Les Regrets (page 3)
Je suis né pour la Muse, on me fait mesnager :
Ne suis-je pas (Morel) le plus chetif de monde ?
XL
Un peu de mer tenoit le grand Dulichien
D’Itaque séparé : l’Apennin porte-nuë
Et les monts de Savoye à la teste chenuë
Me tiennent loin de France au bord Ausonien.
Fertile est mon sejour, sterile estoit le sien,
Je ne suis des plus fins, sa finesse est cogneuë :
Les siens gardans son bien attendoient sa venuë,
Mais nul en m’attendant ne me garde le mien.
Pallas sa guide estoit, je vays à l’aventure,
Il fut dur au travail, moy tendre de nature :
À la fin il ancra sa navire à son port,
Je ne suis asseuré de retourner en France :
Il fit de ses haineux une belle vengeance,
Pour me venger des miens je ne suis assez fort.
XLI
N’estant de mes ennuis la fortune assouvie,
A fin que je devinsse à moy-mesme odieux,
M’osta de mes amis celuy que j’aymois mieux,
Et sans qui je n’avois de vivre nulle envie.
Donc l’eternelle nuict a ta clarté ravie,
Et je ne t’ay suivi parmi ces obscurs lieux ?
Toi, qui m’as plus aimé que ta vie et tes yeux,
Toy, que j’ay plus aimé que mes yeux et ma vie.
Helas, cher compaignon, que ne puis-je estre encor
Le frere de Pollux, toi celui de Castor,
Puis que nostre amitié fut plus que fraternelle ?
Reçoy donques ces pleurs pour gage de ma foy,
Et ces vers qui rendront, si je ne me deçoy,
De si rare amitié la mémoire éternelle.
XLII
C’est ores, mon Vineux, mon cher Vineux, c’est ore
Que de tous les chetifs le plus chetif je suis,
Et que ce que j’estois, plus estre je ne puis,
Ayant perdu mon temps, et ma jeunesse encore.
La pauvreté me suit, le souci me devore,
Tristes me sont les jours, et plus tristes les nuicts :
Ô que je suis comblé de regrets et d’ennuis !
Pleust à Dieu que je fusse un Pasquin ou Marphore,
Je n’aurois sentiment du malheur qui me poingt :
Ma plume seroit libre, et si ne craindrois point
Qu’un plus grand contre moy peust exercer son ire.
Asseure toy, Vineux, que celuy seul est Roy,
À qui mesme les Rois ne peuvent donner loy,
Et qui peult d’un chacun à son plaisir escrire.
XLIII
Je ne commis jamais fraude, ne malefice,
Je ne doutay jamais des poincts de nostre foy,
Je n’ai point violé l’ordonnance du Roy,
Et n’ai point esprouvé la rigueur de justice :
J’ay fait à mon seigneur fidelement service,
Je fais pour mes amis ce que je puis et doy,
Et croy que jusqu’ici nul ne se plaint de moy,
Que vers luy, j’aye fait quelque mauvais office.
Voila ce que je suis. Et toutefois, Vineux,
Comme un qui est aux Dieux et aux hommes haineux
Le malheur me poursuit et toujours m’importune :
Mais j’ai ce beau confort en mon adversité,
C’est qu’on dit que je n’ay ce malheur merité,
Et que digne je suis de meilleure fortune.
XLIV
Si pour avoir passé sans crime sa jeunesse,
Si pour n’avoir d’usure enrichi sa maison,
Si pour n’avoir commis homicide ou traison,
Si pour n’avoir usé de mauvaise finesse,
Si pour n’avoir jamais violé sa promesse,
On se doit resjouir en l’arriere saison,
Je dois à l’advenir, si j’ay quelque raison,
D’un grand contentement consoler ma vieillesse.
Je me console donc en mon adversité,
Ne requerant aux Dieux plus grand’felicité
Que de pouvoir durer en ceste patience.
Ô Dieux, si vous avez quelque souci de nous,
Octroyez moi ce don, que j’espere de vous,
Et pour vostre pitié, et pour mon innocence.
XLV
Ô marastre Nature (et marastre es-tu bien,
De ne m’avoir plus sage ou plus heureux fait naistre),
Pourquoy ne m’as-tu fait de moy-mesme le maistre,
Pour suivre ma raison, et vivre du tout mien ?
Je voy les deux chemins, et ce mal, et de bien :
Je sçay que la vertu m’appelle à la main dextre,
Et toutefois il faut que je tourne à senestre,
Pour suivre un traistre espoir, qui m’a fait du tout sien.
Et quel profit en ai-je ? ô belle récompense !
Je me suis consumé d’une vaine despense,
Et n’ay fait autre acquest que de mal et d’ennuy.
L’estranger recueillit le fruict de mon service,
Je travaille mon corps d’un indigne exercice,
Et porte sur mon front la vergongne d’autruy.
XLVI
Si par peine, et sueur, et par fidelité,
Par humble servitude, et longue patience,
Employer corps, et biens, esprit, et conscience,
Et du tout mespriser sa propre utilité :
Si pour n’avoir jamais par importunité
Demandé benefice, ou autre recompense,
On se doit enrichir, j’auray (comme je pense)
Quelque bien à la fin, car je l’ay merité.
Mais si par larrecin advancé l’on doit estre,
Par mentir, par flatter, par abuser son maistre,
Et pis que tout cela faire encor bien souvent :
Je cognois que je seme au rivage infertile,
Que je veux cribler l’eau, et que je bats le vent,
Et que je suis (Vineux) serviteur inutile.
XLVII
Si onques de pitié ton ame fut atteinte,
Voyant indignement ton ami tourmenté,
Et si onques tes yeux ont expérimenté
Les poignans esguillons d’une douleur non feinte,
Voy la mienne en ces vers sans artifice peinte,
Comme sans artifice est ma simplicité :
Et si pour moy tu n’es à pleurer incité,
Ne te ry pour le moins des soupirs de ma plainte.
Ainsi (mon cher Vineux) jamais ne puisses-tu
Esprouver les regrets qu’esprouve une vertu
Qui se voit defrauder du loyer de sa peine :
Ainsi l’œil de ton Roy favorable te soit,
Et ce qui des plus fins l’esperance deçoit,
N’abuse ta bonté d’une promesse vaine.
XLVIII
Ô combien est heureux, qui n’est contraint de feindre
Ce que la verité le contraint de penser,
Et à qui le respect d’un qu’on n’ose offenser,
Ne peut la liberté de sa plume contraindre !
Las, pourquoy de ce nœu sens-je la mienne estraindre,
Quand mes justes regrets je cuide commencer ?
Et pourquoy ne se peut mon ame dispenser
De ne sentir son mal, ou de s’en pouvoir plaindre ?
On me donne la geine, et si n’ose crier,
On me void tourmenter, et si n’ose prier
Qu’on ait pitié de moy. Ô peine trop sujette !
Il n’est feu si ardent, qu’un feu qui est enclos,
Il n’est si fascheux mal, qu’un mal qui tient à l’os,
Et n’est si grand’douleur qu’une douleur muette.
XLIX
Si apres quarante ans de fidele service
Que celuy que je sers a fait en divers lieux,
Employant, liberal, tout son plus et son mieux
Aux affaires qui sont de plus digne exercice,
D’un haineux estranger l’envieuse malice
Exerce contre luy son courage odieux,
Et sans avoir souci des hommes ni des dieux,
Oppose à la vertu l’ignorance et le vice :
Me doy-je tourmenter, moy qui suis moins que rien,
Si par quelqu’un (peut estre) envieux de mon bien,
Je ne trouve à mon gré la faveur opportune ?
Je me console donc, et en pareille mer,
Voyant mon cher Seigneur au danger d’abismer,
Il me plaist de courir une mesme fortune.
L
Sortons (Dilliers), sortons, faisons place à l’envie,
Et fuyons desormais ce tumulte civil,
Puis qu’on y void priser le plus lasche et plus vil,
Et la meilleure part estre la moins suivie.
Allons où la vertu, et le sort nous convie,
Deussions nous voir le Scythe, ou la source du Nil,
Et nous donnons plus-tost un eternel exil,
Que tacher d’un seul poinct l’honneur de nostre vie.
Sus donques, et devant que le cruel vainqueur
De nous fasse une fable au vulgaire moqueur,
Bannissons la vertu d’un exil volontaire.
Et quoy ? ne sçais-tu pas que le banni Romain,
Bien qu’il fust dechassé de son peuple inhumain,
Fut pourtant adoré du barbare coursaire ?
LI
Mauny, prenons en gré la mauvaise fortune,
Puis que nul ne se peut de la bonne asseurer,
Et que de la mauvaise on peut bien esperer,
Estant son naturel de n’estre jamais une.
Le sage nocher craint la faveur de Neptune,
Sçachant que le beau temps long temps ne peut durer :
Et ne vaut-il pas mieux quelque orage endurer,
Que d’avoir tousjours peur de la mer importune ?
Par la bonne fortune on se trouve abusé,
Par la fortune adverse on devient plus rusé :
L’une esteint la vertu, l’autre la fait paroistre :
L’une trompe nos yeux d’un visage menteur,
L’autre nous fait l’ami cognoistre du flatteur,
Et si nous fait encor’ à nous mesme cognoistre.
LII
Si les larmes servoyent de remede au malheur,
Et le pleurer pouvoit la tristesse arrester,
On devroit (Seigneur mien), les larmes acheter,
Et ne se trouveroit rien si cher que le pleur.
Mais les pleurs en effect sont de nulle valeur :
Car soit qu’on ne se vueille en pleurant tourmenter,
Ou soit que nuict et jour on vueille lamenter,
On ne peut divertir le cours de la douleur.
Le cœur fait au cerveau ceste humeur exhaler,
Et le cerveau la fait par les yeux devaller,
Mais le mal par les yeux ne s’allambique pas.
De quoy donques nous sert ce fascheux larmoyer ?
De jetter, comme on dit, l’huile sur le foyer,
Et perdre sans profit le repos et repas.
LIII
Vivons (Gordes), vivons, vivons, et pour le bruit
Des vieillards ne laissons à faire bonne chere :
Vivons, puis que la vie est si courte et si chere,
Et que mesmes les Rois n’en ont que l’usufruit.
Le jour s’esteint au soir, et au matin reluit,
Et les saisons refont leur course coustumiere :
Mais quand l’homme a perdu ceste douce lumiere,
La mort luy fait dormir une eternelle nuict.
Donc imiterons-nous le vivre d’une beste ?
Non, mais devers le ciel levant tousjours la teste,
Gousterons quelquefois la douceur du plaisir.
Celuy vrayement est fol, qui changeant l’asseurance
Du bien qui est present en douteuse esperance,
Veut tousjours contredire à son propre desir.
LIV
Maraud, qui n’es maraud que de nom seulement,
Qui dit que tu es sage, il dit la verité :
Mais qui dit que le soin d’eviter pauvreté
Te ronge le cerveau, ta face le desment.
Celuy vrayement est riche et vit heureusement
Qui s’esloignant de l’une et l’autre extremité,
Prescrit à ses desirs un terme limité :
Car la vraye richesse est le contentement.
Sus donc (mon cher Maraud) pendant que nostre maistre,
Que pour le bien publiq la nature a fait naistre,
Se tourmente l’esprit des affaires d’autruy,
Va devant à la vigne apprester la salade :
Que sçait on qui demain sera mort, ou malade ?
Celuy vit seulement, lequel vit aujourd’huy.
LV
Montigné (car tu es aux procez usité)
Si quelqu’un de ces Dieux, qui ont plus de puissance,
Nous promit de tous biens paisible jouissance,
Nous obligeant par Styx toute sa deité,
Il s’est mal envers nous de promesse acquitté,
Et devant Juppiter en devons faire instance :
Mais si lon ne peut faire aux Parques resistance,
Qui jugent par arrest de la fatalité,
Nous n’en appellerons, attendu que nous sommes
Plus privilegiez, que sont les autres hommes
Condamnez, comme nous, en pareille action :
Mais si l’ennuy vouloit sur nostre fantaisie,
Par vertu du malheur faire quelque saisie,
Nous nous opposerons à l’execution.
LVI
Baïf, qui, comme moy, prouves l’adversité,
Il n’est pas toujours bon de combatre l’orage,
Il faut caler la voile, et de peur du naufrage,
Ceder à la fureur de Neptune irrité.
Mais il ne faut aussi par crainte et vilité
S’abandonner en proye : il faut prendre courage,
Il faut feindre souvent l’espoir par le visage,
Et faut faire vertu de la nécessité.
Donques sans nous ronger le cœur d’un trop grand soin,
Mais de nostre vertu nous aidant au besoin,
Combatons le malheur. Quant à moy, je proteste
Que je veux desormais Fortune despiter,
Et que s’elle entreprend le me faire quitter,
Je le tiendray (Baïf) et fust-ce de ma teste.
LVII
Ce pendant que tu suis le lievre par la plaine,
Le sanglier par les bois, et le milan par l’air,
Et que voyant le sacre, ou l’espervier voler,
Tu t’exerces le corps d’une plaisante peine,
Nous autres malheureux suivons la court Romaine,
Où, comme de ton temps, nous n’oyons plus parler
De rire, de sauter, de danser, et baller,
Mais de sang, et de feu, et de guerre inhumaine.
Pendant, tout le plaisir de ton Gorde, et de moy,
C’est de te regretter, et de parler de toy,
De lire quelque autheur, ou quelque vers escrire.
Au reste (mon Dagaut) nous n’esprouvons ici
Que peine, que travail, que regret, et souci
Et rien, que Le Breton, ne nous peut faire rire.
LVIII
Le Breton est sçavant et sçait fort bien escrire
En François, et Tuscan, en Grec, et en Romain,
Il est en son parler plaisant et fort humain,
Il est bon compagnon, et dit le mot pour rire.
Il a bon jugement, et sçait fort bien eslire
Le blanc d’avec le noir : il est bon escrivain,
Et pour bien compasser une lettre à la main,
Il y est excellent autant qu’on sçaurait dire :
Mais il est paresseux, et craint tant son mestier,
Que s’il devoit jeusner, ce croy-je, un mois entier,
Il ne travailleroit seulement un quart d’heure.
Bref il est si poltron, pour bien le deviser,
Que depuis quatre mois, qu’en ma chambre il demeure,
Son ombre seulement me fait poltronniser.
LIX
Tu ne me vois jamais (Pierre) que tu ne die
Que j’estudie trop, que je face l’amour,
Et que d’avoir tousjours ces livres à l’entour,
Rend les yeux esblouis, et la teste estourdie.
Mais tu ne l’entens pas : car ceste maladie
Ne me vient du trop lire, ou du trop long sejour,
Ains de voir le bureau qui se tient chacun jour :
C’est, Pierre mon ami, le livre où j’estudie.
Ne m’en parle donc plus, autant que tu as cher
De me donner plaisir, et de ne me fascher :
Mais bien en ce pendant que d’une main habile
Tu me laves la barbe, et me tonds les cheveux,
Pour me desennuyer, conte moy si tu veux
Des nouvelles du Pape et du bruit de la ville.
LX
Seigneur, ne pensez pas d’ouïr chanter ici
Les louanges du Roy, ni la gloire de Guise,
Ni celle que se sont les Chastillons acquise,
Ni ce Temple sacré au grand Montmorenci.
N’y penser voir encor’ le severe sourci,
De madame Sagesse, ou la brave entreprise,
Qui au Ciel, aux Dœmons, aux Estoiles s’est prise,
La Fortune, la Mort, et la Justice aussi :
De l’or encore moins, de luy je ne suis digne :
Mais bien d’un petit chat j’ay fait un petit hymne,
Lequel je vous envoye : autre present je n’ay.
Prenez-le donc, (Seigneur) et m’excusez de grace,
Si pour le bal ayant la musique trop basse,
Je sonne un passepied, ou quelque branle gay.
LXI
Qui est ami du cœur est ami de la bourse,
Ce dira quelque honneste et hardi demandeur,
Qui de l’argent d’autruy liberal despendeur
Lui mesme à l’hospital s’en va toute la course.
Mais songe là-dessus, qu’il n’est si vive source,
Qu’on ne puisse espuiser, ni si riche presteur
Qui ne puisse à la fin devenir emprunteur,
Ayant affaire à gens qui n’ont point de resource.
Gordes, si tu veux vivre heureusement Romain,
Sois large de faveur, mais garde que ta main
Ne soit à tous venans trop largement ouverte.
Par l’un on peut gaigner mesmes son ennemi,
Par l’autre bien souvent on perd un bon ami,
Et quand on perd l’argent, c’est une double perte.
LXII
Ce ruzé Calabrois, tout vice, quel qu’il soit,
Chatouille à son ami, sans espargner personne,
Et faisant rire ceux, que mesme il espoinçonne,
Se jouë autour du cœur de cil qui le reçoit.
Si donc quelque subtil en mes vers aperçoit
Que je morde en riant, pourtant nul ne me donne
Le nom de feint ami vers ceux que j’aiguillonne :
Car qui m’estime tel, lourdement se deçoit.
La satire (Dilliers) est un publiq exemple,
Où, comme en un miroir, l’homme sage contemple
Tout ce qui est en luy, ou de laid, ou de beau.
Nul ne me lise donc : ou qui me voudra lire,
Ne se fasche s’il voit, par maniere de rire,
Quelque chose du sien portraict en ce tableau.
LXIII
Quel est celuy qui veut faire croire de soy
Qu’il est fidele ami, mais quand le temps se change,
Du costé des plus forts soudainement se range,
Et du costé de ceux qui ont le mieux de quoy ?
Quel est celuy qui dit qu’il gouverne le Roy ?
J’entens quand il se voit en un pays estrange,
Et bien loin de la Court : quel homme est-ce, Lestrange ?
Lestrange, entre nous deux, je te pry dy le moy.
Dy moy, quel est celuy qui si bien se deguise