La Divine Comédie (page 8)

Dante Alighieri · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Littré · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Nous vînmes à elle. O âme lombarde, qu’altière et dédaigneuse était ta contenance, et le mouvement de tes yeux digne et lent ! Elle ne disait rien, mais nous laissait aller, regardant seulement, comme le lion lorsqu’il repose.

Cependant Virgile s’approcha d’elle, la priant de nous montrer la plus facile montée. Elle ne répondit point à sa demande ; mais elle s’enquit de notre pays et de notre vie ; et comme le doux Guide commençait : « Mantoue… » l’ombre, tout enfoncée dans la solitude d’elle-même, surgit vers lui du lieu où elle était, disant : « O Mantouan, je suis Sordello , de ton pays. » Et ils s’embrassèrent l’un l’autre.

Hélas ! serve Italie, séjour de douleur, navire sans pilote dans une grande tempête , non maîtresse de provinces, mais bouge, infâme ! Au seul doux nom de sa patrie, ainsi fut prompte cette noble âme à accueillir son concitoyen : et en toi, maintenant, jamais ne sont sans guerre tes vivants, et se dévorent l’un l’autre ceux qu’enferment un même mur et un même fossé. Cherche, malheureuse, sur les rivages que baignent tes mers, puis regarde en ton sein, si de toi aucune partie jouit de la paix. A quoi bon Justinien répara-t-il ton frein, si le siège est vide ? La honte n’en est que plus grande. Ah ! peuple qui pieusement devrais laisser César s’asseoir sur son siège, si tu entends bien ce que Dieu te déclare. Regarde comme cette bête est devenue félonne, n’étant plus corrigée par l’éperon, depuis que ta main a retiré le montoir . O Albert l’Allemand, qui abandonnes celle-ci, devenue indomptée et sauvage, tandis que tu devrais enfourcher l’arçon ; qu’un juste jugement du ciel, nouveau, éclatant, tombe sur ton sang, tel qu’en tremble ton successeur ! Pourquoi toi et ton père, par l’avidité d’acquérir là-bas , avez-vous souffert que le jardin de l’Empire fût désert ? Viens voir les Montecchi et les Cappelletti , les Monaldi et les Filippeschi , homme insouciant, les premiers abattus déjà , et les autres dans la crainte. Viens, cruel, viens, et vois l’oppression de tes nobles, et panse leurs blessures ; tu verras Santafior , comme on y est en sécurité . Viens voir ta Rome, qui pleure, veuve, seule, et jour et nuit t’appelle : « Mon César, pourquoi me délaisses-tu ? » Viens voir comment ces hommes s’entr’aiment : et, si de nous aucune pitié ne te meut, viens rougir de ta renommée. Et si cette demande m’est permise, ô Dieu suprême, qui, sur la terre, fus crucifié pour nous, tes justes regards sont-ils tournés ailleurs ? Ou, dans l’abîme de tes conseils, est-ce la préparation de quelque bien entièrement hors de notre prévoyance. Que toutes les contrées de l’Italie soient pleines de tyrans, et que devienne un Marcel chaque vilain qui aux partis se mêle ? Ma Florence, bien peut te plaire cette digression qui ne te touche point , grâces à ton peuple qui tant raisonne. Plusieurs ont la justice dans le cœur, mais tard en sort-elle pour ne pas venir inconsciemment sur l’arc ; ton peuple l’a sur les lèvres. Plusieurs refusent le fardeau de la chose commune ; mais le peuple empressé répond sans qu’on l’appelle, et crie : « Je m’en charge ! » Réjouis-toi donc, tu as bien de quoi, tu es riche, tu as la paix, tu as l’intelligence ; et vraiment l’effet le montre assez. Athènes et Lacédémone, qui établirent les anciennes lois et furent si policées, du bien vivre donnèrent un maigre exemple. Près de toi qui prends de si habiles mesures, qu’à la mi-novembre, n’arrive pas ce que tu files en octobre. Combien de fois, depuis le temps dont tu as mémoire, as-tu changé, en toutes leurs parties, lois, monnaies, offices et coutumes ? Si bien tu te souviens et n’es pas aveugle, tu te verras semblable à cette malade qui ne peut trouver de repos sur la plume, mais qui, en se tournant, s’escrime contre sa douleur.

CHANT SEPTIÈME

Après avoir trois et quatre fois réitéré l’accueil honorable et joyeux, Sordello se recula et dit : « Vous, qui êtes-vous ? — Avant que vers ce mont se tournassent les âmes dignes de monter vers Dieu , Octave ensevelit mes os : Je suis Virgile ; et pour nul autre crime je ne perdis le ciel que pour n’avoir pas eu la foi. » Ainsi répondit mon Guide.

Tel que celui qui subitement voit devant soi une chose dont il s’étonne, qui croit, et non, disant : « Ce l’est, ce ne l’est pas », tel parut celui-ci : puis baissant les yeux, humblement il retourna vers lui, et l’embrassa là où se prend l’enfant . O gloire des Latins, dit-il, par qui notre langue montra ce qu’elle pouvait, honneur éternel du lieu d’où je fus, à quel mérite ou à quelle grâce dois-je de te voir ? Si je suis digne d’entendre tes paroles, dis-moi si tu viens de l’Enfer, ou de quelle demeure. — A travers tous les cercles du royaume douloureux, répondit Virgile, je suis ici venu ; une vertu du Ciel me mut, et avec elle je vais ; non pour ce que j’ai fait, mais pour ce que je n’ai pas fait, je suis privé de voir le haut Soleil que tu désires, et qui trop tard de moi fut connu. Là, en bas, est un lieu qu’attristent non les tourments, mais les ténèbres seules, où les lamentations ne résonnent point comme des hurlements, mais sont des soupirs. Là je suis avec les petits innocents, que de ses dents mordit la mort, avant qu’ils fussent délivrés de la faute humaine ; là je suis avec ceux qui ne se revêtirent point des trois saintes vertus , et qui, exempts de vice, connurent les autres et les pratiquèrent toutes. Mais, si tu le sais et le peux, indique-nous par où nous pourrons le plus tôt venir là où commence vraiment le Purgatoire. » Il répondit : « Nul lieu particulier ne nous est assigné ; il m’est permis d’aller là-haut et alentour ; aussi loin que je le pourrai, je serai ton guide. Mais vois déjà comme le jour décline, et monter de nuit ne se peut ; ainsi il est bon de penser à un gîte commode. A droite sont des âmes là retirées : si tu y consens je te conduirai vers elles, et non sans plaisir les connaîtras-tu. — Comment cela ? fut-il répondu. Empêcherait-on celui qui voudrait monter de nuit ? ou ne le pourrait-il ? » Le bon Sordello traça du doigt une ligne à terre, disant ; « Vois seulement cette ligne, tu ne la franchirais pas, après le départ du soleil : non qu’autre chose t’empêchât de monter que les ténèbres de la nuit : avec la puissance elles ôtent le vouloir. Elles permettraient cependant de redescendre et de parcourir la côte, en errant ça et là, pendant que l’horizon est fermé un jour. » Alors mon Seigneur, comme étonné : « Conduis-nous donc, dit-il, là où tu dis qu’avec plaisir on peut séjourner. »

Peu loin de là nous étions, quand je m’aperçus que le mont était creusé, comme sont ici creusés les vallons. « Nous irons, dit l’ombre, là où la côte forme un renfoncement, et nous y attendrons le jour nouveau ».

Entre la montée et le terrain uni était un sentier tortueux, qui nous conduisit au flanc du vallon, là où plus d’à moitié le limbe meurt . L’or et l’argent fin, et la pourpre, et la céruse, le bois d’Inde poli et brillant, la fraîche émeraude, alors qu’elle se brise , près de l’herbe et des fleurs de cette enceinte seraient vaincues d’éclat, comme par une chose plus grande est vaincue une moindre.

La nature ici n’avait pas seulement peint, mais mille odeurs suaves y formaient un parfum vague et inconnu. Je vis des âmes que, d’en dehors de la vallée, on ne découvrait pas, assises sur la verdure et sur les fleurs, chantant Salve Regina.

« Avant que se cache le peu de soleil qui reste, commença le Mantouan qui nous avait conduits, ne désirez-vous pas que je vous guide parmi ceux-là ; de ce tertre discernez-vous mieux la contenance et le visage de tous ceux qui, en bas, dans le vallon sont rassemblés. Celui qui est assis le plus haut, et paraît avoir négligé ce qu’il devait faire, et dont la bouche est muette au chant des pauvres, fut l’empereur Rodolphe , lequel pouvait guérir les plaies qui ont tué l’Italie, tellement que tard par d’autres sera-t-elle ranimée.

Celui qui du regard le conforte, régit la terre d’où sortent les eaux que la Moldau jette dans l’Elbe, et l’Elbe les porte à la mer. Ottocar fut son nom, et dans les langues, il valut mieux de beaucoup que, barbu, son fils Venceslas , qui s’engraisse dans la luxure et l’oisiveté. Et ce nez court , en conseil étroit avec celui d’aspect si doux , mourut en fuyant et déflorant le lis. Regarde comme il se frappe la poitrine, et vois l’autre qui, en soupirant, a fait de sa main une couche à sa joue. Père et beau-père ils sont du mal de la France ; ils connaissent leur vie corrompue et souillée, et de là vient la douleur qui les poind. Celui qui paraît si robuste de membres , et qui en chantant s’accorde avec l’autre au nez mâle , fut ceint de toute valeur, et si roi après lui fût demeuré l’adolescent assis derrière lui , la valeur se serait transmise de vase en vase, ce qui ne peut se dire des autres héritiers. Jacques et Frédéric possèdent les royaumes, aucun de l’héritage n’a la meilleure part . Rarement se reproduit dans les rameaux l’humaine vertu, et ainsi le veut celui qui la donne, afin qu’à lui on la rapporte. Au grand nez , aussi bien qu’à Pierre qui avec lui chante, s’appliquent mes paroles : de lui déjà se plaignent la Pouille et la Provence . La plante née de sa semence est autant inférieure à lui, que plus que Béatrice et Marguerite, de son époux se glorifie Constance . Voyez le roi de la vie simple, Henri d’Angleterre , assis là seul : celui-ci a dans ses rameaux une meilleure issue . L’autre qui plus bas, entre ceux-là, gît à terre, regardant en haut, est Guillaume le marquis , pour qui Alexandrie et sa guerre font pleurer Montferrat et le Canavèse. »

CHANT HUITIÈME

Il était déjà l’heure qui des navigants attendrit le cœur, et tourne le désir vers le jour où ils dirent à leurs doux amis adieu, et qui d’amour aiguillonne le voyageur nouveau, si dans le lointain il entend la cloche qui semble pleurer le jour mourant, lorsque je commençai à tendre vainement l’ouïe, et je vis une des âmes qui, debout, de la main demandait qu’on l’écoutât.

Elle vint et leva les deux mains, fixant les yeux vers l’Orient, comme si elle eût dit adieu : « De toi seul j’ai souci. » « Te lucis ante », si dévotement proféra sa bouche, et avec une si douce mélodie, que j’en fus hors de moi. Et d’autres ensuite, avec la même douceur et la même dévotion, la suivirent durant l’hymne entière, les yeux élevés vers les sphères célestes.

Ici, lecteur, arrête bien ta vue sur le vrai ; si mince est le voile, qu’aisé certes est-il de pénétrer au-dedans .

Je vis cette noble troupe, silencieuse, regarder en haut, comme en attente, pâle et humble ; et d’en haut je vis sortir et descendre deux Anges, avec deux épées de feu, tronquées et sans pointe.

Comme des feuilles tendres qui viennent de naître, verts étaient leurs vêtements, qui, frappés par de vertes pennes, derrière eux se déroulaient et flottaient au vent.

L’un vint se poser un peu au-dessus de nous, et l’autre descendit sur le bord opposé ; de sorte qu’entre eux étaient les ombres. On distinguait bien leur tête blonde, mais les faces éblouissaient l’œil, comme le trouble un trop vif éclat. « Tous deux, dit Sordello, viennent du sein de Marie, pour garder la vallée, à cause du serpent qui bientôt va venir. » Sur quoi, moi qui ne savais par quel sentier, je regardai autour, et tout glacé me serrai contre le Guide fidèle. Et Sordello reprit : « Descendons maintenant parmi les grandes ombres, et nous leur parlerons : très agréable il leur sera de vous voir. »

Lorsque j’eus descendu trois pas seulement, je crois, je fus en bas, et j’en vis un qui me regardait, comme cherchant à me reconnaître. C’était le temps où l’air déjà s’obscurcissait, mais non tant qu’il ne me laissât voir ce qu’il cachait auparavant . Vers moi il s’avança, et je m’avançai vers lui : Noble juge Nino , quelle joie ce me fut quand je vis que point tu n’étais parmi les criminels !

Nul salut honorable entre nous ne fut omis ; puis il me dit : « Depuis combien de temps es-tu venu au pied du mont, par les lointaines eaux ? » — Oh ! lui dis-je, à travers les lieux tristes ce matin je suis venu, et je suis dans la première vie, encore que l’autre ainsi allant j’acquière.

A peine ma réponse fut-elle ouïe, que Sordello et lui se murent en arrière, comme celui qui subitement se trouble. L’un vers Virgile, et l’autre vers une ombre assise là, se tourna, criant : « Debout, Conrad ! viens voir ce que Dieu par sa grâce a voulu. » Puis vers moi se tournant : « Par cette gratitude singulière que tu dois à celui qui tellement cache son motif premier, qu’on ne le saurait atteindre, quand tu seras de l’autre côté des larges ondes, dis à ma Giovanna qu’elle prie pour moi là où aux innocents on répond. Je crois que plus ne m’aime ma mère, depuis qu’elle a quitté le blanc bandeau qu’elle devra, malheureuse, désirer encore. Par elle, on comprend aisément combien peu dans la femme dure le feu d’amour, si l’œil ou le tact souvent ne le rallume. Ne lui fera-t-elle si belle sépulture la vipère en champ des Milanais, que la lui aurait faite le coq de Gallura . » Ainsi disait-il, portant sur son visage l’empreinte de cette pure flamme qui dans le cœur brûle avec mesure.

Mes yeux avides parcouraient le ciel, là où plus lentes sont les étoiles, comme une roue plus près de l’axe. Et le Guide : « Mon fils, que regardes-tu là-haut ? » Et moi à lui : — Ces trois flambeaux, par lesquels le pôle est tout en feu. Et lui à moi : « Les quatre brillantes étoiles que tu voyais ce matin sont là en bas, et où elles étaient celles-ci ont monté. » Comme il parlait, Sordello à soi le tira, disant : « Vois là notre adversaire. » Et il leva le doigt pour diriger son regard.

Du côté où n’a point de rempart la petite vallée était une couleuvre ; celle peut-être qui offrit à Eve la nourriture amère ; entre l’herbe et les fleurs venait le méchant reptile, ramenant de temps à autre la tête sur le dos, comme une bête qui se lisse. Je ne vis point, et partant ne puis dire comment se murent les autours célestes ; mais bien vis-je l’un et l’autre en mouvement. Oyant les vertes ailes fendre l’air, le serpent prit la fuite, et, d’un vol égal, en haut à leur poste, les Anges revinrent.

L’ombre qui s’était approchée du juge lorsqu’il l’appela, pendant tout cet assaut ne cessa point de me regarder. « Que la lampe qui te conduit en haut trouve en ton libre arbitre autant de cire qu’il en est besoin , pour que tu parviennes jusqu’au sommet du céleste émail , commença-t-elle, si de Valdimagra ou des lieux voisins tu sais quelque nouvelle vraie, dis-là moi ; car jadis là je fus grand. On m’appelait Conrad Malaspina ; je ne suis pas l’ancien, mais de lui je descendais : j’eus pour les miens l’amour qui s’épure ici. » — Oh ! lui dis-je, dans votre pays je n’allai jamais ; mais de qui, en Europe, n’est-il point connu ? La renommée qui célèbre votre maison, a porté le nom des seigneurs et le nom de la contrée à ceux mêmes qui n’y furent jamais. Et par le désir que j’ai d’aller là-haut, je vous jure qu’en votre race honorée se perpétue le lustre de la bourse et de l’épée. De coutume et de nature tellement est-elle privilégiée, que, lorsque le monde vers le mal tourne la tête, seule elle va droit, et méprise le mauvais chemin. Et lui : « Le soleil ne se couchera pas sept fois dans le lit que de ses quatre pieds le Bélier couvre et enserre , qu’en ton chef cette courtoise opinion ne soit clouée avec un plus fort clou que les discours d’autrui , si ne s’arrête point le cours du jugement. »

CHANT NEUVIÈME

La concubine de l’antique Titon , sortant des bras de son doux ami , blanchissait déjà le faite de l’Orient, son front resplendissait de gemmes disposées selon la forme du froid animal qui avec sa queue frappe l’homme, et la nuit en montant avait, au lieu où nous étions, déjà fait deux pas, et, pour achever le troisième, elle abaissait ses ailes , lorsque moi, qui avais encore ce que je tenais d’Adam , vaincu par le sommeil, je m’inclinai sur l’herbe où tous cinq nous étions assis.

A l’heure où, près du matin, l’hirondelle commence ses tristes lais, peut-être au souvenir de ses premières plaintes , et où l’âme plus loin de la chair voyage, et moins entravée par le penser, dans ses visions est presque divine, en songe il me semblait voir un aigle suspendu dans le ciel avec des pennes d’or, les ailes déployées, et se préparant à descendre ; et il me paraissait être là où Ganymède abandonna les siens quand il fut ravi au suprême consistoire. Et moi je pensais : Peut-être d’habitude giboie-t-il ici, et d’un autre lieu dédaigne-t-il d’enlever sa proie dans ses serres. Puis il me semblait qu’après avoir décrit quelques cercles, terribles comme le foudre il descendait, et me ravissait en haut jusqu’au feu. Là je me figurais que lui et moi brûlions, et si cuisante était l’ardeur imaginée, qu’il fallut que le sommeil se rompit.

Comme Achille à soi revint, portant tout autour ses yeux réveillés, et ne sachant où il était, lorsque, endormi dans les bras de Chiron, sa mère le fit transporter à Scyros, d’où ensuite les Grecs l’emmenèrent, ainsi revins-je à moi, lorsque de ma face s’enfuit le sommeil, et je devins pâle comme l’homme glacé de peur.

Seul, près de moi était mon Confort, et déjà le soleil avait monté plus de deux heures, et j’avais le visage tourné vers la mer. « Ne crains point, dit mon Seigneur : sois sûr que pour nous tout va bien ; ne resserre pas en toi, mais dilate toute ta force. Te voici arrivé maintenant au Purgatoire ; vois là le rempart qui le clôt tout autour, et vois l’entrée là où il paraît disjoint. Avant l’aube qui précède le jour, quand ton âme au dedans dormait sur les fleurs dont la vallée d’en bas est ornée, une dame vint, et dit : « Je suis Lucia : laissez-moi prendre celui-là qui dort, ainsi je lui rendrai sa route facile. »

Sordello demeura, et les autres gentilles formes : elle te prit, et quand le jour fut clair, vint en haut, et moi sur ses traces. Ici elle te posa, et ses beaux yeux me montrèrent cette entrée ouverte ; puis elle et le sommeil s’évanouirent.

Comme un homme qui doutait et se rassure, et dont la peur se change en confiance, quand il découvre la vérité, ainsi je changeai ; et mon Guide, me voyant sans crainte, monta par le rempart, et moi derrière lui, vers la hauteur.

Lecteur, tu vois bien comme j’élève mon sujet, et partant ne t’étonne point si avec plus d’art je le rehausse .

Nous nous approchâmes, et déjà nous étions en un lieu où d’abord il m’avait paru qu’était une brèche, comme la fente d’un mur. Là je vis une porte, et au-dessous, pour y monter, trois degrés de couleurs diverses, et un portier qui ne disait rien encore.

A mesure que l’œil davantage j’ouvris, je le vis assis sur le plus haut degré avec un tel visage que je ne le pouvais supporter. Il avait à la main une épée nue, qui tellement réfléchissait vers nous les rayons, qu’en vain souvent j’y dirigeais mes regards.

« D’où vous êtes, dites, que voulez-vous ? commença-t-il : où est l’escorte ? Prenez garde que monter ne vous nuise ! — Une Dame du ciel, qui de ces choses a l’expérience, lui répondit mon Maître, tout à l’heure nous a dit : « Allez, là est la porte ! » — Et qu’elle continue de guider vos pas vers le bien ! reprit le portier courtois. Venez donc à nos degrés ! »

Là nous vînmes. La première marche était de marbre blanc si poli et si lisse, que je m’y voyais comme en un miroir.

La seconde plus noire que pourpre, était d’une pierre raboteuse et grillée, brisée en long et en travers. La troisième, qui au-dessus se durcit, me paraissait de porphyre aussi rouge que du sang qui jaillit de la veine. Sur celle-ci tenait les deux pieds l’Ange de Dieu assis sur le seuil, qui me semblait de diamant. Par les trois degrés, mon Guide, que volontiers je suivais, en haut me tira, disant : « Demande humblement qu’il ouvre la serrure. »

Dévotement à ses pieds je me jetai ; par miséricorde je demandai qu’il m’ouvrît ; mais auparavant, trois fois je me frappai la poitrine, sept P sur mon front il traça avec la pointe de l’épée, et : « Quand tu seras au dedans, aie soin de laver ces plaies, » dit-il.

La cendre, ou la terre sèche qu’en creusant on retire, serait de même couleur que son vêtement : de dessous il tira deux clefs. L’une était d’or, et l’autre d’argent . La blanche d’abord, ensuite la jaune il approcha de la porte, de manière que je fus content . « Lorsqu’une de ces clefs s’embarrasse et ne tourne point dans la gâche, nous dit-il, ce sentier ne s’ouvre point. L’une est plus précieuse, mais l’autre exige beaucoup d’art et d’industrie pour ouvrir, parce que c’est elle qui délie le nœud. De Pierre je les tiens ; et il me dit d’errer plutôt en ouvrant la porte qu’en la tenant fermée, pourvu qu’à mes pieds on se prosternât . »

Puis il poussa l’huis vers la partie sacrée , disant : « Entrez ; mais je vous avertis que dehors retourne qui regarde en arrière. »

Et lorsque, sur les gonds de métal solide et sonore, eurent roulés les vantaux de cette porte sainte, tant ne rugit, ni si aigre ne se montra Tarpeia, quand lui fut enlevé le bon Métellus, d’où ensuite elle demeura maigre . Attentif au premier tonnerre, il me semblait ouïr Te Deum laudamus, chanté par des voix mêlées au doux son . Ce que j’entendais, tout à fait ressemblait à ce qui advient lorsqu’on chante avec l’orgue : tantôt oui, tantôt non, l’on distingue les paroles.

CHANT DIXIÈME

Lorsque nous eûmes passé le seuil de la porte, dont le mauvais amour ferme aux âmes l’accès, parce que droite il fait paraître la voie tortueuse, au son je m’aperçus qu’elle se refermait : et si j’avais eu les yeux tournés vers elle, qu’elle eût été de cette faute la suffisante excuse ?

Nous montâmes par un rocher fendu, qui se mouvait de l’un et de l’autre côté, comme la mer qui fuit et revient.

« Ici, commença le Guide, il faut user de quelque art, en te rapprochant, ores d’ici, ores de là, du côté qui s’éloigne. Ceci rendit nos pas si rares, que la lune en décours rejoignit le lit où elle se couche, avant que nous fussions hors de ce chaos ; mais quand nous fûmes libres et au large, là où le mont se resserre , moi fatigué, et tous deux incertains de notre route, nous nous arrêtâmes sur un terrain plan plus solitaire que les sentiers à travers les déserts. De ses bords qui confinent au vide, au pied de la haute rive qui monte, un corps humain mesurait en trois fois la distance : Et aussi loin qu’à gauche et à droite le regard pouvait voler, telle me paraissait cette corniche. En haut nos pieds ne s’étaient pas mus encore, quand je reconnus que cette rampe, qu’on ne pouvait appeler une montée, était de marbre blanc, et ornée de sculptures telles qu’à mépris là serait non-seulement Polyclète, mais la nature même.

L’Ange qui vint sur la terre, apportant le décret de la paix durant tant d’années implorée avec larmes, et qui ouvrit le ciel si longtemps fermé , était là devant nous si vrai, le ciseau si bien avait reproduit sa douce contenance, que point il ne semblait une image qui se tait ; on eût juré qu’il disait Ave, là étant représentée celle qui tourna la clef pour ouvrir au suprême Amour ; et son attitude exprimait cette parole : Ecce ancilla Dei , aussi parfaitement que d’une figure la cire reçoit l’empreinte.

« N’arrête pas ta pensée en un seul lieu, dit le doux Maître, près de qui j’étais de ce côté où l’homme a le cœur. »

Lors, ailleurs je portai mes regards, et de l’autre côté, où était celui qui me conduisait, je vis, derrière Marie, une autre histoire gravée dans le rocher ; par quoi je passai à droite de Virgile, et m’approchai afin qu’elle fût bien à ma vue. Là, dans le même marbre, étaient ciselés le char et les bœufs tirant l’Arche sainte , d’où se craint un office non commis . Devant apparaissait une foule divisée en sept chœurs, laquelle, de deux de mes sens, à l’un faisait dire : elle chante, et à l’autre : non . Pareillement, la fumée de l’encens, dont on voyait l’image, du oui ou non rendaient discords le nez et les yeux. Là précédait le vaisseau béni , exultant et dansant, l’humble Psalmiste, alors plus et moins que roi, en face, représentée à une fenêtre d’un grand palais, Michol regardait, dédaigneuse et triste. Je quittai le lieu où j’étais pour voir de plus près une autre histoire, qui, derrière Michol, à mes yeux blanchissait : là était sculptée la haute gloire du Principat romain, dont la vertu mut Grégoire à sa grande victoire : je dis l’empereur Trajan ; et près de lui, tenant le frein, une pauvre veuve baignée de larmes et de douleur. Autour de lui des cavaliers couvraient et foulaient le sol, et sur eux on voyait les aigles d’or flotter au vent ; au-dessus de ceux-là, la pauvrette semblait dire : « Seigneur, venge-moi de la mort de mon fils, dont j’ai le cœur brisé ; » et lui, répondre : « Attends que je revienne ! » Et celle-là, comme quelqu’un dont la douleur est impatiente : « Seigneur, si tu ne reviens pas ? » Et lui : « Qui sera où je suis te vengera. » Et elle : « Le bien d’autrui, que sera-ce pour toi, si tu oublies le tien ? » D’où lui : « Console-toi ; il convient qu’avant de partir s’accomplisse mon devoir ; la justice le veut, et la piété me retient. »

Celui qui jamais ne vit chose nouvelle , ouvra ce parler visible, nouveau pour nous parce qu’il ne se trouve point ici .

Pendant que je me complaisais à regarder les images de tant d’humilité, et aussi par l’art de l’ouvrier délectables à voir : « Voilà de ce côté, mais à pas tardifs se mouvant, une troupe nombreuse, murmura le Poète ; ceux-ci nous indiqueront le chemin des hauts degrés. »

Mes yeux, attentifs à regarder pour voir des choses nouvelles dont ils sont avides, à se tourner vers lui ne furent pas lents. Je ne veux pas, lecteur, que se décourage ton bon propos, par l’ouïr comment Dieu veut que la dette se paye. Ne regarde pas à la forme de la peine, mais pense à ce qui la suit ; pense qu’au pis elle ne peut durer que jusqu’à la grande sentence . Je commençai : — Maître, ce que je vois se mouvoir vers nous ne me paraît pas des personnes, mais un je ne sais quoi, toute ma vue s’y perd. Et lui à moi : Le genre du tourment qui sur eux pèse, les blottit à terre, tellement que mes yeux d’abord étaient en doute. Mais regarde fixement, et que ta vue déroule ce qui vient sous ces pierres : déjà tu peux voir comme chacun est puni. »

O chrétiens superbes, malheureux, débiles, qui infirmes de la vue de l’esprit, vous fiez aux pas rétrogrades, ne savez-vous donc point que nous sommes des vers nés pour devenir l’angélique papillon qui, sans que rien l’en défende, vole devant la Justice ? De quoi gonflée, votre âme en haut flotte-t-elle ? Qu’êtes-vous que d’informes insectes , semblable au ver en qui avorte la transformation !

Comme, pour soutenir un plafond ou un toit, à la place d’une console se voit quelquefois une figure joindre les genoux à la poitrine, laquelle de ce qui n’est pas vrai, fait naître en qui la voit une vraie douleur, ainsi vis-je faits ceux-là, quand je fus bien attentif.

A la vérité, ils étaient plus ou moins contractés, selon leur charge plus ou moins grande ; et qui, en sa contenance, paraissait le plus patient, pleurant semblait dire : « Je n’en peux plus. »

CHANT ONZIÈME

« O notre Père, qui es dans les cieux, non circonscrit, mais par plus d’amour pour ceux de là-haut, que les premiers tu fis , que soient loués de toute créature ton nom et ta vertu, et que de dignes grâces soient rendues à ta suprême émanation . Vers nous vienne la paix de ton royaume ; car, si elle ne vient, nous ne pouvons de nous-mêmes, par aucune industrie, aller à elle. Comme de leur vouloir tes Anges, en chantant Hosanna, te font un sacrifice, que des leurs ainsi fassent les hommes. Donne-nous aujourd’hui la manne quotidienne, sans laquelle, dans cet âpre désert, en arrière va celui qui plus se fatigue pour avancer. Et comme à chacun de nous pardonnons le mal que nous avons souffert, toi aussi pardonne, dans ta bonté, et ne regarde point à notre mérite. Ne mets point notre vertu, qui si aisément succombe, aux prises avec l’antique adversaire, mais délivre-nous de lui, qui tant l’assaille. Cette dernière prière, cher Seigneur, point n’est faite pour nous, qui n’en avons pas besoin , mais pour ceux qui derrière nous sont demeurés. »

Ainsi implorant, pour elles et pour nous, un heureux voyage, sous un poids semblable à celui que quelquefois l’on songe , ces âmes, en des degrés divers de fatigue et d’angoisse, en tournant montaient toutes ensemble par la première corniche, se purifiant de la fumée du monde .

Si là toujours pour notre bien l’on prie, que ne peuvent ici pour le leur les prières et les œuvres de ceux dont le vouloir a une bonne racine ? Bien les doit-on aider à laver les taches qu’ils apportèrent d’ici, afin que, purs et légers, ils puissent monter aux cercles étoilés.

« Que la justice et la pitié bientôt vous soulagent, de sorte que vous puissiez mouvoir l’aile qui, selon votre désir, vous élèvera ! Montrez-nous de quel côté est le plus court chemin pour aller aux degrés ; et s’il est plus d’un passage, enseignez-nous celui dont la pente est le moins rapide : car celui qui vient avec moi, à cause du poids de la chair d’Adam dont il est revêtu, est lent à monter, contre son vouloir. »

Les paroles qui répondirent à celles de celui que je suivais , de qui elles venaient point ne discernait-on. Mais il fut dit : « A main droite, par la rampe, avec nous venez, et vous trouverez le passage par où peut monter une personne vivante. Et si je n’en étais empêché par la pierre qui courbe ma tête superbe et me force de baisser le visage, celui qui vit encore et qui ne se nomme point, regarderais-je, pour voir si je le connais, et pour que cette charge excitât sa pitié. Je suis Latin , et fils d’un grand Toscan : Guillaume Aldobrandeschi fut mon père. Je ne sais si son nom vint jamais à vous. L’antique sang et les belles actions de mes ancêtres si arrogant me rendirent, que, ne pensant point à la commune mère, j’eus tant à mépris tous les hommes, que j’en mourus, comme tous les Siennois le savent, et le sait toute gent à Campagnatico.

« Je suis Omberto ; et non pas moi seulement perdit l’orgueil, mais il a entraîné tous les miens dans la ruine ; à cause de cet orgueil il faut que je porte ce poids, jusqu’à ce qu’ici, parmi les morts, puisque je ne le fis point parmi les vivants, j’aie satisfait à Dieu. »

Pour écouter, je baissai la tête ; et l’un d’eux, non celui qui parlait, se tordit sous le poids qui le pressait ; et il me vit et me reconnut, et m’appelait, tenant avec fatigue les yeux fixés sur moi, en se traînant avec les autres tout courbé.

— Oh ! lui dis-je, n’es-tu pas Oderisi , l’honneur d’Agobbio, et l’honneur de cet art qu’enluminure on appelle à Paris ? « Frère, dit-il, plus sourient les cartons que peint Franco de Bologne : maintenant l’honneur est tout sien, et mien seulement en partie. Point n’eus-je été aussi courtois tandis que je vécus, par le grand désir d’excellence où aspirait mon cœur. D’une telle superbe se paye ici la dette, et ici même ne serais-je point, n’était que, pouvant encore pécher , je me tournai vers Dieu.

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