La Reine Margot (page 14)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Reine Margot (Dumas) · 63 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Marguerite pâlit, mais demeura immobile à sa place. Elle vit sortir le duc d’Alençon sans faire un signe pour le rappeler ; mais à peine l’avait-elle perdu de vue dans le corridor qu’il revint sur ses pas.

— Écoutez, Marguerite, dit-il, j’ai oublié de vous dire une chose : c’est que demain, à pareille heure, le roi de Navarre sera mort.

Marguerite poussa un cri ; car cette idée qu’elle était l’instrument d’un assassinat lui causait une épouvante qu’elle ne pouvait surmonter.

— Et vous n’empêcherez pas cette mort ? dit-elle ; vous ne sauverez pas votre meilleur et votre plus fidèle allié ?

— Depuis hier, mon allié n’est plus le roi de Navarre.

— Et qui est-ce donc, alors ?

— C’est M. de Guise. En détruisant les huguenots, on a fait M. de Guise roi des catholiques.

— Et c’est le fils de Henri II qui reconnaît pour son roi un duc de Lorraine !…

— Vous êtes dans un mauvais jour, Marguerite, et vous ne comprenez rien.

— J’avoue que je cherche en vain à lire dans votre pensée.

— Ma sœur, vous êtes d’aussi bonne maison que madame la princesse de Porcian, et Guise n’est pas plus immortel que le roi de Navarre ; eh bien ! Marguerite, supposez maintenant trois choses, toutes trois possibles : la première, c’est que Monsieur soit élu roi de Pologne ; la seconde, c’est que vous m’aimiez comme je vous aime ; eh bien ! je suis roi de France, et vous… et vous… reine des catholiques.

Marguerite cacha sa tête dans ses mains, éblouie de la profondeur des vues de cet adolescent que personne à la cour n’osait appeler une intelligence.

— Mais, demanda-t-elle après un moment de silence, vous n’êtes donc pas jaloux de M. le duc de Guise comme vous l’êtes du roi de Navarre ?

— Ce qui est fait est fait, dit le duc d’Alençon d’une voix sourde ; et si j’ai eu à être jaloux du duc de Guise, eh bien ! je l’ai été.

— Il n’y a qu’une seule chose qui puisse empêcher ce beau plan de réussir.

— Laquelle ?

— C’est que je n’aime plus le duc de Guise.

— Et qui donc aimez-vous, alors ?

— Personne.

Le duc d’Alençon regarda Marguerite avec l’étonnement d’un homme qui, à son tour, ne comprend plus, et sortit de l’appartement en poussant un soupir et en pressant de sa main glacée son front prêt à se fendre.

Marguerite demeura seule et pensive. La situation commençait à se dessiner claire et précise à ses yeux ; le roi avait laissé faire la Saint-Barthélémy, la reine Catherine et le duc de Guise l’avaient faite. Le duc de Guise et le duc d’Alençon allaient se réunir pour en tirer le meilleur parti possible. La mort du roi de Navarre était une conséquence naturelle de cette grande catastrophe. Le roi de Navarre mort, on s’emparait de son royaume. Marguerite restait donc veuve, sans trône, sans puissance, et n’ayant d’autre perspective qu’un cloître où elle n’aurait pas même la triste douleur de pleurer un époux qui n’avait jamais été son mari.

Elle en était là, lorsque la reine Catherine lui fit demander si elle ne voulait pas venir faire avec toute la cour un pèlerinage à l’aubépine du cimetière des Innocents.

Le premier mouvement de Marguerite fut de refuser de faire partie de cette cavalcade. Mais la pensée que cette sortie lui fournirait peut-être l’occasion d’apprendre quelque chose de nouveau sur le sort du roi de Navarre la décida. Elle fit donc répondre que si on voulait lui tenir un cheval prêt, elle accompagnerait volontiers Leurs Majestés.

Cinq minutes après, un page vint lui annoncer que, si elle voulait descendre, le cortége allait se mettre en marche. Marguerite fit de la main à Gillonne un signe pour lui recommander le blessé et descendit.

Le roi, la reine mère, Tavannes et les principaux catholiques étaient déjà à cheval. Marguerite jeta un coup d’œil rapide sur ce groupe, qui se composait d’une vingtaine de personnes à peu près : le roi de Navarre n’y était point.

Mais madame de Sauve y était ; elle échangea un regard avec elle, et Marguerite comprit que la maîtresse de son mari avait quelque chose à lui dire.

On se mit en route en gagnant la rue Saint-Honoré par la rue de l’Astruce. À la vue du roi, de la reine Catherine et des principaux catholiques, le peuple s’était amassé, suivant le cortége comme un flot qui monte, criant : Vive le roi ! vive la messe ! mort aux huguenots !

Ces cris étaient accompagnés de brandissements d’épées rougies et d’arquebuses fumantes, qui indiquaient la part que chacun avait prise au sinistre événement qui venait de s’accomplir.

En arrivant à la hauteur de la rue des Prouvelles, on rencontra des hommes qui traînaient un cadavre sans tête. C’était celui de l’amiral. Ces hommes allaient le pendre par les pieds à Montfaucon.

On entra dans le cimetière des Saints-Innocents par la porte qui s’ouvrait en face de la rue des Chaps, aujourd’hui celle des Déchargeurs. Le clergé, prévenu de la visite du roi et de celle de la reine mère, attendait Leurs Majestés pour les haranguer.

Madame de Sauve profita du moment où Catherine écoutait le discours qu’on lui faisait pour s’approcher de la reine de Navarre et lui demander la permission de baiser sa main. Marguerite étendit le bras vers elle, madame de Sauve approcha ses lèvres de la main de la reine, et, en la baisant, lui glissa un petit papier roulé dans la manche.

Si rapide et si dissimulée qu’eût été la retraite de madame de Sauve, Catherine s’en était aperçue, elle se retourna au moment où sa dame d’honneur baisait la main de la reine.

Les deux femmes virent ce regard qui pénétrait jusqu’à elles comme un éclair, mais toutes deux restèrent impassibles. Seulement madame de Sauve s’éloigna de Marguerite, et alla reprendre sa place près de Catherine.

Lorsqu’elle eut répondu au discours qui venait de lui être adressé, Catherine fit du doigt, et en souriant, signe à la reine de Navarre de s’approcher d’elle.

Marguerite obéit.

— Eh ! ma fille ! dit la reine mère dans son patois italien, vous avez donc de grandes amitiés avec madame de Sauve ?

Marguerite sourit, en donnant à son beau visage l’expression la plus amère qu’elle put trouver.

— Oui, ma mère, répondit-elle, le serpent est venu me mordre la main.

— Ah ! ah ! dit Catherine en souriant, vous êtes jalouse, je crois !

— Vous vous trompez, Madame, répondit Marguerite. Je ne suis pas plus jalouse du roi de Navarre que le roi de Navarre n’est amoureux de moi. Seulement je sais distinguer mes amis de mes ennemis. J’aime qui m’aime, et déteste qui me hait. Sans cela, Madame, serais-je votre fille ?

Catherine sourit de manière à faire comprendre à Marguerite que, si elle avait eu quelque soupçon, ce soupçon était évanoui.

D’ailleurs, en ce moment, de nouveaux pèlerins attirèrent l’attention de l’auguste assemblée. Le duc de Guise arrivait escorté d’une troupe de gentilshommes tout échauffés encore d’un carnage récent. Ils escortaient une litière richement tapissée, qui s’arrêta en face du roi.

— La duchesse de Nevers ! s’écria Charles IX. Çà, voyons ! qu’elle vienne recevoir nos compliments, cette belle et rude catholique. Que m’a-t-on dit, ma cousine ! que, de votre propre fenêtre, vous avez giboyé aux huguenots, et que vous en avez tué un d’un coup de pierre ?

La duchesse de Nevers rougit extrêmement.

— Sire, dit-elle à voix basse, en venant s’agenouiller devant le roi, c’est au contraire un catholique blessé que j’ai eu le bonheur de recueillir.

— Bien, bien, ma cousine ! il y a deux façons de me servir : l’une en exterminant mes ennemis, l’autre en secourant mes amis. On fait ce qu’on peut, et je suis sûr que, si vous eussiez pu davantage, vous l’eussiez fait.

Pendant ce temps, le peuple, qui voyait la bonne harmonie qui régnait entre la maison de Lorraine et Charles IX, criait à tue-tête : Vive le roi ! vive le duc de Guise ! vive la messe !

— Revenez-vous au Louvre avez nous, Henriette ? dit la reine mère à la belle duchesse.

Marguerite toucha du coude son amie, qui comprit aussitôt ce signe, et qui répondit :

— Non pas, Madame, à moins que Votre Majesté ne me l’ordonne, car j’ai affaire en ville avec Sa Majesté la reine de Navarre.

— Et qu’allez-vous faire ensemble ? demanda Catherine.

— Voir des livres grecs très-rares et très-curieux qu’on a trouvés chez un vieux pasteur protestant, et qu’on a transportés à la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, répondit Marguerite.

— Vous feriez mieux d’aller voir jeter les derniers huguenots, du haut du pont des Meuniers dans la Seine, dit Charles IX. C’est la place des bons Français.

— Nous irons, s’il plaît à Votre Majesté, répondit la duchesse de Nevers.

Catherine jeta un regard de défiance sur les deux jeunes femmes. Marguerite, aux aguets, l’intercepta, et se tournant et retournant aussitôt d’un air fort préoccupé, elle regarda avec inquiétude autour d’elle.

Cette inquiétude, feinte ou réelle, n’échappa point à Catherine.

— Que cherchez-vous ?

— Je cherche… Je ne vois plus, dit-elle.

— Qui cherchez-vous ? qui ne voyez-vous plus ?

— La Sauve, dit Marguerite. Serait-elle retournée au Louvre ?

— Quand je te disais que tu étais jalouse ! dit Catherine à l’oreille de sa fille. O bestia !… Allons, allons, Henriette ! continua-t-elle en haussant les épaules, emmenez la reine de Navarre.

Marguerite feignit encore de regarder autour d’elle, puis, se penchant à son tour à l’oreille de son amie :

— Emmène-moi vite, lui dit-elle. J’ai des choses de la plus haute importance à te dire.

La duchesse fit une révérence à Charles IX et à Catherine, puis, s’inclinant devant la reine de Navarre :

— Votre Majesté daignera-t-elle monter dans ma litière ? dit-elle.

— Volontiers. Seulement vous serez obligée de me faire reconduire au Louvre.

— Ma litière, comme mes gens, comme moi-même, répondit la duchesse, sont aux ordres de Votre Majesté.

La reine Marguerite monta dans la litière, et, sur un signe qu’elle lui fit, la duchesse de Nevers monta à son tour, et prit respectueusement place sur le devant.

Catherine et ses gentilshommes retournèrent au Louvre en suivant le même chemin qu’ils avaient pris pour venir. Seulement, pendant toute la route, on vit la reine mère parler sans relâche à l’oreille du roi, en lui désignant plusieurs fois madame de Sauve.

Et à chaque fois le roi riait, comme riait Charles IX, c’est à-dire d’un rire plus sinistre qu’une menace.

Quant à Marguerite, une fois qu’elle eut senti la litière se mettre en mouvement, et qu’elle n’eut plus à craindre la perçante investigation de Catherine, elle tira vivement de sa manche le billet de madame de Sauve et lut les mots suivants :

« J’ai reçu l’ordre de faire remettre ce soir au roi de Navarre deux clefs : l’une est celle de la chambre dans laquelle il est enfermé, l’autre est celle de la mienne. Une fois qu’il sera entré chez moi, il m’est enjoint de l’y garder jusqu’à six heures du matin.

« Que Votre Majesté réfléchisse, que Votre Majesté décide, que Votre Majesté ne compte ma vie pour rien. »

— Il n’y a plus de doute, murmura Marguerite, et la pauvre femme est l’instrument dont on veut se servir pour nous perdre tous. Mais nous verrons si de la reine Margot, comme dit mon frère Charles, on fait si facilement une religieuse.

— De qui donc est cette lettre ? demanda la duchesse de Nevers en montrant le papier que Marguerite venait de lire et de relire avec une si grande attention.

— Ah ! duchesse ! j’ai bien des choses à te dire, répondit Marguerite en déchirant le billet en mille et mille morceaux.

XII les confidences.

— Et, d’abord, où allons-nous ? demanda Marguerite. Ce n’est pas au pont des Meuniers, j’imagine ?… J’ai vu assez de tueries comme cela depuis hier, ma pauvre Henriette !

— J’ai pris la liberté de conduire Votre Majesté…

— D’abord, et avant toute chose, Ma Majesté te prie d’oublier sa majesté… Tu me conduisais donc…

— À l’hôtel de Guise, à moins que vous n’en décidiez autrement.

— Non pas ! non pas, Henriette ! allons chez toi ; le duc de Guise n’y est pas, ton mari n’y est pas ?

— Oh ! non ! s’écria la duchesse avec une joie qui fit étinceler ses beaux yeux couleur d’émeraude ; non ! ni mon beau-frère, ni mon mari, ni personne ! Je suis libre, libre comme l’air, comme l’oiseau, comme le nuage… Libre, ma reine, entendez-vous ? Comprenez-vous ce qu’il y a de bonheur dans ce mot : libre ?… Je vais, je viens, je commande ! Ah ! pauvre reine ! vous n’êtes pas libre, vous ! aussi vous soupirez…

— Tu vas, tu viens, tu commandes ! Est-ce donc tout ? Et ta liberté ne sert-elle qu’à cela ? Voyons, tu es bien joyeuse pour n’être que libre.

— Votre Majesté m’a promis d’entamer les confidences.

— Encore Ma Majesté ; voyons, nous nous fâcherons. Henriette ; as-tu donc oublié nos conventions ?

— Non, votre respectueuse servante devant le monde, ta folle confidente dans le tête-à-tête. N’est-ce pas cela, Madame, n’est-ce pas cela, Marguerite ?

— Oui, oui ! dit la reine en souriant.

— Ni rivalités de maisons, ni perfidies d’amour ; tout bien, tout bon, tout franc ; une alliance enfin offensive et défensive, dans le seul but de rencontrer et de saisir au vol, si nous le rencontrons, cet éphémère qu’on nomme le bonheur.

— Bien, ma duchesse ! c’est cela ; et pour renouveler le pacte, embrasse-moi.

Et les deux charmantes têtes, l’une pâle et voilée de mélancolie, l’autre rosée, blonde et rieuse, se rapprochèrent gracieusement et unirent leurs lèvres comme elles avaient uni leurs pensées.

— Donc il y a du nouveau ? demanda la duchesse en fixant sur Marguerite un regard avide et curieux.

— Tout n’est-il pas nouveau depuis deux jours ?

— Oh ! je parle d’amour et non de politique, moi. Quand nous aurons l’âge de dame Catherine, ta mère, nous en ferons, de la politique. Mais nous avons vingt ans, ma belle reine, parlons d’autre chose. Voyons, serais-tu mariée pour tout de bon ?

— À qui ? dit Marguerite en riant.

— Ah ! tu me rassures, en vérité.

— Eh bien ! Henriette, ce qui te rassure m’épouvante. Duchesse, il faut que je sois mariée.

— Quand cela ?

— Demain.

— Ah bah ! vraiment ! Pauvre amie ! Et c’est nécessaire ?

— Absolument.

— Mordi ! comme dit quelqu’un de ma connaissance, voilà qui est fort triste.

— Tu connais quelqu’un qui dit : Mordi ? demanda en riant Marguerite.

— Oui.

— Et quel est ce quelqu’un ?

— Tu m’interroges toujours, quand c’est à toi de parler. Achève, et je commencerai.

— En deux mots, voici : le roi de Navarre est amoureux et ne veux pas de moi. Je ne suis pas amoureuse ; mais je ne veux pas de lui. Cependant il faudrait que nous changeassions d’idée l’un et l’autre, ou que nous eussions l’air d’en changer d’ici à demain.

— Eh bien ! change, toi ! et tu peux être sûre qu’il changera, lui !

— Justement, voilà l’impossible ; car je suis moins disposée à changer que jamais.

— À l’égard de ton mari seulement, j’espère ?

— Henriette, j’ai un scrupule.

— Un scrupule de quoi ?

— De religion. Fais-tu une différence entre les huguenots et les catholiques ?

— En politique ?

— Oui.

— Sans doute.

— Mais en amour ?

— Ma chère amie, nous autres femmes, nous sommes tellement païennes, qu’en fait de sectes, nous les admettons toutes ; qu’en fait de dieux, nous en reconnaissons plusieurs.

— En un seul, n’est-ce pas ?

— Oui, dit la duchesse avec un regard étincelant de paganisme ; oui, celui qui s’appelle Eros, Cupido, Amor ; oui, celui qui a carquois, un bandeau et des ailes… Mordi ! vive la dévotion !

— Cependant tu as une manière de prier qui est exclusive ; tu jettes des pierres sur la tête des huguenots.

— Faisons bien et laissons dire… Ah ! Marguerite comme les meilleures idées, comme les plus belles actions se travestissent en passant par la bouche du vulgaire !

— Le vulgaire !… Mais c’est mon frère Charles qui te félicitait, ce me semble ?

— Ton frère Charles, Marguerite, est un grand chasseur qui sonne du cor toute la journée, ce qui le rend fort maigre… Je récuse donc jusqu’à ses compliments. D’ailleurs je lui ai répondu, à ton frère Charles… N’as-tu pas entendu ma réponse ?

— Non, tu parlais si bas !

— Tant mieux, j’aurai plus de nouveau à t’apprendre. Çà ! la fin de ta confidence, Marguerite ?

— C’est que… c’est que…

— Eh bien ?

— C’est que, dit la reine en riant, si la pierre dont parlait mon frère Charles était historique, je m’abstiendrais.

— Bon ! s’écria Henriette, tu as choisi un huguenot. Eh bien ! sois tranquille ! pour rassurer ta conscience, je te promets d’en choisir un à la première occasion.

— Ah ! il paraît que cette fois tu as pris un catholique ?

— Mordi ! reprit la duchesse.

— Bien, bien ! je comprends.

— Et comment est-il notre huguenot ?

— Je ne l’ai pas choisi ; ce jeune homme ne m’est rien, et ne me sera probablement jamais rien.

— Mais enfin, comment est-il ? cela ne t’empêche pas de me le dire, tu sais combien je suis curieuse.

— Un pauvre jeune homme beau comme le Nisus de Benvenuto Cellini… et qui s’est venu réfugier dans mon appartement.

— Oh ! oh !… et tu ne l’avais pas un peu convoqué ?

— Pauvre garçon ! Ne ris donc pas ainsi, Henriette, car en ce moment il est encore entre la vie et la mort.

— Il est donc malade ?

— Il est grièvement blessé.

— Mais c’est très-gênant, un huguenot blessé ! surtout dans des jours comme ceux où nous nous trouvons ; et qu’en fais-tu de ce huguenot blessé qui ne t’est rien et ne te sera jamais rien ?

— Il est dans mon cabinet ; je le cache, et je veux le sauver.

— Il est beau, il est jeune, il est blessé. Tu le caches dans ton cabinet, tu veux le sauver ; ce huguenot-là sera bien ingrat s’il n’est pas trop reconnaissant !

— Il l’est déjà, j’en ai bien peur… plus que je ne le désirerais.

— Et il t’intéresse… ce pauvre jeune homme ?

— Par humanité… seulement.

— Ah ! l’humanité, ma pauvre reine ! c’est toujours cette vertu-là qui nous perd, nous autres femmes !

— Oui, et tu comprends : comme d’un moment à l’autre le roi, le duc d’Alençon, ma mère, mon mari même… peuvent entrer dans mon appartement…

— Tu veux me prier de te garder ton petit huguenot, n’est-ce pas, tant qu’il sera malade, à la condition de te le rendre quand il sera guéri ?

— Rieuse ! dit Marguerite. Non, je te jure que je ne prépare pas les choses de si loin. Seulement, si tu pouvais trouver un moyen de cacher le pauvre garçon ; si tu pouvais lui conserver la vie que je lui ai sauvée ; eh bien ! je t’avoue que je t’en serais véritablement reconnaissante ! Tu es libre à l’hôtel de Guise, tu n’as ni beau-frère, ni mari qui t’espionne ou qui te contraigne, et de plus derrière ta chambre, où personne, chère Henriette, n’a heureusement pour toi le droit d’entrer, un grand cabinet pareil au mien. Eh bien ! prête-moi ce cabinet pour mon huguenot ; quand il sera guéri tu lui ouvriras la cage et l’oiseau s’envolera.

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