La Divine Comédie (page 3)
Autour de l’étang par milliers ils vont, lançant des flèches contre tout ombre qui se soulève, au-dessus du sang, plus que ne le permet sa faute. »
Nous nous approchâmes de ces animaux agiles ; Chiron prit un trait, et avec la coche il repoussa sa barbe des mâchoires. Lorsqu’il eut découvert sa large bouche, il dit à ses compagnons : « Remarquez-vous que celui d’arrière meut ce qu’il touche ? Ainsi n’ont pas coutume de faire les pieds des morts. » Et le bon Maître, qui déjà près de sa poitrine, où se joignent les deux formes , répondit : « Bien est-il vivant, et ainsi seul je dois lui montrer la sombre vallée : la nécessité l’y conduit, non le plaisir. Telle suspendit ses chants d’alleluia pour venir me commettre cet office nouveau ; il n’est point un larron, ni moi une âme noire. Mais, par cette vertu par qui mes pieds se meuvent sur une route si âpre, donne-nous un des tiens, qui, nous accompagnant, nous montre le gué, et porte en croupe celui-ci, qui n’est pas un esprit qui aille par les airs. » Chiron se tournant à droite, dit à Nessus : « Retourne, et guide-les, et si une autre bande vous arrête, écarte-là ! »
Lors, avec l’escorte fidèle, nous suivîmes les bords de la rouge fosse bouillante, où les brûlés poussaient de grands cris. J’en vis d’enfoncés jusqu’aux sourcils, et le grand Centaure dit : « Ce sont les tyrans qui s’assouvissent de pillage et de sang. Ici se pleurent les ravages accomplis sans pitié ; ici sont Alexandre et le cruel Denys, à qui la Sicile dut des années douloureuses. Et ce front au poil si noir est Azzolino , et cet autre blond est Obizzo d’Esti , qui vraiment fut là-haut, dans le monde, tué par son fils. » Alors je me tournai vers le Poète, qui dit : « Que celui-ci maintenant te soit le premier, et moi le second . »
Un peu plus loin le Centaure fixa ses regards sur quelques-uns qui, jusqu’à la gorge, paraissaient sortir de ce sang bouillant.
Il nous montra une ombre, seule à l’écart, disant : « Celui-ci , dans le sein même de Dieu, perça le cœur que sur la Tamise on honore encore. » Puis j’en vis qui, au-dessus de l’étang, levaient la tête, et d’autres tout le buste : et de ceux-ci j’en reconnus beaucoup.
Ainsi de plus en plus baissait ce sang, jusqu’à ne couvrir que les pieds ; et ce fut là que nous passâmes le lac.
« Comme de ce côté tu as vu du sang diminuer toujours, dit le Centaure, je veux que tu croies que de cet autre côté le fond se creuse de plus en plus, pour rejoindre l’endroit où il convient que la tyrannie gémisse.
De ce côté , la divine justice point cet Attila qui fut le fléau de la terre, et Pyrrhus, et Sextus , et trait éternellement les larmes qu’éternellement renouvelle la brûlante douleur en Regnier de Corneto et Regnier Pazzo , qui tant infestèrent les chemins. »
Puis, se retournant, il repassa le gué.
CHANT TREIZIÈME
Nessus n’avait pas encore regagné l’autre bord, lorsque nous entrâmes dans un bois où nul sentier n’était tracé. Point de feuillage vert, mais de couleur sombre ; point de rameaux unis, mais noueux et tortus ; point de fruits, mais sur des épines des poisons.
Les bêtes sauvages qui, entre Cecina et Corneto , haïssent les lieux cultivés, n’ont point de halliers si âpres et si épais.
Là, les hideuses Harpies, qui chassèrent des Strophades les Troyens, avec le triste présage du futur désastre, font leurs nids. Elles ont de vastes ailes, des cols et des visages humains, des pieds armés de griffes, et des plumes à leur large ventre ; elles se lamentent sur ces arbres étranges. Et le bon Maître : « Avant de pénétrer plus loin, sache, me dit-il, que tu es dans la seconde enceinte , et y seras tant que tu chemineras dans l’horrible sablon. Regarde bien, et tu verras des choses qui te rendront mes paroles croyables . »Déjà, de toutes parts, j’entendais pousser des gémissements, et ne voyais personne ; de sorte que, troublé, je m’arrêtai. Je crois qu’il crut que je croyais que cette foule de voix, sortant d’entre les troncs, venait de gens qui se cachaient de nous. Ce pourquoi le Maître dit : « Si tu romps quelque branche d’un de ces arbres, rompues aussi seront les pensées que tu as . » Lors, avançant un peu la main, je cueillis un petit rameau d’un épais buisson, et le tronc cria : « Pourquoi me mutiles-tu ? » Puis devenu tout noir de sang, il cria de nouveau : « Pourquoi me brises-tu ? N’as-tu aucun sentiment de pitié ? Nous fumes hommes, maintenant nous sommes buissons. Ta main devrait être plus pieuse, eussions-nous des âmes de serpents. »
Comme le bois vert allumé par un bout gémit de l’autre, l’air sortant en sifflant ; ainsi, de ce tronc, sortaient ensemble des paroles et du sang, sur quoi je laissai tomber le rameau, et demeurai comme un homme qui craint. « Ame blessée, répondit mon sage Guide, si auparavant il avait pu croire ce qu’il a vu pourtant dans mes vers, il n’aurait pas sur toi porté la main. Mais ce que la chose a d’incroyable m’a fait le pousser à un acte dont je m’afflige moi-même. Mais dis-lui qui tu fus, afin qu’en guise d’amende, il rafraîchisse ta mémoire dans le monde où il lui est permis de retourner. » Et le tronc : « Tant me séduit ton doux parler que je ne me puis taire, et souffrez qu’un peu je me laissa aller au charme de discourir. Je suis celui qui tint les deux clefs du cœur de Frédéric , et ouvrant et fermant, si doucement je les tournais, que de son secret j’éloignai tout autre. Tant fus-je fidèle au glorieux office, que j’en perdis le pouls et le sommeil. La courtisane qui du palais de César jamais ne détourna ses yeux effrontés, perte de tous, et des cours le vice, enflamma contre moi toutes les âmes, et ceux qu’elle enflammait enflammèrent tellement Auguste, que les joyeux honneurs se changèrent en un triste deuil. Mon âme indignée, croyant en mourant fuir le mépris, me rendit injuste contre moi juste. Par les nouvelles racines de ce bois, je vous jure que jamais je ne violai la foi à mon seigneur, qui d’honneur fut si digne. Et si l’un de vous retourne dans le monde, qu’il relève ma mémoire, encore abattue du coup que lui porta l’envie. »
Il se tut, et le Poète attendit un peu, puis il me dit : « Ne perds pas de temps, mais parle et interroge-le, si plus tu désires savoir. Et moi à lui : — Demande-lui encore ce que tu croiras devoir m’agréer ; je ne le pourrais moi-même, tant mon cœur est ému de pitié. Il recommença donc : « Si celui-ci libéralement t’accorde ta prière, esprit emprisonné, qu’il te plaise aussi de nous dire comment l’âme est liée à ces arbres noueux ; et, si tu le peux, dis-nous si quelqu’un jamais se dégage de tels membres. »
Alors fortement souffla le tronc, puis le souffle se changea en cette voix : « Brièvement il vous sera répondu. Lorsque l’âme féroce quitte le corps dont elle s’est elle-même arrachée, Minos l’envoie à la septième bouche ; elle tombe dans la forêt, non en un lieu choisi, mais où le hasard la jette : là elle germe comme un grain d’épeautre ; s’élevant, elle devient une tige et un arbre silvestre. Les Harpies, se repaissant de ses feuilles, ouvrent un passage à la douleur qu’elles lui font ressentir . Comme les autres nous viendrons rechercher nos dépouilles, mais cependant aucun ne les revêtira ; car il n’est pas juste que l’homme recouvre ce que lui-même il s’est ravi. Ici nous les traînerons, et dans la lugubre forêt nos corps seront suspendus, chacun au tronc de son ombre tourmentée. »
Nous demeurions attentifs, croyant qu’il voulait dire autre chose, quand nous surprit un bruit semblable au fracas des bêtes et des branches qu’entend celui qui voit venir le sanglier et la meute qui le suit. Et voilà qu’apparaissent, vers la gauche, deux damnés nus et déchirés, fuyant, de telle vitesse, qu’à travers la forêt ils brisaient tout obstacle.
Celui de devant : « Accours, accours, ô Mort ! » Et l’autre, qui paraissait souffrir d’aller lentement, criait : « Lappo, tes jambes ne furent pas si prudentes aux joutes de Toppo . » Et puis l’haleine lui manquant peut-être, de lui et d’un buisson il fit un seul groupe. Derrière eux la forêt de chiennes noires, affamées et courant comme des lévriers qu’on vient de détacher, elles enfoncèrent les dents dans celui qui s’était tapi, et le déchirèrent pièce à pièce, puis emportèrent ces lambeaux palpitants.
Alors mon Guide me prit par la main et me conduisit au buisson, qui, à cause des blessures sanglantes, en vain pleurait : « O Jacopo de Sant’ Andrea , que t’a servi de te faire de moi une défense ? En quoi suis-je coupable de ta méchante vie ? » Quand le Maître près de lui se fut arrêté : « Qui fus-tu, dit-il, toi qui, par tant de plaies, souffles avec le sang tant de paroles douloureuses ? » Et lui à nous ? « O âmes qui êtes venues pour voir l’indigne saccage qui m’a ainsi dépouillé de mes feuilles, recueillez-les au pied de la tige. Je fus de la cité qui substitua Baptiste à son premier patron ; c’est pourquoi celui-ci l’affligera toujours avec son art : et n’était qu’au passage de l’Arno, de lui se voient encore quelques restes, les citoyens, qui de nouveau la fondèrent sur les cendres laissées par Attila, auraient travaillé en vain.
De ma maison je me fis un gibet . »
CHANT QUATORZIÈME
Ému de l’amour du lieu natal, je recueillis les feuilles éparses, et les rendis à celui dont la voix déjà s’éteignait.
De là nous vînmes là où se sépare la seconde enceinte de la troisième, et où de la justice se voit un horrible art.
Pour bien représenter ces choses nouvelles, je dis que nous arrivâmes dans une plaine qui de soi rejette toute plante. La forêt douloureuse forme autour une guirlande, comme autour de celle-là le triste fossé ! Sur la lisière nous affermîmes nos pieds. Le sable était un sable aride et pressé, pareil à celui que foulèrent les pieds de Caton .
O vengeance de Dieu, combien doit te craindre quiconque lit ce que virent mes yeux !
Je vis de grands troupeaux d’ombres nues, qui toutes gémissaient misérablement, et une loi diverse paraissait leur être imposée. Quelques-unes sur le dos gisaient à terre ; d’autres, ramassées en soi, étaient assises, et d’autres marchaient continuellement. Plus nombreuses étaient celles qui marchaient, et moins, celles qui gisaient sous le tourment : mais leur langue à la plainte était plus déliée.
Partout, sur le sable, lentement pleuvaient de larges flocons de feu, comme, d’un temps calme, la neige sur les Alpes. Telles les mèches de flamme qu’Alexandre vit tomber sur son armée dans les chaudes contrées de l’Inde, ce pourquoi par ses troupes il fit fouler le sol, parce que mieux s’éteignait la vapeur lorsqu’elle était seule ; telle descendait l’éternelle ardeur ; et, comme l’amadou sous le briquet, le sable s’embrasait pour doubler la douleur. Sans repos était le mouvement des misérables mains, d’ici, de là, secouant la flamme nouvelle. Je commençai : — Maître, toi qui vaincs toutes choses, hors des farouches démons qui sortirent contre nous à l’entrée de la porte, quel est ce grand, qui semble n’avoir souci du brasier, et gît si fier et si dédaigneux que la pluie ne paraît pas l’amollir ?
Celui-là même s’étant aperçu que de lui j’interrogeais mon guide, cria « Quel je fus vivant, tel je suis mort. Quand Jupiter fatiguerait encore son forgeron , de qui, dans son courroux, il prit le foudre aigu dont il me frappa le dernier jour ; et quand tour à tour il fatiguerait les autres dans la noire forge du mont Gibel , criant : Vulcain, à l’aide ! à l’aide ! « Comme il fit au combat de Phlégra , et que contre moi il rassemblerait et tous ses traits et toute sa force, il n’aurait pas la joie de la vengeance. »
Alors mon Guide, avec plus de force que je ne l’avais encore entendu crier : « O Capanée , ta superbe qui ne fléchit point accroît ton supplice ; aucun tourment ne serait, sans la rage, un complet châtiment de ta fureur. »
Puis se tournant vers moi, d’une lèvre moins irritée il dit : « Celui-ci fut un des sept rois qui assiégèrent Thèbes ; il eut et paraît encore avoir Dieu à dédain, et semble le priser peu ; mais, comme à lui je l’ai dit, ses outrages ont dans son sein même leur digne prix. Maintenant suis-moi, et garde-toi de poser les pieds sur l’arène brûlante ; mais tiens-les toujours près du bois ! »
Silencieux nous vînmes la où, de la forêt, sourd un petit fleuve dont la rougeur me fait encore frissonner. Comme du Bulicame sort le ruisseau qu’entre elles ensuite partagent les pécheresses , ainsi à travers le sable coulait celui-là. Le fond, les deux pentes, et de chaque côté les bords étaient de pierre, d’où j’avisai que là était le passage.
« De tout ce que je t’ai montré depuis que nous entrâmes par la porte dont le seuil à nul n’est dénié , tes yeux n’ont rien vu de si notable que ce fleuve sur lequel s’éteignent toutes les flammes. »
Ainsi parla mon Guide ; sur quoi je le priai de m’accorder la pâture dont il m’avait donné le désir. « Au lieu de la mer, dit-il alors, est un pays dévasté qu’on appelle la Crète, sous le roi duquel, autrefois, le monde vécut dans l’innocence. Là s’élève une montagne nommée Ida, jadis riante et d’eaux et de verdure, et maintenant abandonnée comme une chose usée. Rhéa la choisit pour être le sûr berceau de son fils ; et afin de le mieux cacher lorsqu’il pleurait elle y faisait faire des clameurs . Au dedans du mont, debout, est un grand vieillard , qui tourne le dos à Damiette, et regarde Rome comme son miroir . Sa tête est d’or fin , ses bras et sa poitrine d’argent pur, puis jusqu’à l’enfourchure, son corps est d’airain, et de là en bas, de fer choisi, hors le pied droit qui est de terre cuite, et sur ce pied plus que sur l’autre il se tient debout. Chaque partie, excepté celle de l’or, est rompue, et par la fissure découlent des larmes qui, s’unissant, ont percé la grotte. Tombant de roche en roche, elles prennent leur cours dans cette vallée, où elles forment l’Achéron, le Styx et le Phlégéton ; puis, par cet étroit canal, se rendant là où finit la descente, elles engendrent le Cocyte. Quel est ce lac ? tu le verras ; aussi, n’en parlerons-nous pas ici. » Et moi à lui : — Si ce ruisseau vient de notre monde, pourquoi nous apparaît-il seulement sur ces bords ? Et lui à moi : « Tu sais que ce lieu est rond ; et bien que déjà tu t’y sois avancé beaucoup, descendant de plus en plus à gauche vers le fond, tu n’as pas encore parcouru tout le cercle. Si donc il t’apparaît quelque chose de nouveau, l’étonnement ne doit pas se montrer sur ton visage. » Et moi encore : — Maître, où se trouvent le Phlégéton et le Léthé ? Tu te tais de l’un, et tu dis de l’autre qu’il est formé de cette pluie. — « Tu me plais, certes, en toutes tes questions, répondit-il ; mais le bouillonnement de l’eau rouge devait bien résoudre l’une de celles que tu me fais . Tu verras, mais hors de ce gouffre, le Léthé, où les âmes vont se laver lorsque après le repentir la faute a été remise. » Puis il dit ! « Il est temps de s’éloigner du bois. Aie soin de venir droit après moi : une route offre les bords, qui ne sont point embrasés, et sur lesquels toute vapeur s’éteint. »
CHANT QUINZIÈME
Maintenant nous suivons l’une des deux berges solides, et la fumée du petit fleuve d’au-dessus, protégeant les levées et l’eau, la garantit du feu. Comme entre Gand et Bruges, les Flamands craignant le flot qui vers eux se précipite, construisent des digues pour repousser la mer ; et comme en opposent les Padouans à la Brenta, pour défendre leurs villes et leurs châteaux, avant que le Chiarentana sente la chaleur ; ainsi, étaient faites ces levées, quoique ni si hautes ni si larges, quoique grand fût le maître qui les fit. Déjà nous étions si loin de la forêt, que, me tournant en arrière, je n’aurais pu voir où elle était, lorsque nous rencontrâmes une troupe d’âmes venant le long de la digue, chacune desquelles nous regardait, comme le soir on se regarde l’un l’autre à la nouvelle lune ; et vers nous elles tendaient les yeux comme le vieux tailleur sur le chas de l’aiguille. Ainsi regardé par cette bande, un d’eux me reconnut, et m’arrêtant par les bords de ma robe, il s’écria : « O merveille ! » Lorsque vers moi il étendit le bras, je fixai tellement mon regard, sur cette face grillée par le feu que le visage brûlé n’empêcha point mon entendement de le reconnaître ; et vers sa face abaissant la main , je répondis : — Êtes-vous ici, ser Brunetto ? Et lui : « O mon fils, ne te déplaise qu’un peu en arrière avec toi reste Brunetto Latini , et laisse aller la file ! » Je lui dis : — Autant que je peux je vous en prie ; et si vous souhaitez qu’avec vous je m’asseye, je le ferai, s’il plaît à celui avec qui je vais.
« O mon fils, dit-il, qui de ce troupeau s’arrête un instant, gît ensuite cent années sans se mouvoir sous le feu qui le frappe. Va donc, et je t’accompagnerai ; puis je rejoindrai ma bande, qui va pleurant son malheur éternel. »
Je n’osais descendre de la berge pour marcher près de lui ; mais je tenais ma tête baissée, comme un homme qui chemine humblement. Il commença : « Quelle fortune ou quel destin t’amène ici-bas avant le dernier jour ? et quel est celui qui te montre le chemin ? » — Là-haut, lui répondis-je, dans la vie sereine, je m’égarai en une vallée, avant que mon âge fût accompli . Hier matin, je retournais en arrière, celui-ci m’apparut comme je redescendais, et il me reconduit dans le mien monde par ce sentier. Et lui à moi : « Si tu suis ton étoile, tu ne peux manquer le glorieux port, autant que furent vraies mes prévisions durant la belle vie : et si ma mort n’avait pas été si hâtive, te voyant le ciel ainsi favorable, à l’œuvre je t’aurais encouragé. Mais ce peuple ingrat et méchant qui descendit de Fiesole , et tient encore de la montagne et du rocher, à cause de ton bien faire se fera ton ennemi : et c’est raison ; car, entre les Apres sorbiers, il ne convient pas que le doux figuier fructifie. Une vieille renommée dans le monde les appelle aveugles ; gent avare, envieuse, superbe : décrasse-toi de leurs mœurs. La fortune te réserve tant d’honneur, que l’un et l’autre parti auront faim de toi ; mais l’herbe sera loin de la bouche .
« Que les bêtes Fiesolanes fassent litière d’elles-mêmes, et ne touchent point à la plante, s’il en surgit encore de telle dans leur fumier, en qui revive la semence sainte de ces Romains qui là demeurèrent, quand fut fait le nid de tant de malice . »
— Si, lui répondis-je, ma demande eût été exaucée, vous ne seriez point encore banni de la vie humaine ; car dans ma mémoire est gravée, et mon cœur conserve votre chère et bonne et paternelle image, alors que, dans le monde, souvent vous m’enseigniez comment l’homme s’éternise ; et combien j’en ai de gratitude, il convient que, pendant que je vis, ma langue le manifeste. Ce que de mes destins vous racontez, je l’écris et le réserve, pour que l’interprète, avec un autre texte , une Dame qui le pourra, si jusqu’à elle j’arrive. Sachez seulement ceci : pourvu que ma conscience ne me fasse aucun reproche, quoique veuille la fortune, je suis prêt. Un tel présage n’est pas nouveau à mes oreilles ; mais qu’à son gré la fortune tourne sa roue, et le vilain manie son hoyau .
Mon Maître alors, se retournant à droite, me regarda, puis dit : « Bien écoute, qui bien note . »
Cependant je continue d’aller toujours parlant avec ser Brunetto, et lui demande quels de ses compagnons sont les plus notables et les plus éminents. Et lui à moi : « Parler de quelques-uns est bon ; des autres mieux vaut se taire : le temps serait trop court pour un si long récit. Sache, en somme, que tous furent clercs et grands lettrés, et de grande renommée, et tous dans le monde souillés du même péché. Avec cette troupe misérable va Priscien , et aussi François d’Accorso ; et si d’une telle teigne tu avais été avide, tu aurais pu voir celui qui, par le Serviteur des serviteurs , fut transféré de l’Arno au Bacchiglione, où il laissa ses nerfs mal tendus. De plusieurs autres, je parlerais, mais l’aller ni le discours ne peuvent être plus longs, car du sable je vois, là, s’élever une nouvelle fumée. Des gens viennent avec qui je ne dois pas être. Que te sois recommandé mon Trésor , dans lequel encore je vis : rien de plus je ne demande. »
Puis il se retourna et semblait être de ceux qui, dans la campagne, à Vérone, courent la bannière verte , et de ceux-là il paraissait être celui qui vainc, et non celui qui perd .
CHANT SEIZIÈME
Déjà j’étais en un lieu où s’entendait, semblable au bourdonnement d’une ruche, le bruissement de l’eau tombant dans l’autre enceinte, quand trois ombres, en courant, se détachèrent ensemble d’une troupe qui passait sous la pluie de l’âpre martyre. Elles venaient vers nous, et chacune d’elles criait : « Arrête, toi qui, à tes vêtements, nous parais être de notre ville perverse ! » Hélas ! que de plaies récentes et vieilles je vis sur leurs membres sillonnés par les flammes ! J’en pleure encore, quand le souvenir m’en revient. Mon Maître, attentif à leurs cris, vers moi tourna les yeux, et dit : « Attends ! avec ceux-ci il faut être courtois ; et n’était le feu qui darde sur le sol, je dirais que la hâte te convient plus qu’à eux. »
Quand nous nous arrêtâmes, ils recommencèrent leur antique gémissement, et arrivés près de nous, tous trois firent de soi une roue. Et comme, avant de se saisir et de se frapper, les athlètes oints et nus avisent où la proie leur offrira le plus d’avantage ; ainsi chacun d’eux, en tournant, dirigeait vers moi son visage, de sorte qu’au mouvement du cou celui des pieds continuellement était contraire . Si la misère de ce bas lieu et notre face noire et dépouillée attirent le dédain sur nous et nos prières, commença l’un d’eux, que notre renommée ploie ton âme à nous dire qui tu es, toi qui, vivant, meus sans danger tes pieds dans l’Enfer. Celui-ci, dont tu me vois suivre les traces, et qui tout nu et pelé va, fut d’un rang plus élevé que tu ne crois : il fut petit-fils de la bonne Gualdrade ; Guidoguerra était son nom, et durant toute sa vie, beaucoup il fit avec la tête et avec l’épée. L’autre qui foule le sable après moi, est Tegghiajo Aldobrandi , dont le nom devrait être cher dans le monde. Et moi, qui avec eux suis en croix, je fus Jacopo Rusticucci , et, certes, plus que tout m’a nui ma femme revêche. »
Si j’eusse été à l’abri du feu, je me serais jeté en bas parmi eux, et je crois que le Maître l’eût souffert : mais, parce que je me serais brûlé et grillé, la peur vainquit le bon vouloir qui de les embrasser me rendait avide. Puis je commençai : — Lorsque le Maître me dit des paroles par lesquelles je compris que venaient des gens tels que vous. Votre condition m’inspira, non du dédain, mais une douleur si grande que tard elle s’éteindra. Je suis de votre pays ; et toujours vos œuvres et vos noms honorés j’écoutai et me rappelai avec amour. Je laisse le fiel, et vais pour les doux fruits à moi promis par le guide véridique ; mais jusqu’au centre il faut avant que je plonge.
« Que longtemps l’âme conduise tes membres, répondit alors celui-là, et qu’après toi luise ta renommée. Mais dis-nous si la vaillance et la courtoisie continuent d’habiter notre ville, ou si tout à fait elles en sont parties. Guillaume de Borsieré , qui depuis peu gémit avec nous, et avec les autres s’en va là, nous a, par ce qu’il nous en a dit, contristés beaucoup. »
La gent nouvelle et les gains subits ont, ô Florence, engendré en toi tant d’orgueil et d’excès, que déjà tu en pleures ! m’écriai-je, la face levée ; et les trois qui ouïrent cette réponse se regardèrent l’un l’autre, comme on se regarde à l’aspect du vrai.
« Si à chaque fois, répondirent-ils tous, il t’en coûte si peu pour satisfaire autrui, heureux es-tu de pouvoir ainsi parler à ton gré. Cependant si tu sors de ces sombres lieux et revois encore les beaux astres, quand joyeux tu diras : Je fus là, fais qu’en ton discours nous soyons… » Lors ils rompirent la roue, et, fuyant leurs jambes agiles semblèrent des ailes. Avant qu’amen on eût pu dire, ils avaient disparu : sur quoi le Maître jugea bon de partir.
Je le suivais, et peu encore nous avions marché, quand le bruit de l’eau devint si proche, qu’à peine eussions-nous pu nous entendre parler. Comme ce fleuve qui, par son propre chemin, coule d’abord du mont Viso vers le Levant , à gauche de l’Apennin, et qui s’appelle Aquacheta avant de descendre dans son lit inférieur, puis change de nom à Forli , bruit en tombant des Alpes, au-dessus de San-Benedetto , où mille devraient trouver une demeure ; ainsi, en tombant d’une roche escarpée, cette eau noire bruissait tellement, qu’en peu de temps l’oreille en serait blessée.
J’étais ceint d’une corde avec laquelle j’avais plus d’une fois eu la pensée de prendre la panthère au poil tacheté . Après l’avoir détachée de moi, comme me l’avait commandé mon Maître, je la lui tendis rassemblée et roulée : Et lui, s’étant détourné à droite, la lança un peu loin du bord, dans le profond gouffre.
— Il convient, certes, disais-je en moi-même, que quelque chose de nouveau réponde à ce nouveau signal qu’ainsi de l’œil seconde le Maître .
Oh ! que circonspects devraient être les hommes avec ceux qui ne voient pas seulement l’acte, mais dont l’intelligence qui découvre au dedans les pensées ! Il me dit : « Tout à l’heure, en haut, va venir ce que j’attends et ce que songe ta pensée : il convient que bientôt ta vue l’aperçoive. » Toujours autant qu’il peut, l’homme doit clore ses lèvres à la vérité qui ressemble au mensonge ; car, sans faute aucune, il semble honteux.
Mais ici je ne puis le taire, et par les vers de cette Comédie, qui puisse te plaire longtemps, je te jure lecteur, qu’à travers l’air épais et sombre, je vis monter, nageant, une figure qui aurait troublé le cœur le plus ferme ; semblable à celui qui, ayant plongé pour dégager l’ancre retenue par un rocher ou quelque autre empêchement caché dans la mer, étend les bras et le corps, ramenant à soi les pieds.
CHANT DIX-SEPTIÈME
« Voilà la bête à la queue affilée, qui traverse les montagnes, brise les murs et les armes : voilà celle qui infecte le monde entier. » Ainsi mon Guide commença de me parler, et il lui fit signe d’aborder aux rochers où nous marchions. Et cette difforme image de la fraude atterrit de la tête et du buste, mais sur la rive elle ne tira point la queue. Sa face était celle d’un homme juste, bénigne en était l’apparence, et le corps en bas était d’un serpent. Elle avait, au-dessous des aisselles, des pattes velues ; sur le dos, la poitrine et les deux côtés, des lacs peints et des boucliers. Jamais les Tartares et les Turcs ne couvrirent une étoffe de tant de couleurs, dessus, dessous, et jamais Arachné ne tendit de telles toiles. Comme quelquefois les barques stationnent sur le rivage, partie dans l’eau, partie à terre, et comme, chez les Allemands gloutons, le castor se dispose pour sa chasse ; ainsi la bête mauvaise s’étendait sur le bord des rochers qui enserrent le sable ; elle aiguisait sa queue dans le vide, tordant en haut la fourche vénéneuse, armée de dard comme celle du scorpion. Le maître dit : « Il convient que maintenant notre route se détourne un peu vers cette méchante bête couchée là. » Pour cela nous descendîmes à droite, et fîmes dix pas le long du précipice pour éviter le sable et les flammes. Et quand nous fûmes arrivés à elle, un peu plus loin sur le sable, je vis des gens assis près du gouffre. Ici le maître : « Afin que tu remportes une pleine connaissance de cette enceinte, vas, me dit-il, et vois leur état. Que là tes entretiens soient brefs : en attendant ton retour, à celle-ci je parlerai, pour qu’elle nous prête ses fortes épaules. » Ainsi, encore en haut, sur l’extrême limite du septième cercle, tout seul j’allais là où assise était la gent triste . Par leurs yeux au dehors éclatait leur douleur : d’ici, de là, ils s’abritaient avec les mains, tantôt contre le souffle embrasé, tantôt contre l’ardeur du sol, comme avec les pieds et le museau en été font les chiens, quand ils sont mordus par les puces, les mouches ou les taons. Ayant fixé les yeux sur le visage de quelques-uns sur qui tombait le feu cuisant, je n’en reconnus aucun. Mais j’avisai qu’au cou de chacun pendait une bourse diverse de couleur, et marquée d’un signe divers : et leur œil semblait s’en repaître. Et comme j’allais, en regardant parmi eux, je vis une bourse jaune qui avait la face et le port d’un lion d’azur, puis, continuant de regarder, je vis une autre bourse, rouge comme du sang, montrer une oie plus blanche que le lait , et un qui, dans un sachet blanc, avait pour signe une grosse laie azur , me dit : « Que fais-tu dans cette fosse ? Va-t’en ! et puisque encore tu vis, sache que mon voisin Vitalien s’assiéra ici à ma gauche. Parmi ces Florentins, je suis Padouan. Souvent ils m’assourdissent les oreilles, criant : Vienne le cavalier souverain, qui apportera la bourse aux trois becs ! » Ensuite il tordit la bouche et tira la langue, comme un bœuf qui lèche ses naseaux. Et moi, craignant que rester plus longtemps ne courrouçât celui qui m’avait averti de peu m’arrêter, je m’éloignai de ces âmes misérables. Je trouvai mon Maître qui déjà était monté sur la croupe de l’horrible animal ; il me dit : « Maintenant, sois fort et hardi ! On descend désormais par cet escalier : monte devant je veux être au milieu, pour que la queue ne te puisse faire de mal. »
Tel que celui qui est si près du frisson de la fièvre quarte, que déjà ses ongles sont pâles et qu’il tremble à l’attente seule du froid, tel devins-je après ces paroles ; mais ce qu’elles avaient de menaçant m’inspira cette honte qui, devant un maître intrépide, rend un serviteur courageux. Je m’assis sur ces larges épaules ; et comme je voulus dire : « Soutiens-moi ! » la voix ne vint pas, ainsi que je croyais. Mais lui, dont la force, d’autres fois, en haut, m’avait secouru, dès que je montai m’entoura et me soutint de ses bras. Puis il dit : « Gérion, vas, maintenant ! Que les cercles soient larges, et que la descente soit douce ; pense à la charge nouvelle que tu portes. »
Comme d’un lieu étroit sort la nacelle, peu à peu reculant, ainsi de là il sortit ; et lorsque ensuite il se sentit tout à fait libre, où était la poitrine il tourna la queue, et allongeant celle-ci, comme une anguille il se mut, avec les pattes ramenant l’air à soi.
Ni quand Phaéton abandonna les rênes, par quoi le ciel, comme il paraît encore , s’enflamma ; ni quand le malheureux Icare sentit ses reins se dépouiller de plumes, à cause de la cire qui fondait, son père lui criant : « Tu tiens une mauvaise route ! » ; je ne crois pas que la peur ait été plus grande que ne fut la mienne, lorsque je me vis de toutes parts dans l’air, sans découvrir autre chose que la bête. Elle s’en va nageant, doucement, doucement, tourne et descend, et point ne m’en aperçois-je, si ce n’est au vent qui monte ; et me frappe le visage.
Déjà j’entendais au-dessous de nous, à main droite, l’horrible fracas de l’abîme ; ce pourquoi en bas avec la tête j’avance les yeux, encore plus de crainte le gouffre m’inspira, voyant des feux et entendant des pleurs, et tout tremblant je me raccroupis, et je vis, ce qu’avant je ne voyais pas, la descente et les tournants, parmi les grands maux qui de divers côtés s’approchaient.
Comme le faucon qui, sans voir ni leurre ni oiseau ayant longtemps volé, fait dire au fauconnier : Hélas ! tu baisses ! descend fatigué de là où, agile, il décrivait cent cercles, et, triste et chagrin, se pose loin du maître, ainsi, dans le fond, au pied de la roche escarpée, nous déposa Gérion, et de nous s’étant déchargé, s’éloigna comme la flèche de la corde.