Les Regrets (page 7)

Joachim du Bellay · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Regrets (du Bellay) · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Celuy qui en procez a ruiné son frere,

Ou le bien d’un mineur a converty à soy :

Celuy qui a trahi sa patrie et son Roy,

Celuy qui comme Œdipe a fait mourir son pere,

Celuy qui comme Oreste a fait mourir sa mere,

Celuy qui a nié son baptesme et sa foy :

Marseille, il ne faut point que pour la penitence

D’une si malheureuse abominable offense,

Son estomac plombé martelant nuict et jour,

Il voise errant nuds pieds ne six ne sept années :

Que les Grisons sans plus il passe à ses journees,

J’entens, s’il veut que Dieu luy doive du retour.

CXXXV

La terre y est fertile, amples les edifices,

Les poelles bigarrez, et les chambres de bois,

La police immuable, immuables les loix,

Et le peuple ennemi de forfaits et de vices.

Ils boivent nuict et jour en Bretons et Suisses,

Ils sont gras et refaits, et mangent plus que trois :

Voilà les compagnons et correcteurs des Rois,

Que le bon Rabelais a surnommez Saucisses.

Ils n’ont jamais changé leurs habits et façons,

Ils hurlent comme chiens leurs barbares chansons,

Ils comptent à leur mode, et de tout se font croire :

Ils ont force beaux lacs et force sources d’eau,

Force prez, force bois. J’ay du reste, Belleau,

Perdu le souvenir, tant ils me firent boire.

CXXXVI

Je les ay veus, Bizet, et si bien m’en souvient,

J’ay veu dessus leur front la repentance peinte,

Comme on voit ces esprits qui là-bas font leur plainte,

Ayant passé le lac d’où plus on ne revient.

Un croire de leger les fols y entretient

Sous un prétexte faux de liberté contrainte :

Les coulpables fuitifs y demeurent par crainte,

Les plus fins et rusez honte les y retient.

Au demeurant, Bizet, l’avarice et l’envie,

Et tout cela qui plus tormente nostre vie,

Domine en ce lieu là plus qu’en tout autre lieu.

Je ne viz onques tant l’un l’autre contre-dire,

Je ne viz onques tant l’un de l’autre mesdire :

Vray est que, comme ici, l’on n’y jure point Dieu.

CXXXVII

Scève, je me trouvay comme le fils d’Anchise

Entrant dans l’Elysee, et sortant des enfers,

Quand apres tant de monts de neiges tous couverts

Je vy ce beau Lyon, Lyon que tant je prise.

Son estroite longueur, que la Sône divise,

Nourrit mille artisans, et peuples tous divers :

Et n’en déplaise à Londre, à Venise, et Anvers,

Car Lyon n’est pas moindre en fait de marchandise.

Je m’estonnay d’y avoir passer tant de courriers,

D’y voir tant de banquiers, d’imprimeurs, d’armuriers,

Plus dru que l’on ne voit les fleurs par les prairies.

Mais je m’estonnay plus de la force des ponts,

Dessus lesquelz on passe, allant delà les monts,

Tant de belles maisons, et tant de metairies.

CXXXVIII

De-vaux, la mer reçoit tous les fleuves du monde,

Et n’en augmente point : semblable à la grand’mer

Est ce Paris sans pair, où l’on voit abysmer

Tout ce qui là dedans de toutes parts abonde.

Paris est en sçavoir une Grece feconde,

Une Rome en grandeur Paris on peut nommer,

Une Asie en richesse on le peut estimer,

En rares nouveautez une Afrique seconde.

Bref, en voyant, De-vaux, ceste grande cité,

Mon œil, qui paravant estoit exercité

À ne s’esmerveiller des choses plus estranges,

Print esbaïssement. Ce qui ne me put plaire,

Ce fut l’estonnement du badaud populaire,

La presse des chartiers, les procez, et les fanges.

CXXXIX

Si tu veux vivre en Court, Dilliers, souvienne-toy

De t’accoster tousjours des mignons de ton maistre :

Si tu n’es favori, faire semblant de l’estre,

Et de t’accommoder aux passetemps du Roy.

Souvienne-toy encor’ de ne prester ta foy

Au parler d’un chacun, mais sur tout sois adextre

A t’aider de la gauche autant que de la dextre,

Et par les mœurs d’autruy à tes mœurs donne loy.

N’avance rien du tien, Dilliers, que ton service,

Ne monstre que tu sois trop ennemy du vice,

Et sois souvent encor', muet, aveugle et sourd.

Ne fay que pour autruy importun on te nomme,

Faisant ce que je di, tu seras galand homme :

T’en souvienne, Dilliers, si tu veux vivre en Court.

CXL

Si tu veux seurement en Court te maintenir,

Le silence, Ronsard, te soit comme un decret.

Qui baille à son amy la clef de son secret,

Le fait de son amy son maistre devenir.

Tu dois encor', Ronsard, ce me semble, tenir

Aveq' ton ennemi quelque moyen discret,

Et faisant contre luy, monstrer qu’à ton regret

Le seul devoir te fait en ces termes venir.

Nous voyons bien souvent une longue amitié

Se changer pour un rien en fiere inimitié,

Et la haine en amour souvent se transformer.

Dont (veu le temps qui court) il ne faut s’esbahir,

Aime donques, Ronsard, comme pouvant haïr,

Hays donques, Ronsard, comme pouvant aimer.

CXLI

Ami, je t’apprendray (encores que tu sois,

Pour te donner conseil, de toy mesme assez sage)

Comme jamais tes vers ne te feront outrage,

Et ce qu’en tes escrits plus eviter tu dois.

Si de Dieu, ou du Roy tu parles quelquefois,

Fay que tu sois prudent, et sobre en ton langage :

Le trop parler de Dieu porte souvent dommage,

Et longues sont les mains des Princes et des Rois.

Ne t’attache à qui peut, si sa fureur l’allume,

Venger d’un coup d’espee un petit traict de plume,

Mais presse, comme on dit, ta levre avec le doy.

Ceux que de tes bons mots tu vois pasmer de rire,

Si quelque outrageux fol t’en veut faire desdire,

Ce seront les premiers à se mocquer de toy.

CXLII

Cousin parle tousjours des vices en commun,

Et ne discours jamais d’affaires à la table,

Mais sur tout garde toy d’estre trop veritable,

Si en particulier tu parles de quelqu’un.

Ne commets ton secret à la foy d’un chacun,

Ne di rien qui ne soit pour le moins vray-semblable :

Si tu mens, que ce soit pour chose profitable,

Et qui ne tourne point au deshonneur d’aucun.

Sur tout garde toy bien d’estre double en paroles,

Et n’use sans propos de finesses frivoles,

Pour acquerir le bruit d’estre bon courtisan.

L’artifice caché c’est le vray artifice :

La souris bien souvent perit par son indice,

Et souvent par son art se trompe l’artisan.

CXLIII

Bizet, j’aymerois mieux faire un bœuf d’un formi,

Ou faire d’une mousche un indique elephant,

Que, le bonheur d’autruy par mes vers estoufant,

Me faire d’un chascun le publiq ennemi.

Souvent pour un bon mot on perd un bon ami,

Et tel par ses bons mots croit (tant il est enfant)

S’estre mis sur la teste un chapeau triomphant,

À qui mieux eust valu estre bien endormi.

La louange, Bizet, est facile à chacun,

Mais la satyre n’est un ouvrage commun :

C’est, trop plus qu’on ne pense, un œuvre industrieux.

Il n’est rien si fascheux qu’un brocard mal plaisant,

Et faut bien, comme on dit, bien dire en mesdisant,

Veu que le louer mesme est souvent odieux.

CXLIV

Gordes, je sçaurois bien faire un conte à la table,

Et s’il estoit besoin contrefaire le sourd :

J’en sçaurois bien donner, et faire à quelque lourd

Le vray ressembler faux, et le faux veritable.

Je me sçaurois bien rendre à chacun accointable,

Et façonner mes mœurs aux mœurs du temps qui court :

Je sçaurois bien prester (comme on dit à la Court)

Aupres d’un grand seigneur quelque œuvre charitable.

Je sçaurois bien encor', pour me mettre en avant,

Vendre de la fumee à quelque poursuyvant,

Et pour estre employé en quelque bon affaire,

Me feindre plus ruzé cent fois que je ne suis :

Mais ne le voulant point, Gordes, je ne le puis,

Et si ne blasme point, ceux qui le sçavent faire !

CXLV

Tu t’abuses, Belleau, si pour estre sçavant,

Sçavant et vertueux, tu penses qu’on te prise :

Il fault, comme lon dit, estre homme d’entreprise

Si tu veux qu’à la Court on te pousse en avant.

Ces beaux noms de vertu, ce n’est rien que du vent :

Donques, si tu es sage, embrasse la feintise,

L’ignorance, l’envie, avec la convoitise :

Par ces arts jusqu’au ciel on monte bien souvent.

La science à la table est des seigneurs prisée,

Mais en chambre, Belleau, elle sert de risée :

Garde, si tu m’en crois, d’en acquerir le bruit.

L’homme trop vertueux desplait au populaire :

Et n’est-il pas bien fol qui s’efforçant de plaire,

Se mesle d’un mestier que tout le monde fuit ?

CXLVI

Souvent nous faisons tort nous mesme’ à nostre ouvrage :

Encor' que nous soyons de ceux qui font le mieulx,

Soit par trop quelquefois contrefaire les vieux,

Soit par trop imiter ceux qui sont de nostre âge.

Nous ostons bien souvent aux princes le courage

De nous faire du bien : nous rendant odieux,

Soit pour en demandant estre trop ennuyeux,

Soit pour trop nous louant aux autres faire outrage.

Et puis, nous nous plaignons de voir nostre labeur

Veuf d’applaudissement, de grâce, et de faveur,

Et de ce que chacun à son œuvre souhaite.

Bref, louë qui voudra son art, et son mestier,

Mais cestui-là, Morel, n’est pas mauvais ouvrier,

Lequel sans estre fol, peut estre bon poëte.

CXLVII

Ne te fasche, Ronsard, si tu vois par la France

Fourmiller tant d’escrits : ceux qui ont merité

D’estre advouez pour bons de la posterité,

Portent leur sauf-conduit et lettre d’asseurance.

Tout œuvre qui doit vivre, il a dès sa naissance

Un Demon qui le guide à l’immortalité :

Mais qui n’a rencontré telle nativité,

Comme fruict abortif, n’a jamais accroissance.

Virgile eut ce Demon, et l’eut Horace encor’,

Et tous ceux qui du temps de ce bon siècle d’or

Estoient tenuz pour bons : les autres n’ont plus vie.

Qu’eussions-nous leurs escrits, pour voir de nostre temps

Ce qui aux anciens servoit de passetemps,

Et quels estoient les vers d’un indocte Mevie.

CXLVIII

Autant comme lon peut en un autre langage

Une langue exprimer, autant que la nature

Par l’art se peut monstrer, et que par la peinture

On peut tirer au vif un naturel visage :

Autant exprimes-tu, et encor d’avantage

Avecques le pinceau de ta docte escriture

La grace, la façon, le port, et la stature

De celuy, qui d’Enee a descrit le voyage.

Ceste mesme candeur, ceste grace divine,

Ceste mesme douceur, et majesté Latine,

Qu’en ton Virgile on voit, c’est celle mesme encore,

Qui Françoise se rend par ta celeste veine.

Des-Masures, sans plus, a faute d’un Mecene,

Et d’un autre Cesar, qui ses vertus honore.

CXLIX

Vous dictes, courtisans, les Poëtes sont fouls,

Et dictes verité : mais aussi dire j’ose,

Que tels que vous soyez, vous tenez quelque chose

De ceste douce humeur qui est commune à tous.

Mais celle-là, Messieurs, qui domine sur vous,

En autres actions diversement s’expose :

Nous sommes fouls en rime, et vous l’estes en prose :

C’est le seul different qu’est entre vous et nous.

Vray est que vous avez la Court plus favorable,

Mais aussi n’avez vous un renom si durable :

Vous avez plus d’honneurs, et nous moins de souci.

Si vous riez de nous, nous faisons la pareille :

Mais cela qui se dit s’en vole par l’oreille,

Et cela qui s’escrit ne se perd pas ainsi.

CL

Seigneur, je ne sçaurois regarder d’un bon œil

Ces vieux singes de Court, qui ne sçavent rien faire

Sinon en leur marcher les Princes contrefaire,

Et se vestir, comme eux, d’un pompeux appareil.

Si leur maistre se mocque, ils feront le pareil,

S’il ment, ce ne sont eux qui diront du contraire :

Plutost auront-ilz veu, à fin de luy complaire,

La Lune en plein midy, à minuict le Soleil.

Si quelqu’un devant eux reçoit un bon visage,

Ils le vont caresser, bien qu’ils crevent de rage :

S’il le reçoit mauvais, ils le monstrent au doy.

Mais ce qui plus contre eux quelquefois me despite,

C’est quand devant le Roy, d’un visage hypocrite,

Ils se prennent à rire, et ne sçavent pourquoy.

CLI

Je ne te prie pas de lire mes escrits,

Mais je te prie bien qu’ayant fait bonne chere,

Et joué toute nuict aux dez, à la premiere,

Et au jeu que Venus t’a sur tous mieux appris,

Tu ne viennes ici desfascher tes esprits,

Pour te mocquer des vers que je mets en lumiere,

Et que de mes escrits la leçon coustumiere,

Par faute d’entretien, ne te serve de ris.

Je te priray encor, quiconques tu puisse’ estre,

Qui, brave de la langue, et foible de la dextre,

De blesser mon renom te monstres toujours prest,

Ne mesdire de moy : ou prendre patience,

Si ce que ta bonté me preste en conscience,

Tu te le vois par moy rendre à double interest.

CLII

Si mes escrits, Ronsard, sont semez de ton los,

Et si le mien encor tu ne dedaignes dire,

D’estre enclos en mes vers ton honneur ne desire,

Et par là je ne cerche en tes vers estre enclos.

Laissons donc, je te pri, laissons causer ces sots,

Et ces petits gallands, qui ne sachant que dire,

Disent, voyant Ronsard et Bellay s’entr’escrire,

Que ce sont deux mulets qui se grattent le dos.

Nos louanges, Ronsard, ne font tort à personne :

Et quelle loy defend que l’un à l’autre en donne,

Si les amis entre eux des presens se font bien ?

On peut comme l’argent trafiquer la louange,

Et les louanges sont comme lettres de change,

Dont le change et le port, Ronsard, ne couste rien.

CLIII

On donne les degrez au sçavant escolier,

On donne les estats à l’homme de justice,

On donne au courtisan le riche benefice,

Et au bon capitaine on donne le collier :

On donne le butin au brave avanturier,

On donne à l’officier les droits de son office,

On donne au serviteur le gain de son service,

Et au docte poëte on donne le laurier.

Pourquoi donc fais-tu tant lamenter Calliope,

Du peu de bien qu’on fait à sa gentille troppe ?

Il faut, Jodelle, il faut autre labeur choisir,

Que celuy de la Muse, à qui veut qu’on l’avance :

Car quel loyer veux-tu avoir de ton plaisir,

Puis que le plaisir mesme en est la recompense ?

CLIV

Si tu m’en crois, Baïf, tu changeras Parnasse

Au palais de Paris, Helicon au parquet,

Ton laurier en un sac, et ta lyre au caquet,

De ceux qui pour serrer, la main n’ont jamais lasse.

C’est à ce mestier là, que les biens on amasse,

Non à celuy des vers : où moins y a d’acquet

Qu’au mestier d’un boufon, ou celui d’un naquet.

Fy du plaisir, Baïf, qui sans profit se passe.

Laissons donq, je te pry, ces babillardes Sœurs,

Ce causeur Apollon, et ces vaines douceurs,

Qui pour tout leur tresor n’ont que des lauriers verds :

Aux choses de profit, ou celles qui font rire,

Les grands ont aujourd’huy les oreilles de cire,

Mais ils les ont de fer pour escouter les vers.

CLV

Thiard, qui as changé en plus grave escriture

Ton doux stile amoureux : Thiard, qui nous as fait

D’un Petrarque un Platon, et si rien plus parfait

Se trouve que Platon, en la mesme nature :

Qui n’admire du ciel la belle architecture,

Et de tout ce qu’on voit les causes et l’effect,

Celuy vrayment doit estre un homme contrefait,

Lequel n’a rien d’humain, que la seule figure.

Contemplons donc, Thiard, ceste grand’ voute ronde,

Puis que nous sommes faits à l’exemple du monde :

Mais ne tenons les yeux si attachez en haut,

Que pour ne les baisser quelquefois vers la terre,

Nous soyons en danger, par le hurt d’une pierre,

De nous blesser le pied, ou de prendre le saut.

CLVI

Par ses vers Teïens Belleau me fait aimer

Et le vin, et l’amour : Baïf, ta challemie

Me fait plus qu’une royne une rustique amie,

Et plus qu’une grand’ ville un village estimer.

Le docte Pelletier fait mes flancs emplumer,

Pour voler jusqu’au ciel avec son Uranie :

Et par l’horrible effroy d’une estrange harmonie

Ronsard de pied en cap hardi me fait armer.

Mais je ne sçay comment ce Dœmon de Jodelle,

Dœmon est-il vrayment, car d’une voix mortelle

Ne sortent point ses vers tout soudain que je l’oy,

M’aiguillonne, m’espoint, m’espouvante, m’affolle,

Et comme Apollon fait de sa prestresse folle,

À moy-mesme m’ostant, me ravit tout à soy.

CLVII

En ce pendant, Clagny, que de mil argumens

Variant le dessein du royal edifice,

Tu vas renouvelant d’un hardi frontispice

La superbe grandeur des plus vieux monumens,

Avec d’autres compas et d’autres instrumens,

Fuyant l’ambition, l’envie, et l’avarice,

Aux Muses je bastis, d’un nouvel artifice

Un palais magnifique à quatre appartemens.

Les Latines auront un ouvrage Dorique

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