La Divine Comédie (page 12)
Là peu du dehors était à découvert, mais par ce peu je voyais les étoiles plus brillantes et plus grandes que d’ordinaire elles ne le paraissent. Ainsi ruminant, et ainsi les regardant, me prit le sommeil, le sommeil qui souvent, avant qu’il soit, sait ce qui sera.
A l’heure, je crois, où, sur le mont, commença à luire Cythérée, qui du feu d’amour toujours paraît ardente, il me semblait en songe voir une Dame jeune et belle se promener dans une prairie, cueillant des fleurs ; et chantant, elle disait : « Sache quiconque demande mon nom, que je suis Lia, et je vais mouvant à l’entour mes belles mains pour me faire une guirlande. Pour me plaire au miroir, ici je me pare ; ma sœur Rachel, du miroir, elle, jamais ne s’éloigne, et tout le jour elle est assise. A voir ses beaux yeux elle se complaît, comme moi, à m’orner avec les mains : le voir est sa joie, et l’agir, la mienne. »
Déjà, devant les lueurs de l’aube, d’autant plus douces aux voyageurs que moins loin ils sont de la patrie où ils reviennent, fuyaient de tous côtés les ténèbres, et avec elles mon sommeil : par quoi je me levai, voyant les grands Maîtres déjà debout.
« Ce doux fruit que sur tant de rameaux va cherchant le souci des mortels, aujourd’hui apaisera ta faim. » Ces paroles m’adressa Virgile, et jamais don ne fit un plaisir égal. Tant désir sur désir il me vint d’être en haut, qu’à chaque pas, ensuite, pour voler je me sentais croître les ailes.
Lorsque tout l’escalier, au-dessous de nous eut été parcouru, et que nous fûmes sur la dernière marche, Virgile sur moi fixa ses yeux, et dit : « Tu as vu, mon fils, le feu temporel et l’éternel, et tu es parvenu en un lieu où par moi-même plus rien je ne discerne. Par industrie et par art ici je t’ai amené ; prends maintenant ton bon plaisir pour guide : tu es hors des routes escarpées, hors des voies étroites. Vois le Soleil qui reluit devant toi ; vois l’herbe, les fleurs et les arbustes que cette terre produit d’elle-même. Tandis que pleins de joie viennent les beaux yeux dont les larmes me firent venir à toi, tu peux t’asseoir, et ensuite aller à travers ces campagnes. N’attends plus mon dire ni mon signe : droit et sain est ton libre arbitre, et ce serait une faute que de ne pas agir suivant son jugement ; ce pourquoi, souverain de toi-même, je te couronne et te mitre. »
CHANT VINGT-HUITIÈME
Désireux de reconnaître, au-dedans et autour, la divine forêt épaisse et verdoyante qui, aux yeux, tempérait le jour nouveau, sans plus attendre je laissai le sentier, et lentement, lentement je pris par la campagne qui allait s’élevant, et d’où s’exhalait une suave senteur.
Un léger souffle, toujours le même, me frappait le front, pas plus doux qu’un vent ; par lequel les rameaux agités se courbaient tous du côté où le saint mont projette sa première ombré : tant néanmoins ne s’inclinaient-ils, que les petits oiseaux cessassent d’exercer tous leurs arts sur les cimes ; mais, avec des chants de joie, ils recueillaient les premiers souffles entre les feuilles, qui tenaient le bourdon dans leurs concerts, tel que celui qui se forme de rameau en rameau, dans la forêt de pins sur le rivage de Chiassi , quand le sirocco se déchaîne au dehors.
Déjà mes pas lents m’avaient porté si avant dans l’antique forêt, que je ne pouvais plus voir par où j’étais entré, quand voilà que d’aller plus loin m’empêcha un ruisseau dont, vers la gauche, les petites ondes ployaient l’herbe croissant sur les bords. Toutes les eaux ici les plus pures paraîtraient altérées par quelque mélange, près de celle-là, qui ne cache rien . Quoiqu’un peu brune, elle coule sous l’ombre perpétuelle, qui jamais ne laisse pénétrer un rayon de Soleil ou de Lune.
J’arrêtai mes pieds, et des yeux je passai au delà du ruisseau, pour admirer la grande variété des frais mais . Là, comme apparaît subitement une chose qui, émerveillant, détourne de toute autre pensée, m’apparut une Dame qui, seulette, allait chantant et cueillant çà et là les fleurs dont était diapré tout son chemin. — O belle Dame qu’enflamment les rayons d’amour, si j’en crois la ressemblance qui d’ordinaire rend témoignage du cœur, qu’il te plaise, lui dis-je, t’approcher assez de ce ruisseau pour que j’entende ce que tu chantes. Tu me rappelles où et quelle était Proserpine, quand sa mère la perdit, et qu’elle perdit, elle, le printemps .
Comme, sans s’élever de terre et toute en soi, glisse une Dame qui danse, mettant à peine un pied devant l’autre ; ainsi, sur des fleurs vermeilles et jaunes, vers moi glissa-t-elle, comme une vierge qui baisse ses yeux modestes ; et elle satisfit mes prières, s’approchant assez pour que le doux son vînt à moi, avec le sens qu’il contenait.
Dès qu’elle fut là où de ses ondes le beau fleuve baignait l’herbe, de lever les yeux elle me fit la faveur. Je ne crois pas que tant de lumière brillât sous les cils de Vénus blessée par son fils, hors de toute sienne coutume . Sur l’autre rive, à droite, elle souriait, cueillant de ses mains les fleurs que la profonde terre produit sans semence. De trois pas nous séparait le fleuve ; mais l’Hellespont, là où passa Xerxès, qui refrène encore tout orgueil humain, ne fut pas plus en haine à Léandre, à cause de ses flots épandus entre Sestos et Abydos , que ne me l’était celui-là, pour ne point s’être ouvert alors. « Vous êtes nouveaux ici, », commença-t-elle ; « et peut-être parce que je ris en ce lieu choisi pour nid à la race humaine , quelque doute vous tient-il en étonnement ; mais le psaume delectasti répand une lumière qui peut éclairer votre intelligence. Et toi qui vas devant, et qui m’as priée, parle, si tu veux entendre ; car je suis venue pour répondre à toutes les questions, autant qu’il suffit. » — L’eau, dis-je, et le bruit de la forêt combattent en moi la foi récente en une chose qu’on m’a dite contraire à celle-ci. D’où elle : « Je dirai de quelle cause procède ce qui t’étonne, et je dissiperai le brouillard qui t’offusque. Le souverain Bien, qui se complaît en soi seul, créa l’homme apte au bien, et il lui donna ce lieu pour arrhes d’éternelle paix. Par sa faute, peu il demeura ici ; par sa faute, en pleurs et labeurs il changea un vertueux rire et un doux jeu. Afin que le trouble qu’engendrent au-dessous de ce lieu les exhalaisons de l’eau et de la terre, qui suivent autant qu’elles peuvent la chaleur , ne nuisit point à l’homme, ce mont vers le ciel s’est tant élevé, et de ce trouble est exempt depuis l’endroit où il se ferme . Or, parce que tout l’air se meut circulairement avec le premier mobile, si d’aucun côté ce cercle n’est rompu, sur cette hauteur que de toute part environne l’air pur, ce mouvement frappe et fait résonner l’épaisse forêt ; et tel est le pouvoir de la plante frappée, que de sa vertu elle imprègne le souffle, lequel ensuite en circulant la répand autour : et l’autre terre , selon qu’elle y est apte par elle-même ou par son climat, conçoit et produit de diverses vertus des arbres divers.
Cela entendu, on cesserait de s’étonner quand quelque plante y pousse sans semence apparente. Et tu dois savoir que la campagne sainte où tu es, est pleine de toutes semences, et qu’elle a en elle un fruit qui là ne se cueille point . L’eau que tu vois ne jaillit point d’une source que renouvellent des vapeurs que le froid condense, comme un fleuve qui perd et reprend haleine ; mais elle sort d’une fontaine perpétuellement durable qui, ouverte de deux côtés par le vouloir de Dieu, recouvre autant qu’elle verse. De ce côté de son cours, elle possède une vertu qui ôte la mémoire du péché ; de l’autre, elle rend celle du bien qu’on a fait. Ici elle s’appelle Léthé, et là Eunoé : et point elle n’opère, si auparavant d’ici et de là on n’a goûté . La saveur surpasse toute autre ; et, bien qu’il se puisse qu’apaisée soit ta soif , sans que je te découvre rien de plus, je te gratifierai encore d’un corollaire, et je ne crois pas que moins de prix ait pour toi mon dire, s’il s’étend au-delà de ma promesse. Les antiques poètes qui chantèrent l’âge d’or et ses félicités, sur le Parnasse songèrent peut-être de ce lieu. Innocente ici fut l’humaine racine : ici un printemps perpétuel et toutes les sortes de fruits : ce fleuve est le nectar dont tous parlent. »
Je me retournai alors vers mes Poètes, et je vis qu’ils avaient souri à ces dernières paroles : puis sur la belle Dame je ramenai mes yeux.
CHANT VINGT-NEUVIÈME
Chantant comme une femme éprise d’amour, elle continua, après la fin de ses paroles : Beati quorum tecta sunt peccata ! Et comme, à travers les ombres sauvages, s’en allaient seules des nymphes, désirant l’une fuir, l’autre voir le soleil, lors elle se mut, remontant le fleuve le long de la rive, et moi comme elle, à petits pas suivant ses petits pas ; et entre les siens et les miens il n’en était pas cent, lorsque les bords également se courbèrent, de sorte que je marchai vers le Levant.
Longtemps ainsi nous n’avions pas cheminé, quand la Dame vers moi se tourna ; disant : « Mon frère, regarde et écoute !… »
Et voilà que soudain traversa de toutes parts la grande forêt une lueur telle, que je doutai si ce n’était point un éclair. Mais, l’éclair brille et s’éteint au même instant, et cette lueur durait, resplendissant de plus en plus, aussi en mon penser je disais, « Qu’est ceci ? » Et dans l’air lumineux s’épandait une douce mélodie, d’où, pris d’un juste zèle, je gourmandai la hardiesse d’Eve, pensant que là où obéissaient la terre et le ciel, une femmelette seule, et qui venait d’être créée, ne souffrit point d’être enveloppée d’un voile sous lequel si, pieuse elle était restée, je jouirais de ces ineffables délices, goûtées une première fois et bien d’autres fois.
Tandis que ravi j’allais à travers tant de prémices du plaisir éternel, et désirant plus de joies encore, devant nous l’air devint tel qu’un feu ardent, sous les verts rameaux ; et déjà, comme un chant, le doux son était entendu : O Vierges sacro-saintes , si jamais pour vous je souffris la faim, les veilles, l’occasion me sollicite d’en demander la récompense ! Que l’Hélicon pour moi maintenant verse ses eaux, et qu’avec son cœur Uranie m’aide à penser et à mettre en vers des choses grandes !
Un peu plus loin apparaissaient sept arbres d’or, selon le faux aspect que leur donnait le long espace qui était encore entre eux et nous ; mais, lorsque j’en fus assez près pour que l’objet, dégagé de la vague apparence qui trompe le sens, ne perdit par la distance aucun trait de sa forme, la vertu qui à la raison prépare le discours , reconnut que c’étaient des candélabres, et, dans les paroles du chant, distingua Hozannah ! En haut, flamboyait le beau lustre , plus brillant de beaucoup que, dans un ciel serein, la Lune à minuit, au milieu de son mois .
Je me tournai, plein d’admiration, vers le bon Virgile ; et il me répondit par un regard non moins plein de stupeur. Puis je reportai mes yeux sur ces choses splendides, qui vers nous se mouvaient si lentement, que les eussent vaincues des épouses nouvelles .
La Dame me gourmanda : « Pourquoi t’enflammes-tu ainsi à l’aspect des vives lumières, et ce qui vient derrière elles ne regardes-tu point ? » Alors, les suivant comme leurs guides, je vis venir des gens vêtus de blanc ; et ici jamais ne fut de blancheur aussi éclatante. L’eau brillait à gauche, et quand je la regardais, elle me renvoyait, comme un miroir, mon image senestre.
Lorsque je fus sur ma rive en un endroit où je n’étais plus distant que de la largeur du fleuve, je suspendis mes pas pour mieux voir : et je vis les petites flammes, semblables à des banderoles flottantes, aller devant, laissant, derrière, l’air coloré, de sorte qu’au-dessus il présentait sept bandes distinctes, toutes de ces couleurs dont le Soleil fait son arc, et Délia, sa ceinture.
Ces étendards se prolongeaient en arrière, au delà de ma vue, et, à mon jugement, ceux d’en dehors étaient l’un de l’autre distants de dix pas.
Sous ce beau ciel que je décris, venaient deux à deux, vingt-quatre vieillards couronnée de lis. Tous chantaient : « Bénie sois-tu entre les filles d’Adam ! et que bénies éternellement soient tes beautés ! »
Lorsque les fleurs et les autres fraîches herbes, qui devant moi ornaient l’autre rive, cessèrent d’être foulées par ces élus, comme dans le ciel une lumière suit une autre lumière, vinrent après eux quatre animaux couronnés de vert feuillage. Chacun d’eux avait six ailes, dont les plumes étaient pleines d’yeux ; et tels, s’il vivait, seraient les yeux d’Argus. A décrire leurs formes, plus, lecteur, ne dépenserai-je de rimes : car tant me presse une autre dépense, qu’en celle-ci je ne puis être prodigue. Mais lis Ezéchiel, qui les dépeint comme il les vit venir de la froide région, avec le vent, avec la nuée et avec le feu : et tels que tu les trouveras dans son livre , tels étaient-ils ici, hors qu’à l’égard des ailes, Jean est avec moi, et se sépare de lui . L’espace entre eux contenait un char sur deux roues triomphales, qu’avec le cou tirait un griffon . Et celui-ci en haut étendait ses deux ailes entre la bande du milieu et les trois de chaque côté ; de sorte qu’en agitant l’air, il n’en touchait aucune ; tant elles s’élevaient, qu’on les perdait de vue ; ses membres d’oiseau étaient de couleur d’or, les autres mélangés de blanc et de vermeil.
Non seulement Rome ne réjouit point d’un aussi beau char l’Africain ou Auguste ; mais auprès serait pauvre celui du Soleil ; celui du Soleil, qui, s’égarant, fut brûlé, à la prière fervente de la Terre, quand Jupiter secrètement fut juste .
Trois Dames ; venaient, dansant en rond du côté de la roue droite : l’une si rouge, que dans le feu à peine la discernerait-on ; l’autre, comme si les chairs et les os eussent été d’émeraude ; la troisième, semblable à de la neige qui vient de tomber.
Elles paraissaient conduites tantôt par la blanche, tantôt par la rouge, et les autres sur son chant réglaient leur aller lent ou vif.
A gauche, quatre autres , vêtues de pourpre, menaient leur danse à la suite de l’une d’elles , qui à la tête avait trois yeux.
Après ce groupe, je vis deux vieillards dissemblables de vêtement, mais de contenance pareille, tous deux modestes et graves. L’un paraissait des familiers de ce grand Hippocrate, que la nature fit pour le salut des animaux qui lui sont le plus chers ; l’autre paraissait avoir le soin contraire, portant une épée brillante et aiguë, telle qu’au delà du ruisseau j’en eus peur. Puis j’en vis quatre d’humble apparence, et, derrière tous, un vieillard seul venir dormant, le visage animé . Et ces sept étaient vêtues de la première robe , pourtant autour de la tête ils n’avaient point de couronne de lis, mais de roses et d’autres fleurs vermeilles. D’un peu loin, on aurait juré qu’au-dessus des sourcils tous étaient en feu. Et quand le char fut vis-à-vis de moi, un tonnerre fut ouï : et il sembla qu’à ces dignes personnes d’aller outre où il fut interdit, s’étant arrêtées là avec les premières enseignes .
CHANT TRENTIÈME
Lorsque le septentrion du premier ciel , qui ne connut jamais ni coucher ni lever, que ne voilent aucuns nuages que ceux du péché, et qui instruisait là chacun de son devoir, comme celui d’en bas dirige le timonier pour arriver au port, se fut arrêté, la gent vraie venue la première entre le Griffon et lui se tourna vers le char, comme vers sa paix : et l’un d’eux, comme envoyé du ciel, Veni, sponsa de Libano ! chantant, cria trois fois, et tous les autres après.
Tel qu’au dernier appel, soudain se lèveront, chacun de sa tombe, les bienheureux revêtus d’une chair plus légère ; tels au-dessus de la divine basterne ad vocem tanti senis , se levèrent cent ministres et messagers de vie éternelle.
Tous disaient : « Benedictus, qui venis ! » et d’en haut et d’autour, jetant des fleurs : Manibus ô date lilia plenis !
J’ai vu, au point du jour, l’Orient tout rose, et le reste du ciel orné d’une douce sérénité, et le Soleil naître voilé d’ombres, de sorte que l’œil pouvait longtemps en soutenir l’éclat tempéré par les vapeurs, ainsi dans une nuée de fleurs qui s’épanchaient des mains angéliques, et retombaient en bas, dedans et dehors , sous un voile blanc, couronnée d’olivier, m’apparut une Dame, revêtue d’un vert manteau et d’une robe couleur de flamme vive. Et mon esprit, qui depuis si longtemps déjà n’avait, tremblant, éprouvé la stupeur que me causait sa présence , sans davantage la reconnaître des yeux, par une vertu occulte qui d’elle émana, de l’ancien amour sentit la grande puissance.
Sitôt que frappa mon regard la haute vertu, qui déjà m’avait transpercé avant que je fusse hors de l’enfance, je me tournai à gauche, de l’air suppliant avec lequel le petit enfant court à sa mère, lorsqu’il a peur ou qu’il est afflige, pour dire à Virgile : — Il ne m’est pas resté une drachme de sang qui ne frémisse ; de l’ancienne flamme je reconnais les signes.
Mais Virgile nous avait laissés, Virgile, très doux père, Virgile à qui, pour mon salut, elle me confia : Et tout ce que perdit l’antique mère ne put empêcher que mes joues, qu’avant nulle rosée n’humectait, se mouillassent de larmes. « Dante, parce que Virgile s’en va, ne pleure pas, ne pleure pas encore ! il convient que tu pleures par une autre épée . »
Comme un amiral qui, de la poupe à la proue, vient inspecter ceux qui manœuvrent les autres navires, et à bien faire les encourage ; à la gauche du char, quand je me tournai au son de mon nom, qu’ici de nécessité je registre, je vis la Dame, qui m’était apparue voilée par les fleurs que répandaient les anges, diriger vers moi les yeux d’au delà du ruisseau. Quoique le voile qui descendait de sa tête ceinte du feuillage de Minerve, ne permît pas de la voir à découvert, d’une contenance royalement altière elle continua, comme celui qui, disant, réserve pour la fin les paroles les plus vives : « Regarde-moi ; suis-je bien, suis-je bien Béatrice. Comment as-tu daigné t’approcher du mont ? Ne savais-tu point qu’ici l’homme est heureux ? »
Mes yeux baissés tombèrent sur la claire fontaine, et en m’y voyant, je les reportai sur l’herbe, tant de honte se chargea mon front.
Comme envers son fils la mère se montre sévère, ainsi se montra-t-elle envers moi ; parce qu’un peu amère est la saveur de la pitié acerbe . Elle se tut, et soudain les Anges chantèrent : « In te, Domine, speravi ! » Mais outre pedes meos ils ne passèrent point.
Comme la neige qu’ont poussée et entassée les vents slaves, entre les poutres vivantes sur le dos de l’Italie se congèle, puis, liquéfiée, coule à travers d’elle-même, au souffle de la terre où l’ombre se perd , comme on voit le feu fondre la chandelle ; ainsi fus-je sans larmes ni soupirs, avant le chant de ceux dont l’harmonie accompagne toujours celle des sphères éternelles ; mais après qu’en leurs doux accords j’entendis qu’à moi ils compatissaient plus que s’ils eussent dit : « O Dame, pourquoi l’affliges-tu ? » la glace qui s’était amassée autour de mon cœur, se fit eau et souffle, et avec angoisse par la bouche et par les yeux sortit de la poitrine. Elle, cependant, debout du même côté du char, se tournant vers les pieuses substances, leur parla en cette sorte : « Vous veillez tellement dans l’éternel jour, que ni la nuit, ni le sommeil ne vous dérobe un seul des pas que le temps fait en ses voies . Plus étendue est donc ma réponse, afin que celui qui pleure là m’entende, et que la faute et le repentir soient d’une même mesure. Non par l’influence des grands orbes qui dirigent chacun vers une certaine fin, selon que l’accompagnent les étoiles, mais par le don des grâces divines, dont la pluie a sa source dans des vapeurs si élevées que notre vue n’en approche point, celui-ci dans sa vie nouvelle fut virtuellement tel, que de toute bonne habitude il eût été un modèle admirable : mais en plantes malignes et sauvages d’autant plus est fertile le sol non cultivé, que la terre a plus de vigueur. Avec mon visage quelque temps je le soutins ; lui montrant ses jeunes yeux, avec moi il le conduisait dans la voie droite. Mais, dès qu’au seuil de mon second âge, j’eus changé de vie , il me quitta pour se donner à d’autres. Lorsque de la chair à l’esprit j’eus monté, et que ma vertu et ma beauté se furent accrues , je lui plus moins et lui fus moins chère : Il engagea ses pas dans une route trompeuse, poursuivant de fausses images du bien, qui ne tiennent pas ce qu’elles promettent ; et point ne me servit d’obtenir les inspirations par lesquelles, et en songe et autrement, je le rappelai ; tant il en eut peu de souci. Si bas il tomba, que, pour le sauver, nul autre moyen ne restait que de lui montrer la race perdue. Pour cela, je visitai la demeure des morts, et à celui qui ici-haut l’a conduit, pleurant je fis porter mes prières. De Dieu serait rompu le suprême décret, si l’on passait le Léthé, et que l’on goûtât d’une telle nourriture , sans avoir, en payement, versé des larmes de repentance. »
CHANT TRENTE-ET-UNIÈME
Tournant vers moi la pointe de son parler, dont le tranchant même m’avait paru poignant : « O toi qui es au delà du fleuve sacré, » poursuivit-elle sans retard, « dis, dis, si cela est vrai ; à une si grave accusation, il convient que ta confession se joigne. »
J’étais tellement confus en moi-même, qu’essayant de parler, ma voix s’éteignit avant de passer mes lèvres.
Elle attendit un peu, puis elle dit : « Que penses-tu ? Réponds-moi. Les eaux n’ont pas encore effacé en toi les tristes souvenirs, » La honte et la peur, ensemble mêlées, poussèrent hors de ma bouche un « oui » tel, que, pour l’entendre, il fut besoin de la vue .
Comme l’arbalète trop tendue, quand part la détente, rompt la corde et l’arc, et avec moins de force le trait touche le but ; ainsi éclatai-je sous cette pesante charge, épanchant au dehors larmes et soupirs, et la voix s’arrêta au passage. D’où elle à moi : « A mes désirs, qui te conduisaient à l’amour du bien , au delà duquel il n’est rien à quoi l’on aspire, qu’as-tu trouvé qui s’opposât, quels fossés, quelles chaînes, pour quoi d’aller plus avant tu dusses ainsi renoncer à l’espérance ? Et quels charmes ou quels avantages t’ont montrés les autres , que, par eux, tu dusses être attiré ? » Après avoir poussé un soupir amer, à peine eus-je assez de voix pour répondre, et avec fatigue les lèvres la formèrent. Pleurant, je dis : — Les choses présentes avec leur faux plaisir, attirèrent mes pas, sitôt que se cacha votre visage. Et elle : « Si tu avais tu ou nié ce que tu confesses, la faute n’en serait pas moins connue : la sait le souverain Juge. Mais quand, de sa propre bouche, le pécheur s’accuse, en notre cour la roue tourne contre le tranchant . Mais pour que tu rougisses maintenant de ton erreur, et pour qu’une autre fois tu sois plus fort contre la voix de la Sirène, mets bas la semence de tes pleurs et écoute : tu entendras comment, dans la voie contraire devait te faire entrer ma chair ensevelie. Jamais la nature ou l’art ne t’offrit un plaisir égal à celui que te causait la vue des beaux membres dans lesquels je fus renfermée, et qui, dispersés, ne sont que terre. Et si, par ma mort, ce plaisir suprême te trompa, quelle chose mortelle devait désormais t’inspirer du désir !
Bien devais-tu, blessé une première fois par les choses trompeuses, t’élever plus haut derrière moi, qui n’était plus telle : point ne devais-tu abaisser tes ailes pour attendre d’autres coups, ou d’une jeune fille, ou de quelque autre vanité d’un si court usage.
Le petit oiseau, nouvellement éclos, attend deux ou trois fois ; mais à ceux emplumés déjà, en vain tend-on des rets, et lance-t-on des flèches. »
Tels qu’écoutant, les enfants se tiennent, honteux et muets, les yeux à terre, se reconnaissant et se repentant ; tel me tenais-je, et elle me dit : « Puisque entendre seulement t’afflige, lève la barbe, et plus encore tu t’affligeras en regardant. »
Avec moins de résistance ou notre vent, ou celui de la terre d’Iarbe déracine un chêne robuste, qu’à son commandement je ne levai le menton : et quand par la barbe elle désigna le visage, bien connus-je le venin de l’argument. Et lorsque ma face se releva, l’œil comprit que ces premières créatures avaient suspendu leur aspersion . Et mes yeux, encore peu assurés, virent Béatrice tournée vers l’animal qui est une seule personne en deux natures . Au delà du vert ruisseau , sous son voile, elle se vainquait elle-même, dans sa beauté présente, plus qu’autrefois ici les autres. Là tellement me piqua l’ortie du repentir, que de toutes les autres choses, celle qui me détourna le plus dans son amour, je la pris le plus en haine. Un remords si vif me déchira le cœur que je tombai vaincu ; et ce qu’alors je devins, le sait celle de qui en venait la cause. Puis, lorsqu’une vertu du dehors m’eut ranimé le cœur, je vis au-dessus de moi la Dame que j’avais trouvée seule ; elle disait : « Tiens-moi, tiens-moi ! » Elle m’avait amené dans le fleuve jusqu’à la gorge, et me tirant après elle dessus l’eau, elle allait légère comme une navette.
Quand je fus près de l’heureuse rive, Asperges me si doucement j’entendis chanter, que non-seulement le peindre, mais me le remémorer même je ne saurais. La belle dame ouvrit les bras, et m’embrassant la tête, me plongea où il convenait que je busse l’eau : ensuite elle me retira, et tout humide m’introduisit dans la danse des quatre belles ; et chacune d’un bras m’enlaça. « Nymphes ici nous sommes, et dans le ciel nous sommes étoiles ; avant que Béatrice descendît du ciel, nous lui fûmes destinées pour servantes. Nous te mènerons devant ses yeux ; mais aiguiseront les tiens, pour qu’ils pénètrent dans la lumière qui en eux brille, les trois de l’autre côté , qui voient plus avant. » Ainsi chantant elles commencèrent : puis avec elles elles me menèrent à la poitrine du Griffon, où Béatrice debout était tournée vers nous. Elles dirent : « N’épargne point les regards ; nous t’avons placé devant les émeraudes, dont jadis l’Amour tira les traits qui te blessèrent. » Mille désirs plus ardents que la flamme, lièrent mes yeux à ses yeux brillants, qui demeuraient fixés sur le Griffon .
Comme le soleil dans le miroir, ainsi l’animal double rayonnait dedans, offrant tantôt un aspect et tantôt un autre . Pense, lecteur, si je m’étonnais, voyant l’objet demeurer le même, et son image changer. Tandis que, pleine de stupeur et de joie, mon âme goûtait de cet aliment, qui, rassasiant de soi, de soi renouvelle la faim ; par leur démarche se montrant de la plus haute tribu , les trois autres s’avancèrent en chantant leur angélique carole. « Tourne, Béatrice, » chantaient-elles, « tourne tes yeux saints sur ton fidèle, qui pour te voir a fait tant de pas ! De grâce, accorde-nous de lui dévoiler ta face, pour qu’il contemple la seconde beauté que tu cèles. »
O splendeur de la vive lumière éternelle ! Qui, tant eût-il pâli sous les ombres du Parnasse, ou bu à ses fontaines ne paraîtrait impuissant d’esprit, s’il tentait de te peindre telle que tu apparus là où le ciel t’enveloppe d’harmonie et de fleurs, lorsqu’au grand jour tu te découvris ?
CHANT TRENTE-DEUXIÈME
Tant étaient mes yeux fixes et attentifs pour étancher une soif de dix ans , qu’éteints étaient tous mes autres sens ; et ne se souciaient d’aucun autre objet les yeux absorbés dans la splendeur sainte, qui les attirait avec l’antique rets, lorsque par force me firent tourner le visage vers ma gauche ces Déesses, qui me dirent que je regardais trop fixement.
Et cet éblouissement qu’éprouvent les yeux que le soleil vient de frapper, me priva quelque temps de la vue : mais après qu’elle se fut un peu raffermie, je dis un peu par rapport à l’abondante lumière dont je m’étais par force éloigné, je vis qu’à droite la glorieuse armée s’était retournée, et s’en allait ayant en face les sept flammes et le soleil.
Comme sous les boucliers pour se sauver une bande tourne le dos, et sur soi volte avec l’étendard, avant que tout ordre ait pu se changer, cette milice du céleste royaume, qui précédait, défila toute, avant que le timon ployât le char . Puis, près des roues, se replacèrent les Dames, et le Griffon mut le char béni, de manière cependant que pas une penne ne s’agita.
La belle Dame qui m’avait tiré au passage , et Stace et moi, nous suivions la roue qui trace son ornière dans un arc plus étroit. Ainsi traversant la haute forêt, vide par la faute de celle qui crut le serpent, un chant angélique réglait le pas. Peut-être avions-nous parcouru trois fois l’espace d’un trait de flèche, lorsque Béatrice descendit. Je les ouïs tous murmurer : « Adam ! » puis ils entourèrent un arbre dépouillé de fleurs et de feuillage en tous ses rameaux. Sa chevelure, qui s’étend d’autant plus que plus elle s’élève, serait par sa hauteur admirée des Indiens dans leurs forêts. « Heureux es-tu, Griffon, que point de cet arbre ton bec ne détache le fruit doux au goût ; car ensuite tristement se tord le ventre. » Ainsi autour de l’arbre robuste crièrent tous les autres ; et l’animal biforme : « Par là se conserve la semence de tout juste . » Et se tournant vers le timon qu’il avait tiré , il amena le char au pied de l’arbre veuf, il l’y laissa lié avec un de ses rameaux.
Comme nos plantes, lorsque dessus tombe la grande lumière mêlée à celle qui rayonne derrière la célèbre lasca , se gonflent, et chacune d’elle ensuite se revêt de nouvelles couleurs, avant que le Soleil ait conduit ses coursiers sous un autre Signe ; ainsi s’ouvrant, l’arbre dont les branches étaient nues auparavant, se revêtit de nouveau d’une couleur moins semblable à celle des roses qu’à celle des violettes.
Je n’entendis point, et ici-bas ne se chante l’hymne que cette troupe alors chanta ; et je n’en soutins pas jusqu’au bout l’harmonie.