Les Regrets (page 9)

Joachim du Bellay · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Regrets (du Bellay) · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

J’ay veu leurs monuments que le temps a dontez,

J’ay veu leurs beaux palais que l’herbe a surmontez,

Et des vieux murs Romains les poudreuses reliques.

Bref, j’ay veu tout cela que Rome a de nouveau,

De rare, d’excellent, de superbe, et de beau :

Mais je n’y ay point veu encores si grand’chose

Que ceste Marguerite, où semble que les cieux,

Pour effacer l’honneur de tous les siecles vieux,

De leurs plus beaux presens ont l’excellence enclose.

CLXXXII

Je ne suis pas de ceux qui robent la loüange,

Fraudant indignement les hommes de valeur,

Ou qui, changeant le noir à la blanche couleur

Sçavent, comme l’on dit, faire d’un diable un ange.

Je ne fay point valoir, comme un tresor estrange,

Ce que vantent si haut nos marcadans d’honneur,

Et si ne cherche point que quelque grand seigneur

Me baille pour des vers des biens en contr’ eschange.

Ce que je quiers, Gournay, de ceste sœur de Roy,

Que j’honore, revere, admire comme toy,

C’est que de la louer sa bonté me dispense,

Puis qu’elle est de mes vers le plus louable object :

Car en loüant, Gournay, si louable subject,

Le los que je m’acquiers, m’est trop grand’ recompense.

CLXXXIII

Morel, quand quelquefois je perds le temps à lire

Ce que font aujourd’huy nos trafiqueurs d’honneurs,

Je ri de voir ainsi desguiser ces Seigneurs,

Desquels (comme lon dit) ils font comme de cire.

Et qui pourroit, bons dieux ! se contenir de rire

Voyant un corbeau peint de diverses couleurs,

Un pourceau couronné de roses et de fleurs,

Ou le portrait d’un asne accordant une lire ?

La louange, à qui n’a rien de loüable en soy,

Ne sert que de le faire à tous monstrer au doy,

Mais elle est le loyer de cil qui la merite.

C’est ce qui fait, Morel, que si mal volontiers

Je di ceux, dont le nom fait rougir les papiers,

Et que j’ay si frequent celuy de Marguerite.

CLXXXIV

Celuy qui de plus près attaint la Deité,

Et qui au ciel, Bouju, vole de plus haute aile,

C’est celuy qui suivant la vertu immortelle,

Se sent moins du fardeau de nostre humanité.

Celui qui n’a des Dieux si grand felicité,

L’admire toutefois comme une chose belle,

Honore ceux qui l’ont, se monstre amoureux d’elle,

Il a le second rang, ce semble, merité.

Comme au premier je tends d’aile trop foible et basse,

Ainsi je pense avoir au second quelque place :

Et comment puis-je mieux le second meriter

Qu’en louant ceste fleur, dont le vol admirable,

Pour gaigner du premier le lieu plus honorable

Ne laisse rien ici qui la puisse imiter ?

CLXXXV

Quand ceste belle fleur premierement je vi,

Qui nostre âge de fer de ses vertus redore,

Bien que sa grand’valeur je ne cognoisse encore,

Si fus-je en la voyant de merveille ravi.

Depuis ayant le cours de fortune suivi

Où le Tybre tortu de jaune se colore

Et voyant ces grands dieux que l’ignorance adore,

Ignorans, vicieux, et meschans à l’envi :

Alors, Forget, alors ceste erreur ancienne,

Qui n’avoit bien cogneu ta Princesse et la mienne,

La venant à revoir, se dessilla les yeux :

Alors je m’apperceu qu’ignorant son merite

J’avois, sans la cognoistre, admiré Marguerite,

Comme, sans les cognoistre, on admire les cieux.

CLXXXVI

La jeunesse, Du-Val, jadis me fit escrire

De cest aveugle archer, qui nous aveugle ainsi,

Puis fasché de l’Amour, et de sa mere aussi,

Les louanges des Rois j’accorday sur ma lire.

Ores je ne veux plus tels argumens eslire,

Ains je veux comme toy point d’un plus haut souci,

Chanter de ce grand Roy, dont le grave sourci

Fait trembler le celeste et l’infernal Empire.

Je veux chanter de Dieu, mais pour bien le chanter,

Il faut d’un avant-jeu ses louanges tenter,

Loüant, non la beauté de ceste masse ronde,

Mais ceste fleur, qui tient encor’ un plus beau lieu :

Car comme elle est, Du-val, moins parfaite que Dieu,

Aussi l’est-elle plus que le reste du monde.

CLXXXVII

Bucanan, qui d’un vers aux plus vieux comparable

Le surnom de Sauvage ostes à l’Escossois,

Si j’avois Apollon facile en mon François,

Comme en ton Grec tu l’as, et Latin favorable,

Je ne ferois monter, spectacle miserable,

Dessus un echafaut les miseres des Rois :

Mais je rendrois par tout d’une plus douce voix

Le nom de Marguerite aux peuples admirable :

Je dirois ses vertus et dirois que les cieux,

L’ayant fait naistre ici d’un temps si vicieux

Pour estre l’ornement, et la fleur de son âge,

N’ont moins en cest endroit demonstré leur sçavoir,

Leur pouvoir, leur vertu, que les Muses d’avoir

Fait naistre un Bucanan de l’Ecosse sauvage.

CLXXXVIII

Paschal, je ne veux point Jupiter assommer,

Ni, comme fit Vulcan, luy rompre la cervelle,

Pour en tirer dehors une Pallas nouvelle,

Puis qu’on veut de ce nom ma Princesse nommer.

D’un effroyable armet je ne la veux armer,

Ny de ce que du nom d’une chevre on appelle,

Et moins pour avoir veu sa Gorgonne cruelle,

Veux-je en nouveaux cailloux les hommes transformer.

Je ne veux desguiser ma simple poësie

Sous le masque emprunté d’une fable moisie,

Ni souiller un beau nom de monstres tant hideux :

Mais suivant, comme toy, la veritable histoire,

D’un vers non fabuleux je veux chanter sa gloire

À nous, à nos enfans, et ceux qui naistront d’eux.

CLXXXIX

Cependant, Pelletier, que dessus ton Euclide

Tu monstres ce qu’en vain ont tant cherché les vieux,

Et qu’en despit du vice, et du siecle envieux

Tu te guindes au ciel comme un second Alcide :

L’amour de la vertu, ma seule et seure guide,

Comme un cygne nouveau me conduit vers les cieux,

Et en despit d’envie, et du temps vicieux,

Je remplis d’un beau nom ce grand espace vuide.

Je voulois, comme toy, les vers abandonner,

Pour à plus haut labeur plus sage m’addonner :

Mais puis que la vertu à la louer m’appelle,

Je veux de la vertu les honneurs raconter :

Avecques la vertu je veux au ciel monter.

Pourrois-je au ciel monter avecques plus haute aile ?

CXC

Dessous ce grand François, dont le bel astre luit

Au plus beau lieu du ciel, la France fut enceinte

Des lettres et des arts, et d’une troppe sainte

Que depuis sous Henry feconde elle a produit :

Mais elle n’eut plus tost fait monstre d’un tel fruit,

Et plutôt ce beau part n’eut la lumière attainte,

Que je ne sçay comment sa clairté fut estainte,

Et vid en mesme temps et son jour et sa nuict.

Helicon est tary, Parnasse est une plaine,

Les lauriers sont seichez, et France autrefois pleine

De l’esprit d’Apollon ne l’est plus que de Mars.

Phœbus s’en fuit de nous, et l’antique ignorance

Sous la faveur de Mars retourne encore en France,

Si Pallas ne deffend les lettres et les arts.

CXCI

Sire, celuy qui est, a formé toute essence

De ce qui n’estoit rien. C’est l’œuvre du Seigneur :

Aussi tout honneur doit fleschir à son honneur,

Et tout autre pouvoir ceder à sa puissance.

On voit beaucoup de Rois, qui sont grands d’apparence :

Mais nul, tant il soit grand, n’aura jamais tant d’heur

De pouvoir à la vostre egaler sa grandeur :

Car rien n’est apres Dieu si grand qu’un Roy de France.

Puis donc que Dieu peut tout, et ne se trouve lieu

Lequel ne soit enclos sous le pouvoir de Dieu,

Vous, de qui la grandeur de Dieu seul est enclose,

Élargissez encor sur moy vostre pouvoir,

Sur moy, qui ne suis rien : à fin de faire voir

Que de rien un grand Roy peut faire quelque chose.

Sonnet d’un Quidam.

Contre un des precedens, qui se commence.

« Je les ay veus, Bizet », sonnet CXXXVI.

Que songeois-tu, Bellay, lors que parmi tes rymes

Après s’estre moqué des Papes, et des Rois,

Tu as eu contre nous ozé dresser ta voix,

En nous chargeant, menteur, impudemment de crimes ?

Pour avoir servi Christ couppables nous estimes,

Autre blasme sur nous mettre tu ne pourrois

Qu’en mentant faussement : cesse si tu m’en crois,

Jette au feu tes Sonnets, tes plumes et tes limes.

Car c’est au Dieu vivant, à qui tu fais la guerre.

Et quoy ? penses-tu bien par là bon bruit acquerre ?

Mais Rome t’a appris ainsi à louër Dieu.

Idolatre y allas, et si gardois encore

Ce principe qu’il faut que l’homme un Dieu adore,

Mais ceste raison-là vers toy n’a plus de lieu.

RESPONSE DE L’AUTEUR Audict sonnet.

Mais où as-tu trouvé, quelle temerité !

Qu’il faille ainsi juger d’une autre conscience !

En quelle escole as-tu appris cette science,

Qui n’appartient sans plus qu’à la Divinité ?

Si j’ay, sans la nommer, touché quelque cité,

Dont la façon de vivre, et police m’offence,

Et tu voulois, Chrestien, en prendre la defence,

Me devois-tu pourtant noter d’impiété ?

Il semble à escouter vos superbes louanges,

Que vous soyez parfaits, que vous soyez plus qu’anges :

Le Pharisee ainsi se vantoit devant Dieu.

Que sçais-tu quel j’estois devant qu’aller à Rome ?

Quel je suis retourné ? quel j’ay vescu et comme ?

Ami, le vray Chrestien est chrestien en tout lieu.

Autre

Si Dieu est de vous seuls, comme il veut, adoré,

Si seuls enfans de Dieu, si seuls Chrestiens vous estes,

Si tous les autres sont sots, ignorans et bestes,

Si de tous, fors de vous, le vray est ignoré,

Je m’en rapporte à Dieu, qui veut estre honoré

Comme il a ordonné, non pas selon nos testes,

Qui le sert bien ou mal, je n’en fais point d’enquestes,

Un chacun de soy-mesme est tesmoin asseuré.

Mais quand à vos façons, je ne craindray de dire

Qu’il y a plus sur vous, que sur nous à redire,

Et que je ne vis onq’ moins plaisante cité.

Ce qu’à vous je n’impute, ains à vostre police,

Ou plutost à ceux-là, dont la courte malice

Abuse, comme on voit, vostre simplicité.

Autre

Si je me suis moqué, ce que je ne voudrois,

De ceux que par tes vers toy-mesme tu deprimes

J’ay fait beaucoup pour vous, et plus que tu n’estimes

De vous loger parmi les princes et les Rois.

Mais si à mes escrits respondre tu voulois,

Et respondre à propos sans parler de mes limes,

Il ne te falloit tant arrester sur mes rimes,

Il te falloit defendre et vos mœurs et vos loix.

Il te falloit descrire une forme de ville.

N’usant comme j’ay dit, de liberté servile,

Sans mesdire de Rome ainsi hors de saison.

Mais imitant des tiens la façon ordinaire,

Voyant que tu n’avois de quoy me satisfaire.

Tu m’as payé d’injure, et non pas de raison.

Autre

Puis que ce qu’en commun des vices j’ay escrit

Tu veux prendre pour toy, touche-là, je l’advouë :

Et si ce n’est assez, je te promets et vouë

De faire encor’ pour toy renaistre Democrit.

Et qui ne se riroit d’un si subtil esprit,

Qui en blamant autruy, si sottement se louë ?

Et veut que par les vers dont ma Muse se joue

En me moquant de luy, je me mocque de Christ ?

Si vos opinions sont bien ou mal fondées,

Je m’en rapporte à ceux qui les ont mieux sondees,

Baste que je me sens meilleur Chrestien que toy.

Quant à ce que j’ay dit de vos façons de vivre,

Je ne veux pour cela faire brusler mon livre,

Car vos mœurs ne sont pas articles de la foy.

Autre

Je n’ay pas entrepris, pour défendre l’Eglise

Que vous nommez contraire à l’Eglise de Christ,

De vous dresser ici un combat par escrit :

J’en laisse faire à ceux qui la charge en ont prise.

Mais si la charité est ce que plus Dieu prise,

Et l’arbre par le fruict se cognoit, comme on dit,

Celuy qui comme moy, à vos mœurs contredit,

Contre le Dieu vivant n’a la guerre entreprise.

Or si vous usiez là de quelque charité,

Celuy qui rien n’y porte en sçait la verité.

Quant à vos autres mœurs, loix et façons de faire,

Tu me nommes à tort imprudent et menteur,

De ce que j’en ay dict je ne suis inventeur,

Car c’est de vos prescheurs la complainte ordinaire.

Fin des « Regrets ».

aage: âge

entremeslant: entremêlant

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