La Divine Comédie (page 17)
Ainsi parla cet ardent amour ; puis il ajouta : « D’un bon cours est de cette monnaie et l’alliage et le poids ; mais dis-moi si tu l’as dans ta bourse. » Et moi : Oui, je l’ai si brillante et si ronde , que dans son coin rien ne m’est en doute. Ensuite, du fond de la lumière qui là resplendissait, sortit . « Ce précieux joyau sur lequel toute vertu se fonde, d’où t’est-il venu ? » Et moi : — L’abondante pluie de l’Esprit Saint, répandue sur les vieilles et les nouvelles Ecritures , est le syllogisme qui en moi l’a conclue si nettement que, près d’elle, toute démonstration me paraîtrait obtuse. J’ouïs ensuite : « L’ancienne et la nouvelle proposition qui te conduit à cette conclusion, pourquoi la tiens-tu pour parole divine ? » Et moi : — La preuve qui me découvre le vrai sont les œuvres qui suivirent, pour lesquelles jamais la nature ne chauffa le fer, ni ne battit l’enclume. Il me fut répondu : « Dis, qui t’assure que ces œuvres furent ? La parole même qu’il s’agit de prouver, elle seule te le jure . » — Si le monde, dis-je, vint au christianisme sans miracle, celui-ci est tel que les autres n’en sont pas le centième, que tu sois entré pauvre et à jeun dans le champ pour semer la bonne plante, qui fut vigne autrefois et maintenant est devenue ronce. Cela fini, la haute cour sainte entonna, de sphère en sphère, un Louons Dieu dans la mélodie qui là-haut se chante. Et ce baron , qui, ainsi de rameau en rameau m’examinant, m’avait déjà tiré jusqu’aux dernières feuilles, recommença : « La grâce qui courtise ton âme, t’a fait jusqu’ici ouvrir la bouche comme tu devais l’ouvrir ; de sorte que j’approuve ce que tu as produit au dehors ; mais il convient maintenant d’exprimer ce que tu crois, et ce qui détermina ta croyance. » — O Père saint ! ô esprit, qui vois ce que tu crus si fermement, qu’au sépulcre tu vainquis de plus jeunes pieds , commençai-je, tu veux que je manifeste ici la forme de ma vive croyance, et tu en as aussi demandé la raison. Je réponds : Je crois en Dieu unique et éternel, qui, non mû, meut tout le ciel par l’amour et le désir : et d’une telle foi je n’ai pas seulement des preuves physiques et métaphysiques, mais me la donne encore la vérité qui d’ici plut par Moïse, par les prophètes et par les Psaumes, par l’Évangile, et par vous qui écrivîtes après que l’ardent Esprit vous eut faits saints. Et je crois en trois Personnes éternelles, et je les crois une essence si une et si trine, qu’à la fois elle admet sunt et est . De la profonde nature divine que maintenant je touche, plusieurs fois empreint mon esprit l’évangélique doctrine . Ceci est le principe, ceci est l’étincelle qui ensuite se dilate en une vive flamme, et, comme une étoile dans le ciel, en moi scintille. Comme le maître qui écoute ce qui plaît, sitôt qu’il se tait embrasse son serviteur, lui rendant grâces de la bonne nouvelle, ainsi, chantant et me bénissant, trois fois me ceignit l’apostolique lumière, au commandement de laquelle j’avais parlé, tant mon dire lui plut.
CHANT VINGT-CINQUIÈME
S’il advient jamais que le poème sacré, auquel a mis la main et le ciel et la terre, et qui m’a, durant plusieurs années, amaigri, vainque la cruauté qui me retient hors du beau bercail où je dormis agneau , ennemi des loups qui lui font la guerre, avec une autre voix alors, avec une autre toison poète je retournerai, et, sur les fonts de mon baptême, je prendrai la couronne ; parce que dans la foi qui rend les âmes connues de Dieu là j’entrai, et qu’ensuite par elle Pierre : ceignit mon front .
Lors vers nous se mut une lumière de cette troupe, d’où était sorti celui que Christ laissa le premier de ses vicaires. Et ma Dame pleine de joie, me dit : « Regarde, regarde, voila le baron pour qui en bas on visite la Galice. » Comme, lorsqu’une colombe se pose près de sa compagne, l’une et l’autre, tournant et murmurant, montre son affection, ainsi vis-je s’accueillir l’un l’autre ces grands et glorieux Princes, en louant l’aliment dont on se nourrit là-haut . Et quand fut fini le congratuler, en silence, coram me chacun d’eux se fixa, si enflammé qu’il m’éblouissait. Rayonnant alors, Béatrice dit ; « Illustre vie », par qui fut célébrée l’abondance de notre basilique, fais en ces hauteurs résonner l’espérance ; tu sais que tu la figures autant de fois que Jésus aux trois se manifesta plus clairement : — « Lève la tête avec assurance ; car ce qui vient ici-haut du monde mortel, doit se mûrir à nos rayons. »
Du second feu me vint ce confort, et je levai les yeux sur les monts dont le poids les avait abaissés d’abord : « Puisque, par grâce, notre empereur veut que tu te rencontres dans la plus secrète salle avec ses comtes, afin qu’ayant vu ce qu’est vraiment cette cour par là en toi et en autrui tu fortifies l’espérance de laquelle en bas naît l’amour, dis ce qu’elle est, et comme s’en fleurit ton esprit, et d’où elle t’est venue. » Ainsi encore parla la seconde lumière. Et cette pieuse dame qui de mes ailes guida les pennes à un si haut vol, en cette sorte prévint ma réponse : « l’Église militante n’a point de fils plus rempli d’espérance comme il est écrit dans le Soleil qui rayonne sur toute notre troupe. Ce pourquoi il lui est accordé de venir d’Égypte en Jérusalem, pour voir, avant qu’il ait atteint le terme de la milice. Les deux autres points, demandés non pour savoir mais pour qu’il rapporte combien cette vertu te plaît, à lui je laisse, parce qu’ils ne lui seront ni difficiles, ni sujets de vaine gloire : qu’il y réponde lui-même, et que l’y aide la grâce de Dieu. » Comme un disciple qui au maître promptement et volontiers obéit en ce dont il est expert, afin que se montre son habileté : — L’espérance, dis-je, est une attente certaine de la gloire future, que produit la grâce divine et le précédent mérite . De plusieurs étoiles me vient cette lumière ; mais la versa le premier dans mon cœur celui qui fut le suprême chantre du chef suprême . « Qu’espèrent en toi, » dit-il dans sa haute Théodie , « ceux qui connaissent ton nom ; et qui ne le connaît, s’il a ma foi ? »
Ce qu’il m’avait instillé, tu me l’instillas ensuite tellement dans ton épître, que j’en suis plein, et fais sur d’autres pleuvoir votre pluie. Tandis que je parlais, dans le sein vivant de cet incendie scintillait coup sur coup une lueur soudaine comme un éclair : puis il dit : « L’amour dont je brûle encore pour la vertu qui m’accompagna jusqu’à la palme et au sortir du champ , veut que je te parle encore à toi qui te délectes d’elle ; et agréable il me sera que tu dises ce que l’espérance te promet. » Et moi : — Les nouvelles Ecritures et les anciennes montrent, et se montre lui-même à moi le terme où tendent les âmes que Dieu s’est faites amies. Isaïe dit que chacune en sa terre sera revêtue d’un double vêtement , et sa terre est cette douce vie ; et non ton frère beaucoup plus clairement là où il parle de blanches robes , nous manifeste cette révélation. Et, d’abord après la fin de ces paroles , Sperent in te , au-dessus de nous s’ouït, à quoi répondirent tous les chœurs ; ensuite parmi eux une lumière resplendit tellement, que si le Cancer possédait un pareil cristal , l’hiver aurait un mois d’un seul jour : et comme se lève, et va, et entre en danse une vierge joyeuse, seulement pour faire honneur à la nouvelle épouse, et non par aucune faute ; ainsi vis-je la brillante splendeur venir vers les deux , qui tournaient tels qu’une roue, comme il convenait à leur ardent amour. Elle se mêla au chant et à la mélodie ; et ma dame sur eux tint ses yeux comme une épouse silencieuse et immobile. « Cette splendeur est celui qui reposa sur la poitrine de notre Pélican , et qui fut de dessus la croix élu au grand office » Ainsi ma Dame ; et cependant, pas plus qu’avant, sa vue ne cessa de demeurer attentive après ces paroles. Tel que celui qui regarde, s’attendant à voir le soleil s’éclipser un peu, et qui pour voir non voyant devient ; tel devins-je, regardant ce dernier feu, jusqu’à ce qu’il fut dit : « Pourquoi t’éblouis-tu pour voir une chose qui n’a point lieu ici ? En terre, terre est mon corps, et avec les autres corps il y sera, tant que notre nombre n’égalera pas celui marqué par l’éternel décret. Avec les deux vêtements sont dans notre cloître les deux seules lumières qui ont monté : et tu rapporteras ceci dans votre monde. »
A cette voix le mouvement de ces flammes, uni au doux mélange du son qu’émettaient les trois souffles, cessa, comme, pour éviter ou la fatigue ou un danger, les rames, qui auparavant frappaient l’eau, s’arrêtent toutes au son d’un sifflet. Ah ! combien fus-je ému en mon esprit, quand je me tournai pour voir Béatrice, de ne pouvoir la voir, bien que je fusse près d’elle, et dans le monde heureux !
CHANT VINGT-SIXIÈME
Tandis qu’en doute j’étais, à cause de ma vue éteinte par la vive flamme, il en sortit un souffle qui me rendit attentif, disant : « Jusqu’à ce que tu recouvres la vue qu’en moi tu as consumée , il est bon que le discourir la compense. Commence donc et dis ce qui occupe ton esprit, et sois assuré que la vue en toi est troublée, non morte, parce que la Dame qui te conduit par cette divine région, a dans le regard la vertu qu’eut la main d’Ananias . » Je dis : — A son plaisir, ou tôt ou tard, vienne le remède à mes yeux, qui furent les portes par où elle entra avec le feu dont toujours je brûle. Le Bien qui rend heureuse cette cour est l’alpha et l’oméga de tout ce qu’écrit en moi l’amour ou légèrement ou profondément . Cette même voix qui m’avait délivré de la peur du soudain éblouissement, me disposa encore à discourir, et dit : « Certes, il convient qu’à travers un tamis plus serré ta pensée s’épure ; il convient que tu dises qui dirigea ton arc à ce but. » Et moi : — Par des arguments philosophiques et par l’autorité qui vient d’ici , il convient qu’en moi un tel amour s’imprime. Le bien, en tant que bien, au degré où il est connu, allume l’amour, et d’autant plus qu’en soi il contient plus de bonté. Donc vers l’Essence, si supérieure que tout bien hors d’elle n’est qu’un rayon de sa lumière, plus que vers nulle autre, il convient que se meuve en aimant l’esprit de quiconque soit le vrai sur qui se fonde cette preuve. A mon entendement découvre cette vérité celui qui me démontre que l’amour est la première des substances éternelles . Me la découvre la voix du Vrai lui-même, qui dit à Moïse, parlant de soi : « Je te ferai voir toute vertu . » Tu me la découvres encore en commençant la haute promulgation , qui, plus qu’aucun autre ban, proclame en bas l’arcane d’ici .
Et j’ouïs : « Par l’humaine raison et par l’autorité concordante avec elle, de tes amours tu gardes à Dieu le plus grand ; mais dis encore si tu sens d’autres cordes te tirer vers lui, de sorte que tu déclares avec combien de dents cet amour te mord . » Ne fut point cachée la sainte intention de l’aigle du Christ ; je compris même où il voulait conduire ma profession . Je recommençai donc :
— Toutes ces morsures qui peuvent faire que le cœur se tourne vers Dieu, ont concouru à ma charité : l’être du monde et mon propre être, la mort qu’il souffrit pour que je vive, et ce Paradis que tout fidèle espère comme moi, avec la vive connaissance précédemment dite, m’ont tiré de la mer de l’amour dépravé, et m’ont amené au rivage du droit . Les feuilles dont se revêt le jardin du jardinier éternel , je les aime autant que de lui dérive de bien en elles. Sitôt que je me tus, un très doux chant résonna dans le ciel, et ma Dame disait avec les autres : Saint, Saint, Saint ! Et comme une vive lumière dissipe le sommeil, à cause de la vertu visuelle que ranime la splendeur qui va de robe en robe ; et l’éveillé abhorre ce qu’il voit , si peu discerne la première veille, jusqu’à ce que la secoure le jugement ; ainsi toute ordure chassa de mes yeux Béatrice, par un rayon des siens, qui resplendissait plus que des milliers de mille : de sorte que je vis mieux qu’auparavant, et, plein d’étonnement, je demandai ce qu’était une quatrième lumière que je vis avec nous. Et ma Dame : « Au dedans de ces rayons contemple avec amour son créateur la première âme que créa jamais la première vertu . »
Comme la feuille dont la cime fléchit au vent qui passe, et puis se redresse par la propre vertu qui l’élève, ainsi fis-je pendant qu’elle disait, stupéfait, et puis rassuré par un désir de parler dont je brûlais ; et je commençai : — O fruit qui seul fut produit mûr, ô antique Père, de qui toute épouse est fille et bru ; dévotement, autant que je peux, je te supplie de me parler ; tu vois mon désir, et, pour t’ouïr plus tôt, point ne le dis.
Quelquefois un animal couvert s’agite tellement, que son affection se manifeste par le mouvement qu’il imprime à l’enveloppe ; parfaitement, l’âme primordiale me faisait paraître, à travers ce qui la recouvrait, combien pour me complaire elle venait joyeuse. Ensuite elle dit : « Sans que tu me l’aies exprimé, je discerne ton désir, mieux que toi la chose qui t’est la plus certaine, parce que je vois dans le véridique miroir, qui des parhélies de soi fait les autres choses, et aucune ne le fait de soi un parhélie . Tu veux ouïr combien il y a de temps que Dieu me mit dans le haut jardin où celle-là t’a conduit par la longue échelle ; et combien de temps il fut délectable à mes yeux , et la vraie cause du grand courroux, et quel était l’idiome dont j’usai et que je me fis. Or, mon fils, non le goûter du fruit fut par soi la cause d’un tel exil, mais seulement d’avoir dépassé la limite . Là d’où ta Dame mut Virgile, durant quatre mille trois cent et deux révolutions du Soleil, je désirai cette assemblée ; et je le vis parcourir tous les signes lumineux de sa route neuf cent trente fois pendant que je fus sur la terre. La langue que je parlais était tout à fait éteinte avant que la gent de Nembrod entreprît l’œuvre interminable : aucun effet de la raison, à cause du plaisir humain qui change suivant le ciel, n’étant pas toujours durable . C’est un acte naturel que l’homme parle ; mais ainsi, ou ainsi, la nature vous laisse faire selon qu’il vous plaît . Avant que je descendisse dans l’infernale angoisse, El s’appelait sur la terre le souverain Bien, de qui vient la joie qui m’enveloppe ; puis il s’appela Eli, et cela est dans l’ordre ; car l’usage des mortels est comme sur le rameau la feuille qui s’en va et une autre vient. Sur le mont qui le plus s’élève au-dessus de l’onde , je fus, en vie pure et impure , depuis la première heure jusqu’à celle qui est la seconde, alors que le soleil change de quadrant, à la sixième heure . »
CHANT VINGT-SEPTIÈME
« Au Père, au Fils, à l’Esprit Saint, gloire ! » commença tout le Paradis ; tellement que je m’enivrais de ce doux chant. Ce que je voyais me semblait un ris de l’univers par ce que l’ivresse entrait en moi par l’ouïe et par la vue. O joie ! ô ineffable allégresse ! ô vie entière d’amour et de paix ! ô sans désir richesse assurée ! Devant mes yeux se tenaient les quatre flambeaux allumés , et celui qui le premier était venu commença à se faire plus brillant ; et en sa semblance il devint tel que deviendrait Jupiter, si lui et Mars étaient des oiseaux, et qu’ils échangeassent leurs pennes .
La Providence, qui à chacun assigne là son office et le règle, avait de toute part imposé silence au bienheureux chœur, lorsque j’ouïs : « Si je me transcolore, ne t’en étonne point ; à mon dire, tu verras tous ceux-là se transcolorer. Celui qui sur terre usurpe ma place, ma place, ma place, vacante devant le Fils de Dieu, a fait de mon cimetière un cloaque d’immondices et de sang ; par quoi en bas tressaille de joie le pervers qui tomba de là-haut . »
De cette couleur dont, le matin et le soir, le soleil opposé peint une nuée, je vis tout le ciel couvert. Et, comme une dame honnête, qui, tranquille sur soi, pour la faute d’autrui, seulement en écoutant, devient craintive, ainsi Béatrice changea de visage ; et un pareil éclipse eut lieu, je crois, dans le ciel, quand souffrit la suprême Puissance . Puis, d’une voix si changée, que plus n’avait changé l’aspect, il continua de parler : « Ne fut l’épouse du Christ allaitée de mon sang, et de celui de Lin et de Clet, afin que d’elle on se servît pour acquérir de l’or ; mais pour acquérir cette vie joyeuse, et Sixte, et Pie, et Calixte, et Urbain versèrent leur sang après beaucoup de pleurs. Ce ne fut pas notre intention qu’à la droite de nos successeurs s’assît une partie du peuple et l’autre à la gauche ; ni que les clefs qui me furent confiées, devinssent sur un étendard un signe de combat contre les baptisés ; ni que mon image fût le sceau de privilèges vendus et mensongers , d’où souvent je rougis et m’indigne. Sous l’habit de pasteur, des loups rapaces d’ici-haut se voient dans tous les pâturages. O défense de Dieu , pourquoi dors-tu ? Les Cahorsins et les Gascons s’apprêtent à boire notre sang : ô bon principe, en quelle vile fin faut-il que tu tombes ! Mais la haute Providence, qui, avec Scipion, défendit à Rome la gloire du monde , viendra, je le pense, bientôt au secours . Et toi, mon fils, qui en bas encore, à cause du poids mortel , retourneras, ouvre la bouche, et ne cache point ce que je ne cache pas moi-même. »
Comme des flocons de vapeur gelée tombent de notre air, quand la corne de la Chèvre céleste et le Soleil se touchent , ainsi vis-je l’éther en haut s’orner de flocons de vapeur triomphants , qui là s’étaient arrêtés avec nous. Ma vue les suivait, et les suivit jusqu’à ce que la distance par sa longueur l’empêcha d’aller plus avant. D’où la Dame, voyant que j’avais cessé d’être attentif en haut, me dit : « Abaisse ta vue, et regarde comment tu as tourné. »
Depuis l’heure où j’avais regardé d’abord, je vis que j’avais parcouru tout l’arc que forme, du milieu à la fin , le premier climat ; de sorte que je vis au delà de Gadès la route où Ulysse s’engagea follement , et à l’opposite le rivage où Europe devint une douce charge : et j’aurais de cette aire découvert un plus grand espace, si le Soleil qui, sous mes pieds , allait en avant, n’eût été éloigné d’un signe et plus . Mon esprit, toujours plein de l’amour de ma Dame, plus que jamais brûlait de ramener les yeux sur elle. Et si la nature ou l’art, en humaine chair, ou dans ses peintures, prépare aux yeux des appâts, afin par eux de s’emparer de l’esprit, tous ensemble ne paraîtraient rien, près du divin plaisir où me plongea sa splendeur, quand je me tournai vers son riant visage. Et la vertu que je puisai dans ce regard, m’arracha du doux nid de Léda , et impétueusement me poussa dans le ciel. Si uniformes en sont les parties les plus voisines et les plus hautes , que je ne puis dire laquelle Béatrice me choisit pour lieu. Mais elle, qui voyait mon désir, commença, si joyeuse et si riante, qu’en son visage il semblait que Dieu jouît : « La nature du monde , qui tient en repos le milieu , et autour meut tout le reste, commence ici comme de son terme . Et ce ciel n’a d’autre lieu que l’entendement divin dans lequel s’allume l’amour qui le meut, et la vertu qu’il verse . Autour de lui la lumière et l’amour forment un cercle, comme lui autour des autres, et cette ceinture, celui qui le ceint la connaît seul. Son mouvement n’est point mesuré par un autre, mais les autres le sont par le sien, comme dix par la moitié et le cinquième. Et comment le temps a dans ce vase ses racines, et dans les autres ses feuilles, peut t’être clair désormais . O convoitise, qui tellement submerges les mortels, qu’aucun n’a le pouvoir d’élever les yeux au-dessus de tes ondes ! Bien dans les hommes fleurit le vouloir, mais une pluie continuelle fait avorter les fruits . La foi et l’innocence se trouvent seulement chez les enfants ; puis toutes deux fuient avant que les joues soient couvertes de duvet. Tel, encore bégayant, jeûne, qui, lorsque la langue est déliée dévore un mets quelconque en une lune quelconque ; et tel, bégayant, aime et écoute sa mère, lequel, jouissant du plein parler, désire ensuite la voir ensevelie. Ainsi de blanche qu’elle était d’abord devient noire la peau de la belle fille de celui qui apporte le matin et laisse le soir . Toi, pour ne te point étonner, sache qu’il n’est sur la terre personne qui gouverne ; par quoi dévie l’humaine famille. Mais avant que tout janvier sorte de l’hiver , à raison du centième qu’en bas on néglige, tellement rugiront ces cercles supérieurs, que la Fortune, si longtemps attendue , tournera les poupes où sont les proues, en sorte que la flotte courra dans la voie droite ; et un vrai fruit viendra après la fleur. »
CHANT VINGT-HUITIÈME
Après que la vie présente des misérables mortels eut justement repris celle qui emparadise mon âme, comme celui qui dans un miroir voit la flamme d’une torche allumée derrière lui, avant qu’elle se soit peinte dans l’œil ou dans la pensée, se retourne pour voir si le verre lui dit le vrai, et voit qu’il s’accorde avec lui comme la note avec le mètre ; ainsi ma mémoire se rappelle ce que je fis, regardant les beaux yeux desquels l’amour fit le lacet pour me prendre : et quand me retournant, les miens furent frappés par ce qui apparaît dans ce ciel, lorsque bien dans son cours on l’observe, je vis un point d’où rayonnait une lumière si brillante, que l’œil qu’elle illumine est contraint de se fermer, à cause de son vif éclat : et l’étoile, qui d’ici paraît la plus petite, paraîtrait une Lune, placée près de ce point comme une étoile près d’une autre étoile .
Peut-être d’aussi près que le halo paraît ceindre la lumière qui le peint, alors que la vapeur où il se forme est le plus épaisse, autour du point un cercle de feu tournait d’une telle vitesse, qu’elle aurait vaincu le mouvement qui le plus tôt ceint le monde . Et celui-ci était entouré d’un autre, et celui-là d’un troisième, et le troisième ensuite d’un quatrième, d’un cinquième le quatrième, et puis le cinquième d’un sixième. Au-dessus suivait le septième, si élargi déjà, que le messager de Junon serait trop étroit pour le contenir tout entier : ainsi le huitième et le neuvième ; et chacun d’eux se mouvait plus lentement, selon qu’il était en nombre plus distant de l’un ; et d’une flamme plus vive brillait celui qui était le moins éloigné de la pure étincelle , parce que plus, je crois, il se pénètre d’elle. Ma Dame, qui me vit suspendu en un grand souci, dit : « De ce point dépend le ciel et toute la nature. Regarde ce cercle qui en est le plus proche, et sache qu’il se meut avec tant de vitesse, à cause du brûlant amour qui l’aiguillonne. »
Et moi à elle : — Si le monde était disposé selon l’ordre que je vois dans ces roues, m’aurait rassasié ce qui m’est présenté ; mais dans le monde sensible d’autant plus divines sont les choses qu’on peut voir, qu’elles s’éloignent plus du centre . Si donc mon désir doit être pleinement satisfait dans ce merveilleux et angélique temple qui n’a de confins que le seul amour et la lumière, il faut que j’oie encore pourquoi l’image et le modèle diffèrent ; car je le cherche en vain par moi-même.
« Si tes doigts ne suffisent pas pour délier un tel nœud, point n’est-ce merveille, tant par le non-essayer il est devenu dur. » ainsi ma Dame : puis elle dit : « Si tu veux te rassasier, prends ce que je te dirai, et t’y applique bien. Les cercles corporels sont larges ou étroits selon le plus et le moins de la vertu qui se répand dans toutes leurs parties : une plus grande bonté veut que d’elle émane plus de bien ; plus de bien contient un plus grand corps, si ses parties sont également parfaites : donc celui-ci, qui emporte avec soi tout le haut univers, correspond au cercle qui le plus aime et le plus sait ; par quoi, si à la vertu tu appliques ta mesure, non à l’apparence des substances que tu vois disposées en cercle, tu reconnaîtras une convenance merveilleuse, de plus à plus et de moins à moins entre chaque ciel et son intelligence . »
Comme clair et serein demeure l’hémisphère de l’air , quand Borée souffle de la joue où il est le plus doux , parce qu’il chasse et dissipe les nuées qui auparavant le troublaient, de sorte que le Ciel rit avec toutes les beautés qui forment son cortège ; ainsi devins-je après que ma Dame m’eut gratifié de sa claire réponse, et comme une étoile dans le ciel je vis le vrai. Et lorsque ses paroles s’arrêtèrent, comme étincelle le fer bouillant, ainsi les cercles étincelèrent. Leur embrasement se reproduisait en chaque étincelle , et tant elles étaient, que leur nombre en mille surpasse le doubler des échecs .
J’entendais de chœur en chœur chanter hosanna au Point fixe , qui les tient et les tiendra toujours aux ubi où toujours ils furent ; et celle-là , qui voyait dans mon esprit les pensers douteux, dit : « Les premiers cercles t’ont montré les Séraphins et les Chérubins. Si rapidement ils suivent leurs liens , afin de se rendre, autant qu’ils peuvent, semblables au Point , et ils le peuvent autant que pour voir ils s’élèvent plus. Ces autres amours qui vont autour d’eux s’appellent Trônes de la face divine, parce qu’ils terminent le premier ternaire, et tu dois savoir que tous jouissent au degré où leur vue pénètre dans le vrai, en qui se repose toute intelligence. De là l’on peut entendre comment l’être heureux a son fondement dans l’acte de voir, non dans l’acte d’aimer, qui vient après ; et du voir est la mesure le mérite qu’enfantent la grâce et la bonne volonté ; et ainsi on avance de degré en degré. L’autre ternaire, qui ainsi germe dans ce printemps éternel que ne dépouille point le nocturne Bélier , perpétuellement gazouille hosanna, avec trois mélodies qui résonnent en trois ordres de joie dont il se compose. En cette hiérarchie sont les trois Déesses : la première les Dominations, et ensuite les Vertus ; le troisième ordre est celui des Puissances ; puis, dans les deux pénultièmes exultent les Principautés et les Archanges ; le dernier, les Anges le remplissent tout entier de leurs fêtes. Ces Ordres en haut regardent tous , et en bas ils agissent avec une telle puissance, que tous sont tirés et tous tirent ; et avec un si grand désir s’appliqua Denis à contempler ces Ordres, qu’il les nomma et les distingua comme moi. Mais Grégoire ensuite se sépara de lui ; d’où, sitôt que dans le ciel il ouvrit les yeux, il rit de lui-même. Et si un vrai si secret révéla sur la terre un mortel, je ne veux pas que tu t’en étonnes : celui qui le vit là-haut le lui découvrit, avec beaucoup d’autres vérités touchant ces chœurs. »
CHANT VINGT-NEUVIÈME
Lorsque les deux fils de Latone, couverts du Bélier et de la Balance, se font ensemble de l’horizon une ceinture , autant qu’en équilibre le Zénith les tient de temps, jusqu’à ce que l’un et l’autre, changeant d’hémisphère, hors de cette ceinture se déséquilibrent ; autant, avec un visage riant, Béatrice se tut, le regard fixé sur le Point qui m’avait vaincu ; puis elle commença : « Je dis, et ne demande pas ce que tu veux ouïr , parce que je le vois dans le Point où aboutit tout ubi et tout quando ; non pour qu’il acquière quelque bien, ce qui ne peut être, mais pour que, resplendissant, sa splendeur puisse dire : Je suis , dans son éternité, hors du temps, hors de tout ce qu’un autre peut comprendre, comme il lui plut, en neuf amours s’épanouit l’éternel Amour. Et point ne gît-il auparavant comme engourdi, car ne précéda ni ne suivit le courir de Dieu sur ces eaux . La forme et la matière unies et pures sortirent par un acte infaillible , comme trois flèches d’un arc à trois cordes : et comme dans le verre, dans l’ambre, ou dans le cristal, un rayon resplendit de telle manière qu’entre le venir et l’être entier, il n’est point d’intervalle, ainsi de son Auteur le triforme effet resplendit à la fois en tout son être, sans distinction dans le commencer. Un ordre, créé en même temps qu’elles, fut établi entre les substances, et celles-là furent la cime du monde, en qui fut produit l’acte pur . La pure puissance occupa la partie la plus basse : au milieu, unit la puissance et l’acte un lien tel que jamais il ne se délie. Jérôme vous dit dans ses écrits que les anges furent créés de longs siècles avant que l’autre monde fût fait : mais ce vrai est écrit en beaucoup d’endroits par les écrivains qu’inspira l’Esprit-Saint ; et tu le verras, si bien tu regardes. Le voit aussi un peu la raison qui ne concéderait point que si longtemps aient été les moteurs sans leur perfection . Maintenant tu sais où et quand ces amours furent créés, et comment ; de sorte qu’en ton désir déjà sont éteintes trois ardeurs . Mais, en comptant, tu n’arriverais pas à vingt, sitôt qu’une partie des anges troubla le sujet de vos éléments . L’autre demeura , et avec tant de plaisir commença cet art que tu discernes, que jamais elle ne cesse de tourner. La cause de la chute fut l’orgueil maudit de celui que tu as vu étreint sous tous les poids du monde . Ceux que tu vois ici se reconnurent humblement l’œuvre de la Bonté qui les avait faits aptes à tout connaître : ce pourquoi si haut leurs vues ont été élevées par la grâce illuminante et par leur mérite, qu’ils ont une pleine et ferme volonté. Et je ne veux pas que tu doutes, mais que tu sois certain que recevoir la grâce est méritoire, selon qu’à elle s’ouvre l’affection . Maintenant, si mes paroles ont été recueillies , tu peux, sans autre secours, découvrir beaucoup d’autres choses touchant ce consistoire ; mais parce que la terre, dans vos écoles, on enseigne que l’angélique nature est telle, qu’elle entend, et se souvient, et veut, je dirai encore, pour que tu voies la vérité pure, qu’en enseignant ainsi on s’embrouille dans des équivoques. Ces substances, dès qu’elles jouirent de la face de Dieu, ne détournèrent plus leurs regards d’elle, à qui rien n’est caché. Ainsi leur voir n’est pas interrompu par un nouvel objet, et ainsi elles n’ont pas besoin de se ressouvenir par concept divisé ; de sorte que, parmi vous, non dormant on rêve, croyant et ne croyant pas cet enseignement vrai ; mais dans l’un est plus de faute et plus de honte. Vous, en bas, vous ne suivez point le même chemin en philosophant, tant vous emportent l’amour et la pensée de l’apparence. Et encore ici-haut ceci se souffre avec moins de colère, que de mépriser la divine Ecriture ou de la tordre. On ne pense pas là combien il a coûté de sang pour la semer dans le monde, et combien plaît celui qui humblement s’approche d’elle. Chacun pour paraître s’ingénie et s’abandonne à ses inventions, et sur celles-ci s’étendent les prédicateurs, et on se tait de l’Evangile. L’un dit que la lune rétrograda lors de la Passion du Christ, et s’interposa de sorte qu’en bas point ne s’épandît la lumière du soleil ; un autre que la lumière se cacha de soi-même ; qu’ainsi pour les Espagnols et pour les Indiens, comme pour les Juifs, eut lieu cette éclipse. N’a point Florence autant de Lapi et de Bindi , que chaque année de pareilles fables, d’ici et de là, en chaire on publie : en sorte que les brebis qui point ne savent, reviennent de la pâture repues de vent ; et ne les excuse point de ne pas voir leur dommage. Le Christ ne dit point à ses disciples : « Allez et prêchez des sornettes ; » mais il leur donna un vrai fondement ; et dans leur bouche celui-ci tant résonna, qu’en combattant pour allumer la foi, ils firent de l’Évangile des lances et des boucliers . Maintenant avec des arguties et des bouffonneries on s’en va prêcher, et pourvu seulement que bien on rie, se gonfle le capuce et on ne demande rien de plus. Mais dans le capuchon se niche un oiseau tel que si le vulgaire le voyait, il ne prendrait point les indulgences auxquelles on se confie ; par quoi tant a cru la sottise sur la terre, que, sans la preuve d’aucun témoignage, à toute promesse on se tournerait . De cela s’engraisse le porc de saint Antoine, et beaucoup d’autres pires que des porcs, payant en monnaie falsifiée. Mais nous nous sommes écartés beaucoup ; remenons à cette heure les yeux sur le droit chemin, de manière que la route avec le temps s’abrège . De degré en degré cette nature s’élève tellement en nombre, que jamais ne fut langue ni conception mortelle qui aille si loin. Et si tu regardes ce qui est révélé par Daniel, tu verras que sous ces mille se cache un nombre déterminé. La première lumière qui l’illumine toute, d’autant de manières en elle est reçue, qu’il y a de splendeurs auxquelles elle apparaît. D’où, puisque l’affection suit l’acte qui reçoit , l’amour en elle diversement bout et tiédit . Vois maintenant la hauteur et la largeur de l’éternelle Vertu, puisqu’elle s’est fait tant de miroirs où elle se brise demeurant une en soi, comme auparavant. »
CHANT TRENTIÈME
A six mille milles peut-être loin de nous bouillonne la sixième heure , et déjà ce monde abaisse son ombre presque au lit plane , lorsque le milieu du ciel, pour nous le plus élevé, commence à devenir tel que quelques étoiles cessent d’apparaître en cette basse région, et à mesure que s’avance la brillante servante du Soleil , le ciel se ferme d’étoile en étoile jusqu’à la plus belle : ainsi le triomphe , qui toujours se joue autour du Point qui me vainquit , et parait renfermé dans ce qu’il renferme , peu à peu à ma vue s’éteignit ; ce pourquoi de tourner les yeux vers Béatrice, le rien voir et l’amour me forcèrent. Si tout ce qui a été dit d’elle jusqu’ici en une seule louange était rassemblé, peu serait-ce près de ce qu’il faudrait cette fois.
La beauté que je vis, non seulement surpasse notre portée, mais je crois fermement que son seul auteur jouit d’elle tout entière. Ici je m’avoue vaincu, plus que jamais ne le fut en aucun point de son sujet un poète comique ou tragique. Comme le Soleil, l’œil le plus débile , ainsi le souvenir du doux ris prive mon esprit d’une partie de lui-même . Du premier jour où je vis son visage en cette vie, jusqu’à cette vision sans s’interrompre se suit mon chant : mais il faut maintenant que, comme un artiste après son dernier effort, je renonce à suivre davantage sa beauté en poétisant. Telle que je la laisse à célébrer à une plus éclatante trompette que la mienne, qui conduit au terme son sujet ardu , avec la voix et le geste d’un guide diligent, elle recommença : « Nous sommes sortis du plus grand corps , et entrés dans le ciel de la pure lumière : lumière intellectuelle pleine d’amour, amour du vrai bien plein de joie, joie qui surpasse toute suavité. Ici tu verras l’une et l’autre milice du Paradis , et l’une sous la forme où tu la verras au jour de la dernière justice . »
Comme un subit éclair qui dissipe les esprits visuels, tellement que l’œil ne perçoit plus les plus fortes impressions des objets, ainsi autour de moi brilla une vive lumière, qui m’enveloppa d’un voile de splendeur, tel que rien ne m’apparaissait. « Toujours l’Amour , dont se rassasie ce ciel, accueille en soi avec cette lueur salutaire, afin de disposer la chandelle à sa flamme . » Ne furent pas plutôt venues au-dedans de moi ces brèves paroles, que je me sentis élevé au-dessus de ma vertu ; et en moi se ralluma nouvelle vue, telle qu’il n’est point de lumière si pure que mes yeux ne l’eussent supportée. Et je vis une lumière en forme de fleuve, éclatante de splendeur, entre deux rives peintes d’un merveilleux printemps. De ce fleuve sortaient de vives étincelles, et elles venaient se poser dans les fleurs, semblables à des rubis enchâssés dans de l’or. Puis, comme enivrées de parfums, elles se replongeaient dans le brillant gouffre, et quand l’une y entrait, une autre en sortait. « L’ardent désir qui maintenant t’enflamme, et te presse de connaître ce que tu vois, me plaît d’autant plus, que plus il s’ouvre . Mais de cette eau il convient que tu boives, avant qu’une si grande soif en toi se désaltère. » Ainsi me dit le Soleil de mes yeux. Il ajouta encore : « Le fleuve et les topazes qui entrent et qui sortent, et le ris de l’herbe, sont des ombres transparentes de leur être véritable. Non que de soi ces choses soient acerbes , mais le défaut vient de toi, qui n’as pas encore une vue assez superbe . »
Point n’est d’enfant qui, s’éveillant beaucoup plus tard que d’ordinaire, se précipite, le visage tourné vers le lait, aussi vite que je fis, pour de mes yeux faire encore de meilleurs miroirs, m’inclinant vers l’onde qui coule afin qu’on s’y améliore. Et lorsque j’en mouillai le bord de mes paupières, de longue qu’elle était elle me sembla devenue ronde. Puis, comme une personne sous un masque paraît autre qu’auparavant, si elle dépouille le visage emprunté qui la cachait, ainsi pour moi se changèrent en de plus grandes fêtes les fleurs et les étincelles, de sorte que je vis clairement les deux cours du ciel .
O splendeur de Dieu, par qui je vis le haut triomphe du royaume véritable, donne-moi la puissance de dire comment je le vis !
Une lumière est là-haut, qui rend visible le Créateur à cette créature qui dans sa vue seule trouve sa paix : elle s’étend en forme de cercle, autant qu’il faudrait pour que du soleil elle fût une trop large ceinture. Elle tire tout son éclat d’un rayon réfléchi au sommet du Premier mobile, qui reçoit de là sa vie et sa vertu ; et ainsi qu’un coteau se mire dans l’eau qui baigne son pied, comme pour se voir orné de toutes les richesses des herbes et des fleurs, ainsi, au-dessus de la lumière, tout autour, je vis, sur plus de mille gradins, se mirer tous ceux de nous qui là-haut sont retournés : et si le dernier gradin recueille en soi tant de lumière, quelle doit être la largeur de cette rose dans ses extrêmes feuilles ?
Ma vue ne se perdait ni dans l’ampleur ni dans la largeur, mais elle embrassait, selon tout ce qu’elle est , cette allégresse. Le près et le loin ne donne ni n’ôte ; parce qu’où Dieu gouverne sans milieu, de la loi naturelle rien ne relève . Dans le jaune de la rose éternelle, qui se dilate en gradins , et exhale un parfum de louange au soleil qui engendre un perpétuel printemps, tel que celui qui se tait et voudrait parler, Béatrice me tira, et dit : « Regarde comme est grand le couvent des Robes blanches ; vois notre cité, quel en est le circuit ; vois nos sièges si remplis, que peu désormais y manque. Sur ce grand siège où tu tiens les yeux, à cause de la couronne déjà posée dessus , avant que tu ne t’asseyes au festin de ces noces, siégera l’âme, qui en bas sera auguste , du grand Henri qui pour redresser l’Italie viendra avant qu’elle y soit disposée , L’aveugle cupidité qui vous fascine vous a faits semblables au petit enfant qui meurt de faim, et chasse la nourrice : et sera Préfet alors, dans le tribunal divin , tel qui, à découvert ou en secret, ne marchera point avec lui par le même chemin. Mais peu de temps sera-t-il, après, souffert de Dieu dans le saint office : il sera plongé là où, pour son mérite, est Simon le Magicien, et plus bas il fera descendre celui d’Alagna . »
CHANT TRENTE-ET-UNIÈME
En la forme donc d’une rose blanche se montrait à moi la sainte milice que dans son sang le Christ épousa. Mais l’autre , qui volant voit et chante la gloire de celui qui l’enamoure, et la bonté qui la créa si excellente, comme un essaim d’abeilles qui tantôt se plonge dans les fleurs, tantôt retourne là où son travail prend de la saveur , descendait dans la grande fleur qui s’orne de tant de feuilles, et de là remontait où son amour toujours séjourne. Leurs faces étaient de flamme vive , leurs ailes d’or, et le reste, d’une telle blancheur qu’il n’est point de neige qui l’égale. Lorsque dans la fleur de siège en siège ils descendaient, ils y versaient de la paix et de l’ardeur qu’ils produisent en eux en agitant leurs ailes. Le vol d’une si grande multitude interposée entre la fleur et ce qui est au-dessus, ne voilait ni la vue, ni la splendeur, car la lumière divine pénètre dans l’univers autant qu’il en est digne , tellement que rien ne lui fait obstacle.
Plein de sécurité et de joie, ce royaume, qu’habitent un peuple ancien et un peuple nouveau , tenait sa vue et son amour tout entiers fixés sur un Point. O trine lumière, qui à leurs yeux scintillant en une seule étoile , les abreuve de tant de paix, regarde ici-bas notre tempête !
Si les Barbares, venant des régions que couvre chaque jour Elice tournant avec le fils dont elle est éprise , en voyant Rome et ses hautes structures demeuraient stupéfaits, alors que Latran s’élevait au-dessus des choses mortelles ; moi, qui de l’humain au divin, du temps à l’éternité étais venu, et de Florence à un peuple juste et sain, de quelle stupeur dus-je être rempli ! Certes, entre elle et la joie , m’était doux le non-ouïr et le demeurer muet. Et comme un pèlerin qui se repose dans le temple où l’a conduit un vœu, regardant, espère en décrire un jour la structure, ainsi, à travers la vive lumière, je promenais mes yeux sur les gradins, en haut, en bas et tout autour. Et je voyais des visages inspirant la charité, frangés de la lumière des autres et de la leur, reluisant dans tous leurs traits d’une dignité pudique.
La forme générale du Paradis avait jusqu’alors occupé tous mes regards, sur aucune partie non encore fixés fermement ; et je me tournais avec un désir réenflammé, pour interroger ma Dame sur des choses qui tenaient mon esprit en suspens.
Je m’adressais à l’un, et un autre me répondit ; je croyais voir Béatrice, et je vis un vieillard vêtu comme la troupe glorieuse. Dans ses yeux, sur ses joues, dans sa contenance pieuse, était répandue une bénigne joie, telle qu’elle convient à un père tendre. — Et où est-elle ? Subitement dis-je. D’où lui : « Pour accomplir ton désir, Béatrice m’a mû de mon lieu ; et si tu regardes dans le troisième rang du plus haut gradin, tu la reverras sur le trône qui est le prix de ses mérites. »
Sans répondre je levai les yeux, et je la vis qui se faisait une couronne, en réfléchissant les rayons éternels. De cette région qui le plus haut tonne, nul œil mortel, lorsqu’il plonge dans la plus profonde mer, n’est aussi distant que les miens ne l’étaient de Béatrice ; mais cela rien ne me faisait, parce que son image, en descendant à moi, ne se mêlait avec aucun milieu.
— Ô Dame, en qui florit mon espérance, et qui pour mon salut ne craignis point de laisser en Enfer tes vestiges, des grandes choses que j’ai vues, la grâce et la force de les voir je reconnais tenir de ta puissance et de ta bonté. Tu m’as de la servitude conduit à la liberté, par toutes les voies, de toutes les manières que tu avais le pouvoir de le faire. Garde envers moi ta munificence, afin que mon âme que tu as guérie, digne de te plaire, se délie du corps. Ainsi priai-je, et elle, si loin qu’elle parût être, sourit et me regarda ; puis elle se tourna vers l’éternelle fontaine ; et le saint vieillard : « Afin que se consomme parfaitement ton voyage, ce pourquoi une prière et un amour saint m’ont envoyé, avec les yeux vole par ce jardin, car le voir aiguisera ton regard, pour monter plus haut vers le rayon divin. La Reine du ciel, pour qui je brûle d’amour, nous accordera toute grâce, car je suis son fidèle Bernard. »
Tel que celui qui de la Croatie, peut-être, vient pour voir notre sainte Véronique, et, à cause de l’antique renommée , point ne se rassasie , mais dit en son penser, pendant qu’on la montre ; « Mon seigneur Jésus-Christ vrai Dieu, ainsi était donc votre visage ? » Tel étais-je, regardant la vive charité de celui qui, dans ce monde, en contemplant goûta de cette paix. « Fils de la Grâce, commença-t-il, cet être joyeux ne te sera point connu en tenant seulement tes yeux abaissés là au fond. Mais regarde les cercles jusqu’au plus éloigné, si haut que tu vois siéger la Reine à qui ce royaume est soumis et dévoué. »
Je levai les yeux, et de même qu’au matin l’horizon oriental surpasse en éclat celui où le soleil décline, ainsi, comme en montant d’une vallée, mes yeux virent, dans le cercle le plus élevé, une partie vaincre de splendeur tout le reste. Et comme là où s’attend le timon que mal guida Phaéton, plus s’enflamme le ciel, et d’ici et de là la lumière s’affaiblit, ainsi dans le milieu s’avivait cette Oriflamme pacifique, et de chaque côté, d’une égale manière, s’alanguissait la flamme. Et en ce milieu je vis, les ailes étendues, plus de mille anges célébrer leurs fêtes, divers chacun et d’éclat et d’art : là je vis, à leurs jeux et à leurs chants, sourire une beauté qui était la joie de tous les autres saints ; et fussé-je aussi riche en dire qu’en imaginer, je n’oserais tenter de peindre la moindre de ses délices. Voyant sur sa vive flamme mes yeux attentivement fixés, Bernard avec tant d’affection tourna les siens vers elle, que les miens à regarder devinrent plus ardents.
CHANT TRENTE-DEUXIÈME
Avec amour contemplant sa joie , ce bienheureux prit de soi-même l’office de docteur, et commença ces saintes paroles : « La plaie que Marie ferma et oignit, celle qui si belle est à ses pieds l’ouvrit et la creusa . Dans l’ordre que forment les troisièmes sièges, Rachel est assise au-dessous d’elle avec Béatrice, comme tu vois. Sara, Rebecca, Judith, et celle qui fut la bisaïeule du Chantre qui, repentant de sa faute, dit Miserere mei, tu peux voir ainsi descendant de degré en degré, comme en les nommant je vais descendant de feuille en feuille dans la rose ; et du septième degré en bas, comme d’en haut jusqu’à lui, se succèdent les femmes Hébreuses, partageant la chevelure de la fleur ; parce que, selon que la foi dans le Christ tourna son regard, elles sont le mur qui sépare les sacrés escaliers. De ce côté, où la fleur a mûri toutes ses feuilles, sont assis ceux qui crurent dans le Christ à venir. De l’autre côté, où les demi-cercles sont coupés par des vides, sont ceux qui eurent les yeux sur le Christ venu. Et comme d’ici , le glorieux siège de la Dame du ciel, et les autres sièges au-dessous de lui forment cette grande séparation ; ainsi, à l’opposé, celui de Jean , qui, toujours saint , souffrit le désert et le martyre, et puis l’Enfer pendant deux ans ; et au-dessous de lui, d’ainsi séparer eurent en partage François, Benoît et Augustin, et les autres jusqu’en bas, de gradin en gradin . Ores, admire la Providence divine, en ce que l’une et l’autre face de la foi remplira également ce jardin . Et sache que, du degré qui coupe par le milieu les deux divisions , jusqu’en bas, pour aucun mérite propre on ne s’asseoit, mais pour celui d’autrui à certaines conditions ; tous ceux-là étant des esprits dégagés du corps avant qu’ils fussent capables d’une vraie élection . Bien peux-tu le reconnaître aux visages et aussi aux voix enfantines, si tu les regardes et les écoutes bien. Maintenant tu doutes , et doutant te tais ; mais je dénouerai le fort lien dans lequel te serrent les pensers subtils. Dans l’étendue de ce royaume rien de fortuit ne peut avoir place, pas plus que la tristesse, ou la soif, ou la faim : car tout ce que tu vois est établi par une éternelle loi, de sorte qu’exactement l’anneau y correspond au doigt . Ces âmes, hâtées vers la vraie vie, sine causa ne sont donc pas entre elles plus et moins excellentes. Le Roi, par qui ce royaume repose en tant d’amour et en tant de délices que nulle volonté n’ose désirer plus, créant tous les esprits sous son joyeux aspect , à son plaisir les dote diversement de grâce : et ici que l’effet suffise . Et, d’une manière expresse et claire ceci vous est montré, dans l’Ecriture, en ces gémeaux émus de colère dans le sein de leur mère. Ainsi, selon la couleur des cheveux, il convient que d’une telle grâce la haute lumière dignement s’enguirlande . Donc , non pour récompense de leurs œuvres ils sont placés sur des gradins différents, ne différant l’un de l’autre que par la force visuelle primordiale . Dans les siècles naissants suffisait, avec l’innocence, pour atteindre le salut, la seule foi des parents. Lorsque furent accomplis les premiers âges, il convint que des mâles les innocentes ailes par la circoncision acquissent de la force. Mais, après que fut venu le temps de la Grâce, sans le baptême parfait du Christ, une telle innocence là en bas fut retenue . Regarde maintenant la face qui le plus ressemble au Christ ; sa clarté peut seule te disposer à voir le Christ. »