Les Regrets (page 6)

Joachim du Bellay · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Regrets (du Bellay) · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le beau temps à l’orage, à l’hyver le printemps,

Comparant Paule quart avec Jules troisieme.

Aussi ne furent onq’ deux siecles plus divers,

Et ne se peut mieulx voir l’endroit par le revers,

Que mettant Jules tiers avec Paule quatrieme.

CXI

Je n’ai jamais pensé que ceste voute ronde

Couvrist rien de constant : mais je veux desormais,

Je veux, mon cher Morel, croire plus que jamais,

Que dessous ce grand Tout rien ferme ne se fonde,

Puisque celuy qui fut de la terre et de l’onde

Le tonnerre et l’effroy, las de porter le faiz,

Veut d’un cloistre borner la grandeur de ses faicts,

Et pour servir à Dieu abandonner le monde.

Mais quoy ? que dirons-nous de cet autre vieillard,

Lequel ayant passé son âge plus gaillard

Au service de Dieu, ores Cesar imite ?

Je ne sçay qui des deux est le moins abusé :

Mais je pense, Morel, qu’il est fort mal aisé,

Que l’un soit bon guerrier, ni l’autre bon hermite.

CXII

Quand je voy ces Seigneurs qui l’espee et la lance

Ont laissé pour vestir ce saint orgueil Romain,

Et ceux-là, qui ont pris le baston en la main,

Sans avoir jamais fait preuve de leur vaillance :

Quand je les vois, Ursin, si chiches d’audience,

Que souvent par quatre huiz on la mendie en vain :

Et quand je voy l’orgueil d’un Camerier hautain,

Lequel feroit à Job perdre la patience :

Il me souvient alors de ces lieux enchantez,

Qui sont en Amadis, et Palmerin chantez,

Desquels l’entree estoit si cherement vendue.

Puis je dis : ô combien le Palais que je voy

Me semble different du Palais de mon Roy,

Où l’on ne trouve point de chambre deffendue !

CXIII

Avoir veu devaller une triple Montaigne,

Apparoir une Biche, et disparoir soudain,

Et dessus le tombeau d’un Empereur Romain

Une vieille Caraffe eslever pour enseigne :

Ne voir qu’entrer soldats, et sortir en campagne,

Emprisonner Seigneurs pour un crime incertain,

Retourner forussis, et le Napolitain

Commander en son rang à l’orgueil de l’Espagne :

Force nouveaux seigneurs, dont les plus apparens

Sont de sa Saincteté les plus proches parens,

Et force Cardinaux, qu’à grand peine l’on nomme :

Force braves chevaux, et force hauts collets,

Et force favoriz, qui n’estoient que vallets :

Voilà, mon cher Dagaut, des nouvelles de Rome.

CXIV

Ô trois et quatre fois malheureuse la terre,

Dont le Prince ne voit que par les yeux d’autruy,

N’entend que par ceux-là, qui respondent pour luy,

Aveugle, sourd, et muet, plus que n’est une pierre !

Tels sont ceux-là, Seigneur, qu’aujourd’huy l’on reserre

Oysifs dedans leur chambre, ainsi qu’en un estuy,

Pour durer plus long temps, et ne sentir l’ennuy

Que sent leur pauvre peuple accablé de la guerre.

Ils se paissent enfans, de trompes et canons,

De fifres, de tabours, d’enseignes, gomphanons,

Et de voir leur province aux ennemis en proye.

Tel estoit cestui-là, qui du haut d’une tour,

Regardant ondoyer la flamme tout autour,

Pour se donner plaisir chantoit le feu de Troye.

CXV

Ô que tu es heureux, si tu cognois ton heur,

D’estre eschappé des mains de ceste gent cruelle,

Qui sous un faux semblant d’amitié mutuelle

Nous desrobbe le bien, et la vie, et l’honneur !

Où tu es, mon Dagaut, la secrette rancueur,

Le soin qui comme un hidre en nous se renouvelle,

L’avarice, l’envie, et la haine immortelle

Du chetif courtisan n’empoisonnent le cœur.

La molle oisiveté n’y engendre le vice,

Le serviteur n’y perd son temps et son service,

Et n’y mesdit on point de cil qui est absent :

La justice y a lieu, la foy n’en est bannie,

Là ne sçait-on que c’est de prendre à compagnie,

À change, à cense, à stoc, et à trente pour cent.

CXVI

Fuyons, Dilliers, fuyons ceste cruelle terre,

Fuyons ce bord avare, et ce peuple inhumain,

Que des Dieux irritez la vengeresse main

Ne nous accable encor’ sous un mesme tonnerre.

Mars est desenchainé, le temple de la guerre

Est ouvert à ce coup : le grand Prestre Romain

Veult foudroyer là bas l’heretique Germain

Et l’Espagnol marran, ennemis de sainct Pierre.

On ne voit que soldats, enseignes, gomphanons,

On n’oit que tabourins, trompettes, et canons,

On ne voit que chevaux courans parmi la plaine :

On n’oit plus raisonner que de sang, et de feu,

Maintenant on verra, si jamais on l’a veu,

Comment se sauvera la nacelle Romaine.

CXVII

Celuy vrayement estoit et sage, et bien appris,

Qui cognoissant du feu la semence divine

Estre des Animans la premiere origine

De substance de feu dit estre nos esprits.

Le corps est le tison de ceste ardeur espris,

Lequel, d’autant qu’il est de matiere plus fine,

Fait un feu plus luisant, et rend l’esprit plus digne

De monstrer ce qui est en soy-mesme compris.

Ce feu donques celeste, humble de sa naissance,

S’esleve peu-à-peu au lieu de son essence,

Tant qu’il soit parvenu au poinct de sa grandeur :

Adonc il diminue, et sa force lassee

Par faute d’aliment en cendres abbaissee,

Sent faillir tout à coup sa languissante ardeur.

CXVIII

Quand je voy ces Messieurs, desquels l’auctorité

Se voit ores ici commander en son rang,

D’un front audacieux cheminer flanc à flanc,

Il me semble de voir quelque divinité.

Mais les voyant paslir lorsque Sa Saincteté

Crache dans un bassin, et d’un visage blanc

Cautement espier s’il y a point de sang,

Puis d’un petit sousris feindre une seureté :

Ô combien, di-je alors, la grandeur que je voy

Est miserable au prix de la grandeur d’un Roy !

Malheureux qui si cher achette tel honneur.

Vrayment le fer meurtrier, et le rocher aussi

Pendent bien sur le chef de ces Seigneurs ici,

Puisque d’un vieux filet depend tout leur bonheur.

CXIX

Brusquet à son retour vous racontera, Sire,

De ces rouges prelats la pompeuse apparence,

Leurs mules, leurs habits, leur longue reverence,

Qui se peut beaucoup mieux representer que dire.

Il vous racontera, s’il les sçait bien descrire,

Les mœurs de ceste court, et quelle difference

Se voit de ses grandeurs à la grandeur de France,

Et mille autres bons poincts, qui sont dignes de rire.

Il vous peindra la forme, et l’habit du sainct Pere,

Qui, comme tout Jupiter, tout le monde tempere,

Avecques un clin d’œil : sa faconde et sa grace,

L’honnesteté des siens, leur grandeur et largesse,

Les presens qu’on luy fait, et de quelle caresse

Tout ce que se dit vostre à Rome l’on embrasse.

CXX

Voici le Carnaval, menons chacun la sienne,

Allons baller en masque, allons nous pourmener,

Allons voir Marc Antoine ou Zani bouffonner,

Avec son Magnifique à la Venitienne :

Voyons courir le pal à la mode ancienne,

Et voyons par le nez le sot bufle mener :

Voyons le fier taureau d’armes environner,

Et voyons au combat l’adresse Italienne :

Voyons d’œufs parfumez un orage gresler,

Et la fusee ardent siffler menu par l’air.

Sus donc despeschons nous, voici la pardonnance :

Il nous faudra demain visiter les saincts lieux,

Là nous ferons l’amour, mais ce sera des yeux,

Car passer plus avant c’est contre l’ordonnance.

CXXI

Se fascher tout le jour d’une fascheuse chasse,

Voir un brave taureau se faire un large tour,

Estonné de se voir tant d’hommes alentour,

Et cinquante picquiers affronter son audace :

Le voir en s’elançant venir la teste basse,

Fuir et retourner d’un plus brave retour,

Puis le voir à la fin pris dans quelque destour,

Percé de mille coups ensanglanter la place :

Voir courir aux flambeaux, mais sans se rencontrer,

Donner trois coups d’espee, en armes se monstrer,

Et tout autour du camp un rempart de Thudesques :

Dresser un grand apprest, faire attendre long temps,

Puis donner à la fin un maigre passe temps :

Voilà tout le plaisir des festes Romanesques.

CXXII

Cependant qu’au Palais de procez tu devises,

D’advocats, procureurs, presidents, conseillers,

D’ordonnances, d’arrests, de nouveaux officiers,

De juges corrompus, et de telles surprises :

Nous devisons ici de quelques villes prises,

De nouvelles de banque, et de nouveaux courriers,

De nouveaux Cardinaux, de mules, d’estaffiers,

De chappes, de rochets, de masses, et valises :

Et ores, Sibilet, que je t’escri ceci,

Nous parlons de taureaux, et de buffles aussi,

De masques, de banquets, et de telles despences :

Demain nous parlerons d’aller aux stations,

De motu-proprio, de reformations,

D’ordonnances, de briefs, de bulles, et dispenses.

CXXIII

Nous ne sommes faschez que la trefve se face :

Car bien que nous soyons de la France bien loin,

Si est chascun de nous à soy-mesme tesmoin

Combien la France doit de la guerre estre lasse.

Mais nous sommes faschez que l’Espagnole audace,

Qui plus que le François de repos a besoin,

Se vante avoir la guerre et la paix en son poing,

Et que de respirer nous luy donnons espace.

Il nous fasche d’ouïr noz pauvres alliez

Se plaindre à tous propos qu’on les ait oubliez,

Et qu’on donne au privé l’utilité commune.

Mais ce qui plus nous fasche, est que les estrangers

Disent plus que jamais, que nous sommes legers,

Et que nous ne sçavons cognoistre la fortune.

CXXIV

Le Roy (disent ici ces bannis de Florence)

Du sceptre d’Italie est frustré desormais,

Et son heureuse main cet heur n’aura jamais

De reprendre aux cheveux la fortune de France.

Le Pape mal content n’aura plus de fiance

En tous ces beaux desseins trop legerement faits,

Et l’exemple Sienois rendra par ceste paix

Suspecte aux estrangers la Françoise alliance.

L’Empereur affoibli ses forces reprendra,

L’Empire hereditaire à ce coup il rendra,

Et paisible à ce coup il rendra l’Angleterre.

Voilà que disent ceux, qui discourent du Roy :

Que leur respondrons-nous? Vineux, mande le moy,

Toy, qui sçais discourir et de paix et de guerre.

CXXV

Dedans le ventre obscur, où jadis fut enclos

Tout cela qui depuis a rempli ce grand vuide,

L’air, la terre, et le feu, et l’element liquide,

Et tout cela qu’Atlas soustient dessus son dos,

Les semences du Tout estoyent encor' en gros,

Le chaud avec le sec, le froid avec l’humide,

Et l’accord, qui depuis leur imposa la bride,

N’avoit encor' ouvert la porte du Chaos :

Car la guerre en avoit la serrure brouillee,

Et la clef en estoit par l’âge si rouillee

Qu’en vain, pour en sortir, combattoit ce grand corps,

Sans la trefve, Seigneur, de la paix messagere,

Qui trouva le secret, et d’une main legere

La paix avec l’amour en fit sortir dehors.

CXXVI

Tu sois la bien venue, ô bienheureuse trefve !

Trefve, que le Chrestien ne peut assez chanter,

Puis que seule tu as la vertu d’enchanter

De nos travaux passez la souvenance grefve.

Tu dois durer cinq ans : et que l’envie en creve :

Car si le ciel benin te permet enfanter

Ce qu’on attend de toy, tu te pourras vanter

D’avoir fait une paix, qui ne sera si breve.

Mais si le favori, en ce commun repos

Doit avoir desormais le temps plus à propos

D’accuser l’innocent, pour luy ravir sa terre :

Si le fruict de la paix du peuple tant requis

À l’avare avocat est seulement acquis,

Trefve, va-t’en en paix, et retourne la guerre.

CXXVII

Ici de mille fards la trahison se desguise,

Ici mille forfaits pullulent à foison,

Ici ne se punit l’homicide ou poison,

Et la richesse ici par usure est acquise :

Ici les grands maisons viennent de bastardise,

Ici ne se croit rien sans humaine raison,

Ici la volupté est tousjours de saison,

Et d’autant plus y plaist, que moins elle est permise.

Pense le demourant. Si est-ce toutefois

Qu’on garde encor’ ici quelque forme de loix,

Et n’en est point du tout la justice bannie :

Icy le grand seigneur n’achette l’action,

Et pour priver autruy de sa possession

N’arme son mauvais droit de force et tyrannie.

CXXVIII

Ce n’est pas de mon gré, Carle, que ma navire

Erre en la mer Tyrreène : un vent impetueux

La chasse malgré moy par ces flots tortueux,

Ne voiant plus le pol, qui sa faveur t’inspire.

Je ne voy que rochers, et si rien se peut dire

Pire que des rochers le heurt audacieux :

Et le phare jadis favorable à mes yeux

De mon cours egaré sa lanterne retire.

Mais si je puis un jour me sauver des dangers

Que je fuy vagabond par ces flots estrangers,

Et voir de l’Ocean les campagnes humides

J’arresteray ma nef au rivage Gaulois,

Consacrant ma despouille au Neptune François,

À Glauque, à Mélicerte, et aux sœurs Nereïdes.

CXXIX

Je voy, Dilliers, je voy serener la tempeste,

Je voy le vieil Proté son troupeau renfermer,

Je voy le vert Triton s’esgayer sur la mer,

Et voy l’Astre jumeau flamboyer sur ma teste :

Jà le vent favorable à mon retour s’appreste,

Jà vers le front du port je commence à ramer,

Et voy jà tant d’amis, que ne puis les nommer,

Tendant les bras vers moy, sur le bord faire feste.

Je voy mon grand Ronsard, je le cognois d’ici,

Je voy mon cher Morel, et mon Dorat aussi,

Je voy mon Delahaye, et mon Paschal encore :

Et vois un peu plus loin (si je ne suis deçeu)

Mon divin Mauleon, duquel, sans l’avoir veu,

La grace, le sçavoir, et la vertu j’adore.

CXXX

Et je pensois aussi ce que pensoit Ulysse,

Qu’il n’estoit rien plus doux que voir encor’ un jour

Fumer sa cheminee, et apres long sejour

Se retrouver au sein de sa terre nourrice.

Je me resjouyssois d’estre eschappé au vice,

Aux Circes d’Italie, aux Sirenes d’amour,

Et d’avoir rapporté en France à mon retour

L’honneur que l’on s’acquiert d’un fidele service.

Las, mais après l’ennuy de si longue saison,

Mille soucis mordans je trouve en ma maison,

Qui me rongent le cœur sans espoir d’allegeance.

Adieu donques, Dorat, je suis encor Romain,

Si l’arc que les neuf sœurs te mirent en la main

Tu ne me preste ici, pour faire ma vengeance.

CXXXI

Morel, dont le sçavoir sur tout autre je prise,

Si quelqu’un de ceux-là, que le Prince Lorrain

Guida dernierement au rivage Romain,

Soit en bien, soit en mal, de Rome te devise :

Di, qu’il ne sçait que c’est du siege de l’Église,

N’y ayant esprouvé que la guerre, et la faim,

Que Rome n’est plus Rome, et que celuy en vain

Presume d’en juger, qui bien ne l’a comprise.

Celuy qui par la rue a veu publiquement

La courtisanne en coche, ou qui pompeusement

L’a peu voir à cheval en accoustrement d’homme

Superbe se monstrer : celuy qui de plain jour

Aux Cardinaux en cappe a veu faire l’amour,

C’est celuy seul, Morel, qui peut juger de Rome.

CXXXII

Vineux, je ne vis oncques si plaisante province.

Hostes si gracieux, ni peuple si humain,

Que ton petit Urbin, digne que sous sa main

Le tienne un si gentil et si vertueux Prince.

Quant à l’estat du Pape, il fallut que j’apprinse

À prendre en patience et la soif et la faim :

C’est pitié, comme là le peuple est inhumain,

Comme tout y est cher, et comme lon y pinse.

Mais tout cela n’est rien au prix du Ferrarois :

Car je ne voudrois pas pour le bien de deux Rois,

Passer encor’ un coup par si penible enfer,

Bref, je ne sçay, Vineux, qu’en conclure à la fin,

Fors, qu’en comparaison de ton petit Urbin,

Le peuple de Ferrare est un peuple de fer.

CXXXIII

Il fait bon voir, Magny, ces Coyons magnifiques,

Leur superbe Arcenal, leurs vaisseaux, leur abord,

Leur saint Marc, leur Palais, leur Realte, leur port,

Leurs changes, leurs profits, leur banque et leurs trafiques :

Il fait bon voir le bec de leurs chapprons antiques,

Leurs robbes à grand’ manche et leurs bonnets sans bord,

Leur parler tout grossier, leur gravité, leur port,

Et leurs sages advis aux affaires publiques.

Il fait bon voir de tout leur Senat balloter,

Il fait bon voir partout leurs gondoles flotter,

Leurs femmes, leurs festins, leur vivre solitaire :

Mais ce que lon en doit le meilleur estimer,

C’est quand ces vieux cocus vont espouser la mer,

Dont ils sont les maris, et le Turc l’adultere.

CXXXIV

Celuy qui d’amitié a violé la loy,

Cerchant de son amy la mort et vitupere :

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