La Divine Comédie (page 16)
O milice du ciel que je contemple, adore pour ceux qui sont en terre, tous dévoyés par le mauvais exemple ! Jadis on voulait faire la guerre avec l’épée ; aujourd’hui on la fait en soustrayant, ores ici, ores là, le pain qu’à aucun ne refuse le pieux père. Mais toi , qui seulement pour effacer écris , pense que Pierre et Paul, qui moururent pour la vigne que tu dévastes, sont encore vivants. Bien peux-tu dire : « J’ai un si ferme désir de celui qui voulut vivre seul, et qui pour la danse fut conduit au martyre, que je ne connais ni le Pêcheur , ni Paul. »
CHANT DIX-NEUVIÈME
Devant moi paraissait, les ailes ouvertes, la belle image qui, dans le doux jouir, rendait joyeuses les âmes entrelacées . Chacune d’elles semblait un rubis qu’embrasait un rayon de soleil si ardent, qu’il le réfléchissait dans mes yeux. Et ce que j’ai maintenant à retracer, jamais voix ne l’imprima, ni encre ne l’écrivit, et jamais imagination ne se le représenta.
Je vis et j’entendis aussi parler le bec, et dans la voix sonner je et moi, tandis que dans le concept était nous et nôtre ; et il commença : « Parce que je fus juste et pieux, je suis ici exalté dans cette gloire, qui ne se laisse vaincre par aucun désir : et sur la terre je laissai de moi une mémoire telle que les méchants la louent, mais ne suivent pas l’exemple. »
Comme de plusieurs braises une seule chaleur se fait sentir, ainsi de plusieurs amours sortait un seul son de cette image. D’où moi, ensuite : — O ! perpétuelles fleurs de l’éternelle joie, qui tous vos parfums me faites paraître un seul parfum, rompez par votre parole le grand jeune qui m’a tenu en une longue faim, n’y trouvant sur la terre aucun aliment. Bien sais-je que, si dans le ciel la divine Justice fait d’un autre royaume son miroir, elle n’est pas voilée dans le vôtre . Vous savez comme attentivement je m’apprête à écouter : vous savez quel est ce doute qui m’a fait vieillir dans un si long jeune.
Comme un faucon déchaperonné meut la tête, et battant des ailes et se dressant, montre l’envie de voler ; ainsi vis-je faire ce signe tissu des louanges de la grâce divine , avec des chants tels que le sait qui là-haut se réjouit. Puis il commença : « Celui qui tourna le compas jusqu’à l’extrémité du monde , et dedans distribua tant de choses cachées et apparentes, ne put tellement empreindre sa vertu dans tout l’univers, que son Verbe ne demeurât infiniment au-dessus : et de ceci la preuve certaine est, que le premier superbe, des créatures la plus excellente, pour n’avoir pas attendu la lumière, tomba vert . Et de là il apparaît que toute nature moindre est un étroit réceptacle de ce bien sans fin, et qui n’a de mesure que soi-même. Notre vue donc, laquelle doit être un des rayons de l’Intelligence de qui toutes choses sont pleines, ne peut, par sa nature, être assez puissante pour que son principe point ne lui apparaisse beaucoup moins splendide qu’il ne l’est. Ainsi la vision que dans l’éternelle Justice à votre monde, ressemble à celle de l’œil qui pénètre dans la mer ; lequel, bien que la proue il voie le fond, ne le voit point en haute mer ; et cependant il existe, mais le cache sa profondeur. Point de lumière, si elle ne vient de la sereine clarté qui jamais ne se trouble ; mais plutôt ténèbre et ombre de la chair, ou son venin . Largement t’est maintenant ouverte la sombre grotte qui te cachait la Justice vivante , sur laquelle tu faisais tant de questions. Un homme, disais-tu, naît sur les rives de l’Indus, et là personne qui parle du Christ, qui en lise, qui en écrive rien : et toutes ses volontés, tous ses actes sont bons, autant que voit la raison humaine, sans péché dans la vie, ni dans les discours. Il meurt non baptisé et dénué de la foi : où est cette justice qui le condamne ? où est sa coulpe s’il ne croit pas ? Ores, qui es-tu, toi qui veux t’asseoir sur le siège pour juger à la distance de mille milles, avec une vue à peine d’un empan ? Certes, pour celui même qui avec moi devient plus pénétrant , si l’Ecriture n’était au-dessus de vous, il y aurait à douter merveilleusement. O terrestres animaux, ô esprits grossiers, la première volonté qui par soi est bonne, de soi, qui est le souverain bien, ne s’éloigna jamais. Est juste tout ce qui lui est conforme : nul bien créé ne l’attire à soi ; mais, rayonnant, elle le produit. »
Comme au-dessus du nid tourne la cigogne, après qu’elle a donné la pâture à ses petits, et comme celui qui est repu la regarde ; ainsi fit l’image bénie, qui agitait les ailes mues par tant de conseils , et ainsi levai-je les cils : tournant elle chantait et disait : « Telles que sont mes notes à qui point ne les entend, tel à vous mortels est l’éternel jugement. »
Puis ces étincelants incendies de l’Esprit saint s’arrêtèrent encore dans le Signe par lequel les Romains furent révérés du monde ; et lui recommença : « A ce royaume ne monta jamais qui ne crut point en Christ, avant ou après qu’il fut cloué au bois. Mais vois, beaucoup clament Christ, Christ, qui, dans le royaume, seront de lui moins propè que tel qui ne connut point Christ ; et de pareils chrétiens condamnera l’Éthiopien, qui se sépareront les deux collèges , l’un riche, l’autre pauvre pour l’éternité. Que ne pourront dire les Perses à vos rois, lorsqu’ils verront ouvert le livre dans lequel s’écrivent toutes leurs hontes ? Là se verra, entre les œuvres d’Albert , celle qui bientôt remuera la plume , et par laquelle sera dévasté le royaume de Prague. Là se verra la désolation qu’en falsifiant la monnaie, amène sur la Seine celui qui mourra frappé par un porc . Là se verra la soif d’orgueil qui rend si insensés l’Ecossais et l’Anglais, qu’aucun d’eux ne peut se contenir au dedans de ses limites . Se verra la luxure et la vie molle de celui d’Espagne , et de celui de Bohême , qui jamais ne connut ni vaillance, ni vouloir. Se verra la bonté du boiteux de Jérusalem marquée d’un I, lorsqu’un M marquera le contraire. Se verra l’avarice et la lâcheté de celui qui garde l’île de feu, où Anchise terminera son long âge : et pour faire entendre combien chétif il est, de lui il sera écrit en lettres tronquées , qui noteront beaucoup de choses en peu d’espace. Et à chacun apparaîtront les sales œuvres de l’oncle et du frère , qui ont déshonoré une race si illustre et deux couronnes ! Et là se connaîtront ceux de Portugal et de Norvège et celui de Rascia , qui contrefit le coin de Venise. O heureuse la Hongrie, si elle ne se laisse plus mal conduire ! et heureuse la Navarre, si elle s’armait du mont qui la borde . Et doit croire chacun que, pour arrhes de ceci, déjà Nicosie et Famagouste se lamentent et murmurent , à cause de leur bête, qui du flanc des autres point ne s’écarte . »
CHANT VINGTIÈME
Lorsque celui qui éclaire tout le monde, descend de notre hémisphère, de sorte que de toutes parts, le jour s’éteint, le ciel, qui auparavant ne s’embrasait que de lui, soudain brille de plusieurs lumières dans lesquelles une seule resplendit. Ce qui se passe alors dans le ciel me vint à l’esprit, lorsque le Signe du monde et de ses chefs , dans le bienheureux rostre se tut : toutes ces vives lumières, en redoublant d’éclat, ayant commencé des chants échappés de ma labile mémoire.
O doux amour , qui te voiles de splendeur, qu’ardent tu paraissais dans ces brillants esprits pleins seulement de saints pensers !
Après que les précieuses et splendides gemmes dont je vis ornée la sixième lumière , eurent éteint dans le silence les sons angéliques. il me sembla ouïr le murmure d’un fleuve, qui, limpide, descend de pierre en pierre, montrant l’abondance de sa source : et comme au col de la cithare le son prend sa forme, et comme aux trous du chalumeau le vent qui pénètre, ainsi sans retard ce murmure monta en haut de l’aigle par le cou, comme s’il eût été creux : il devint là une voix, et de là sortirent des paroles telles qu’en attendait le cœur où je les écrivis.
« La partie qui, dans les aigles mortels, voit et supporte le soleil, il faut à présent, me fut-il dit, regarder fixement en moi, parce que des feux dont je me fais cette figure, ceux dont l’œil scintille dans ma tête, sont du degré le plus élevé. Celui qui au milieu luit à travers la pupille, fut le chantre de l’Esprit-Saint, qui de ville en ville transporta l’arche : maintenant il connaît le mérite de son chant, autant qu’il procéda de son inspiration , par la récompense qui l’égale. Des cinq qui me font un cercle en guise de sourcil, le plus voisin de mon bec, de son fils consola la pauvre veuve ; maintenant, par l’expérience de cette douce vie et de l’opposée , il connaît combien cher il en coûte de ne pas suivre le Christ. Et celui qui vient après, dans la circonférence dont je parle, en remontant l’arc, retarda la mort par une vraie pénitence . Maintenant il connaît que point ne se change l’éternel jugement, parce qu’une digne prière là en bas d’aujourd’hui fait demain . L’autre qui suit, avec les lois et avec moi, par une bonne intention qui porta de mauvais fruits, pour céder au Pasteur se fit Grec : maintenant il connaît comment le mal dérivé de ce qu’il fit pour le bien ne lui nuit pas , quoique par là le monde soit ruiné. Et celui que tu vois dans l’arc déclive, fut Guillaume , que pleure cette terre qui pleure Charles et Frédéric vivants : maintenant il connaît en quel amour le Ciel a le roi juste ; et le fait voir encore l’éclat de sa splendeur. Qui, errant en bas dans le monde, croirait que Riphée le Troyen fût, dans cet arc, la cinquième des grandes lumières ? Maintenant il connaît clairement ce que le monde ne peut voir de la divine grâce, bien que sa vue ne découvre pas le fond. »
Telle que l’alouette qui d’abord s’ébat dans l’air en chantant, puis se tait, rassasiée de la douce mélodie dont elle s’enivre ; telle me parut l’image empreinte de l’éternel plaisir , par le vouloir duquel toute chose est ce qu’elle est. Et quoique je fusse à mon douter ce que le verre est à la couleur qui le revêt , je ne pus en silence attendre le temps ; mais de ma bouche : — Quelles sont ces choses … sortit par la force de son poids ; sur quoi je vis ces esprits resplendir d’une grande allégresse. Puis aussitôt, l’œil plus ardent, le bienheureux Signe me répondit, pour dans l’étonnement de ne pas me tenir suspendu : « Je vois que tu crois ces choses parce que je les dis, mais tu ne vois pas le comment ; de sorte que, si elles sont crues, elles restent cachées. Tu ressembles à celui qui apprend bien le nom de la chose, mais ne peut voir sa quiddité , si un autre ne la montre. Regnum cœlorum souffre violence par l’ardent amour et la vive espérance, qui vainquent la divine volonté, non comme l’homme domine l’homme, mais ils la vainquent parce qu’elle veut être vaincue, et vaincue, elle vainc par sa bénignité . La première vie du sourcil et la cinquième te jettent en étonnement, parce que tu vois se diaprer d’elles la région des anges. De leur corps elles ne sortirent point Gentiles, comme tu le crois, mais chrétiennes dans une ferme foi, celle des pieds qui devaient souffrir, et celle des pieds qui ont souffert : l’une de l’enfer où jamais on ne revient au bon vouloir, se joignent aux os, et ce fut le prix d’une vive espérance : d’une vive espérance, uniquement fondée sur la puissance des prières faites à Dieu pour le ressusciter, de sorte que sa volonté en pût être émue.
L’âme glorieuse dont je parle, retournée dans la chair où elle demeurera peu, crut en celui qui pouvait l’aider ; et croyant, tellement s’enflamma des feux du véritable amour, qu’elle devint digne de venir en cette joie.
L’autre, par une grâce qui découle d’une source si profonde, que jamais l’œil d’aucune créature ne pénétra jusqu’à la première onde, tint là en bas tout son amour dans une droite voie, par quoi, de grâce en grâce, Dieu lui ouvrit les yeux à notre rédemption future : il y crut et depuis ne supporta plus la corruption du paganisme, et en reprenait la gent perverse. Pour baptême lui furent données ces trois Dames que tu vis près de la roue droite, plus d’un millésime avant qu’on baptisât. O prédestination, combien ta racine est éloignée de ces regards qui ne voient pas la première cause tota ! Et vous mortels, soyez réservés à juger, puisque nous, qui voyons Dieu, nous ne connaissons pas encore tous les élus ; et cette ignorance nous est douce, parce que notre bien s’accroît de cet autre bien, que tout ce que Dieu veut, nous le voulons. »
Ainsi par cette image divine, pour rendre claire ma courte vue, me fut donnée une suave médecine. Et comme un bon chanteur un bon cithariste accompagne des vibrations de la corde qui augmentent le plaisir du chant, ainsi, pendant qu’elle parla, je me souviens que je vis les deux lumières bénies, comme de concert les yeux s’ouvrent et se ferment, à ses paroles mouvoir leurs flammes.
CHANT VINGT-ET-UNIÈME
Déjà mes yeux s’étaient de nouveau fixés sur le visage de ma Dame, et l’esprit avec eux, et en cet unique objet il était absorbé : et elle point ne rayonnait : « Mais si je rayonnais, me dit-elle, tu deviendrais tel que Sémélé lorsqu’elle devint cendre ; car ma beauté qui, sur les degrés de l’éternel palais, brille, comme tu l’as vu, d’autant plus que plus l’on monte, tant resplendit, que si elle ne se tempérait, à son éclat ta puissance mortelle serait comme une feuille que brise la foudre. Nous sommes élevés à la septième splendeur qui, sous l’ardente poitrine du Lion, darde maintenant des rayons mélangés de sa vertu. Derrière tes yeux dirige ton esprit, et fais de ceux-là des miroirs où se peigne la figure qui, dans ce miroir t’apparaîtra. » Qui saurait quelle était la pâture de ma vue dans le bienheureux visage, lorsque je passai à un autre soin, connaîtrait combien doux il m’était d’obéir à ma céleste escorte, avec un poids contre-pesant l’autre .
Dans le cristal qui, tournant autour du monde, porte le nom de son cher guide , sous qui toute malice gisait morte, je vis de la couleur d’or, à travers laquelle reluit un rayon , un escalier qui si haut s’élevait, que ma vue ne le pouvait suivre. Je vis aussi par les degrés descendre tant de splendeurs , que je pensai que toutes les lumières qui apparaissent dans le ciel, de là s’épandaient. Et comme, par instinct naturel, les corneilles, au point du jour, se meuvent ensemble pour réchauffer leurs froides plumes, puis les unes s’en vont sans retour, d’autres reviennent d’où elles étaient parties, et d’autres en tournoyant demeurent ; ainsi me parut-il qu’il en était là, parmi ces esprits étincelants, lorsque, venant ensemble, ils furent arrivés à un certain degré . Et celui qui s’arrêta le plus près de nous se fit si brillant, que je disais en ma pensée : — Je vois bien l’amour que tu me montres : mais celle de qui j’attends le comment et le quand du parler et du taire reste silencieuse ; d’où je comprends que malgré mon désir, bien ferai-je de ne point demander. Par quoi elle, qui, en voyant celui qui voit tout, voyait ce que je taisais, me dit : « Satisfais ton ardent désir. » Et je commençai : — Aucun mérite ne me rend digne de ta réponse ; mais, par celle qui me permet le demander, âme heureuse, qui te tiens cachée dans ta joie, apprends-moi la cause qui te fait t’approcher si près de moi ; et dis pourquoi se tait dans cette roue la douce symphonie du Paradis, qui plus bas dans les autres si dévotement résonne.
« Tu as l’ouïe mortelle comme la vue, » me répondit-elle ; « ici point l’on ne chante, par la même raison que Béatrice ne rayonne point. Par les degrés de l’échelle sainte tant j’ai descendu, seulement pour te fêter de mon dire et de la lumière qui me revêt. Plus d’amour point ne m’a fait plus prompte ; autant et plus d’amour au-dessus d’ici bouillonne, comme te le montre le flamboyer. Mais la haute charité qui fait de nous de promptes servantes du conseil qui gouverne le monde, assigne ici, ainsi que tu peux l’observer, les fonctions. » — Je vois bien, dis-je, ô sacrée lampe, comment dans cette cour un libre amour suffit pour marcher dans les voies de la Providence éternelle ; mais ce qui me paraît difficile à comprendre, c’est pourquoi tu as été seule prédestinée à cet office parmi tes compagnes.
Je n’eus pas prononcé la dernière parole, que de son milieu la splendeur se faisant un centre, tourna comme une meule rapide ; puis l’amour qui était dedans répondit : « En moi pénètre la lumière divine, à travers celle dont je m’enveloppe ; et, jointe à ma vision, au-dessus de moi tant m’élève sa vertu, que je découvre la suprême Essence de laquelle elle découle. De là l’allégresse dont je rayonne, parce qu’à la clarté de ma vue j’égale l’éclat de ma flamme. Mais l’âme qui le plus resplendit dans le ciel, le séraphin dont l’œil est le plus fixé sur Dieu, à ta demande ne satisferait pas ; parce que dans l’abîme de l’éternel décret tant s’enfonce ce que tu demandes, qu’à toute vue créée il est inaccessible. Et au monde mortel, lorsque tu retourneras, rapporte ceci, afin qu’il n’ait plus la présomption de tendre à un si haut but. L’esprit qui luit ici est fumée sur la terre, d’où, comme il peut, il regarde ce qui ne peut être vu d’en bas, parce que le ciel le retient dans sa sommité . »
Si péremptoires furent ses paroles, que je laissai là ma question, et me restreignis à lui demander humblement qui il fut. « Entre les deux rivages d’Italie, et non loin de ta patrie, s’élèvent des rochers, si hauts, que les tonnerres roulent beaucoup plus bas ; ils forment une bosse appelée Catria , au-dessus de laquelle est un ermitage , consacré d’ordinaire au culte divin. » Ainsi recommença-t-il à me parler une troisième fois ; puis, continuant, il dit : « Là dans le service de Dieu je me tins si ferme, qu’avec des aliments assaisonnés seulement du suc de l’olive, doucement je passais et les chaleurs et les gelées, me rassasiant de pensers contemplatifs. Ce cloître avait coutume de produire pour ces cieux une fertile moisson ; et il est maintenant devenu si stérile, qu’il convient que bientôt cela soit révélé. En ce lieu je fus Pierre Damien ; et Pierre Peccator était dans la maison de Notre-Dame, sur le rivage adriatique. Peu de vie mortelle il me restait, quand je fus appelé et tiré à ce chapeau, qui seulement de mal en pis se transmet. Vint Céphas, et vint le grand vase d’élection , maigres et déchaux, prenant leur nourriture en hôtellerie quelconque. Maintenant les modernes pasteurs veulent qui d’un côté et de l’autre les soutienne, et qui les conduise, tant ils sont graves, et qui derrière relève leur robe . Ils couvrent de leurs manteaux leurs palefrois, de sorte que sous une peau cheminent deux bêtes. O patience qui tant supporte ! »
A cette voix je vis une multitude de petites flammes de degré en degré descendre et tournoyer, et chaque tour les rendait plus belles. Autour de celle-ci elles vinrent et s’arrêtèrent, et poussèrent un cri si élevé que rien ici ne pourrait s’y comparer ; et point n’entendis-je les paroles, tant m’assourdit le tonnerre.
CHANT VINGT-DEUXIÈME
Oppressé de stupeur, je me tournai vers mon guide, comme un petit enfant qui toujours recourt à qui le plus il se confie : et elle, comme une mère empressée de secourir son fils pâle et haletant avec sa voix qui de coutume le rassure, me dit : « Ne sais-tu pas que tu es dans le ciel, et ne sais-tu pas que tout le ciel est saint, et que ce qui s’y fait vient d’un bon zèle ? Combien t’auraient bouleversé le chant et mon rayonnement , tu peux maintenant le comprendre, puisque le cri t’a tant ému. Si tu avais entendu les prières qu’il contenait, déjà te serait connue la vengeance que tu verras avant de mourir . L’épée d’en haut ne paraît prompte ou lente à frapper, qu’à celui qui l’attend avec crainte ou désir. Mais tourne-toi à présent vers d’autres : beaucoup d’esprits illustres tu verras, si ta vue se porte où je dis. »
Comme il lui plut je dirigeai mes regards, et je vis cent petites sphères, plus belles toutes ensemble par leurs mutuels rayons. J’étais comme celui qui réprime l’aiguillon du désir, et point ne se hasarde à demander, tant il craint le trop : et la plus grande et la plus brillante de ces perles s’avança vers moi, pour d’elle-même satisfaire mon vouloir ; puis au dedans d’elle j’ouïs : « Si tu voyais comme moi la charité qui nous embrase, ce que tu penses serait exprimé . Mais pour qu’en hésitant , tu ne retardes point d’aller vers la haute fin, je répondrai d’avance au penser qu’ainsi tu retiens en toi. La cime de ce mont, sur la pente duquel est Cassin, fut jadis habitée par une gent trompée et de disposition mauvaise ; Et ce fut moi qui, le premier, y portai le nom de Celui par lequel vint sur la terre la vérité qui si haut nous élève : et tant de grâce sur moi reluisit, que je retirai les contrées d’alentour du culte impie qui séduisit le monde. Ces autres feux furent tous des hommes contemplatifs, embrasés de cette chaleur qui fait naître les fleurs et les fruits sains. Ici est Macaire , ici est Romuald : ici sont mes frères, qui dans les cloîtres arrêtèrent leurs pieds, et tinrent leur cœur ferme. » Et moi à lui : — L’affection qu’en parlant tu me montres, et la bienveillance que je vois et reconnais en toutes vos ardentes âmes, a dilaté ma confiance, comme le soleil dilate la rose, lorsque ouverte elle devient tout ce qu’elle a la puissance de devenir. Je t’en prie donc (et toi, Père, apprends-moi si je puis recevoir une telle grâce), que je voie ton image à découvert. D’où lui : « Frère, ton vif désir s’accomplira dans la dernière sphère, où s’accomplissent tous les autres et le mien . Là tout désir atteint sa maturité parfaite et entière : en elle seule, toute partie est où elle fut toujours , parce qu’elle n’est point dans le lieu et n’a point de pôles ; et jusqu’à elle atteint notre échelle, d’où vient qu’à ta vue ainsi elle se dérobe. Le patriarche Jacob la vit jusque là-haut élever son sommet, lorsqu’elle lui apparut si chargée d’anges . Mais, pour la monter, nul maintenant ne détache ses pieds de la terre ; et en bas ma règle ne sert plus qu’à perdre du papier . Les murs qui autrefois étaient des abbayes sont devenus des cavernes, et les cuculles, des sacs de méchante farine. Mais autant ne déplaît à Dieu une énorme usure, que ce fruit qui rend le cœur des moines si insensé. Car tout ce qu’épargne l’Église, tout appartient à ceux qui pour Dieu demandent , non aux parents, ni autres pires. Si frêle est la chair des mortels, qu’en bas point ne suffit un bon commencement, pour que, de sa naissance, le chêne arrive à produire le gland. Pierre commença sans or et sans argent, et moi par la prière et le jeune, et François humblement fonda son couvent. Si tu regardes l’origine, et qu’ensuite tu regardes où chacun en est venu, tu verras le blanc changé en noir. En vérité, quand Dieu fit rebrousser le Jourdain et lui fit fuir la mer, moins fut-ce merveilleux à voir, qu’ici ne le serait le secours . »
Ainsi me dit-il, et il retourna vers sa troupe, et la troupe se resserra, puis, comme un tourbillon, en haut tout entière elle s’élança.
La douce Dame d’un seul signe derrière eux me poussa par cette échelle, tant sa vertu vainquit ma nature . Et jamais ici-bas, que l’on monte ou descende, naturellement ne fut de mouvement si rapide, qu’il put égaler celui de mon aile . Que jamais, Lecteur, je ne retourne à ce pieux triomphe, pour lequel souvent je pleure mes péchés et me bats la poitrine, s’il n’est vrai qu’en moins de temps que tu mettrais et retirerais le doigt du feu, je vis le signe qui suit le Taureau , et fus dedans.
O glorieuses étoiles ! ô lumière pleine d’une puissante vertu, à laquelle je reconnais devoir, quel qu’il soit, tout mon génie ; avec vous naissait et se cachait celui qui est le père de toute vie mortelle , lorsque la première fois je sentis l’air Toscan : puis, quand me fut accordée la grâce d’entrer dans la haute roue dont le mouvement vous emporte, le sort voulut que je passasse par votre région. Ores, vers vous soupire dévotement mon âme, pour acquérir la force qu’exige le difficile passage qui à soi l’attire.
« Tu es si près du dernier salut , commença Béatrice, que claire et perçante doit être ta vue. Ainsi donc, avant que plus tu ne pénètres en lui, regarde en bas, et vois combien déjà du monde je t’ai fait laisser sous tes pieds ; de sorte qu’autant qu’il peut, joyeux se présente ton cœur à la troupe triomphante, qui vient pleine d’allégresse par cette voûte éthérée. »
Avec la vue je retournai par toutes les sept sphères, et je vis ce globe tel que je souris de sa chétive apparence ; et comme le meilleur j’approuve le jugement qui le rabaisse le plus ; et qui pense à un autre se peut appeler vraiment sage. Je vis la fille de Latone en feu, sans cette ombre qui auparavant fut cause que je la crus rare et dense . L’aspect de ton fils, Hypérion , là je supportai, et je vis comme autour et près de lui se meuvent Maïa et Dioné . De là m’apparut Jupiter entre le père et le fils qu’il tempère ; et de là me furent claires leurs variations de lieu : et tous les sept me montrèrent leur grandeur, et leur vitesse, et leurs distances. Pendant qu’avec les éternels Gémeaux je tournais, la petite aire qui nous rend si fiers m’apparut tout entière, des collines aux mers : puis vers les beaux yeux je tournai mes yeux.
CHANT VINGT-TROISIÈME
Comme l’oiseau qui repose entre les feuilles aimées, près du nid de ses doux nouveau-nés, pendant la nuit qui nous cache les choses, pour jouir de leur vue désirée, et pour leur chercher la pâture, en quoi agréables lui sont les dures fatigues, devance l’heure sur la plus haute branche, et avec un ardent désir attend le soleil, et fixement regarde, épiant la naissance de l’aube ; ainsi près de moi, debout et attentive, se tenait ma Dame, tournée vers la plage sous laquelle le Soleil montre le moins de hâte ; de sorte que, la voyant suspendue en une vive attente , j’étais comme celui qui, désirant, voudrait ce qu’il n’a pas, et espérant s’apaise : Mais peu fut d’intervalle entre l’un et l’autre temps, je dis entre l’attendre et voir le ciel devenir de plus en plus brillant. Et Béatrice dit : « Voici l’armée du Christ triomphant, et tout le fruit recueilli du mouvement de ces sphères . » Son visage me parut tout en feu, et d’allégresse ses yeux étaient si pleins, que je dois passer sans plus de discours .
Telle que, dans les pleines lunes sereines, Trivia brille entre les Nymphes éternelles qui diaprent toutes les plages du ciel, je vis, au-dessus de milliers de lampes , un Soleil qui les allumait toutes, comme le nôtre allume celles que nous voyons au-dessus de nous . Et à travers la vive lumière apparaissait la splendide substance, si brillante que ma vue ne la supportait point. O Béatrice, doux et cher guide ! Elle me dit : « Ce qui te vainc est une vertu à laquelle aucune ne résiste. Là est la sagesse et la puissance si longtemps désirées , qui ouvrirent la route entre la terre et le ciel. »
Comme le feu, pour se dilater, se dégage de la nue qui ne le peut contenir, et, contre sa nature, descend sur la terre ; ainsi mon esprit, agrandi au milieu de ces mets , sortit de soi-même, et ce qu’il devint, il ne sait le ramentevoir. « Ouvre les yeux, et regarde quelle je suis ; tu as vu des choses qui t’ont donné la force de soutenir mon éclat. »
J’étais comme celui en qui sont des traces d’une vision oubliée, et qui s’ingénie en vain pour la rappeler en sa mémoire, lorsque j’ouis cette invitation, digne de tant de gratitude, que jamais elle ne s’effacera du livre où le passé se consigne . Si maintenant, pour m’aider, résonnaient toutes ces langues que Polymnie avec ses sœurs nourrirent de leur doux lait, au millième du vrai on n’arriverait pas, en chantant le saint ris, et combien lumineux il rendit le saint rivage.
Ainsi, peignant le Paradis, il convient que saute le religieux poème, comme un homme qui trouve son chemin coupé. Mais qui regarderait le poids du sujet, et l’épaule mortelle qui s’en charge, de trembler dessous ne la blâmerait pas. Point n’est d’une petite barque la mer que va fendant la proue audacieuse, ni d’un rocher qui s’épargne soi-même.
« Pourquoi t’enamoure tant mon visage que tu ne te tournes point vers le beau jardin qui fleurit sous les rayons de Christ ? Là est la rose en qui le Verbe divin se fait chair ; et là sont les lis à l’odeur desquels se discerne le bon chemin. » Ainsi Béatrice : et moi, prompt à tous ses conseils, je ramenai au combat mes cils débiles . Comme à un rayon de soleil traversant pur un nuage brisé, avaient vu jadis les fleurs d’une prairie mes yeux couverts d’ombres ; ainsi vis-je des foules de splendeurs fulgurées d’en haut par des rayons ardents, sans voir la source de ces éclairs.
O bénigne vertu qui ainsi les empreins , plus haut tu t’élevas pour que je pusse user là de mes yeux qui manquaient de puissance. Le nom de la belle fleur que toujours j’invoque et le matin et le soir, concentra toute mon âme dans la recherche du feu le plus grand. Et lorsque mes deux yeux me révélèrent l’éclat et la grandeur de la vivante étoile, qui là-haut vainc comme ici-bas elle vainquit , par dedans le ciel descendit une flamme en forme de cercle, telle qu’une couronne, qui la ceignit tournant autour d’elle. La plus douce mélodie qui résonne ici-bas et à soi le plus attire l’âme, paraîtrait une nuée que déchire le tonnerre, comparée au son de cette Lyre dont se couronnait le beau Saphir, de qui s’azure le ciel le plus brillant. « Je suis l’amour angélique, qui vole autour de la haute joie qu’exhale le sein où habita notre désir ; et autour je volerai, Reine du ciel, tant que tu accompagneras ton Fils, et rendras plus divins la sphère suprême en y entrant. » Ainsi se scellait la mélodie de ce cercle , et toutes les autres lumières faisaient résonner le nom de Marie.
Le royal manteau de toutes les roulantes sphères du monde , qui du souffle de Dieu et de ses largesses reçoit le plus de chaleur et de vie, avait au-dessus de nous sa rive éternelle si distante, que là où j’étais elle ne m’apparaissait pas encore. Ainsi mes yeux n’eurent pas la puissance de suivre la flamme couronnée qui s’éleva près de son Fils. Et comme un petit enfant qui, après avoir pris le lait, tend les bras vers sa mère, par l’amour dont la flamme s’étend jusqu’au dehors, chacune de ces pures lumières en haut tellement élança sa cime, que me fut manifeste leur profonde tendresse pour Marie. Ensuite elles restèrent là devant moi, Regina cœli chantant si suavement que de moi jamais ne se départit le plaisir.
Oh ! de quelle abondance sont remplies ces riches arches , qui si bien labourèrent et semèrent ici-bas !
Là jouit et vit du trésor qu’il s’acquit en pleurant dans l’exil de Babylone, où il laissa l’or ; là, sous le haut fils de Dieu et de Marie, triomphe de sa victoire, avec et la nouvelle et l’ancienne assemblée , celui qui tient les clefs d’une telle gloire .
CHANT VINGT-QUATRIÈME
« O Confrérie élue à la grande Cène de l’Agneau béni, qui vous nourrit tellement que toujours votre désir est satisfait ; si, par la grâce de Dieu, celui-ci goûte de ce qui tombe de votre table, avant que la mort lui en ait marqué le temps, regardez son désir immense, et répandez sur lui un peu de votre rosée : vous buvez sans cesse à la fontaine d’où vient ce qu’il pense . »
Ainsi Béatrice : et ces âmes joyeuses firent de soi des sphères sur des pôles fixes , rayonnant fortement à la manière des comètes : et comme, dans la structure des horloges, les roues tournent de telle sorte que la première à qui la regarde paraît en repos, et la dernière, voler ; ainsi ces chœurs diversement dansant, selon leur amplitude, me faisaient les juger ou rapides ou lents . De celui qui me semblait le plus beau, je vis sortir un feu si splendide qu’il n’y en laissa aucun plus brillant, et trois fois autour de Béatrice il tourna avec un chant si divin que ne me le rendit point mon imagination : que la plume saute donc, et ne tente point de l’écrire ; pour de tels plis non-seulement le parler, mais notre imaginer n’ayant que des couleurs trop peu vives . « O ma sainte sœur, qui, par ton ardente affection , si dévotement me pries de me détacher de cette belle sphère !… »
Après s’être arrêté, le feu béni vers ma Dame dirigea son souffle, parlant comme je viens de dire. Et elle : « O lumière éternelle du grand homme , à qui Notre Seigneur laissa les clefs qu’en bas il apporta de cette joie merveilleuse ! Eprouve celui-ci des points ou légers ou graves, selon qu’il te plaira, touchant la foi par laquelle tu marchais sur la mer. S’il aime bien, et bien espère et croit, ne t’est point caché, ta vue pénétrant là où se voit peinte toute chose. Mais puisque ce royaume s’est fait des citoyens par la vraie Foi, il est bon que, pour la glorifier, tu viennes lui parler d’elle. »
Comme le bachelier, jusqu’à ce que le maître ait proposé la question, ne parle point, mais s’arme pour l’approuver, non pour la terminer : ainsi m’armai-je de toute raison pour me préparer à un tel interrogateur et à une telle profession . « Dis, bon Chrétien ; explique-toi : la Foi, qu’est-ce ? » Sur quoi je levai le front vers la lumière d’où ceci émanait ; puis je me tournai vers Béatrice, et elle me fit promptement signe de répandre au dehors l’eau de ma fontaine intérieure. — Que la grâce, commençai-je, qui permet que je me confesse devant le grand Primipile , fasse que clairement j’exprime mes pensées. Et je continuai : — Comme l’a écrit, Père, la plume véridique de ton cher frère , qui avec toi mit Rome dans le bon sentier, la Foi est la substance des choses espérées, et l’argument de celles qu’on ne voit point , et ceci me semble sa quiddité . Alors j’ouïs : « Droitement tu penses, si tu entends bien pourquoi il la met parmi les substances, et ensuite parmi les arguments. » Et moi après : — Les choses profondes , qui à moi se découvrent ici, en bas aux yeux sont si cachées, qu’elles ont leur être dans la croyance seule, sur laquelle se fonde la haute espérance ; et ainsi de substance elle prend l’intention . Et d’après cette croyance, sans avoir d’autre vue , nous devons syllogiser ; et ainsi elle renferme l’intention d’argument. Alors j’ouïs : « Si tout ce qui en bas s’acquiert par enseignement, de cette sorte était entendu, banni serait l’esprit de sophisme. »