La Reine Margot (page 15)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Reine Margot (Dumas) · 63 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Il n’y a qu’une difficulté, chère reine, c’est que la cage est occupée.

— Comment ! tu as donc aussi sauvé quelqu’un, toi ?

— C’est justement ce que j’ai répondu à ton frère.

— Ah ! je comprends ; voilà pourquoi tu parlais si bas que je ne t’ai pas entendue.

— Écoute, Marguerite, c’est une histoire admirable, non moins belle, non moins poétique que la tienne. Après t’avoir laissé six de mes gardes, j’étais montée avec les six autres à l’hôtel de Guise, et je regardais piller et brûler une maison qui n’est séparée de l’hôtel de mon frère que par la rue des Quatre-Fils, quand tout à coup j’entends crier des femmes et jurer des hommes. Je m’avance sur le balcon et je vois d’abord une épée dont le feu semblait éclairer toute la scène à elle seule. J’admire cette lame furieuse : j’aime les belles choses, moi !… puis je cherche naturellement à distinguer le bras qui la faisait mouvoir, et le corps auquel ce bras appartenait. Au milieu des coups, des cris, je distingue enfin l’homme, et je vois… un héros, un Ajax Télamon. J’entends une voix, une voix de Stentor. Je m’enthousiasme, je demeure toute palpitante, tressaillant à chaque coup dont il était menacé, à chaque botte qu’il portait ; ça été une émotion d’un quart d’heure, vois-tu, ma reine, comme je n’en avais jamais éprouvé, comme j’avais cru qu’il n’en existait pas. Aussi j’étais là, haletante, suspendue, muette, quand tout à coup mon héros a disparu.

— Comment cela ?

— Sous une pierre que lui a jetée une vieille femme ; alors, comme Cyrus, j’ai retrouvé la voix, j’ai crié : À l’aide, au secours ! Nos gardes sont venus, l’ont pris, l’ont relevé, et enfin l’ont transporté dans la chambre que tu me demandes pour ton protégé.

— Hélas ! je comprends d’autant mieux cette histoire, chère Henriette, dit Marguerite, que cette histoire est presque la mienne.

— Avec cette différence, ma reine, que servant mon roi et ma religion, je n’ai point besoin de renvoyer M. Annibal de Coconnas.

— Il s’appelle Annibal de Coconnas ? reprit Marguerite en éclatant de rire.

— C’est un terrible nom, n’est-ce pas ? dit Henriette. Eh bien ! celui qui le porte en est digne. Quel champion, mordi ! et que de sang il a fait couler ! Mets ton masque, ma reine, nous voici à l’hôtel.

— Pourquoi donc mettre mon masque ?

— Parce que je veux te montrer mon héros.

— Il est beau ?

— Il m’a semblé magnifique pendant ses batailles. Il est vrai que c’était la nuit à la lueur des flammes. Ce matin, à la lumière du jour, il m’a paru perdre un peu, je l’avoue. Cependant je crois que tu en seras contente.

— Alors, mon protégé est refusé à l’hôtel de Guise ; j’en suis fâchée, car c’est le dernier endroit où l’on viendrait chercher un huguenot.

— Pas le moins du monde : je le ferai apporter ici ce soir ; l’un couchera dans le coin à droite, l’autre dans le coin à gauche.

— Mais s’ils se reconnaissent l’un pour protestant, l’autre pour catholique, ils vont se dévorer.

— Oh ! il n’y a pas de danger. M. de Coconnas a reçu dans la figure un coup qui fait qu’il n’y voit presque pas clair ; ton huguenot a reçu dans la poitrine un coup qui fait qu’il ne peut presque pas remuer ;… et puis, d’ailleurs, tu lui recommanderas de garder le silence à l’endroit de la religion, et tout ira à merveille.

— Allons, soit !

— Entrons, c’est conclu.

— Merci, dit Marguerite en serrant la main de son amie.

— Ici, Madame, vous redevenez Majesté, dit la duchesse de Nevers : permettez-moi donc de vous faire les honneurs de l’hôtel de Guise, comme ils doivent être faits à la reine de Navarre.

Et la duchesse, descendant de sa litière, mit presque un genou en terre pour aider Marguerite à descendre à son tour ; puis lui montrant de la main la porte de l’hôtel gardée par deux sentinelles, arquebuse à la main, elle suivit à quelques pas la reine, qui marcha majestueusement précédant la duchesse, qui garda son humble attitude tant qu’elle put être vue. Arrivée à sa chambre, la duchesse ferma sa porte ; et appelant sa camériste, Sicilienne des plus alertes :

— Mica, lui dit-elle en italien, comment va M. le comte ?

— Mais de mieux en mieux, répondit celle-ci.

— Et que fait-il ?

— En ce moment, je crois, Madame, qu’il prend quelque chose.

— Bien ! dit Marguerite, si l’appétit revient, c’est bon signe.

— Ah ! c’est vrai ! j’oubliais que tu es une élève d’Ambroise Paré. Allez, Mica.

— Tu la renvoies ?

— Oui, pour qu’elle veille sur nous.

Mica sortit.

— Maintenant, dit la duchesse, veux-tu entrer chez lui, veux-tu que je le fasse venir ?

— Ni l’un, ni l’autre ; je voudrais le voir sans être vue.

— Que t’importe, puisque tu as ton masque ?

— Il peut me reconnaître à mes cheveux, à mes mains, à un bijou.

— Oh ! comme elle est prudente depuis qu’elle est mariée, ma belle reine !

Marguerite sourit.

— Eh bien ! mais, je ne vois qu’un moyen, continua la duchesse.

— Lequel ?

— C’est de le regarder par le trou de la serrure.

— Soit ! conduis-moi.

La duchesse prit Marguerite par la main, la conduisit à une porte sur laquelle retombait une tapisserie, s’inclina sur un genou et approcha son œil de l’ouverture que laissait la clef absente.

— Justement, dit-elle, il est à la table et a le visage tourné de notre côté. Viens.

La reine Marguerite prit la place de son amie et approcha à son tour son œil du trou de la serrure. Coconnas, comme l’avait dit la duchesse, était assis à une table admirablement servie, et à laquelle ses blessures ne l’empêchaient pas de faire honneur.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria Marguerite en se reculant.

— Quoi donc ! demanda la duchesse étonnée.

— Impossible ! Non ! Si ! Oh ! sur mon âme ! c’est lui-même.

— Qui, lui-même ?

— Chut ! dit Marguerite en se relevant et en saisissant la main de la duchesse, celui qui voulait tuer mon huguenot, qui l’a poursuivi jusque dans ma chambre, qui l’a frappé jusque dans mes bras ! Oh ! Henriette, quel bonheur qu’il ne m’ait pas aperçue !

— Eh bien, alors ! puisque tu l’as vu à l’œuvre, n’est-ce pas qu’il était beau ?

— Je ne sais, dit Marguerite, car je regardais celui qu’il poursuivait.

— Et celui qu’il poursuivait s’appelle ?

— Tu ne prononceras pas son nom devant lui ?

— Non, je te le promets.

— Lerac de La Mole.

— Et comment le trouves-tu maintenant ?

— M. de La Mole ?

— Non, M. de Coconnas.

— Ma foi, dit Marguerite, j’avoue que je lui trouve…

Elle s’arrêta.

— Allons, allons, dit la duchesse, je vois que tu lui en veux de la blessure qu’il a faite à ton huguenot.

— Mais il me semble, reprit Marguerite en riant, que mon huguenot ne lui doit rien, et que la balafre avec laquelle il lui a souligné l’œil…

— Ils sont quittes, alors, et nous pouvons les raccommoder. Envoie-moi ton blessé.

— Non, pas encore ; plus tard.

— Quand cela ?

— Quand tu auras prêté au tien une autre chambre.

— Laquelle donc ?

Marguerite regarda son amie, qui, après un moment de silence, la regarda aussi et se mit à rire.

— Eh bien, soit ! dit la duchesse. Ainsi donc, alliance plus que jamais.

— Amitié sincère toujours, répondit la reine.

— Et le mot d’ordre, le signe de reconnaissance, si nous avons besoin l’une de l’autre ?

— Le triple nom de ton triple dieu : Eros-Cupido-Amor.

Et les deux femmes se quittèrent après s’être embrassées pour la seconde fois et s’être serré la main pour la vingtième fois.

XIII comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles elles ne sont pas destinées.

La reine de Navarre, en rentrant au Louvre, trouva Gillonne dans une grande émotion. Madame de Sauve était venue en son absence. Elle avait apporté une clef que lui avait fait passer la reine mère. Cette clef était celle de la chambre où était renfermé Henri. Il était évident que la reine mère avait besoin, pour un dessein quelconque, que le Béarnais passât cette nuit chez madame de Sauve.

Marguerite prit la clef, la tourna et la retourna entre ses mains. Elle se fit rendre compte des moindres paroles de madame de Sauve, les pesa lettre par lettre dans son esprit, et crut avoir compris le projet de Catherine.

Elle prit une plume, de l’encre et écrivit sur un papier :

« Au lieu d’aller ce soir chez madame de Sauve, venez chez la reine de Navarre.

Marguerite. »

Puis elle roula le papier, l’introduisit dans le trou de la clef et ordonna à Gillonne, dès que la nuit serait venue, d’aller glisser cette clef sous la porte du prisonnier.

Ce premier soin accompli, Marguerite pensa au pauvre blessé, elle ferma toutes les portes, entra dans le cabinet, et, à son grand étonnement, elle trouva La Mole revêtu de ses habits encore tout déchirés et tout tachés de sang.

En la voyant, il essaya de se lever ; mais, chancelant encore, il ne put se tenir debout et retomba sur le canapé dont on avait fait un lit.

— Mais qu’arrive-t-il donc, Monsieur ? demanda Marguerite, et pourquoi suivez-vous si mal les ordonnances de votre médecin ? Je vous avais recommandé le repos, et voilà qu’au lieu de m’obéir vous faites tout le contraire de ce que j’ai ordonné !

— Oh ! Madame ! dit Gillonne, ce n’est point ma faute. J’ai prié, supplié monsieur le comte de ne point faire cette folie, mais il m’a déclaré que rien ne le retiendrait plus longtemps au Louvre.

— Quitter le Louvre ! dit Marguerite en regardant avec étonnement le jeune homme, qui baissait les yeux ; mais c’est impossible. Vous ne pouvez pas marcher ; vous êtes pâle et sans force, on voit trembler vos genoux. Ce matin, votre blessure de l’épaule a saigné encore.

— Madame, répondit le jeune homme, autant j’ai rendu grâce à Votre Majesté de m’avoir donné asile hier soir, autant je la supplie de vouloir bien me permettre de partir aujourd’hui.

— Mais, dit Marguerite étonnée, je ne sais comment qualifier une si folle résolution : c’est pire que de l’ingratitude.

— Oh ! Madame ! s’écria La Mole en joignant les mains, croyez que, loin d’être ingrat, il y a dans mon cœur un sentiment de reconnaissance qui durera toute ma vie.

— Il ne durera pas longtemps, alors ! dit Marguerite émue à cet accent, qui ne laissait pas de doute sur la sincérité des paroles ; car, ou vos blessures se rouvriront et vous mourrez de la perte du sang, ou l’on vous reconnaîtra comme huguenot et vous ne ferez pas cent pas dans la rue sans qu’on vous achève.

— Il faut pourtant que je quitte le Louvre, murmura La Mole.

— Il faut ! dit Marguerite en le regardant de son regard limpide et profond ; puis pâlissant légèrement : Oh, oui ! je comprends ! dit-elle, pardon, Monsieur ! Il y a sans doute, hors du Louvre, une personne à qui votre absence donne de cruelles inquiétudes. C’est juste, monsieur de La Mole, c’est naturel, et je comprends cela. Que ne l’avez-vous dit tout de suite, ou plutôt comment n’y ai-je pas songé moi-même ! C’est un devoir, quand on exerce l’hospitalité, de protéger les affections de son hôte comme on panse des blessures, et de soigner l’âme comme on soigne le corps.

— Hélas ! Madame, répondit La Mole, vous vous trompez étrangement. Je suis presque seul au monde et tout à fait seul à Paris, où personne ne me connaît. Mon assassin est le premier homme à qui j’aie parlé dans cette ville, et Votre Majesté est la première femme qui m’y ait adressé la parole.

— Alors, dit Marguerite surprise, pourquoi voulez-vous donc vous en aller ?

— Parce que, dit La Mole, la nuit passée Votre Majesté n’a pris aucun repos, et que cette nuit…

Marguerite rougit.

— Gillonne, dit-elle, voici la nuit venue, je crois qu’il est temps que tu ailles porter la clef.

Gillonne sourit et se retira.

— Mais, continua Marguerite, si vous êtes seul à Paris, sans amis, comment ferez-vous ?

— Madame, j’en aurai beaucoup ; car, tandis que j’étais poursuivi, j’ai pensé à ma mère, qui était catholique ; il m’a semblé que je la voyais glisser devant moi sur le chemin du Louvre, une croix à la main, et j’ai fait vœu, si Dieu me conservait la vie, d’embrasser la religion de ma mère. Dieu a fait plus que de me conserver la vie, Madame ; il m’a envoyé un de ses anges pour me la faire aimer.

— Mais vous ne pourrez marcher ; avant d’avoir fait cent pas vous tomberez évanoui.

— Madame, je me suis essayé aujourd’hui dans le cabinet ; je marche lentement et avec souffrance, c’est vrai ; mais que j’aille seulement jusqu’à la place du Louvre ; une fois dehors, il arrivera ce qu’il pourra.

Marguerite appuya sa tête sur sa main et réfléchit profondément.

— Et le roi de Navarre, dit-elle avec intention, vous n’en parlez plus. En changeant de religion, avez-vous donc perdu le désir d’entrer à son service ?

— Madame, répondit La Mole en pâlissant, vous venez toucher à la véritable cause de mon départ… Je sais que le roi de Navarre court les plus grands dangers et que tout crédit de Votre Majesté comme fille de France suffira à peine à sauver sa tête.

— Comment, Monsieur ! demanda Marguerite ; que voulez-vous dire et de quels dangers me parlez-vous ?

— Madame, répondit La Mole en hésitant, on entend tout du cabinet où je suis placé.

— C’est vrai, murmura Marguerite pour elle seule, M. de Guise me l’avait déjà dit.

Puis tout haut :

— Eh bien, ajouta-t-elle, qu’avez-vous donc entendu ?

— Mais d’abord la conversation que Votre Majesté a eue ce matin avec son frère.

— Avec François ? s’écria Marguerite en rougissant.

— Avec le duc d’Alençon, oui, Madame ; puis ensuite, après votre départ, celle de mademoiselle Gillonne avec madame de Sauve.

— Et ce sont ces deux conversations… ?

— Oui, Madame. Mariée depuis huit jours à peine, vous aimez votre époux. Votre époux viendra à son tour comme sont venus M. le duc d’Alençon et madame de Sauve. Il vous entretiendra de ses secrets. Eh bien ! je ne dois pas les entendre ; je serais indiscret… et je ne puis pas… je ne dois pas… surtout je ne veux pas l’être !

Au ton que La Mole mit à prononcer ces derniers mots, au trouble de sa voix, à l’embarras de sa contenance, Marguerite fut illuminée d’une révélation subite.

— Ah ! dit-elle, vous avez entendu de ce cabinet tout ce qui a été dit dans cette chambre jusqu’à présent ?

— Oui, Madame.

Ces mots furent soupirés à peine.

— Et vous voulez partir cette nuit, ce soir, pour n’en pas entendre davantage ?

— À l’instant même, Madame ! s’il plaît à Votre Majesté de me le permettre.

— Pauvre enfant ! dit Marguerite avec un singulier accent de douce pitié.

Étonné d’une réponse si douce lorsqu’il s’attendait à quelque brusque riposte, La Mole leva timidement la tête ; son regard rencontra celui de Marguerite et demeura rivé comme par une puissance magnétique sur le limpide et profond regard de la reine.

— Vous vous sentez donc incapable de garder un secret, monsieur de La Mole ? dit doucement Marguerite, qui, penchée sur le dossier de son siège, à moitié cachée par l’ombre d’une tapisserie épaisse, jouissait du bonheur de lire couramment dans cette âme en restant impénétrable elle-même.

— Madame, dit La Mole, je suis d’une misérable nature, je me défie de moi-même, et le bonheur d’autrui me fait mal.

— Le bonheur de qui ? dit Marguerite en souriant ; ah ! oui, le bonheur du roi de Navarre ! Pauvre Henri !

— Vous voyez bien qu’il est heureux, Madame ! s’écria vivement La Mole.

— Heureux ?…

— Oui, puisque Votre Majesté le plaint.

Marguerite chiffonnait la soie de son aumônière et en effilait les torsades d’or.

— Ainsi, vous refusez de voir le roi de Navarre ? dit-elle, c’est arrêté, c’est décidé dans votre esprit ?

— Je crains d’importuner Sa Majesté en ce moment.

— Mais le duc d’Alençon, mon frère ?

— Oh ! Madame, s’écria La Mole, M. le duc d’Alençon ! non, non ; moins encore M. le duc d’Alençon que le roi de Navarre.

— Parce que… ? demanda Marguerite émue au point de trembler en parlant.

— Parce que, quoique déjà trop mauvais huguenot pour être serviteur bien dévoué de Sa Majesté le roi de Navarre, je ne suis pas encore assez bon catholique pour être des amis de M. d’Alençon et de M. de Guise.

Cette fois, ce fut Marguerite qui baissa les yeux et qui sentit le coup vibrer au plus profond de son cœur ; elle n’eût pas su dire si le mot de La Mole était pour elle caressant ou douloureux.

En ce moment Gillonne rentra. Marguerite l’interrogea d’un coup d’œil. La réponse de Gillonne, renfermée aussi dans un regard, fut affirmative. Elle était parvenue à faire passer la clef au roi de Navarre.

Marguerite ramena ses yeux sur La Mole, qui demeurait devant elle indécis, la tête penchée sur sa poitrine, et pâle comme l’est un homme qui souffre à la fois du corps et de l’âme.

— Monsieur de La Mole est fier, dit-elle, et j’hésite à lui faire une proposition qu’il refusera sans doute.

La Mole se leva, fit un pas vers Marguerite et voulut s’incliner devant elle en signe qu’il était à ses ordres ; mais une douleur profonde, aiguë, brûlante, vint tirer des larmes de ses yeux, et, sentant qu’il allait tomber, il saisit une tapisserie, à laquelle il se soutint.

— Voyez-vous, s’écria Marguerite en courant à lui et en le retenant dans ses bras, voyez-vous, Monsieur, que vous avez encore besoin de moi !

Un mouvement à peine sensible agita les lèvres de La Mole.

— Oh ! oui ! murmura-t-il, comme de l’air que je respire, comme du jour que je vois !

En ce moment trois coups retentirent, frappés à la porte de Marguerite.

— Entendez-vous, Madame ? dit Gillonne effrayée.

— Déjà ! murmura Marguerite.

— Faut-il ouvrir ?

— Attends. C’est le roi de Navarre peut-être.

— Oh ! Madame ! s’écria La Mole rendu fort par ces quelques mots, que la reine avait cependant prononcés à voix si basse qu’elle espérait que Gillonne seule les aurait entendus ; Madame ! je vous en supplie à genoux, faites-moi sortir, oui, mort ou vif, Madame ! Ayez pitié de moi ! Oh ! vous ne me répondez pas. Eh bien ! je vais parler ! et, quand j’aurai parlé, vous me chasserez, je l’espère.

— Taisez-vous, malheureux ! dit Marguerite, qui ressentait un charme infini à écouter les reproches du jeune homme : taisez-vous donc !

— Madame, reprit La Mole, qui ne trouvait pas sans doute dans l’accent de Marguerite cette rigueur à laquelle il s’attendait ; Madame, je vous le répète, on entend tout de ce cabinet. Oh ! ne me faites pas mourir d’une mort que les bourreaux les plus cruels n’oseraient inventer.

— Silence ! silence ! dit Marguerite.

— Oh ! Madame, vous êtes sans pitié ; vous ne voulez rien écouter, vous ne voulez rien entendre. Mais comprenez donc que je vous aime…

— Silence donc, puisque je vous le dis ! interrompit Marguerite en appuyant sa main tiède et parfumée sur la bouche du jeune homme, qui la saisit entre ses deux mains et l’appuya contre ses lèvres.

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