependant il approchait, ce temps que j’avais quelquefois hâté par mes désirs. Alors je devins rêveuse, je sentis mes répugnances se réveiller et s’accroître. Je les allais confier à la supérieure, ou à notre mère des novices. Ces femmes se vengent bien de l’ennui que vous leur portez : car il ne faut pas croire qu’elles s’amusent du rôle hypocrite qu’elles jouent, et des sottises qu’elles sont forcées de vous répéter ; cela devient à la fin si usé et si maussade pour elles ; mais elles s’y déterminent, et cela pour un millier d’écus qu’il en revient à leur maison. Voilà l’objet important pour lequel elles mentent toute leur vie, et préparent à de jeunes innocentes un désespoir de quarante, de cinquante années, et peut-être un malheur éternel ; car il est sûr, monsieur, que, sur cent religieuses qui meurent avant cinquante ans, il y en a cent tout juste de damnées, sans compter celles qui deviennent folles, stupides ou furieuses en attendant.

Il arriva un jour qu’il s’en échappa une de ces dernières de la cellule où on la tenait renfermée. Je la vis. Voilà l’époque de mon bonheur ou de mon malheur, selon, monsieur, la manière dont vous en userez avec moi. Je n’ai jamais rien vu de si hideux. Elle était échevelée et presque sans vêtement ; elle traînait des chaînes de fer ; ses yeux étaient égarés ; elle s’arrachait les cheveux ; elle se frappait la poitrine avec les poings, elle courait, elle hurlait ; elle se chargeait elle-même, et les autres, des plus terribles imprécations ; elle cherchait une fenêtre pour se précipiter. La frayeur me saisit, je tremblai de tous mes membres, je vis mon sort dans celui de cette infortunée, et sur-le-champ il fut décidé, dans mon cœur, que je mourrais mille fois plutôt que de m’y exposer. On pressentit l’effet que cet événement pourrait faire sur mon esprit ; on crut devoir le prévenir. On me dit de cette religieuse je ne sais combien de mensonges ridicules qui se contredisaient : qu’elle avait déjà l’esprit dérangé quand on l’avait reçue ; qu’elle avait eu un grand effroi dans un temps critique ; qu’elle était devenue sujette à des visions ; qu’elle se croyait en commerce avec les anges ; qu’elle avait fait des lectures pernicieuses qui lui avaient gâté l’esprit ; qu’elle avait entendu des novateurs d’une morale outrée, qui l’avaient si fort épouvantée des jugements de Dieu, que sa tête ébranlée en avait été renversée ; qu’elle ne voyait plus que des démons, l’enfer et des gouffres de feu ; qu’elles étaient bien malheureuses ; qu’il était inouï qu’il y eût jamais eu un pareil sujet dans la maison ; que sais-je encore quoi ? Cela ne prit point auprès de moi. À tout moment ma religieuse folle me revenait à l’esprit, et je me renouvelais le serment de ne faire aucun vœu.

Le voici pourtant arrivé ce moment où il s’agissait de montrer si je savais me tenir parole. Un matin, après l’office, je vis entrer la supérieure chez moi. Elle tenait une lettre. Son visage était celui de la tristesse et de l’abattement ; les bras lui tombaient ; il semblait que sa main n’eût pas la force de soulever cette lettre ; elle me regardait ; des larmes semblaient rouler dans ses yeux ; elle se taisait et moi aussi : elle attendait que je parlasse la première ; j’en fus tentée, mais je me retins. Elle me demanda comment je me portais ; que l’office avait été bien long aujourd’hui ; que j’avais un peu toussé ; que je lui paraissais indisposée. À tout cela je répondis : « Non, ma chère mère. » Elle tenait toujours sa lettre d’une main pendante ; au milieu de ces questions, elle la posa sur ses genoux, et sa main la cachait en partie ; enfin, après avoir tourné autour de quelques questions sur mon père, sur ma mère, voyant que je ne lui demandais point ce que c’était que ce papier, elle me dit : « Voilà une lettre… »

À ce mot je sentis mon cœur se troubler, et j’ajoutai d’une voix entrecoupée et avec des lèvres tremblantes : « Elle est de ma mère ?

— Vous l’avez dit ; tenez, lisez… »

Je me remis un peu, je pris la lettre, je la lus d’abord avec assez de fermeté ; mais à mesure que j’avançais, la frayeur, l’indignation, la colère, le dépit, différentes passions se succédant en moi, j’avais différentes voix, je prenais différents visages et je faisais différents mouvements. Quelquefois je tenais à peine ce papier, ou je le tenais comme si j’eusse voulu le déchirer, ou je le serrais violemment comme si j’avais été tentée de le froisser et de le jeter loin de moi.

« Eh bien ! mon enfant, que répondrons-nous à cela ?

— Madame, vous le savez.

— Mais non, je ne le sais pas. Les temps sont malheureux, votre famille a souffert des pertes ; les affaires de vos sœurs sont dérangées ; elles ont l’une et l’autre beaucoup d’enfants, on s’est épuisé pour elles en les mariant ; on se ruine pour les soutenir. Il est impossible qu’on vous fasse un certain sort ; vous avez pris l’habit ; on s’est constitué en dépenses ; par cette démarche vous avez donné des espérances ; le bruit de votre profession prochaine s’est répandu dans le monde. Au reste, comptez toujours sur tous mes secours. Je n’ai jamais attiré personne en religion, c’est un état où Dieu nous appelle, et il est très-dangereux de mêler sa voix à la sienne. Je n’entreprendrai point de parler à votre cœur, si la grâce ne lui dit rien ; jusqu’à présent je n’ai point à me reprocher le malheur d’une autre : voudrais-je commencer par vous, mon enfant, qui m’êtes si chère ? Je n’ai point oublié que c’est à ma persuasion que vous avez fait les premières démarches ; et je ne souffrirai point qu’on en abuse pour vous engager au delà de votre volonté. Voyons donc ensemble, concertons-nous. Voulez-vous faire profession ?

— Non, madame.

— Vous ne vous sentez aucun goût pour l’état religieux ?

— Non, madame.

— Vous n’obéirez point à vos parents ?

— Non, madame.

— Que voulez-vous donc devenir ?

— Tout, excepté religieuse. Je ne le veux pas être, je ne le serai pas.

— Eh bien ! vous ne le serez pas. Voyons, arrangeons une réponse à votre mère… »

Nous convînmes de quelques idées. Elle écrivit, et me montra sa lettre qui me parut encore très-bien. Cependant on me dépêcha le directeur de la maison ; on m’envoya le docteur qui m’avait prêchée à ma prise d’habit ; on me recommanda à la mère des novices ; je vis M. l’évêque d’Alep ; j’eus des lances à rompre avec des femmes pieuses qui se mêlèrent de mon affaire sans que je les connusse ; c’étaient des conférences continuelles avec des moines et des prêtres ; mon père vint, mes sœurs m’écrivirent ; ma mère parut la dernière : je résistai à tout. Cependant le jour fut pris pour ma profession ; on ne négligea rien pour obtenir mon consentement ; mais quand on vit qu’il était inutile de le solliciter, on prit le parti de s’en passer.

De ce moment, je fus renfermée dans ma cellule ; on m’imposa le silence ; je fus séparée de tout le monde, abandonnée à moi-même ; et je vis clairement qu’on était résolu à disposer de moi sans moi. Je ne voulais point m’engager ; c’était un point décidé : et toutes les terreurs vraies ou fausses qu’on me jetait sans cesse, ne m’ébranlaient pas. Cependant j’étais dans un état déplorable ; je ne savais point ce qu’il pouvait durer ; et s’il venait à cesser, je savais encore moins ce qui pouvait m’arriver. Au milieu de ces incertitudes, je pris un parti dont vous jugerez, monsieur, comme il vous plaira ; je ne voyais plus personne, ni la supérieure, ni la mère des novices, ni mes compagnes ; je fis avertir la première, et je feignis de me rapprocher de la volonté de mes parents ; mais mon dessein était de finir cette persécution avec éclat, et de protester publiquement contre la violence qu’on méditait : je dis donc qu’on était maître de mon sort, qu’on en pouvait disposer comme on voudrait ; qu’on exigeait que je fisse profession, et que je la ferais. Voilà la joie répandue dans toute la maison, les caresses revenues avec toutes les flatteries et toute la séduction. « Dieu avait parlé à mon cœur ; personne n’était plus faite pour l’état de perfection que moi. Il était impossible que cela ne fût pas, on s’y était toujours attendu. On ne remplit pas ses devoirs avec tant d’édification et de constance, quand on n’y est pas vraiment appelée. La mère des novices n’avait jamais vu dans aucune de ses élèves de vocation mieux caractérisée ; elle était toute surprise du travers que j’avais pris, mais elle avait toujours bien dit à notre mère supérieure qu’il fallait tenir bon, et que cela passerait ; que les meilleures religieuses avaient eu de ces moments-là ; que c’étaient des suggestions du mauvais esprit qui redoublait ses efforts lorsqu’il était sur le point de perdre sa proie ; que j’allais lui échapper ; qu’il n’y avait plus que des roses pour moi ; que les obligations de la vie religieuse me paraîtraient d’autant plus supportables, que je me les étais plus fortement exagérées ; que cet appesantissement subit du joug était une grâce du ciel, qui se servait de ce moyen pour l’alléger… » Il me paraissait assez singulier que la même chose vînt de Dieu ou du diable, selon qu’il leur plaisait de l’envisager. Il y a beaucoup de circonstances pareilles dans la religion ; et ceux qui m’ont consolée, m’ont souvent dit de mes pensées, les uns que c’étaient autant d’instigations de Satan, et les autres, autant d’inspirations de Dieu. Le même mal vient, ou de Dieu qui nous éprouve, ou du diable qui nous tente.

Je me conduisis avec discrétion ; je crus pouvoir me répondre de moi. Je vis mon père ; il me parla froidement ; je vis ma mère ; elle m’embrassa ; je reçus des lettres de congratulation de mes sœurs et de beaucoup d’autres. Je sus que ce serait un M. Sornin, vicaire de Saint-Roch, qui ferait le sermon, et M. Thierry, chancelier de l’Université, qui recevrait mes vœux. Tout alla bien jusqu’à la veille du grand jour, excepté qu’ayant appris que la cérémonie serait clandestine, qu’il y aurait très-peu de monde, et que la porte de l’église ne serait ouverte qu’aux parents, j’appelai par la tourière toutes les personnes de notre voisinage, mes amis, mes amies ; j’eus la permission d’écrire à quelques-unes de mes connaissances. Tout ce concours auquel on ne s’attendait guère se présenta ; il fallut le laisser entrer ; et l’assemblée fut telle à peu près qu’il la fallait pour mon projet. Oh, monsieur ! quelle nuit que celle qui précéda ! Je ne me couchai point ; j’étais assise sur mon lit ; j’appelais Dieu à mon secours ; j’élevais mes mains au ciel, je le prenais à témoin de la violence qu’on me faisait ; je me représentais mon rôle au pied des autels, une jeune fille protestant à haute voix contre une action à laquelle elle paraît avoir consenti, le scandale des assistants, le désespoir des religieuses, la fureur de mes parents. « Dieu ! que vais-je devenir ?… » En prononçant ces mots il me prit une défaillance générale, je tombai évanouie sur mon traversin ; un frisson dans lequel mes genoux se battaient et mes dents se frappaient avec bruit, succéda à cette défaillance ; à ce frisson une chaleur terrible : mon esprit se troubla. Je ne me souviens ni de m’être déshabillée, ni d’être sortie de ma cellule ; cependant on me trouva nue en chemise, étendue par terre à la porte de la supérieure, sans mouvement et presque sans vie. J’ai appris ces choses depuis. Le matin je me trouvai dans ma cellule, mon lit environné de la supérieure, de la mère des novices, et de celles qu’on appelle les assistantes. J’étais fort abattue ; on me fit quelques questions ; on vit par mes réponses que je n’avais aucune connaissance de ce qui s’était passé ; et l’on ne m’en parla pas. On me demanda comment je me portais, si je persistais dans ma sainte résolution, et si je me sentais en état de supporter la fatigue du jour. Je répondis que oui ; et contre leur attente rien ne fut dérangé.

On avait tout disposé dès la veille. On sonna les cloches pour apprendre à tout le monde qu’on allait faire une malheureuse. Le cœur me battit encore. On vint me parer ; ce jour est un jour de toilette ; à présent que je me rappelle toutes ces cérémonies, il me semble qu’elles avaient quelque chose de solennel et de bien touchant pour une jeune innocente que son penchant n’entraînerait point ailleurs. On me conduisit à l’église ; on célébra la sainte messe : le bon vicaire, qui me soupçonnait une résignation que je n’avais point, me fit un long sermon où il n’y avait pas un mot qui ne fût à contre-sens ; c’était quelque chose de bien ridicule que tout ce qu’il me disait de mon bonheur, de la grâce, de mon courage, de mon zèle, de ma ferveur et de tous les beaux sentiments qu’il me supposait. Ce contraste et de son éloge et de la démarche que j’allais faire me troubla ; j’eus des moments d’incertitude, mais qui durèrent peu. Je n’en sentis que mieux que je manquais de tout ce qu’il fallait avoir pour être une bonne religieuse. Enfin le moment terrible arriva. Lorsqu’il fallut entrer dans le lieu où je devais prononcer le vœu de mon engagement, je ne me trouvai plus de jambes ; deux de mes compagnes me prirent sous les bras ; j’avais la tête renversée sur une d’elles, et je me traînais. Je ne sais ce qui se passait dans l’âme des assistants, mais ils voyaient une jeune victime mourante qu’on portait à l’autel, et il s’échappait de toutes parts des soupirs et des sanglots, au milieu desquels je suis bien sûre que ceux de mon père et de ma mère ne se firent point entendre. Tout le monde était debout ; il y avait de jeunes personnes montées sur des chaises, et attachées aux barreaux de la grille ; et il se faisait un profond silence, lorsque celui qui présidait à ma profession me dit : « Marie-Suzanne Simonin, promettez-vous de dire la vérité ?

— Je le promets.

— Est-ce de votre plein gré et de votre libre volonté que vous êtes ici ? »

Je répondis, « non ; » mais celles qui m’accompagnaient répondirent pour moi, « oui. »

« Marie-Suzanne Simonin, promettez-vous à Dieu chasteté, pauvreté et obéissance ? »

J’hésitai un moment ; le prêtre attendit ; et je répondis :

« Non, monsieur. »

Il recommença :

« Marie-Suzanne Simonin, promettez-vous à Dieu chasteté, pauvreté et obéissance ? »

Je lui répondis d’une voix plus ferme :

« Non, monsieur, non. »

Il s’arrêta et me dit : « Mon enfant, remettez-vous, et écoutez-moi.

— Monseigneur, lui dis-je, vous me demandez si je promets à Dieu chasteté, pauvreté et obéissance ; je vous ai bien entendu, et je vous réponds que non… »

Et me tournant ensuite vers les assistants, entre lesquels il s’était élevé un assez grand murmure, je fis signe que je voulais parler ; le murmure cessa et je dis :

« Messieurs, et vous surtout mon père et ma mère, je vous prends tous à témoin… »

À ces mots une des sœurs laissa tomber le voile de la grille, et je vis qu’il était inutile de continuer. Les religieuses m’entourèrent, m’accablèrent de reproches ; je les écoutai sans mot dire. On me conduisit dans ma cellule, où l’on m’enferma sous la clef.

Là, seule, livrée à mes réflexions, je commençai à rassurer mon âme ; je revins sur ma démarche, et je ne m’en repentis point. Je vis qu’après l’éclat que j’avais fait, il était impossible que je restasse ici longtemps, et que peut-être on n’oserait pas me remettre en couvent. Je ne savais ce qu’on ferait de moi ; mais je ne voyais rien de pis que d’être religieuse malgré soi. Je demeurai assez longtemps sans entendre parler de qui que ce fût. Celles qui m’apportaient à manger entraient, mettaient mon dîner à terre et s’en allaient en silence. Au bout d’un mois on m’apporta des habits de séculière ; je quittai ceux de la maison ; la supérieure vint et me dit de la suivre. Je la suivis jusqu’à la porte conventuelle ; là je montai dans une voiture où je trouvai ma mère seule qui m’attendait ; je m’assis sur le devant ; et le carrosse partit. Nous restâmes l’une vis-à-vis de l’autre quelque temps sans mot dire ; j’avais les yeux baissés, et je n’osais la regarder. Je ne sais ce qui se passait dans mon âme ; mais tout à coup je me jetai à ses pieds, et je penchai ma tête sur ses genoux ; je ne lui parlais pas, mais je sanglotais et j’étouffais. Elle me repoussa durement. Je ne me relevai pas ; le sang me vint au nez ; je saisis une de ses mains malgré qu’elle en eût ; et l’arrosant de mes larmes et de mon sang qui coulait, appuyant ma bouche sur cette main, je la baisais et je lui disais : « Vous êtes toujours ma mère, je suis toujours votre enfant… » Et elle me répondit (en me poussant encore plus rudement, et en arrachant sa main d’entre les miennes) : « Relevez-vous, malheureuse, relevez-vous. » Je lui obéis, je me rassis, et je tirai ma coiffe sur mon visage. Elle avait mis tant d’autorité et de fermeté dans le son de sa voix, que je crus devoir me dérober à ses yeux. Mes larmes et le sang qui coulait de mon nez se mêlaient ensemble, descendaient le long de mes bras, et j’en étais toute couverte sans que je m’en aperçusse. À quelques mots qu’elle dit, je conçus que sa robe et son linge en avaient été tachés, et que cela lui déplaisait. Nous arrivâmes à la maison, où l’on me conduisit tout de suite à une petite chambre qu’on m’avait préparée. Je me jetai encore à ses genoux sur l’escalier ; je la retins par son vêtement ; mais tout ce que j’en obtins, ce fut de se retourner de mon côté et de me regarder avec un mouvement d’indignation de la tête, de la bouche et des yeux, que vous concevez mieux que je ne puis vous le rendre.

J’entrai dans ma nouvelle prison, où je passai six mois, sollicitant tous les jours inutilement la grâce de lui parler, de voir mon père ou de leur écrire. On m’apportait à manger, on me servait ; une domestique m’accompagnait à la messe les jours de fête, et me renfermait. Je lisais, je travaillais, je pleurais, je chantais quelquefois ; et c’est ainsi que mes journées se passaient. Un sentiment secret me soutenait, c’est que j’étais libre, et que mon sort, quelque dur qu’il fût, pouvait changer. Mais il était décidé que je serais religieuse, et je le fus.

Tant d’inhumanité, tant d’opiniâtreté de la part de mes parents, ont achevé de me confirmer ce que je soupçonnais de ma naissance ; je n’ai jamais pu trouver d’autres moyens de les excuser. Ma mère craignait apparemment que je ne revinsse un jour sur le partage des biens ; que je ne redemandasse ma légitime, et que je n’associasse un enfant naturel à des enfants légitimes. Mais ce qui n’était qu’une conjecture va se tourner en certitude.

Tandis que j’étais enfermée à la maison, je faisais peu d’exercices extérieurs de religion ; cependant on m’envoyait à confesse la veille des grandes fêtes. Je vous ai dit que j’avais le même directeur que ma mère ; je lui parlai, je lui exposai toute la dureté de la conduite qu’on avait tenue avec moi depuis environ trois ans. Il la savait. Je me plaignis de ma mère surtout avec amertume et ressentiment. Ce prêtre était entré tard dans l’état religieux ; il avait de l’humanité ; il m’écouta tranquillement, et me dit :

« Mon enfant, plaignez votre mère, plaignez-la plus encore que vous ne la blâmez. Elle a l’âme bonne ; soyez sûre que c’est malgré elle qu’elle en use ainsi.

— Malgré elle, monsieur ! Et qu’est-ce qui peut l’y contraindre ! Ne m’a-t-elle pas mise au monde ? Et quelle différence y a-t-il entre mes sœurs et moi ?

— Beaucoup.

— Beaucoup ! je n’entends rien à votre réponse… »

J’allais entrer dans la comparaison de mes sœurs et de moi, lorsqu’il m’arrêta et me dit :

« Allez, allez, l’inhumanité n’est pas le vice de vos parents ; tâchez de prendre votre sort en patience, et de vous en faire du moins un mérite devant Dieu. Je verrai votre mère, et soyez sûre que j’emploierai pour vous servir tout ce que je puis avoir d’ascendant sur son esprit… »

Ce beaucoup, qu’il m’avait répondu, fut un trait de lumière pour moi ; je ne doutai plus de la vérité de ce que j’avais pensé sur ma naissance.

Le samedi suivant, vers les cinq heures et demie du soir, à la chute du jour, la servante qui m’était attachée monta, et me dit : « Madame votre mère ordonne que vous vous habilliez… » Une heure après : « Madame veut que vous descendiez avec moi… » Je trouvai à la porte un carrosse où nous montâmes, la domestique et moi ; et j’appris que nous allions aux Feuillants, chez le père Séraphin. Il nous attendait ; il était seul. La domestique s’éloigna ; et moi, j’entrai dans le parloir. Je m’assis inquiète et curieuse de ce qu’il avait à me dire. Voici comme il me parla :

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