La Divine Comédie (page 11)

Dante Alighieri · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Littré · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Ceux-là, et Perse, et moi, et beaucoup d’autres, répondit mon Guide, nous sommes, avec, ce Grec que les Muses allaitèrent plus abondamment qu’aucun autre , dans le premier cercle de l’obscure prison. Bien souvent nous parlons du mont que ne quittent point celles qui nous ont nourris , Avec nous sont Euripide, Antiphon , Simonide, Agathon, et plusieurs autres Grecs qui ceignirent leur front de lauriers. Là, de ceux que tu as chantés, se voient Antigone , Déiphile , et Argia , et Ismène toujours aussi triste. On y voit celle qui montra Langia ; là est la fille de Tirésias, et Thétis, et Déidamie avec ses sœurs. »

Déjà les deux Poètes se taisaient, de nouveau attentifs à regarder autour, hors désormais de la montée et des parois ; et déjà quatre des servantes du jour étaient demeurées en arrière, et la cinquième était au timon , le dirigeant en haut vers la zone ardente, quand mon Guide : « Je crois qu’en suivant le contour du mont, nous devons tourner notre droite vers le bord extérieur, comme nous l’avons fait jusqu’ici. »

Ainsi l’accoutumance fut là notre enseignement, et nous prîmes ce chemin avec plus d’assurance, par l’assentiment de cette digne âme . Et ils allaient devant, et moi seul derrière, écoutant leurs discours, qui me donnaient l’intelligence de la poésie.

Mais tôt rompit le doux discourir, un arbre qu’au milieu du sentier nous trouvâmes, chargé de pommes, à l’odorat suaves et bonnes. Et comme le sapin, de rameau en rameau, se rétrécit en s’élevant, ainsi cet arbre en descendant, afin, je crois, que dessus nul ne monte. Du côté où le chemin était fermé, tombait du roc élevé une eau claire, qui se répandait d’en haut sur les feuilles. Les deux Poètes s’approchèrent de l’arbre, et d’au dedans, à travers le feuillage, une voix cria : « De ce fruit vous aurez disette . » Puis elle dit : « Plus pensait Marie à ce que les noces fussent honorables et complètes, qu’à sa bouche, qui maintenant pour vous répond. Et les antiques Romains se contentèrent d’eau pour boisson, et Daniel méprisa le manger , et acquit le savoir. Le premier âge fut beau comme l’or : il rendit par la faim les glands savoureux, et par la soif fit, de chaque ruisseau du nectar. Du miel et des sauterelles furent la nourriture de Baptiste dans le désert ; pour cela glorieux est-il, et aussi grand que le déclare l’évangile . »

CHANT VINGT-TROISIÈME

Pendant que je tenais mes yeux fixés sur le vert feuillage, comme parfois il arrive qu’à regarder un petit oiseau la vie se perd, celui qui m’était plus qu’un père me dit : « Cher fils, maintenant viens ; plus utilement doit être employé le temps qui nous est assigné. Je tournai le visage, et non moins vite mes pas, vers les sages, qui parlaient, de sorte que point ne me coûtait l’aller. Et, tout à coup, voilà des voix gémissant et chantant Labia mea, Domine , de manière qu’à l’ouïr on ressentait plaisir et douleur.

— O doux Père, qu’est-ce que j’entends ? dis-je. Et lui : « Des ombres, qui peut-être vont se dégageant du lien de leur dette. »

Comme des voyageurs pensifs, rencontrant en chemin des gens inconnus, vers eux se tournent sans s’arrêter ; ainsi derrière nous, venant avec vitesse et nous dépassant, étonné je regardais une troupe d’âmes silencieuse et dévote. Toutes avaient les yeux ténébreux et caves, la face pâle, et le corps si décharné, que sur les os la peau se collait. Je ne crois pas que le jeûne eût desséché Érésichthon jusqu’à une si mince pellicule, lorsqu’à sa faim il ne resta qu’elle. Je disais, pensant en moi-même : Voilà la gent qui perdit Jérusalem, lorsque dans son fils Marie mit la dent. Les orbites ressemblaient à des anneaux sans gemmes. Qui sur le visage des hommes lit O M O, aurait ici bien distingué le M . Qui, ne sachant pas comment , croirait que l’odeur d’une pomme et celle d’une eau, engendrant le désir, pût réduire à un tel état ? Je m’étonnais de ce qui tant les affame, ignorant encore la cause de leur maigreur et de leur triste écorce ; quand tout à coup une ombre, du fond de la tête tourna vers moi les yeux, et me regarda fixement, et avec force cria : « Quelle grâce m’est celle-ci ? »

Je ne l’aurais jamais reconnu au visage ; mais la voix m’a découvert ce que l’aspect en soi tenait enfermé. Cette étincelle ralluma en moi le souvenir de ce visage changé, et je reconnus celui de Forésé .

« Ne te rebute point, » ainsi priait-il, « la sèche écaille qui me décolore la peau, ni de ma chair aucune difformité ; mais dis-moi le vrai sur toi et sur ces deux âmes qui t’accompagnent, qui elles sont. Parle sans tarder. » — Ta face que morte déjà je pleurai, lui répondis-je, ne m’est pas maintenant un moindre sujet de larmes, la voyant si défaite. Dis-moi donc, au nom de Dieu, ce qui ainsi vous effeuille : ne me presse point de parler, tant que je suis en étonnement, car mal s’explique qui est plein d’un autre souci. Et lui à moi : « Par une éternelle loi, dans l’eau et dans l’arbre resté en arrière, descend une vertu qui ainsi m’exténue. Toute cette gent qui en pleurant chante, pour s’être outre mesure adonnée à la bouche, dans la faim et la soif ici se refait sainte. De boire et de manger rallume en nous le désir, l’odeur qu’exhalent la pomme et la rosée qui se répand sur le vert feuillage. Et pas une seule fois, en parcourant ce cercle, n’a de rafraîchissement notre peine : je dis peine et devrais dire joie ; car ce désir qui nous conduit à l’arbre, est celui qui porte le Christ joyeux à dire « Eli , » lorsqu’avec son sang il nous délivra. » Et moi à lui : — Forésé, depuis le jour où tu quittas le monde pour une meilleure vie, cinq ans ne sont pas encore écoulés. Si en toi cessa le pouvoir de pécher, avant que survînt l’heure de la bonne douleur qui nous remarie à Dieu, comment ici-haut es-tu venu ? Je croyais te trouver encore là en bas , où par le temps se compensa le temps. Et lui à moi : « Sitôt m’a conduit à boire la douce absinthe des peines, ma Nella et ses larmes abondantes. Par ses pieuses prières et ses soupirs, elle m’a tiré de la côte où l’on attend, et m’a délivré des autres cercles. D’autant plus chère à Dieu est la pauvre veuve que tant j’aimai, qu’à bien faire elle est plus seule, car la Barbagia de Sardaigne est, dans ses femmes beaucoup plus pudique que la Barbagia où je la laissai. O doux frère, que veux-tu que je dise ? Je vois venir le temps, peu éloigné de l’heure présente, où, par édit, il sera défendu aux femmes effrontées de Florence de s’en aller montrant la gorge et la poitrine. Quelles furent jamais les femmes barbares, quelles les Sarrazines, à qui fût besoin, pour qu’elles allassent couvertes, de disciplines spirituelles ou autres ? Mais si les éhontées savent bien ce que prochainement le ciel leur prépare, déjà pour hurler leurs bouches seraient ouvertes. Que si ne me trompe pas ma prévoyance, tristes elles seront, avant que se revêtent de duvet les joues de celui que maintenant console la Nanna . Ah ! frère, ne te cèle pas plus longtemps à moi ; vois que, non moi seul, mais toute cette gent regarde là où tu voiles le soleil. ». Et moi à lui : — Si tu rappelles en ta mémoire quel tu fus avec moi, et quel avec toi je fus, pesant encore nous en sera le souvenir présent. Celui qui va devant moi me retira de cette vie, avant-hier, lorsque ronde apparut la sœur de celui-là : (et je montrai le soleil). Par la profonde nuit des vrais morts il m’a guidé, avec ce vrai corps qui le suit. De là son secours m’a conduit en haut, montant autour de la montagne qui vous redresse, vous que le monde a déformés.

Il dit qu’il m’accompagnera jusque-là où je trouverai Béatrice : là il faudra que de lui je me sépare. Virgile est celui-ci, qui ainsi m’a dit (Et je l’indiquai du doigt.) Cet autre est l’ombre pour qui naguères se sont ébranlés tous les rochers de votre royaume, qui de soi l’a repoussée.

CHANT VINGT-QUATRIÈME

Le parler n’empêchait point l’aller, ni ne le rendait plus lent ; mais nous allions avec la vitesse d’un navire que pousse un bon vent.

Les ombres, qui semblaient deux fois mortes, de leurs yeux creux me regardaient avec admiration, s’apercevant que j’étais vivant. Et moi, continuant mon discours, je dis : — Celle-là peut-être, à cause d’autrui, en haut va moins vite que sans cela elle n’irait. Mais dis-moi, si tu le sais, où est Piccarda ; dis-moi si à noter est quelqu’un parmi cette gent qui tant me regarde ? « Ma sœur, qui fut je ne sais si plus belle ou plus bonne, joyeuse de sa couronne, triomphe déjà dans le haut Olympe. » Ainsi dit-il premièrement ; et puis : « Il n’est point ici défendu de nommer chacun, à cause de notre figure si défaite par la diète . Celui-ci (et il le montra du doigt) est Buonagiunta , Buonagiunta de Lucques ; et, au delà de lui, cet autre, dont la face est la plus décharnée, eut dans ses bras la sainte Église . Il fut de Tours, et par le jeune il expie les anguilles de Bolsène préparées à la vernaccia. »

Beaucoup d’autres il me nomma un à un ; et d’être nommés tous paraissaient contents, de sorte que je ne vis aucun visage se rembrunir.

Je vis par la faim user leurs dents à vide Ubaldino della Pila , et Boniface , qui maints peuples régit avec la crosse. Je vis messer Marchese , qui, la gorge moins sèche, eut le temps de boire à Forli, et cependant jamais ne sentit sa soif apaisée. Mais, comme celui qui regarde, et ensuite préfère l’un à l’autre, ainsi préférai-je celui de Lucques, qui paraissait me connaître davantage. Il murmurait, et je ne sais quoi comme « Gentucca » j’entendais, là où il sentait la plaie de la justice qui ainsi le consume .

— O âme, dis-je, qui semblés si avide de t’entretenir avec moi, fais en sorte que je t’entende, et, par ton parler, satisfais ton désir et le mien.

« Une femme est née, et pas encore elle ne porte le voile, commença-t-il, laquelle fera que te plaise ma ville, tant soit-elle décriée. Tu t’en iras avec cette prédiction : si en quelque erreur t’a induit mon murmure, t’éclaireront les choses mêmes. Mais dis si maintenant je vois celui qui mit au jour les rimes nouvelles ainsi commençant : Dames, qui avez intelligence d’amour. » Et moi à lui : — Un suis-je qui, lorsque amour m’inspire, écoute, et ce qu’au dedans il dicte, vais exprimant. — « O frère, » dit-il, « à présent je vois le nœud qui empêcha le Notaire, et Guittone, et moi d’atteindre ce doux style nouveau que j’ouïs : je vois comment vos plumes fidèlement suivent celui qui dicte, ce que certainement point ne firent les nôtres. Qui outre-passe pour plaire davantage, plus ne reconnaît la différence de l’un à l’autre style. » Et, semblant satisfait, il se tut. Comme les oiseaux qui hivernent vers le Nil, quelquefois se rassemblent en troupe, puis volent avec plus de hâte, à la suite l’un de l’autre ; ainsi tout la gent qui était là, se tournant hâta le pas, légère par maigreur et par vouloir. Et comme celui qui est las de courir, laisse aller ses compagnons et doucement va, jusqu’à ce que la poitrine ait cessé de haleter ; ainsi Forésé laissa passer le saint troupeau, et derrière moi il venait, disant : « Quand te reverrai-je ? » — Je ne sais, lui répondis-je, combien j’ai à vivre ; mais ne sera, certes, mon retour si prompt que par mon vouloir plus tôt je ne sois à la rive ; car le lieu où pour vivre je fus mis, de jour en jour plus maigre de bien, paraît près d’une triste ruine.

« Or, va ! » dit-il ; « celui à qui le plus en est la faute , je le vois, à la queue d’une bête, traîné vers la vallée où jamais ne s’efface la faute : la bête à chaque pas va plus vite, et toujours plus vite, jusqu’à ce qu’elle le brise, et laisse le corps hideusement broyé. Ces sphères n’ont pas longtemps à tourner (et il leva les yeux au ciel), avant que te soit clair ce que plus clairement dire je ne peux. Reste, maintenant ; si précieux dans ce royaume est le temps, que j’en perds trop à venir avec toi côte à côte. »

Tel que quelquefois, au galop, le cavalier sort des rangs, et chevauche, et s’élance pour emporter l’honneur du premier choc ; tel, allongeant ses pas, il s’éloigna de nous ; et je demeurai sur le chemin, avec deux qui du monde furent de si grands maîtres. Et quand il fut si loin devant nous, que mes yeux le suivaient comme mon esprit suivait ses paroles , m’apparurent les rameaux chargés et verdoyants d’un autre pommier peu éloigné qui, seulement alors, de notre côté fut à découvert .

Je vis dessous des gens élever les mains, et crier je ne sais quoi vers le feuillage, comme des enfants pressés d’une faim vaine, qui prient, et le prié ne répond pas, mais pour aiguiser leur envie, tient haut ce qu’ils désirent, et ne le cache point. Ensuite ils partirent, comme désabusés ; et nous alors nous vînmes au grand arbre, qui rebute tant de prières et de larmes.

« Passez outre, sans vous approcher ! plus haut est l’arbre que mordit Eve, et ce plant en a été tiré. » Ainsi, entre les branches, disait je ne sais qui : par quoi arrêtés, Virgile et Stace et moi, nous prîmes du côté qui s’élève .

« Souvenez-vous, » disait-il, « des maudits engendrés dans les nuées, qui, rassasiés, combattirent Thésée avec des poitrines doubles ; et des Hébreux qui par le boire montrèrent leur mollesse, ce pourquoi pour compagnons point ne les voulut Gédéon, lorsqu’il descendit les collines vers Madian. »

Rapprochés de l’un des bords, ainsi nous passâmes, oyant les péchés de la bouche, jadis suivis de misérables gains. Puis, au large sur la route solitaire , bien fîmes-nous en avant mille pas, et plus, nous regardant sans parler. « Quoi pensant allez-vous ainsi, vous trois seuls ? » dit soudain une voix : d’où je tressaillis, comme tressaillent les animaux effrayés et paresseux. Je levai la tête pour voir qui c’était ; et jamais ne se vit, dans une fournaise, verre ou métal si luisant et si rouge, que l’était un qui m’apparut, et qui disait : « Si vous voulez monter, il convient de tourner ; par ici va qui cherche la paix. »

Son aspect m’avait ôté la vue : ce pourquoi je me retirai derrière mes Maîtres, comme va un homme guidé par l’ouïe. Et tel qu’annonçant l’aube, le doux vent de mai glisse, tout imprégné du parfum de l’herbe et des fleurs ; tel sentis-je sur mon front passer un souffle, et bien sentis-je s’agiter les plumes d’où s’exhale l’odeur d’ambroisie ; et dire j’entendis : « Heureux celui que tant éclaire la grâce, que l’attrait du goût point n’allume en son cœur un trop grand désir, et qui contient toujours sa faim en de justes bornes. »

CHANT VINGT-CINQUIÈME

Il était l’heure où le monter ne souffrait point de retard, le Soleil ayant laissé dans le Taureau le cercle du méridien, et celui de la nuit dans le Scorpion .

Ainsi, comme l’homme qui point ne s’arrête, mais suit son chemin, quoi qu’il lui apparaisse, si le besoin l’aiguillonne ; ainsi nous entrâmes dans le passage, l’un devant l’autre, prenant l’escalier, si étroit qu’il déparie ceux qui montent. Et telle que la jeune cigogne qui ouvre ses ailes par le désir de voler, puis les abaisse, et point ne se hasarde à quitter le nid ; tel étais-je, par un désir ardent de demander poussé jusqu’à l’acte de celui qui s’apprête à parler .

Quelque vite que fût l’aller, mon doux Père ne laissa pas de dire : — Décoche la flèche du dire, que tu as tirée jusqu’au fer.

Lors, rassuré, j’ouvris la bouche, et commençai : — Comment peut-on maigrir là où ne sent pas le besoin de nourriture ? « Si tu te rappelais, dit-il, comment Méléagre se consuma à mesure que se consumait un tison, cela ne serait pas pour toi si abstrus. Et si tu pensais comment, vous mouvant, se meut dans le miroir votre image, ce qui te paraît difficile te paraîtrait aisé . Mais pour qu’en repos tu sois jusqu’au fond de ton vouloir, voici Stace : je lui demande et le prie d’être maintenant le médecin de tes plaies. — Si je dévoile à sa vue les choses éternelles là où tu es, » répondit Stace, « que m’excuse l’impuissance de te refuser. » Puis il commença : « Si ton esprit, mon fils, reçoit et garde mes paroles, elles te seront une lumière qui éclairera le comment dont tu t’enquiers. Le sang parfait , qui jamais n’est bu par les veines altérées, et reste comme l’aliment qu’on enlève de table, prend dans le cœur une vertu informative de tous les membres humains qu’il doit produire en courant dans les veines. Plus épuré encore, il descend en un lieu qu’il est mieux de taire que de nommer ; et de là ensuite il dégoutte sur un autre sang , dans un vase naturel. Ensemble ils s’y mêlent, l’un passif, l’autre actif, à cause de la perfection du lieu d’où il est exprimé : et uni à celui-là, il commence à agir, le coagulant d’abord, puis vivifiant ce qui, par sa matière, a pris de la consistance.

La vertu active devient une âme semblable à celle d’une plante, différente seulement en ce qu’elle est en voie, et l’autre déjà au rivage . Tant opère-t-elle ensuite, que déjà elle se meut et sent, comme une anémone marine ; puis elle se prend à organiser les puissances dont elle est la semence. Tantôt se replie , tantôt se dilate, mon fils, la vertu qui provient du cœur du générateur, où la nature veille au soin de tous les membres. Mais comment d’animal on devient enfant, tu ne le vois pas encore : c’est là le point sur lequel a erré un plus savant que toi ; lequel, par sa doctrine, sépare de l’âme l’intellect possible, parce qu’il ne voit pas qu’il prenne aucun organe. Ouvre ton cœur à la vérité que tu vas entendre, et sache qu’aussitôt que du cerveau la structure est parfaite dans le fœtus, le premier moteur vers lui se tourne, et joyeux d’un si grand art de nature, y souffle un esprit nouveau plein de vertu, qui, attirant dans sa substance ce qu’il y trouve d’actif, devient une seule âme qui vit, et sent, et se réfléchit sur elle-même.

Et pour que moins t’étonne ce que je dis, considère la chaleur du Soleil, qui, jointe à l’humeur qui coule de la vigne, se fait vin.

Quand Lachésis n’a plus de lin, cette âme se dégage de la chair, et emporte avec elle en vertu et l’humain et le divin : les autres puissances toutes comme muettes ; la mémoire, l’intelligence et la volonté, plus actives de beaucoup qu’auparavant. Merveilleusement, sans s’arrêter, elle tombe d’elle-même sur l’une des rives ; là aussitôt elle connaît ses sentiers . Dès qu’en un lieu elle est circonscrite, la vertu informatrice rayonne autour, comme et autant que dans les membres vivants. Et comme l’air chargé de pluie, par les rayons qui s’y réfractent se teint de couleurs diverses, ainsi l’air voisin prend la forme qu’y imprime virtuellement l’âme qu’il enveloppe ; et, semblable à la flamme qui suit le feu, partout où va l’esprit, le suit sa forme nouvelle. De là est appelée ombre l’apparence qu’il revêt ; puis de cette sorte il organise chaque sens jusqu’à la vue : de cette sorte nous parlons, et de cette sorte nous rions ; de cette sorte se produisent en nous les larmes et les soupirs que tu peux avoir entendus sur le mont. Selon que nous affligent les désirs, ou les autres affections, l’âme se figure ; et ceci est la cause de ce qui t’étonne. »

Déjà nous étions arrivés là où le mont s’infléchit une dernière fois ; et nous avions tourné à main droite, et un autre souci nous préoccupait. Là le bord lance des flammes, et de la corniche s’élève un vent qui les repousse, et les éloigne d’elle. Par quoi, il nous fallait aller le long du côté ouvert, un à un ; et d’ici je craignais le feu, de là je craignais de tomber.

Mon Guide disait : — En cet endroit il faut tenir aux yeux le frein serré, car l’erreur serait facile. « Summae Deus clementiae , » au sein de cette grande ardeur j’ouïs alors chanter ; ce qui me donna un désir non moindre de me tourner. Et je vis dans la flamme des esprits qui allaient et je regardais à leurs pas et aux miens, partageant la vue tour à tour entre l’un et l’autre.

Cette hymne finie, à haute voix ils criaient : « Virum non cognosco ; » puis à voix basse ils recommençaient l’hymne. Et de nouveau l’ayant finie, ils criaient : « Diane se tint dans le bois, et elle en chassa Elice, qui avait senti le poison de Vénus » Puis ils reprenaient le chant ; puis ils célébraient les femmes et les époux qui furent chastes, comme le commandent la vertu et le mariage. Et je crois qu’ainsi faire leur suffit, pendant tout le temps que le feu les brûle. Par un tel soin et par une telle pâture il convient que la dernière plaie se ferme.

CHANT VINGT-SIXIÈME

Tandis qu’ainsi le long du bord, l’un devant l’autre, nous allions, souvent le bon Maître disait : — Prends garde, profite de mes avertissements.

Le Soleil, qui déjà de ses rayons remplissant l’Occident, répandait sur l’azur du ciel une teinte blanche, me frappait l’épaule droite ; et mon ombre faisait paraître la flamme plus rouge ; et en allant je vis plusieurs ombres attentives à cet indice.

Ce fut la cause pourquoi elles commencèrent à parler de moi, et à dire : « Celui-là ne paraît pas avoir un corps fictif. » Puis vers moi quelques-uns, autant qu’ils pouvaient, s’avancèrent, ayant soin toujours de ne pas sortir des flammes. O toi qui, non par paresse, mais par respect peut-être, vas derrière les autres, réponds à moi qui brûle dans le feu et la soif. Non pas à moi seulement est de besoin ta réponse ; tous ceux-ci en ont plus soif, que d’eau froide l’Indien ou l’éthiopien. Dis-nous d’où vient que tu fais de toi un mur devant le Soleil, comme si tu n’étais pas encore entré dans les rets de la mort ? » Ainsi me parlait l’un d’eux ; et je me serais déjà fait connaître si je n’eusse été attentif à une autre chose nouvelle qui m’apparut alors.

Par le milieu du chemin embrasé venait, à l’encontre de celle-ci, une troupe qui attira mes regards. Là je vis des deux parts les ombres se hâter, et se baiser l’une l’autre sans s’arrêter, contentes d’une brève caresse. Ainsi dans leur brune file, les fourmis museau à museau s’approchent l’une de l’autre, peut-être pour s’enquérir de leur route et de leur fortune. Sitôt qu’après l’accueil amical elles se séparent, avant d’avoir achevé le premier pas, chacune, à l’envi, se fatigue à crier ; la troupe nouvelle : « Sodome et Gomorrhe ! » et l’autre : « Dans la vache entre Pasiphaé , pour que le taureau coure à sa luxure. » Puis, comme des grues dont les unes volent aux monts Riphées, les autres vers les sables, celles-ci fuyant le froid, celles-là le soleil ; une troupe s’en va, et l’autre vient, retournant avec larmes aux premiers chants, et au cri qui plus leur convient, et se rapprochèrent de moi, comme auparavant, ceux qui m’avaient prié, se montrant de visage attentifs à écouter. Moi qui deux fois avais vu leur désir, je commençai : — O âmes sûres un jour de reposer en paix ! Ni verts ni mûrs mes membres ne sont restés là, mais avec moi ils sont ici avec leur sang et leurs jointures. D’ici en haut je vais pour cesser d’être aveugle : là est une Dame qui m’en a obtenu la grâce ; ce pourquoi par votre monde je porte ce que j’ai de mortel. Mais (et que bientôt soit rassasié votre plus grand désir, de sorte que vous ouvre ses demeures le ciel qui plein d’amour souvent se dilate dans l’espace !) dites-moi, afin que sur le papier je le retrace, qui vous êtes, et quelle est cette troupe qui s’en va derrière vous ?

Comme le rustique et grossier montagnard stupéfait se trouble, et regardant reste muet, lorsqu’il entre dans une ville, ainsi en sa contenance se montra chaque ombre : mais après qu’elles eurent secoué la stupeur, qui dans les grands cœurs promptement se dissipe : « Heureux, » recommença celle qui la première nous avait parlé, « heureux toi qui, pour mieux vivre, de nos régions consultes l’expérience ! La gent qui ne vient pas avec nous commit l’offense reprochée jadis à César triomphant, lorsqu’il s’entendit appeler reine . Pour cela ils s’en vont criant : Sodome ! s’accusant eux-mêmes, comme tu l’as ouï, et la honte au feu vient en aide. Notre péché fut hermaphrodite ; mais parce que violant les lois humaines, nous obéîmes, comme les bêtes à la convoitise, pour notre opprobre par nous est rappelé, quand nous nous séparons, le nom de celle qui se fit bête, s’enfermant dans une bête de bois . Maintenant que tu sais nos actes, et de quoi nous fûmes coupables, que si par notre nom tu voulais nous connaître, point n’est temps de le dire, et je ne saurais. Bien, pour moi, satisferai-je ton vouloir : je suis Guido Guinicelli , et ici je me purifie parce que je me suis repenti avant le terme extrême. »

Tel que, dans la tristesse de Lycurgue, devinrent deux fils en revoyant leur mère , tel devins-je, mais avec moins de fruit , quand j’entendis se nommer lui-même mon père et celui des autres meilleurs que moi, qui jamais chantèrent de douces et gracieuses rimes d’amour : et sans écouter ni parler, pensif, longtemps j’allai le regardant, et à cause du feu je ne m’approchai pas plus. Quand de regarder je fus rassasié, je m’offris à le servir, avec cette affirmation qui fait croire . Et lui à moi : « Par ce que j’entends, tu laisses en moi un tel vestige et si éclatant, que le Léthé ne peut ni l’effacer, ni l’obscurcir. Mais si est vrai ce que viennent de jurer tes paroles, dis-moi quelle est la cause pourquoi, parce que montrent ton dire et ton regard, je te suis cher. » Et moi à lui : — Vos doux vers, qui, autant que durera la langue moderne, rendront chers vos écrits. « O frère, » dit-il, « celui que mon doigt t’indique, » (et devant il montra un esprit ,) « fut meilleur artisan du parler maternel : en vers d’amour et proses de romans, il a surpassé tous ; et laisse dire les sots, qui croient que l’emporte celui de Limoges ! Au bruit plus qu’au vrai ils prêtent l’oreille, et ainsi arrêtent leur jugement avant d’avoir écouté l’art ou la raison. Ainsi pour Guittone firent beaucoup d’anciens, de voix en voix lui donnant le prix, jusqu’à ce que par plusieurs le vrai l’a vaincu . Maintenant si t’est accordé un si grand privilège, qu’il te soit permis d’aller au cloître dans lequel du collège le Christ est abbé, dis-lui pour moi des Pater, autant qu’en avons besoin, nous de ce monde où n’est plus nôtre le pouvoir de pécher. »

Puis, peut-être pour faire place à un autre qui était près de lui, il disparut à travers le feu, comme à travers l’eau le poisson qui descend au fond.

Je m’avançai un peu vers celui qu’il m’avait montré, et dis que mon désir préparait à son nom une gracieuse demeure. Il commença libéralement à dire :

« Tant m’abbellis vostre cortois deman,

Chi eu no me puous, ne vueil à vos cobrire ;

Jeu sui Arnaut, che plor e vai cantan :

Con si tost vei la spassada folor.

E vei jauzen lo joi, che sper denan.

Ara os prec per aquella valor,

Che os guida al som della scalina,

Sovigna os a temps de ma dolor. »

Puis il se cacha dans le feu qui les épure.

CHANT VINGT-SEPTIÈME

Comme lorsqu’il vibre ses premiers rayons là où son créateur versa son sang , l’Èbre coulant sous la haute balance, et qu’à none il réchauffe les eaux du Gange : ainsi était le Soleil, de sorte que le jour baissait, quand resplendissant de joie l’Ange de Dieu nous apparut.

Hors de la flamme, sur le bord il se tenait, et chantait : « Beati mundo corde , » d’une voix beaucoup plus vivante que la nôtre.

Ensuite : « Plus loin ne va-t-on, âmes saintes, si auparavant on ne sent la morsure du feu : entrez-y, et au chant d’au delà ne soyez pas sourdes. » Ainsi dit-il quand nous fûmes près de lui : par quoi je devins, en l’entendant, tel que celui qu’on met dans la fosse .

Je tendis en avant les mains jointes, et m’allongeai, regardant le feu, et vivement me représentant les corps humains que déjà j’avais vu brûler. Vers moi se tournèrent mes bons Guides, et Virgile me dit : « Mon fils, souffrir ici l’on peut, mais non mourir. Souviens-toi, souviens-toi ! Si sur Géryon même, sauf je te guidai, que ferai-je maintenant que je suis plus près de Dieu ? Tiens pour certain que, fusses-tu mille ans dans le sein de cette flamme, elle ne pourrait te dépouiller d’un cheveu. Et si peut-être tu crois que je te trompe, approche-toi d’elle, et que tes mains en fassent l’épreuve avec le bord de ta robe. Dépose désormais, dépose toute crainte ; avance, et vas avec confiance. Et moi cependant je m’arrête, contre ma conscience. »

Lorsqu’il me vit obstinément demeurer immobile, un peu troublé il dit : « Mon fils, entre Béatrice et toi est ce mur. » Comme, au nom de Thisbé, Pyrame, près de la mort, ouvrit les yeux et la regarda, alors que le mûrier devint vermeil ; ainsi, ma dureté s’étant amollie, je me tournai vers le sage Guide, lorsque j’ouïs le nom qui toujours germe en ma mémoire. Sur quoi il secoua la tête, et dit : « Comment !… voulons-nous rester ici ? » Ensuite il sourit, comme on sourit à l’enfant que séduit une pomme. Puis, devant moi il entra dans le feu, priant Stace, qui auparavant nous avait longtemps séparés , de venir derrière. Quand je fus dedans, je me serais jeté dans du verre bouillant pour me rafraîchir, tant l’ardeur était sans mesure. Cependant le doux Père, pour me réconforter, en allant parlait de Béatrice, disant : « Il me semble déjà voir ses yeux. »

Nous guidait une voix qui au delà chantait ; et nous, attentifs à la voix, dehors nous vînmes, là où l’on montait. « Venite, benedicti patris mei » résonna au dedans d’une lumière, qui était là d’un éclat tel qu’elle m’éblouit, et que je ne pus la regarder. « Le Soleil descend, » ajouta-t-elle, « et le soir vient : ne vous arrêtez point, mais hâtez le pas, tandis que l’occident ne se noircit pas encore. »

Le chemin montait droit à travers le rocher, se dirigeant de manière que par devant je recevais les rayons du Soleil déjà las. Et peu de degrés nous avions monté, lorsque, par l’ombre qui derrière nous s’allongeait, moi et mes Sages nous nous aperçûmes que le Soleil se couchait. Et avant qu’en toute son étendue immense, l’horizon eût pris une seule teinte, et que partout la nuit se fût épandue. Chacun de nous d’un degré se fit un lit, la nature du mont nous ôtant le pouvoir plutôt que le désir de monter.

Telles les chèvres, indociles et vagabondes sur les hauteurs avant d’être repues, paisibles deviennent en ruminant silencieuses à l’ombre, tandis que le Soleil darde ses feux, gardées par le pasteur qui, appuyé sur sa houlette, veille à leur sûreté ; et tel le berger qui loge dehors, tranquille passe la nuit près de son troupeau, attentif à ce que point ne le disperse la bête féroce : tel tous trois étions-nous alors, moi comme la chèvre, et eux comme les pasteurs, d’ici et de là serrés par les bords.

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