La Divine Comédie (page 7)
CHANT PREMIER
Pour voguer sur une onde meilleure, maintenant la nacelle de mon esprit déploie ses voiles, laissant derrière une mer si cruelle ; et je chanterai ce second royaume où l’âme humaine se purifie, et devient digne de monter au ciel. Mais qu’ici renaisse la poésie morte, ô Muses saintes ! puisque je suis à vous, et qu’ici un peu se lève Calliope, accompagnant mon chant de ces sons qui tellement frappèrent les filles de Piérius, qu’elles désespérèrent du pardon.
Une douce teinte de saphir oriental qui, jusqu’au premier cercle, menaçait l’aspect serein de l’air pur, rendit à mes yeux le plaisir, dès que je fus hors de la morte atmosphère, qui m’avait contristé la vue et le cœur.
La belle planète qui invite à aimer, voilait les Poissons qui la suivaient, et, par elle animé, tout l’Orient souriait.
Je tournai à main droite, et je pensai à l’autre pôle, et je vis quatre étoiles que nul ne vit jamais, hors la race première.
Le ciel semblait se réjouir de leur flamme. O Septentrion vraiment veuf, privé que tu es de les contempler !
Lorsque j’eus cessé de les regarder, me tournant un peu vers l’autre pôle , où déjà le chariot avait disparu, je vis près de moi un vieillard seul , digne, à le voir, de tant de révérence, que plus à son père n’en doit aucun fils. Il avait une longue barbe, mêlée de poils blancs, comme les cheveux, desquels sur la poitrine tombait une double tresse. Les rayons des quatre saintes étoiles ornaient tellement sa face de lumière, que je la voyais comme si le soleil eût été devant.
« Qui êtes-vous, vous qui, à l’opposé du sombre fleuve, avez fui l’éternelle prison ? dit-il en agitant sa barbe vénérable. Qui vous a guidés ? Qui a été votre lampe, en sortant de la profonde nuit, qui toujours obscurcit la vallée infernale ? Les lois de l’abîme sont-elles ainsi violées ? Ou, dans le ciel, a-t-on changé de conseil, que condamnés, vous veniez dans mes grottes ? » Mon Guide alors me prit la main, et ses paroles, ses mains, ses signes, disposèrent au respect mes jambes et mes yeux. Ensuite il répondit : « Je ne suis pas venu de moi-même. Du ciel descendit une Dame, dont les prières obtinrent à celui-ci le secours de ma compagnie. Mais puisque ton vouloir est que plus amplement te soit expliqué ce que vraiment nous sommes, le mien ne peut être de te refuser. Celui-ci ne vit jamais le dernier soir ; mais par sa folie il en fut si près, que bien peu de temps il lui restait pour échapper. Comme je l’ai dit, vers lui je fus envoyé pour le délivrer, et il n’était pas d’autre route que celle que j’ai prise. Je lui ai montré toute la gent mauvaise, et maintenant je me propose de lui montrer les esprits qui se purifient sous ton commandement. Comment je l’ai guidé serait long à te dire : d’en haut descend une vertu qui m’a aidé à le conduire, pour te voir et t’entendre. Qu’il te plaise donc d’agréer sa venue : il va chercher la liberté qui est si chère, comme le sait celui qui pour elle rejette la vie. Tu le sais, pour elle ne te fut point amère la mort à Utique, où tu laissas le vêtement qui, au grand jour, sera si brillant. Par nous ne sont point violés les édits éternels, puisque celui-ci vit, et que Minos ne me lie point, mais que je suis du cercle où ta Marcie, de ses chastes regards te prie encore, ô cœur saint, de la tenir pour tienne : par son amour donc, incline-toi vers nous. Laisse-nous aller par tes sept royaumes : je lui reporterai les grâces que nous te devrons, si tu ne dédaignes point que là en bas de toi l’on parle. — Marcia, dit-il alors, plut tant à mes yeux pendant que j’étais dans l’autre monde, que toutes les grâces qu’elle voulut de moi, elle les obtint. Maintenant que sa demeure est de l’autre côté du fleuve maudit , elle ne saurait plus m’émouvoir, à cause de la loi qui me fut imposée, lorsque j’en sortis . Mais si du ciel une Dame te meut et te régit, comme tu le dis, pas n’est besoin de flatteries ; il suffit bien que par elle tu me requerres. Va donc, et ceins deux fois celui-ci d’un jonc uni, et lave-lui le visage, de sorte que de toute souillure il soit nettoyé ; car il ne conviendrait pas de paraître, les yeux ternis d’aucun brouillard, devant le premier ministre, lequel est de ceux du Paradis. Cette petite île, basse tout autour, là-dessous où la bat l’onde, porte des joncs sur son humide limon. Nulle autre plante, qui pousse des feuilles ou se durcisse, n’y peut vivre, parce qu’elle ne ploie pas à la vague qui la frappe. Que votre retour ensuite ne soit pas par ici : le soleil qui surgit vous montrera, dans la montagne, un sentier plus facile. »
Alors il disparut, et moi je me levai sans parler, et me serrai contre mon Guide, et sur lui j’attachai mes yeux. Il commença : « Mon fils, suis mes pas ; retournons en arrière, car cette plage va s’abaissant d’ici jusqu’au fond où elle se termine.
Déjà l’aube vainquait l’heure matinale, qui devant elle fuyait ; de sorte que, dans le lointain, je distinguai le frémissement de la mer.
Nous allions par la plaine solitaire, comme un homme qui revient cherchant la route perdue, hors de laquelle il lui semble marcher en vain.
Quand nous fûmes là où la rosée combat avec le soleil, en un lieu ombragé où peu elle s’évapore, doucement sur l’herbette mon Maître étendit les deux mains ; sur quoi jugeant de son dessein, je lui présentai les joues en pleurant, et il reparut à découvert la couleur que sur moi l’enfer avait cachée.
Après nous vînmes au rivage désert, qui ne vit jamais sur ses eaux naviguer homme qui ensuite retournât sur la terre. Là, il me ceignit comme il plut à autrui . O merveille ! telle qu’il l’avait cueillie, telle aussitôt renaquit l’humble plante, d’où il l’avait arrachée.
CHANT DEUXIÈME
Déjà le soleil était arrivé à l’horizon dont le cercle méridien, à son point le plus élevé, couvre Jérusalem ; et la nuit, qui parcourt le cercle opposé, sortait du Gange avec les Balances, qui tombent de sa main , lorsqu’elle s’allonge
CHANT DEUXIÈME
Déjà le soleil était arrivé à l’horizon dont le cercle méridien, à son point le plus élevé, couvre Jérusalem ; et la nuit, qui parcourt le cercle opposé, sortait du Gange avec les Balances, qui tombent de sa main , lorsqu’elle s’allonge de sorte que, là où j’étais, les blanches et les vermeilles joues de la belle Aurore, croissant d’âge, devenaient orangées . Nous étions encore près de la mer, semblables à celui qui pense à son chemin, qui va de cœur, et de corps demeure, quand tout à coup, comme Mars, chassé par le matin, rougit à travers les épaisses vapeurs, au couchant, sur la plaine marine, je vis, et que ne la vois-je encore une lumière venir sur la mer, d’une telle vitesse, qu’aucun vol, ne l’égale.
Après avoir un peu détourné d’elle les yeux pour interroger mon Guide, je la revis plus brillante et plus grande. Puis, de chaque côté, m’apparut je ne sais quoi de blanc, et d’au dessous, peu à peu, sortit quelque chose de pareil.
Mon Maître ne dit rien, jusqu’à ce que les premières blancheurs se déployèrent en ailes : mais, lorsqu’il reconnut bien le nocher, il cria : « Ploie, ploie les genoux : voilà l’Ange de Dieu ! Joins les mains ! de tels ministres tu verras désormais. Vois, il dédaigne les instruments humains : il ne veut d’autre rame, d’autre voile que ses ailes pour parcourir ces lointains rivages ; vois comme il les dresse vers le ciel, frappant l’air des pennes éternelles, qui ne changent point comme un poil mortel. »
Plus de nous s’approchait l’oiseau divin, plus brillant il apparaissait ; de sorte que l’œil ne pouvant de près en soutenir l’éclat, s’abaissa ; et lui vint au rivage avec un batelet si svelte et si léger, qu’il ne plongeait aucunement dans l’eau.
A la poupe se tenait le céleste nocher, rayonnant de béatitude ; et dedans étaient assis plus de cent esprits.
In exitu Israël de Aegypto , tous ensemble ils chantaient d’une seule voix, et le reste du psaume. Puis sur eux il fit le signe de la sainte croix, et tous se jetèrent sur la plage, et lui s’en alla, rapide comme il était venu.
La troupe qui demeura là paraissait étrangère à ce lieu, regardant autour comme celui qui examine des choses neuves. Le soleil, dont les flèches brillantes avaient du milieu du ciel chassé le Capricorne , de toutes parts dardait le jour, lorsque la gent nouvelle vers nous éleva le front, disant : « Si vous le savez, montrez-nous le chemin pour aller au mont. » Et Virgile répondit : « Vous croyez peut-être que de ce lieu nous sommes experts, mais nous sommes pèlerins comme vous. Un peu avant vous, nous sommes venus par une autre route si âpre et si rude, que monter désormais nous paraîtra un jeu. »
Les âmes, s’apercevant à ma respiration que j’étais encore vivant, devinrent pâles d’étonnement ; et comme un messager qui porte l’olivier attire à soi la foule avide de nouvelles, et que nul ne craint de presser autrui, ainsi toutes ces âmes fortunées sur mon visage fixèrent les yeux, oubliant presque d’aller se faire belles .
Je vis l’une d’elles s’avancer pour m’embrasser avec tant d’affection, qu’elle me mut à faire la même chose.
Hélas ! ombres vaines, excepté d’aspect ! Trois fois autour d’elle j’étendis les bras, et trois fois je les ramenai sur ma poitrine. L’étonnement, je crois, se peignit en moi ; sur quoi l’ombre sourit et se retira, et moi, la suivant, au delà d’elle je passai. Doucement elle me dit de cesser : alors je la reconnus, et la priai que pour me parler elle s’arrêtât un peu. Elle me répondit : « Comme je t’aimai dans le corps mortel, dégagée de lui je t’aime ; à cause de cela je m’arrête. Mais toi, pourquoi vas-tu ? » — Mon Casella , pour retourner de nouveau là d’où je suis, je fais ce voyage. Mais toi, pourquoi cette terre si désirable t’était-elle déniée ? Et lui à moi : « Aucune offense ne m’a été faite lorsque celui qui emporte qui et quand il lui plaît m’a plusieurs fois refusé ce passage ; du juste vouloir il fait le sien ; et vraiment, depuis trois mois, il a reçu en toute paix qui a voulu entrer . Aussi, moi qui étais alors tourné vers la plage où l’eau du Tibre devient salée , bénignement de lui je fus accueilli à cette rive où se dirige son aile, et où pour cela toujours se rassemblent ceux qui vers l’Achéron ne descendent point. »
Et moi : — Si une loi nouvelle ne t’ôte point la mémoire ou l’usage de l’amoureux chant qui apaisait tous mes soucis, qu’il te plaise d’en consoler un peu mon âme, qui, venant ici avec le corps, est si affaissée.
« Amour qui discours en mon âme , » commença-t-il alors si suavement, que la douce mélodie encore en moi résonne.
Le Maître et moi, et la troupe qui l’accompagnait, étions si ravis, que chacun paraissait avoir toute autre pensée en oubli. Attentifs à ses chants et absorbés en eux nous allions, quand tout à coup le vieillard vénérable : « Qu’est-ce que cela, esprits lents ? Quelle négligence, quel tarder est-ce là ? Courez au mont pour vous dépouiller de l’écorce qui empêche que de vous Dieu ne soit vu. »
Comme les colombes lorsque, cueillant le blé ou l’ivraie, et prenant ensemble leur pâture, tranquilles et sans montrer l’orgueil ordinaire, soudain laissent là la nourriture, si quelque chose apparaît qui les effraye, parce qu’un plus grand souci les assaille : ainsi vis-je cette troupe nouvelle laisser le chant, et aller vers la côte, comme un homme qui va, et ne sait où : et notre départ ne fut pas moins prompt.
CHANT TROISIÈME
Quoique la fuite soudaine eût dispersé ceux-là dans la campagne, vers le mont où la raison nous châtie, je m’attachai à mon fidèle compagnon. Et comment sans lui serais-je allé ? Qui m’eut aidé à gravir la montagne ? Il me paraissait s’accuser lui-même. O conscience délicate et nette, combien d’une légère faute, amère t’est la morsure !
Lorsque ses pieds eurent suspendu la hâte qui de tout acte bannit la dignité, mon esprit, resserré auparavant , élargit la vue au gré de ses désirs, et je dirigeai mes regards sur le sommet qui, au-dessus des eaux , le plus s’élève.
Le soleil dardait derrière moi des flammes rouges, qui, devant le visage se rompaient, mon corps arrêtant ses rayons. Je me tournai de côté, dans la peur d’être abandonné, voyant la terre devant moi seul obscure. Et mon Reconfort : — « Pourquoi cette défiance ? dit-il, quand je me fus tout à fait retourné. Ne sais-tu pas que je suis avec toi, et te guide ? Il est le soir déjà là où est enseveli le corps dans lequel je projetais l’ombre : enlevé de Brindes, Naples le possède. Que si par moi rien maintenant ne s’adombre, ne t’en étonne pas plus que des cieux, où aucun rayon n’arrête un autre rayon. Une puissance qui ne veut pas que le comment, nous soit révélé, à souffrir les tourments du feu et du gel, dispose de semblables corps. Insensé qui espère que notre raison puisse parcourir la voie infinie que tient une substance en trois personnes ! Humains, contentez-vous du pourquoi. Si vous aviez pu tout voir, il n’était pas besoin que Marie enfantât. Et tels avez-vous vu désirer sans fruit, à qui, pour leur être à tristesse éternelle, a été donné le désir qui là-haut serait apaisé : je parle d’Aristote et de Platon, et de beaucoup d’autres . » Et ici il baissa le front, et se tut, et demeura troublé.
Cependant nous parvînmes au pied du mont : là nous trouvâmes le rocher si roide, qu’en vain les jambes eussent été agiles.
La route la plus déserte, la plus solitaire, entre Lerici et Turbia , est, près de celle-ci, un escalier facile et large. « Maintenant, dit le Maître en s’arrêtant, qui sait par où la côte s’abaisse, de sorte qu’on puisse monter sans ailes ? »
Et tandis qu’il tenait la tête inclinée, examinant en esprit le chemin, et que moi en haut je regardais autour du rocher, à main gauche m’apparut une troupe d’âmes qui s’avançaient vers nous, et il ne le paraissait, tant elles venaient lentement.
— Maître, dis-je, lève les yeux : voilà là-bas qui nous donnera conseil, si tu ne le peux de toi-même.
Alors il me regarda, et d’un air assuré répondit : « Allons vers eux, car doucement ils viennent ; et toi, cher fils, raffermis en toi l’espérance. »
Cette troupe était encore, je dis quand nous eûmes fait mille pas, à la distance d’un trait de pierre lancé par une main habile quand tous se rangèrent contre les dures parois de la haute rive, et restèrent immobiles, comme qui va doutant s’arrête pour observer.
« O vous dont bonne a été la fin, esprits déjà élus, commença Virgile, par cette paix que, je crois, vous attendez tous, dites-nous où la montagne est telle que possible il soit de monter ; car perdre le temps, déplaît le plus à celui qui l’apprécie. »
Comme les brebis sortent de l’étable, une, puis deux, puis trois, et les autres se tiennent toutes timides, l’œil et le museau à terre, et ce que fait la première, les autres le font, se serrant derrière elle si elle s’arrête, simples et tranquilles, et le pourquoi elles ne le savent, ainsi vis-je se mouvoir, pour venir, la tête de ce troupeau alors fortuné, pudique de visage, modeste en sa démarche.
Lorsque ceux-ci virent, à ma droite, la lumière rompue à terre par devant, de sorte que mon ombre atteignait la grotte , elles s’arrêtèrent, et se retirèrent un peu en arrière, et toutes les autres qui venaient après, ne sachant le pourquoi, en firent autant.
« Sans que vous le demandiez, je vous confesse que ce que vous voyez est un corps humain, ce pourquoi la lumière du soleil est divisée à terre. Ne vous étonnez point ; mais croyez que, non sans une vertu émanée du ciel, il cherche à franchir cette muraille. » Ainsi dit le Maître. Et cette gent digne : « Revenez donc sur vos pas, et avec nous allez en avant, » dit-elle, en faisant signe avec le dos de la main, Et l’un d’eux commença : « Qui que tu sois, ainsi marchant, tourne le visage et rappelle-toi si, dans l’autre monde, jamais tu m’as vu. » Je me tournai vers lui, et le regardai fixement : il était blond, et beau, et de noble aspect ; mais un coup avait divisé l’un des sourcils. Lorsque humblement j’eus affirmé ne l’avoir jamais vu, il dit : « Maintenant, vois. » Et il me montra une blessure au haut de la poitrine. Puis souriant, il dit : « Je suis Manfred, neveu de Constance l’impératrice : par quoi je te prie, quand tu retourneras. Vas à ma fille si belle , mère de l’honneur de la Sicile et de l’Aragon, et dis-lui le vrai, si autre chose on dit. Après que mon corps eut été percé de deux coups mortels, pleurant je m’en allai vers celui qui volontiers pardonne. Horribles furent mes péchés ; mais de si grands bras a la justice infinie, qu’elle y reçoit tout ce qui revient à elle. Si le Pasteur de Cosenza, qu’en chasse de moi envoya Clément , avait alors en Dieu bien lu cette page , les os de mon corps seraient encore au bout du pont de Bénévent, sous la garde de la pensante mora . Maintenant les baigne la pluie, et les roule le vent hors du royaume, le long du Verde, où il les transporta à lumière éteinte. Ne se perd tellement par leur malédiction, l’éternel amour qu’il ne puisse revenir, tant qu’un peu verdit l’espérance. Il est vrai que qui meurt rebelle à la sainte Église quoiqu’à la fin il se repente, doit rester dehors sur cette rive, trente fois aussi longtemps qu’il a persisté dans sa présomption, si, par de bonnes prières, cette peine n’est abrégée. Vois à présent si tu veux me rendre joyeux, en révélant à ma bonne Constance comment tu m’as vu, et aussi cet empêchement. Car ici beaucoup peuvent servir ceux de là . »
CHANT QUATRIÈME
Lorsqu’un sentiment de plaisir ou de douleur s’empare d’une de nos puissances, l’âme en celle-là se concentre tellement, que de toute autre elle semble distraite : et ceci est contre l’erreur de ceux qui croient qu’une âme en nous au-dessus d’une autre s’allume . Ainsi, lorsqu’on entend ou qu’on voit une chose qui attire fortement l’âme à soi, le temps passe sans qu’on s’en aperçoive ; parce que autre est la puissance qui écoute, autre celle tout entière dans l’âme : celle-ci est comme liée, et celle-là libre. J’en eus une claire expérience, en écoutant et admirant cet esprit : le soleil avait bien monté cinquante degrés, sans que j’y prisse garde, quand nous vînmes là où, toutes ensemble, ces âmes-nous crièrent : « Voici ce que vous demandez. »
L’homme des champs, au temps où la grappe brunit, bouche souvent une ouverture plus large, avec une fourchée d’épines, que large n’était le sentier par où monta mon Guide et moi derrière lui, seuls, après que la troupe se fût séparée de nous.
A San-Leo l’on va, on descend à Noli , on monte à la cime de Bismantova avec les pieds ; mais il faut qu’ici un homme vole ; je dis avec les ailes agiles et les pennes de l’ardent désir qui m’animait, en celui de qui je recevais espérance et lumière. Nous gravîmes par la fente du rocher, et de chaque côté le bord nous resserrait, et le sol exigeait l’usage des pieds et des mains.
Quand nous fûmes parvenus à l’extrémité de la haute rive, d’où l’on découvre la plage : — Maître, dis-je, quel chemin prendrons-nous ? Et lui à moi : « Qu’aucun de tes pas ne s’abaisse ; continue, en me suivant, de gravir le mont, jusqu’à ce que se montre à nous une sage escorte. »
Le sommet était si élevé qu’il vainquait la vue, et la montée beaucoup plus aiguë que l’angle que marque la ligne qui passe par le milieu d’un quart de cercle et le centre . J’étais las, quand je commençai : — O doux père, tourne-toi, et vois comme seul je demeure, si tu ne t’arrêtes. — Mon fils, dit-il, traîne-toi jusqu’ici ; m’indiquant du doigt une éminence un peu plus haut : de ce côté toute la colline tourne.
Ces paroles tellement m’excitèrent, que des pieds et des mains je m’efforçai de le suivre, tant que me porta la ceinture de roches. Là nous nous assîmes tous deux, la face vers le levant, d’où nous étions partis, comme avec un plaisir d’ordinaire on regarde .
Je dirigeai d’abord mes yeux en bas sur le rivage, puis je les élevai vers le soleil, m’étonnant qu’il nous frappât à gauche. Le Poète remarqua bien ma stupeur, en voyant le char lumineux s’avancer entre nous et l’Aquilon. D’où lui à moi : « Si Castor et Pollux accompagnaient ce miroir qui en haut et en bas distribue sa lumière, tu verrais le rouge Zodiaque tourner plus près de l’Ourse , s’il ne sortait pas de son antique chemin. Comment il est ainsi, si tu veux le comprendre, recueilli en toi imagine Sion et ce mont situés sur la terre, de manière que tous deux aient un seul horizon et divers hémisphères ; tu verras comment il faut que la route où Phaéton sut mal guider son char, d’un côté vienne ici quand là elle va par l’autre, si d’une vue claire regarde ton esprit . — Certes, mon Maître, dis-je, jamais rien ne vis-je aussi clairement que je discerne ce qui semblait au-dessus de mon intelligence ; que le cercle qui divise en son milieu le mouvement de la sphère supérieure qu’un des arts appelle équateur, et qui toujours reste immobile entre l’été et l’hiver, par la raison que tu dis, s’éloigne d’ici vers le septentrion, tandis que les Hébreux le voient vers la région chaude. Mais, s’il te plaît, volontiers saurais-je combien nous avons à aller, car le mont s’élève plus que ne peuvent s’élever mes yeux. Et lui à moi : — Telle est cette montagne, que toujours au commencement, en bas, elle est rude ; mais plus on monte, moindre est la peine. Quand donc elle te paraîtra si aisée, que tu monteras aussi légèrement qu’en bateau l’on descend le courant, alors tu seras au bout de ce sentier : attends-là le repos de ta fatigue. Plus ne réponds : cela je le sais vrai. »
Après qu’il eut dit cette parole, une voix tout près se fit ouïr : « Peut-être auparavant auras-tu besoin de t’asseoir. »
Au son de cette voix, nous nous retournâmes, et nous vîmes à main gauche un grand rocher, que ni lui ni moi n’avions aperçu d’abord. Nous nous y traînâmes : là étaient des gens qui se tenaient à l’ombre derrière le rocher, comme par nonchalance on se pose. Et l’un d’eux, qui me paraissait las, était assis et embrassait ses genoux, la tête entre eux baissée.
— O mon doux Seigneur, dis-je, regarde celui qui se montre plus indolent que si la Paresse était sa sœur.
Lors, prenant garde, vers nous il se tourna, levant les yeux seulement au-dessus de la cuisse, et dit : « Monte, toi qui es vaillant. » Je le reconnus alors, et la fatigue, qui encore un peu hâtait ma respiration, ne m’empêcha point d’aller à lui : et quand je fus près, à peine souleva-t-il la tête, disant : « As-tu remarqué comme le soleil à gauche conduit son char ? »
Son lent mouvoir et ses courtes paroles amenèrent un peu le rire sur mes lèvres ; puis je commençai : — Belacqua , plus maintenant je ne te plains ; mais, dis-moi, pourquoi ici es-tu assis ! Attends-tu une escorte ? ou as-tu repris ta vieille habitude ? Et lui ; « O frère, monter, qu’importe ? puisqu’aux peines ne me laisserait point aller l’oiseau de Dieu qui garde la porte . « Il faut que, hors d’elle, s’accomplissent pour moi autant de révolutions célestes que ma vie eut de durée, parce que je différai jusqu’à la fin les bons soupirs ; à moins qu’auparavant ne m’aide une prière qui s’élève d’un cœur où vive la grâce : que valent les autres, que le ciel n’écoute point ? »
Déjà devant moi le Poète montait, et disait : « Viens maintenant ; vois, le soleil touche au méridien, et, sur la rive, la nuit, du pied, couvre le Maroc . »
CHANT CINQUIÈME
J’avais déjà quitté ces ombres, et je suivais les traces de mon Guide, quand, derrière, me montrant du doigt, une d’elles cria : « Vois, il semble que les rayons ne luisent pas à gauche de celui d’au dessous , et il paraît marcher comme un vivant. » A cette parole, les yeux se tournèrent, et je les vis me regarder avec étonnement, moi seul, moi seul et la lumière brisée. « Pourquoi tant, dit le Maître, ton âme s’embarrasse-t-elle, que l’aller se ralentisse ? Que te fait ce qui se murmure ici ? Suis-moi, et laisse dire ces gens : sois ferme comme une tour dont la cime jamais ne ploie au souffle des vents. Car toujours l’homme en qui d’une pensée germe une autre pensée, s’éloigne de son objet, l’élan de l’une amortissant celui de l’autre. »
Que pouvais-je répondre, sinon : je viens ? Je le dis, le visage légèrement couvert de cette couleur qui quelquefois rend l’homme digne de pardon.
Cependant, traversant la côte, venaient un peu devant nous, des gens qui chantaient Miserere , verset à verset. Lorsqu’ils s’aperçurent que mon corps ne laissait point passer les rayons, leur chant se changea en un O long et rauque. Et deux d’entre eux, en forme de messagers, accoururent vers nous, et nous dirent : « Instruisez-nous de votre condition. » Et mon Maître : « Vous pouvez retourner, et rapporter à ceux qui vous ont envoyés, que le corps de celui-ci est de vraie chair. Si pour voir son ombre ils se sont arrêtés, comme je me l’imagine, pleinement il leur est répondu. Qu’ils lui fassent honneur ; il se peut que cela leur soit de profit. »
Je ne vis jamais, au commencement de la nuit, de vapeurs enflammées fendre l’air serein, ni le soleil à son déclin, les nuées d’août, aussi vite que ceux-ci remontèrent ; et, arrivés là, avec les autres ils revinrent à nous, tels qu’une troupe qui court sans frein.
« Nombreux sont ces gens qui vers nous se pressent, et pour te prier ils viennent, dit le Poète ; cependant va, et en allant, écoute. »
— O âme, qui t’en vas à la joie, revêtue de ces membres avec lesquels tu es née, criaient-ils en venant, ralentis un peu tes pas. Regarde si jamais tu vis aucun de nous, de qui tu puisses porter des nouvelles. Ah ! pourquoi vas-tu, pourquoi ne t’arrêtes-tu point ? Tous nous mourûmes de mort violente, et fûmes dans le péché jusqu’à la dernière heure : à ce moment, une lumière du ciel nous éclaira, de sorte que, repentants et pardonnés, nous sortîmes de la vie en paix avec Dieu, qui enflamme nos cœurs du désir de le voir. »
Et moi : « J’ai beau regarder vos visages, je n’en reconnais aucun ; mais si vous souhaitez quelque chose que je puisse, esprits bien nés, parlez et je le ferai, par cette paix qu’à la suite d’un tel Guide, je dois chercher de monde en monde. »
Et l’un d’eux commença : « Chacun de nous, sans que tu jures, avec confiance attend ton bienfait, pourvu seulement que le pouvoir ne manque pas au vouloir : ce pourquoi, moi qui seul avant les autres parle, je te conjure, si jamais tu vois le pays situé entre la Romagne et celui de Charles , de m’être courtois, demandant que pour moi dans Fano bien l’on prie , afin que je sois purifié de mes graves offenses. De là je fus, mais les profondes blessures par où sortit le sang dans lequel l’âme siège , me furent faites chez les fils d’Antenor , là où je croyais être le plus en sûreté : me le fit faire un des Este, beaucoup plus irrité contre moi que ne le voulait le droit, mais si j’avais fui vers Mira lorsque je fus atteint à Oriaco, encore serais-je là où on respire. Je courus au marais, et les joncs et le bourbier m’embarrassèrent tellement que je tombai, là je vis de mes veines faire à terre un lac. »
Puis un autre dit : « Ah ! si s’accomplit le désir qui t’attire vers le haut mont , par pitié aide le mien. Je fus de Montefeltro ; je suis Buonconte : ni Giovanna, ni aucun autre n’a souci de moi ; par quoi je vais parmi ceux-ci le front bas. » Et moi à lui : — Quelle force, ou quel hasard t’a égaré si loin de Campaldino, que jamais on ne connut ta sépulture ? « Oh ! répondit-il, au pied de Casentino coule une eau appelée l’Archiano, qui, au dessus de l’Ermitage , a sa source dans l’Apennin. Là ou elle perd son nom j’arrivai, la gorge percée, fuyant à pied et ensanglantant la terre ; là je perdis la vue, et le nom de Marie fut ma dernière parole, et je tombai, et seule resta ma chair. Je dirai le vrai, et redis-le parmi les vivants : l’ange de Dieu me prit, et celui de l’Enfer criait : « O toi du Ciel , pourquoi de lui me prives-tu ? De celui-ci tu emportes ce qui est éternel, à cause d’une petite larme qui me le ravit ; mais autre chose ferai-je du reste. Bien sais-tu comment dans l’air se rassemble l’humide vapeur qui retombe en eau, dès qu’elle monte là ou le froid la saisit. Au méchant vouloir qui ne cherche que le mal, joignant l’intelligence, il agita la fumée et le vent par la puissance que lui donne sa nature. Ainsi quand le jour fut éteint, de Pratomagno au grand mont la vallée se couvrit de brouillard, et le ciel au-dessus devint si dense, que l’air saturé se convertit en eau : la pluie tomba, et dans les fossés regorgea ce que n’absorba point la terre ; et, lorsqu’elle se fut amassée dans les grandes rivières , si violemment vers le fleuve royal elle se précipita que rien ne la retint. L’impétueux Archiano trouva sur ses bords mon corps glacé, et dénoua la croix que de moi j’avais fait , quand me vainquit la douleur : il me tourna sur le côté, puis de ses rapines me recouvrit et me ceignit. »
— Ah ! quand tu seras de retour dans le monde, reposé de ton long voyage, » dit, après le second, le troisième esprit, « souviens-toi de moi qui suis la Pia . Sienne me fit ; me défit la Maremme : le sait celui qui auparavant m’avait, en m’épousant, mis son anneau de gemme. »
CHANT SIXIÈME
Quand on quitte le jeu de la Zara , celui qui perd demeure chagrin, répétant les coups, et triste il se les apprend. Avec l’autre tous s’en vont, l’un par devant, l’autre par derrière le tire, et celui d’à côté se rappelle à son attention ; et point il ne s’arrête, et les uns et les autres il entend ; et celui à qui il tend la main plus ne fait presse ; et ainsi de la foule il se défend : tel étais-je au milieu de cette troupe épaisse ; ici et là tournant vers eux le visage, et en promettant je me dégageais d’eux.
Là était l’Arétin , qui de la main féroce de Ghin di Tacco reçut la mort, et l’autre qui se noya en courant à la chasse . Là, les mains étendues, priait Frédéric Novello , et celui de Pise , par qui parut la force du bon Marzucco. Je vis le comte Orso ; et l’âme séparée de son corps par haine et par envie, non, comme on le sait, pour aucune faute commise ; je veux dire Pierre de Brosse : et tandis qu’elle est de là , que pourvoie ici la dame de Brabant, pour ne pas être d’un pire troupeau.
Lorsque je fus délivré de toutes ces ombres, qui me priaient que d’autres priassent pour que plus tôt elles devinssent saintes, je commençai : — O ma lumière, tu parais nier expressément, dans quelque texte, que la prière plie les décrets du ciel : et c’est ce que demandent ceux-ci. Leur espérance serait-elle donc vaine ? ou n’ai-je pas bien compris ton dire ? Et lui à moi : « Clair est ce que j’ai écrit, et n’est pas trompeuse l’espérance de ceux-là, si on y regarde avec une raison saine. Point ne se courbe la cime du jugement , parce que le feu de l’amour accomplit, en un point, la satisfaction due par qui séjourne ici. Et là où je posai cette maxime, la faute en priant ne s’amendait point, parce que la prière était séparée de Dieu . Mais ne t’arrête point à une si haute question, si ne t’y engage celle qui sera la lumière entre le vrai et ton intelligence , je ne sais si tu entends : je parle de Béatrice ; tu la verras plus haut, sur le sommet de ce mont, riante et heureuse. » Et moi : — Seigneur, hâtons-nous d’aller ; déjà je ne ressens plus la fatigue comme auparavant ; et vois, le mont commence à projeter son ombre. « Avec ce qui reste de jour, répondit-il, nous avancerons autant que nous le pourrons ; mais le chemin est d’autre sorte que tu ne penses. Avant que nous soyons là-haut, tu verras revenir celui que tellement déjà couvre la côte, que tu ne romps plus ses rayons . Mais vois là une âme qui, retirée à l’écart, seule, toute seule, regarde vers nous : elle nous enseignera la voie la plus courte.