Les Regrets (page 2)

Joachim du Bellay · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Regrets (du Bellay) · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Appaste nos desirs d’un friand hameçon

Tu courtises les Roys, et d’un plus heureux son

Chantant l’heur de Henry, qui son siecle decore,

Tu t’honores toy mesme, et celuy qui honore

L’honneur que tu luy fais par ta docte chanson.

Las, et nous ce pendant nous consumons nostre aage

Sur le bord inconnu d’un estrange rivage,

Où le malheur nous fait ces tristes vers chanter :

Comme on voit quelquefois quand la mort les appelle,

Arrangez flanc à flanc parmi l’herbe nouvelle,

Bien loin sur un estang trois cygnes lamenter.

XVII

Après avoir longtemps erré sur le rivage,

Où l’on voit lamenter tant de chetifs de Court,

Tu as attaint le bord où tout le monde court,

Fuyant de pauvreté le penible servage.

Nous autres cependant, le long de ceste plage,

En vain tendons les mains vers le Nautonier sourd,

Qui nous chasse bien loin : car, pour le faire court,

Nous n’avons un quatrin pour payer le naulage.

Ainsi donc tu jouys du repos bien-heureux,

Et comme font là-bas ces doctes amoureux,

Bien avant dans un bois te perds avec ta dame.

Tu bois le long oubli de tes travaux passez,

Sans plus penser en ceux que tu as delaissez,

Criant dessus le port, ou tirant à la rame.

XVIII

Si tu ne sçais (Morel) ce que je fais ici,

Je ne fais pas l’amour, ni autre tel ouvrage :

Je courtise mon maistre, et si fais davantage,

Ayant de sa maison le principal souci.

Mon Dieu (ce diras-tu), quel miracle est-ce ci,

Que de voir Dubellay se mesler du mesnage,

Et composer des vers en un autre langage !

Les loups et les aigneaux s’accordent tout ainsi.

Voilà que c’est, Morel : la douce poesie

M’accompagne par tout, sans qu’autre fantasie

En si plaisant labeur me puisse rendre oisif.

Mais tu me respondras : Donne, si tu es sage,

De bonne heure congé au cheval qui est d’aage,

De peur qu’il ne s’empire, et devienne poussif.

XIX

Ce pendant que tu dis ta Cassandre divine,

Les louanges du Roy, et l’heritier d’Hector,

Et ce Montmorency, nostre François Nestor,

Et que de sa faveur Henry t’estime digne :

Je me pourmeine seul sur la rive Latine,

La France regrettant, et regrettant encor

Mes antiques amis, mon plus riche tresor,

Et le plaisant sejour de ma terre Angevine.

Je regrette les bois, et les champs blondissans,

Les vignes, les jardins, et les prez verdissans,

Que mon fleuve traverse : ici pour recompense.

Ne voyant que l’orgueil de ces monceaux pierreux,

Où me tient attaché d’un espoir malheureux,

Ce que possede moins celuy qui plus y pense.

XX

Heureux, de qui la mort de sa gloire est suyvie,

Et plus heureux celuy, dont l’immortalité

Ne prend commencement de la posterité,

Mais devant que la mort ait son ame ravie.

Tu jouys (mon Ronsard) même durant ta vie,

De l’immortel honneur que tu as merité :

Et devant que mourir (rare felicité)

Ton heureuse vertu triomphe de l’envie.

Courage donc (Ronsard), la victoire est à toy,

Puis que de ton costé est la faveur du Roy :

Jà du laurier vainqueur tes tempes se couronnent,

Et jà la tourbe espaisse à l’entour de ton flanc

Ressemble ses esprits, qui là bas environnent

Le grand prestre de Thrace au long sourpeli blanc.

XXI

Comte, qui ne fis onc compte de la grandeur,

Ton Dubellay n’est plus : ce n’est plus qu’une souche

Qui dessus un ruisseau d’un dos courbé se couche,

Et n’a plus rien de vif, qu’un petit de verdeur.

Si j’escri quelquefois, je n’escri point d’ardeur,

J’escri naïvement tout ce qu’au cœur me touche,

Soit de bien, soit de mal, comme il vient à la bouche,

En un stile aussi lent que lente est ma froideur.

Vous autres ce pendant peintres de la nature,

Dont l’art n’est pas enclos dans une portraicture

Contrefaictes des vieux les ouvrages plus beaux.

Quant à moy, je n’aspire à si haute louange,

Et ne sont mes portraicts auprès de vos tableaux

Non plus qu’est un Janet auprès d’un Michel ange.

XXII

Ores, plus que jamais, me plaist d’aimer la Muse.

Soit qu’en François j’escrive, ou langage Romain,

Puis que le jugement d’un Prince tant humain,

De si grande faveur envers les lettres use.

Donq le sacré mestier où ton esprit s’amuse,

Ne sera desormais un exercice vain,

Et le tardif labeur que nous promet ta main,

Desormais pour Francus n’aura plus nulle excuse.

Ce pendant (mon Ronsard) pour tromper mes ennuis,

Et non pour m’enrichir, je suivray, si je puis,

Les plus humbles chansons de ta Muse lassee.

Ainsi chascun n’a pas merité que d’un Roy

La liberalité luy face, comme à toy,

Ou son archet doré, ou sa lyre crossee.

XXIII

Ne lira-lon jamais que ce Dieu rigoureux ?

Jamais ne lira-lon que ceste Idalienne ?

Ne verra-lon jamais Mars sans la Cyprienne ?

Jamais ne verra-lon que Ronsard amoureux ?

Retistra-lon tousjours, d’un tour laborieux,

Ceste toile, argument d’une si longue peine ?

Reverra-lon tousjours Oreste sur la scène ?

Sera tousjours Roland par amour furieux ?

Ton Francus, ce pendant, a beau hausser les voiles,

Dresser le gouvernail, espier les estoiles,

Pour aller où il deust estre ancré desormais :

Il a le vent à gré, il est en equippage,

Il est encor pourtant sur le Troyen rivage,

Aussi croy-je (Ronsard) qu’il n’en partit jamais.

XXIV

Qu’heureux tu es (Baïf), heureux et plus qu’heureux,

De ne suyvre abusé ceste aveugle Deesse,

Qui d’un tour inconstant et nous hausse et nous baisse,

Mais cest aveugle enfant qui nous fait amoureux !

Tu n’esprouves (Baïf) d’un maistre rigoureux

Le severe sourci : mais la douce rudesse

D’une belle, courtoise, et gentile maistresse,

Qui fait languir ton cœur doucement langoureux.

Moi chetif ce pendant loin des yeux de mon Prince,

Je vieillis malheureux en estrange province,

Fuyant la pauvreté : mais las, ne fuyant pas

Les regrets, les ennuis, le travail et la peine,

Le tardif repentir d’une esperance vaine,

Et l’importun souci, qui me suit pas à pas.

XXV

Malheureux l’an, le mois, le jour, l’heure, et le poinct,

Et malheureuse soit la flatteuse esperance,

Quand pour venir ici j’abandonnay la France :

La France, et mon Anjou dont le desir me poingt.

Vraiment d’un bon oyseau guidé je ne fus point,

Et mon cœur me donnoit assez signifiance,

Que le ciel estoit plein de mauvaise influence,

Et que Mars estoit lors à Saturne conjoint.

Cent fois le bon advis lors m’en voulut distraire,

Mais toujours le destin me tiroit au contraire :

Et si mon desir n’eust aveuglé ma raison,

N’estoit-ce pas assez pour rompre mon voyage,

Quand sur le seuil de l’huis, d’un sinistre presage,

Je me blessay le pied sortant de ma maison ?

XXVI

Si celuy qui s’appreste à faire un long voyage,

Doit croire cestuy là qui a jà voyagé,

Et qui des flots marins longuement outragé,

Tout moite et degoutant s’est sauvé du naufrage :

Tu me croiras (Ronsard) bien que tu sois plus sage,

Et quelque peu encor (ce croy-je) plus aagé,

Puis que j’ay devant toy en ceste mer nagé,

Et que desjà ma nef descouvre le rivage.

Donques je t’advertis, que ceste mer Romaine,

De dangereux escueils et de bancs toute pleine,

Cache mille perils, et qu’ici bien souvent,

Trompé du chant pipeur des monstres de Sicile,

Pour Charybde eviter tu tomberas en Scyle,

Si tu ne sçais nager d’une voile à tout vent.

XXVII

Ce n’est l’ambition ni le soin d’acquerir

Qui m’a fait delaisser ma rive paternelle,

Pour voir ces monts couvers d’une neige eternelle,

Et par mille dangers ma fortune querir.

Le vray honneur, qui n’est coustumier de perir,

Et la vraye vertu, qui seule est immortelle,

Ont comblé mes desirs d’une abondance telle,

Qu’un plus grand bien aux dieux je ne veux requerir.

L’honneste servitude où mon devoir me lie,

M’a fait passer les monts de France en Italie,

Et demourer trois ans sur ce bord estranger,

Où je vy languissant : ce seul devoir encore

Me peut faire changer France à l’Inde et au More,

Et le Ciel à l’Enfer me peut faire changer.

XXVIII

Quand je te dis adieu, pour m’en venir ici,

Tu me dis (mon Lahaye), il m’en souvient encore :

Souvienne toy, Bellay, de ce que tu es ore,

Et comme tu t’en vas retourne t’en ainsi.

Et tel comme je vins, je m’en retourne aussi :

Hormis un repentir qui le cœur me devore,

Qui me ride le front, qui mon chef decolore,

Et qui me fait plus bas enfoncer le sourci.

Ce triste repentir, qui me ronge, et me lime,

Ne vient (car j’en suis net) pour sentir quelque crime,

Mais pour m’estre trois ans à ce bord arresté :

Et pour m’estre abusé d’une ingrate esperance,

Qui pour venir ici trouver la pauvreté,

M’a fait (sot que je suis) abandonner la France.

XXIX

Je hay plus que la mort un jeune casanier,

Qui ne sort jamais hors, sinon aux jours de feste,

Et craignant plus le jour qu’une sauvage beste,

Se fait en sa maison luy mesme prisonnier.

Mais je ne puis aymer un vieillard voyager,

Qui court deçà delà, et jamais ne s’arreste,

Ains des pieds moins leger, que leger de la teste,

Ne sejourne jamais non plus qu’un messager.

L’un sans se travailler en seureté demeure,

L’autre qui n’a repos jusques à tant qu’il meure,

Traverse nuit et jour mille lieux dangereux :

L’un passe, riche et sot, heureusement sa vie,

L’autre plus souffreteux qu’un pauvre qui mendie,

S’acquiert en voyageant un sçavoir malheureux.

XXX

Quiconques (mon Bailleul) fait longuement sejour

Soubs un ciel incogneu, et quiconques endure

D’aller de port en port cerchant son adventure,

Et peut vivre estranger dessous un autre jour :

Qui peut mettre en oubly de ses parens l’amour,

L’amour de sa maistresse et l’amour que nature

Nous fait porter au lieu de nostre nourriture,

Et voyage tousjours sans penser au retour :

Il est fils d’un rocher, ou d’une ourse cruelle,

Et digne que jadis ait succé la mammelle

D’une tygre inhumaine : encor ne voit-on point

Que les fiers animaux en leurs forts ne retournent,

Et ceux qui parmy nous domestiques sejournent,

Tousjours de la maison le doux desir les poingt.

XXXI

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,

Ou comme cestui là qui conquit la toison,

Et puis est retourné, plein d’usage et raison,

Vivre entre ses parents le reste de son aage !

Quand reverray-je, helas, de mon petit village

Fumer la cheminee, et en quelle saison

Reverray-je le clos de ma pauvre maison,

Qui m’est une province, et beaucoup d’avantage ?

Plus me plaist le sejour qu’ont basty mes ayeux,

Que des palais Romains le front audacieux ;

Plus que le marbre dur me plaist l’ardoise fine,

Plus mon Loyre Gaulois, que le Tibre Latin,

Plus mon petit Lyré, que le mont Palatin,

Et plus que l’air marin la douceur Angevine.

XXXII

Je me feray sçavant en la philosophie,

En la mathematique, et medecine aussi :

Je me feray legiste, et d’un plus haut souci

Apprendray les secrets de la theologie :

Du luth et du pinceau j’en esbatray ma vie,

De l’escrime et du bal : je discourois ainsi,

Et me vantois en moy d’apprendre tout ceci,

Quand je changeay la France au sejour d’Italie.

Ô beaux discours humains ! je suis venu si loin,

Pour m’enrichir d’ennuy, de vieillesse, et de soin,

Et perdre en voyageant le meilleur de mon aage.

Ainsi le marinier souvent pour tout tresor

Rapporte des harans en lieu de lingots d’or,

Ayant fait, comme moy, un malheureux voyage.

XXXIII

Que feray-je, Morel ? dy moy, si tu l’entens,

Feray-je encore ici plus longue demeurance,

Ou si j’iray revoir les campaignes de France,

Quand les neiges fondront au soleil du printemps ?

Si je demeure ici, helas, je perds mon temps

À me repaistre en vain d’une longue esperance,

Et si je veux ailleurs fonder mon asseurance,

Je fraude mon labeur du loyer que j’attens.

Mais faut-il vivre ainsi d’une esperance vaine ?

Mais faut-il perdre ainsi bien trois ans de ma peine ?

Je ne bougeray donc. Non, non, je m’en iray.

Je demourray pourtant, si tu me le conseilles.

Helas (mon cher Morel) dy moy que je feray,

Car je tiens, comme on dit, le loup par les oreilles.

XXXIV

Comme le marinier, que le cruel orage

A long temps agité dessus la haute mer,

Ayant finablement à force de ramer

Garanty son vaisseau du danger du naufrage,

Regarde sur le port, sans plus craindre la rage

Des vagues ny des vents, les ondes escumer :

Et quelqu’autre bien loin, au danger d’abysmer,

En vain tendre les mains vers le front du rivage :

Ainsi (mon cher Morel) sur le port arresté,

Tu regardes la mer, et vois en seureté

De mille tourbillons son onde renversee :

Tu la vois jusqu’au ciel s’eslever bien souvent,

Et vois ton Dubellay à la mercy du vent,

Assis au gouvernail dans une nef percee.

XXXV

La nef qui longuement a voyagé (Dillier)

Dedans le sein du port à la fin on la serre :

Et le bœuf qui long temps a renversé la terre,

Le bouvier à la fin lui oste le collier :

Le vieux cheval se voit à la fin deslier

Pour ne perdre l’haleine, ou quelque honte acquerre :

Et pour se reposer du travail de la guerre,

Se retire à la fin le vieillard chevalier :

Mais moi, qui jusqu’ici n’ay prouvé que la peine,

La peine et le malheur d’une esperance vaine,

La douleur, le soucy, les regrets, les ennuis,

Je vieillis peu à peu sur l’onde Ausonienne,

Et si n’espere point, quelque bien qui m’advienne,

De sortir jamais hors des travaux où je suis.

XXXVI

Depuis que j’ay laissé mon naturel sejour,

Pour venir où le Tibre aux flots tortus ondoye,

Le ciel a veu trois fois par son oblique voye

Recommencer son cours la grand’lampe du jour.

Mais j’ay si grand desir de me voir de retour,

Que ces trois ans me sont plus qu’un siege de Troye,

Tant me tarde (Morel) que Paris je revoye,

Et tant le ciel pour moy fait lentement son tour.

Il fait son tour si lent, et me semble si morne,

Si morne, et si pesant, que le froid Capricorne

Ne m’accourcit les jours, ni le Cancre les nuicts.

Voilà (mon cher Morel) combien le temps me dure

Loin de France et de toy, et comment la nature

Fait toute chose longue avecques mes ennuis.

XXXVII

C’estoit ores, c’estoit qu’à moy je devois vivre,

Sans vouloir estre plus, que cela que je suis,

Et qu’heureux je devois de ce peu que je puis

Vivre content du bien de la plume, et du livre.

Mais il n’a pleu aux Dieux me permettre de suivre

Ma jeune liberté, ni faire que depuis

Je vesquisse aussi franc de travaux et d’ennuis,

Comme d’ambition j’estois franc et delivre.

Il ne leur a pas pleu qu’en ma vieille saison

Je sceusse quel bien c’est de vivre en sa maison,

De vivre entre les siens sans crainte et sans envie :

Il leur a pleu (helas) qu’à ce bord estranger

Je visse ma franchise en prison se changer,

Et la fleur de mes ans en l’hyver de ma vie.

XXXVIII

Ô qu’heureux est celuy qui peut passer son aage

Entre pareils à soy ! et qui sans fiction,

Sans crainte, sans envie, et sans ambition,

Regne paisiblement en son pauvre mesnage !

Le miserable soin d’acquérir d’avantage

Ne tyrannise point sa libre affection,

Et son plus grand desir, desir sans passion,

Ne s’estend plus avant que son propre heritage.

Il ne s’empesche point des affaires d’autruy,

Son principal espoir ne depend que de luy,

Il est sa court, son roy, sa faveur, et son maistre.

Il ne mange son bien en païs estranger,

Il ne met pour autruy sa personne en danger,

Et plus riche qu’il est ne voudroit jamais estre.

XXXIX

J’ayme la liberté, et languis en service,

Je n’ayme point la Court, et me faut courtiser,

Je n’ayme la feintise, et me faut desguiser,

J’ayme simplicité, et n’apprens que malice :

Je n’adore les biens, et sers à l’avarice,

Je n’ayme les honneurs, et me les faut priser,

Je veulx garder ma foy, et me la faut briser,

Je cerche la vertu et ne trouve que vice :

Je cerche le repos, et trouver ne le puis,

J’embrasse le plaisir, et n’esprouve qu’ennuis,

Je n’ayme à discourir, en raison je me fonde :

J’ay le corps maladif, et me faut voyager,

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