Les Regrets (page 8)

Joachim du Bellay · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Regrets (du Bellay) · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Propre à leur gravité, les Grecques un attique

Pour leur naïfveté, les Françoises auront

Pour leur grave douceur une œuvre Ionienne,

D’ouvrage elabouré à la Corinthienne

Sera le corps d’hostel, où les Thusques seront.

CLVIII

De ce Royal palais que bastiront mes doigts,

Si la bonté du Roy me fournit de matiere,

Pour rendre sa grandeur et beauté plus entière,

Les ornemens seront de traicts et d’arcs turquois.

Là d’ordre flanc à flanc se voyront tous nos Rois,

Là se voira maint Faune, et Nymphe passagere :

Sur le portail sera la Vierge forestiere,

Avecques son croissant, son arc, et son carquois.

L’appartement premier Homere aura pour marque,

Virgile le second, le troisieme Petrarque,

Du surnom de Ronsard le quatrieme on dira.

Chacun aura sa forme et son architecture,

Chacun ses ornemens, sa grace et sa peinture,

Et en chacun, Clagny, ton beau nom se lira.

CLIX

De votre Dianet (de vostre nom j’appelle

Vostre maison d’Anet) la belle architecture,

Les marbres animez, la vivante peinture,

Qui la font estimer des maisons la plus belle :

Les beaux lambris dorez, la luysante chappelle,

Les superbes dongeons, la riche couverture,

Le jardin tapissé d’eternelle verdure,

Et la vive fontaine à la source immortelle :

Ces ouvrages, Madame, à qui bien les contemple,

rapportant de l’antiqu’ le plus parfait exemple,

Monstrent un artifice, et despense admirable.

Mais ceste grand’ douceur jointe à ceste hautesse,

Et cet Astre benin joint à ceste sagesse,

Trop plus que tout cela vous font esmerveillable.

CLX

Entre tous les honneurs, dont en France est cogneu

Ce renommé Bertran, des moindres n’est celuy

Que luy donne la Muse, et qu’on dise de luy,

Que par lui un Salel soit riche devenu.

Toy donc, à qui la France a desja retenu

L’un de ses plus beaux lieux, comme seul aujourd’huy

Où les arts ont fondé leur principal appuy,

Quand au lieu qui t’attend tu seras parvenu :

Fay que de ta grandeur ton Magny se ressente,

À fin que si Bertran de son Salel se vante,

Tu te puisses aussi de ton Magny vanter.

Tous deux sont Quercinois, tous deux bas d’estature :

Et ne seroyent pas moins semblables d’escriture,

Si Salel avait sceu plus doucement chanter.

CLXI

Prelat, à qui les cieux ce bon heur ont donné,

D’estre agreable aux Rois : Prelat, dont la prudence

Par les degrez d’honneur a mis en evidence

Que pour le bien public Dieu t’avoit ordonné :

Prelat, sur tous prelats sage et bien fortuné,

Prelat, garde des loix, et des seaux de la France,

Digne que sur ta foy repose l’asseurance

D’un Roy le plus grand Roy qui fut onq’ couronné :

Devant que t’avoir veu j’honorois ta sagesse,

Ton sçavoir, ta vertu, ta grandeur, ta largesse,

Et si rien entre nous se doit plus honorer :

Mais ayant esprouvé ta bonté nompareille,

Qui souvent m’a presté si doucement l’oreille,

Je souhaitte qu’un jour je te puisse adorer.

CLXII

Après s’estre basti sur les murs de Carthage

Un sepulchre eternel, Scipion irrité

De voir à sa vertu ingrate sa cité,

Se bannit de soy-mesme en un petit village.

Tu as fait, Olivier, mais d’un plus grand courage,

Ce que fit Scipion en son adversité,

Laissant, durant le cours de ta felicité,

La Court, pour vivre à toy le reste de ton âge.

Le bruit de Scipion maint corsaire attiroit

Pour contempler celuy que chascun admiroit,

Bien qu’il fust retiré en son petit Linterne.

On te fait le semblable : admirant ta vertu

D’avoir laissé la Court, et ce monstre testu,

Ce peuple qui ressemble à la beste de Lerne.

CLXIII

Il ne faut point, Duthier, pour mettre en evidence

Tant de belles vertus qui reluisent en toy,

Que je te rende icy l’honneur que je te doy,

Celebrant ton sçavoir, ton sens, et ta prudence.

Le bruit de ta vertu est tel, que l’ignorance

Ne le peut ignorer: et qui louë le Roy,

Il faut qu’il louë encor’ ta prudence, et ta foy :

Car ta gloire est conjointe à la gloire de France.

Je diray seulement que depuis nos ayeux

La France n’a point veu un plus laborieux

En sa charge que toy, et qu’autre ne se treuve

Plus courtois, plus humain, ni qui ait plus de soin

De secourir l’amy à son plus grand besoin.

J’en parle seurement, car j’en ay fait l’espreuve.

CLXIV

Combien que ton Magny ait la plume si bonne,

Si prendrois-je avec luy de tes vertus le soin,

Sachant que Dieu, qui n’a de nos presens besoin,

Demande les presens de plus d’une personne.

Je dirois ton beau nom, qui de luy-mesme sonne

Ton bruit parmi la France, en Itale, et plus loin :

Et dirois que Henry est luy-mesme tesmoin

Combien un Avanson avance sa couronne.

Je dirois ta bonté, ta justice, et ta foy,

Et mille autres vertus qui reluisent en toy,

Dignes qu’un seul Ronsard les sacre à la Memoire :

Mais sentant le souci qui me presse le dos,

Indigne je me sens de toucher à ton los,

Sachant que Dieu ne veut qu’on prophane sa gloire.

CLXV

Quand je voudray sonner de mon grand Avanson

Les moins grandes vertus, sur ma corde plus basse

Je diray sa faconde, et l’honneur de sa face,

Et qu’il est des neuf Sœurs le plus cher nourrisson.

Quand je voudray toucher avec un plus haut son

Quelque plus grand’vertu, je chanteray sa grace,

Sa bonté, sa grandeur, qui la justice embrasse,

Mais là je ne mettray le but de ma chanson,

Car quand plus hautement je sonneray sa gloire,

Je diray que jamais les filles de Memoire

Ne diront un plus sage, et vertueux que luy :

Plus prompt à son devoir, plus fidele à son Prince,

Ne qui mieux s’accommode au regne d’aujourd’huy,

Pour servir son seigneur en estrange province.

CLXVI

Combien que ta vertu, Poulin, soit entendue

Par tout où des François le bruit est entendu,

Et combien que ton nom soit au large estendu

Autant que la grand’mer est au large estendue :

Si faut-il toutefois que Bellay s’esvertue,

Aussi bien que la mer, de bruire ta vertu,

Et qu’il sonne de toy avec l’œrain tortu,

Ce que sonne Triton de sa trompe tortue.

Je diray que tu es le Tiphys du Jason,

Qui doit par ton moyen conquerir la toison,

Je diray ta prudence, et ta vertu notoire :

Je diray ton pouvoir qui sur la mer s’estend,

Et que les Dieux marins te favorisent tant,

Que les terrestres Dieux sont jaloux de ta gloire.

CLXVII

Sage de l’Hospital, qui seul de nostre France

Rabaisses aujourd’huy l’orgueil Italien,

Et qui nous monstres seul, d’un art Horacien,

Comme il faut chastier le vice et l’ignorance :

Si je voulais louer ton sçavoir, ta prudence,

Ta vertu, ta bonté, et ce qu’est vrayment tien,

À tes perfections je n’adjousterois rien,

Et pauvre me rendroit la trop grand’abondance.

Et qui pourroit, bons Dieux, faire plus digne foy

Des rares qualitez qui reluisent en toy,

Que ceste autre Pallas, ornement de nostre âge ?

Ainsi jusqu’aujourd’huy, ainsi encor' voit-on

Estre tant renommé le maistre de Platon,

Pour ce qu’il eut d’un dieu la voix pour tesmoignage.

CLXVIII

Nature à vostre naistre heureusement feconde,

Prodigue, vous donna tout son plus et son mieux,

Soit ceste grand' douceur qui luit dedans vos yeux,

Soit ceste majesté disertement faconde.

Vostre rare vertu, qui n’a point de seconde,

Et vostre esprit ailé, qui voisine les cieux,

Vous ont donné le lieu le plus prochain des Dieux,

Et la plus grand’ faveur du plus grand Roy du monde.

Bref, vous avez tout seul tout ce qu’on peut avoir

De richesse, d’honneur, de grace, et de sçavoir :

Que voulez-vous donc plus esperer d’avantage ?

Le libre jugement de la posterité,

Qui, encor' qu’ell' assigne au ciel vostre partage,

Ne vous donnera pas ce qu’avez merité.

CLXIX

La fortune, Prelat, nous voulant faire voir

Ce qu’elle peut sur nous, a choisi de notre âge

Celuy qui de vertu, d’esprit, et de courage

S’estoit le mieux armé encontre son pouvoir.

Mais la vertu qui n’est apprise à s’esmouvoir,

Non plus que le rocher se meut contre l’orage,

Dontera la fortune, et contre son outrage

De tout ce qui luy faut, se sçaura bien pourvoir.

Comme ceste vertu immuable demeure,

Ainsi le cours du ciel se change d’heure en heure.

Aidez-vous donq, Seigneur, de vous mesme au besoin,

Et joyeux attendez la saison plus prospere,

Qui vous doit ramener vostre oncle et vostre frere :

Car et d’eux et de vous le ciel a pris le soin.

CLXX

Ce n’est pas sans propos qu’en vous le ciel a mis

Tant de beautez d’esprit et de beautez de face,

Tant de royal honneur, et de royale grace,

Et que plus que cela vous est encor' promis.

Ce n’est pas sans propos que les Destins amis,

Pour rabaisser l’orgueil de l’Espagnole audace,

Soit par droit d’alliance, ou soit par droit de race,

Vous ont par leurs arrests trois grands peuples soumis.

Ilzz veulent que par vous la France, et l’Angleterre

Changent en longue paix l’hereditaire guerre,

Qui a de pere en fils si longuement duré :

Ils veulent que par vous la belle vierge Astree

En ce Siecle de fer reface encor' entree,

Et qu’on revoye encor' le beau Siecle doré.

CLXXI

Muse, qui autrefois chantas la verde Olive,

Empenne tes deux flancs d’une plume nouvelle,

Et te guidant au ciel avecques plus haute aile,

Vole où est d’Apollon la belle plante vive.

Laisse, mon cher souci, la paternelle rive,

Et portant desormais une charge plus belle,

Adore ce haut nom, dont la gloire immortelle

De nostre pole arctiqu' à l’autre pole arrive.

Louë l’esprit divin, le courage indontable,

La courtoise douceur, la bonté charitable,

Qui soustient la grandeur, et la gloire de France.

Et di, ceste princesse et si grande et si bonne,

Porte dessus son chef de France la couronne :

Mais di cela si haut, qu’on l’entende à Florence.

CLXXII

Digne fils de Henry, nostre Hercule Gaulois,

Nostre second espoir, qui portes sus ta face,

Retraicte au naturel, la maternelle grace,

Et gravee en ton cœur la vertu de Vallois :

Cependant que le ciel, qui jà dessous tes loix

Trois peuples a soumis, armera ton audace

D’une plus grand' vigueur, suy ton pere à la trace,

Et apprens à donter l’Espagnol, et l’Anglois.

Voicy de la vertu la penible montee,

Qui par le seul travail veut estre surmontee :

Voilà de l’autre part le grand chemin battu,

Où au sejour du vice on monte sans eschelle.

Deçà, Seigneur, deçà, où la vertu t’appelle,

Hercule se fit Dieu par la seule vertu.

CLXXIII

La Grecque poesie orgueilleuse se vante

Du los qu’à son Homere Alexandre donna,

Et les vers que Cesar de Virgile sonna,

La Latine aujourd’hui les chante et les rechante.

La Françoise qui n’est tant que ces deux sçavante,

Comme qui son Homere et son Virgile n’a,

Maintient que le Laurier qui François couronna,

Baste seul pour la rendre à tout jamais vivante.

Mais les vers qui l’ont mise encor' en plus haut pris,

Sont les vostres, Madame, et ces divins escrits

Que mourant nous laissa la Roine vostre mere.

Ô poesie heureuse, et bien digne des Rois,

De te pouvoir vanter des escripts Navarrois,

Qui t’honorent trop plus qu’un Virgile ou Homere !

CLXXIV

Dans l’enfer de son corps mon esprit attaché

(Et cet enfer, Madame, a esté mon absence)

Quatre ans et d’avantage a fait la penitence

De tous les vieux forfaits dont il fut entaché.

Ores, graces aux Dieux, or’ il est relaché

De ce penible enfer, et par vostre presence

Reduit au premier poinct de sa divine essence,

A dechargé son dos du fardeau de peché.

Ores sous la faveur de vos graces prisees,

Il jouit du repos des beaux champs Elysées,

Et si n’a volonté d’en sortir jamais hors.

Donques, de l’eau d’oubli ne l’abreuvez, Madame,

De peur qu’en la beuvant nouveau desir l’enflamme

De retourner encor dans l’enfer de son corps.

CLXXV

Non pource qu’un grand Roy ait esté vostre pere,

Non pour vostre degré, et royale hauteur,

Chacun de vostre nom veut estre le chanteur,

Ni pource qu’un grand Roy soit ores vostre frere.

La nature, qui est de tous commune mere,

Vous fit naistre, Madame, avecques ce grand heur,

Et ce qui accompagne une telle grandeur,

Ce sont souvent des dons de fortune prospere.

Ce qui vous fait ainsi admirer d’un chascun,

C’est ce qui est tout vostre, et qu’avec vous commun

N’ont tous ceux-là qui ont couronnes sur leurs testes :

Ceste grace, et douceur, et ce je ne sçay quoy,

Que quand vous ne seriez fille, ni sœur de Roy,

Si vous jugeroit-on estre ce que vous estes.

CLXXVI

Esprit royal, qui prens de lumiere eternelle

Ta seule nourriture, et ton accroissement,

Et qui de tes beaux rais en nostre entendement

Produis ce haut desir, qui au ciel nous r'appelle,

N’apperçois-tu combien par ta vive estincelle

La vertu luit en moy ? n’as-tu point sentiment

Par l’œil, l’ouïr, l’odeur, le goust, l’attouchement,

Que sans toy ne reluit chose aucune mortelle ?

Au seul object divin de ton image pure

Se meut tout mon penser, qui par la souvenance

De ta haute bonté tellement se r'asseure,

Que l’ame et le vouloir ont pris mesme asseurance

(Chassant tout appetit et toute vile cure)

De retourner au lieu de leur premiere essence.

CLXXVII

Si la vertu, qui est de nature immortelle,

Comme immortelles sont les semences des cieux,

Ainsi qu’à nos esprits, se monstroit à nos yeux,

Et nos sens hebetez estoient capables d’elle,

Non ceux-là seulement qui l’imaginent telle,

Et ceulx ausquels le vice est un monstre odieux,

Mais on verroit encor les mesmes vicieux

Épris de sa beauté, des beautez la plus belle.

Si tant aimable donc seroit ceste vertu

À qui la pourroit voir, Vineux, t’esbahis-tu

Si j’ay de ma Princesse au cœur l’image empreinte ?

Si sa vertu j’adore, et si d’affection

Je parle si souvent de sa perfection,

Veu que la vertu mesme en son visage est peinte ?

CLXXVIII

Quand d’une douce ardeur doucement agité

J’userois quelque fois en louant ma Princesse

Des termes d’adorer, de celeste ou Deesse,

Et ces tiltres qu’on donne à la Divinité,

Je ne craindrois, Melin, que la posterité

Appellast pour cela ma Muse flateresse :

Mais en louant ainsi sa royale hautesse,

Je craindrois d’offenser sa grande humilité.

L’antique vanité avecques tels honneurs

Souloit idolâtrer les Princes et Seigneurs :

Mais le Chrestien qui met ces termes en usage,

Il n’est pas pour cela idolâtre ou flateur :

Car en donnant de tout la gloire au Createur,

Il loue l’ouvrier mesme, en louant son ouvrage.

CLXXIX

Voyant l’ambition, l’envie, et l’avarice,

La rancune, l’orgueil, le desir aveuglé,

Dont cet âge de fer de vices tout rouglé

A violé l’honneur de l’antique justice :

Voyant d’une autre part la fraude, la malice,

Le procez immortel, le droit mal conseillé :

Et voyant au milieu du vice dereiglé

Ceste royale fleur, qui ne tient rien du vice :

Il me semble, Dorat, voir au ciel revolez

Des antiques vertuz les escadrons ailez,

N’ayans rien delaissé de leur saison doree

Pour reduire le monde à son premier printemps,

Fors ceste Marguerite, honneur de nostre temps,

Qui, comme l’esperance, est seule demeuree.

CLXXX

De quelque autre suject, que j’escrive, Jodelle,

Je sens mon cœur transi d’une morne froideur,

Et ne sens plus en moy ceste divine ardeur,

Qui t’enflamme l’esprit de sa vive estincelle.

Seulement quand je veux toucher le los de celle

Qui est de nostre siecle et la perle, et la fleur,

Je sens revivre en moy ceste antique chaleur,

Et mon esprit lassé prendre force nouvelle.

Bref, je suis tout changé, et si ne sçay comment,

Comme on voit se changer la vierge en un moment,

À l’approcher du Dieu qui telle la fait estre.

D’où vient cela, Jodelle ? il vient, comme je croy,

Du suject, qui produit naïvement en moy

Ce que par art contraint les autres y font naistre.

CLXXXI

Ronsard, j’ay veu l’orgueil des Colosses antiques,

Les theâtres en rond ouvers de tous costez,

Les colomnes, les arcs, les hauts temples voutez,

Et les sommets pointus des carrez obelisques.

J’ay veu des Empereurs les grands thermes publiques,

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