La Reine Margot (page 39)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Reine Margot (Dumas) · 63 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Oui, mais d’ici à ce jour-là le coupable sera en sûreté. Ce qu’il y a de mieux, c’est de les désunir tout de suite.

Et en vertu de ce raisonnement, Catherine reprit le chemin des appartements de son fils, qu’elle trouva en conférence avec d’Alençon.

— Ah ! ah ! dit Charles IX en fronçant le sourcil, c’est vous, ma mère !

— Pourquoi n’avez-vous pas dit encore ? Le mot était dans votre pensée, Charles.

— Ce qui est dans ma pensée n’appartient qu’à moi, Madame, dit le roi de ce ton brutal qu’il prenait quelquefois, même pour parler à Catherine. Que me voulez-vous ? dites vite.

— Eh bien ! vous aviez raison, mon fils, dit Catherine à Charles ; et vous, d’Alençon, vous aviez tort.

— En quoi, Madame ? demandèrent les deux princes.

— Ce n’est point M. de La Mole qui était chez le roi de Navarre.

— Ah ! ah ! dit François en pâlissant.

— Et qui était-ce donc ? demanda Charles.

— Nous ne le savons pas encore, mais nous le saurons quand Maurevel pourra parler. Ainsi, laissons là cette affaire qui ne peut tarder à s’éclaircir, et revenons à M. de La Mole.

— Eh bien ! M. de La Mole, que lui voulez-vous, ma mère, puisqu’il n’était pas chez le roi de Navarre ?

— Non, dit Catherine, il n’était pas chez le roi, mais il était chez… la reine.

— Chez la reine ! dit Charles en partant d’un éclat de rire nerveux.

— Chez la reine ! murmura d’Alençon en devenant pâle comme un cadavre.

— Mais non, mais non, dit Charles : Guise m’a dit avoir rencontré la litière de Marguerite.

— C’est cela, dit Catherine ; elle a une maison en ville.

— Rue Cloche-Percée ! s’écria le roi.

— Oh ! oh ! c’est trop fort, dit d’Alençon en enfonçant ses ongles dans les chairs de sa poitrine. Et me l’avoir recommandé à moi-même !

— Ah ! mais j’y pense ! dit le roi en s’arrêtant tout à coup, c’est lui alors qui s’est défendu cette nuit contre nous et qui m’a jeté une aiguière d’argent sur la tête, le misérable !

— Oh ! oui, répéta François, le misérable !

— Vous avez raison, mes enfants, dit Catherine sans avoir l’air de comprendre le sentiment qui faisait parler chacun de ses deux fils. Vous avez raison, car une seule indiscrétion de ce gentilhomme peut causer un scandale horrible ; perdre une fille de France ! il ne faut qu’un moment d’ivresse pour cela.

— Ou de vanité, dit François.

— Sans doute, sans doute, dit Charles ; mais nous ne pouvons cependant déférer la cause à des juges, à moins que Henriot ne consente à se porter plaignant.

— Mon fils, dit Catherine en posant la main sur l’épaule de Charles et en l’appuyant d’une façon assez significative pour appeler toute l’attention du roi sur ce qu’elle allait proposer, écoutez bien ce que je vous dis. Il y a crime et il peut y avoir scandale. Mais ce n’est pas avec des juges et des bourreaux qu’on punit ces sortes de délits à la majesté royale. Si vous étiez de simples gentilshommes, je n’aurais rien à vous apprendre, car vous êtes braves tous deux ; mais vous êtes princes, vous ne pouvez croiser votre épée contre celle d’un hobereau : avisez à vous venger en princes.

— Mort de tous les diables ! dit Charles, vous avez raison, ma mère, et j’y vais rêver.

— Je vous y aiderai, mon frère, s’écria François.

— Et moi, dit Catherine en détachant la cordelière de soie noire qui faisait trois fois le tour de sa taille, et dont chaque bout, terminé par un gland, retombait jusqu’aux genoux, je me retire, mais je vous laisse ceci pour me représenter.

Et elle jeta la cordelière aux pieds des deux princes.

— Ah ! ah ! dit Charles, je comprends.

— Cette cordelière… fit d’Alençon en la ramassant.

— C’est la punition et le silence, dit Catherine victorieuse ; seulement, ajouta-t-elle, il n’y aurait pas de mal à mettre Henri dans tout cela.

Et elle sortit.

— Pardieu ! dit d’Alençon, rien de plus facile, et quand Henri saura que sa femme le trahit… Ainsi, ajouta-t-il en se tournant vers le roi, vous avez adopté l’avis de notre mère ?

— De point en point, dit Charles, ne se doutant point qu’il enfonçait mille poignards dans le cœur de d’Alençon. Cela contrariera Marguerite, mais cela réjouira Henriot.

Puis, appelant un officier de ses gardes, il ordonna que l’on fît descendre Henri ; mais se ravisant :

— Non, non, dit-il, je vais le trouver moi-même. Toi, d’Alençon, préviens d’Anjou et Guise.

Et sortant de son appartement, il prit le petit escalier tournant par lequel on montait au second, et qui aboutissait à la porte de Henri.

VIII projets de vengeance.

Henri avait profité du moment de répit que lui donnait l’interrogatoire si bien soutenu par lui pour courir chez madame de Sauve. Il y avait trouvé Orthon complètement revenu de son évanouissement ; mais Orthon n’avait pu rien lui dire, si ce n’était que des hommes avaient fait irruption chez lui, et que le chef de ces hommes l’avait frappé d’un coup de pommeau d’épée qui l’avait étourdi. Quant à Orthon, on ne s’en était pas inquiété. Catherine l’avait vu évanoui et l’avait cru mort.

Et comme il était revenu à lui dans l’intervalle du départ de la reine mère, à l’arrivée du capitaine des gardes chargé de déblayer la place, il s’était réfugié chez madame de Sauve.

Henri pria Charlotte de garder le jeune homme jusqu’à ce qu’il eût des nouvelles de de Mouy, qui, du lieu où il s’était retiré, ne pouvait manquer de lui écrire. Alors il enverrait Othon porter sa réponse à de Mouy, et, au lieu d’un homme dévoué, il pouvait alors compter sur deux.

Ce plan arrêté, il était revenu chez lui et philosophait en se promenant de long en large, lorsque tout à coup la porte s’ouvrit et le roi parut.

— Votre Majesté ! s’écria Henri en s’élançant au-devant du roi.

— Moi-même… En vérité, Henriot, tu es un excellent garçon, et je sens que je t’aime de plus en plus.

— Sire, dit Henri, Votre Majesté me comble.

— Tu n’as qu’un tort, Henriot.

— Lequel ? celui que Votre Majesté m’a déjà reproché plusieurs fois, dit Henri, de préférer la chasse à courre à la chasse au vol ?

— Non, non, je ne parle pas de celui-là, Henriot, je parle d’un autre.

— Que Votre Majesté s’explique, dit Henri, qui vit au sourire de Charles que le roi était de bonne humeur, et je tâcherai de me corriger.

— C’est, ayant de bons yeux comme tu les as, de ne pas voir plus clair que tu ne vois.

— Bah ! dit Henri, est-ce que, sans m’en douter, je serais myope, sire ?

— Pis que cela, Henriot, pis que cela, tu es aveugle.

— Ah ! vraiment, dit le Béarnais ; mais ne serait-ce pas quand je ferme les yeux que ce malheur-là m’arrive ?

— Oui-da ! dit Charles, tu en es bien capable. En tout cas, je vais te les ouvrir, moi.

— Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut. Votre Majesté est le représentant de Dieu en ce monde ; elle peut donc faire sur la terre ce que Dieu fait au ciel : j’écoute.

— Quand Guise a dit hier soir que ta femme venait de passer, escortée d’un dameret, tu n’as pas voulu le croire !

— Sire, dit Henri, comment croire que la sœur de Votre Majesté commette une pareille imprudence ?

— Quand il t’a dit que ta femme était allée rue Cloche-Percée, tu n’as pas voulu le croire non plus !

— Comment supposer, sire, qu’une fille de France risque publiquement sa réputation ?

— Quand nous avons assiégé la maison de la rue Cloche-Percée, et que j’ai reçu, moi, une aiguière d’argent sur l’épaule, d’Anjou une compote d’oranges sur la tête, et de Guise un jambon de sanglier par la figure, tu as vu deux femmes et deux hommes ?

— Je n’ai rien vu, sire. Votre Majesté doit se rappeler que j’interrogeais le concierge.

— Oui ; mais, corbœuf ! j’ai vu, moi !

— Ah ! si Votre Majesté a vu, c’est autre chose.

— C’est-à-dire j’ai vu deux hommes et deux femmes. Eh bien ! je sais maintenant, à n’en pas douter, qu’une de ces deux femmes était Margot, et qu’un de ces deux hommes était M. de La Mole.

— Eh mais ! dit Henri, si M. de La Mole était rue Cloche-Percée, il n’était pas ici.

— Non, dit Charles, non, il n’était pas ici. Mais il n’est plus question de la personne qui était ici, on la connaîtra quand cet imbécile de Maurevel pourra parler ou écrire. Il est question que Margot te trompe.

— Bah ! dit Henri, ne croyez donc pas des médisances.

— Quand je te disais que tu es plus que myope, que tu es aveugle, mort-diable ! veux-tu me croire une fois, entêté ! Je te dis que Margot te trompe, que nous étranglerons ce soir l’objet de ses affections.

Henri fit un bond de surprise et regarda son beau-frère d’un air stupéfait.

— Tu n’en es pas fâché, Henri, au fond, avoue cela. Margot va bien crier comme cent mille corneilles ; mais, ma foi, tant pis. Je ne veux pas qu’on te rende malheureux, moi. Que Condé soit trompé par le duc d’Anjou, je m’en bats l’œil, Condé est mon ennemi ; mais toi, tu es mon frère, tu es plus que mon frère, tu es mon ami.

— Mais, sire…

— Et je ne veux pas qu’on te moleste, je ne veux pas qu’on te berne ; il y a assez longtemps que tu sers de quintaine à tous ces godelureaux qui arrivent de province pour ramasser nos miettes et courtiser nos femmes ; qu’ils y viennent, ou plutôt qu’ils y reviennent, corbœuf ! On t’a trompé, Henriot, cela peut arriver à tout le monde ; mais tu auras, je te jure, une éclatante satisfaction, et l’on dira demain : Mille noms d’un diable ! il paraît que le roi Charles aime son frère Henriot, car cette nuit il a drôlement fait tirer la langue à M. de La Mole.

— Voyons, sire, dit Henri, est-ce véritablement une chose bien arrêtée ?

— Arrêtée, résolue, décidée ; le muguet n’aura pas à se plaindre. Nous faisons l’expédition entre moi, d’Anjou, d’Alençon et Guise : un roi, deux fils de France et un prince souverain sans te compter.

— Comment, sans me compter ?

— Oui, tu en seras, toi.

— Moi !

— Oui, toi ; dague-moi ce gaillard-là d’une façon royale, tandis que nous l’étranglerons.

— Sire, dit Henri, votre bonté me confond ; mais comment savez-vous ?

— Eh ! corne du diable ! il paraît que le drôle s’en est vanté. Il va tantôt chez elle au Louvre, tantôt rue Cloche-Percée. Ils font des vers ensemble ; je voudrais bien voir des vers de ce muguet-là ; des pastorales : ils causent de Bion et de Moschus, ils font alterner Daphnis et Corydon. Ah çà, prends-moi une bonne miséricorde, au moins !

— Sire, dit Henri, en y réfléchissant…

— Quoi ?

— Votre Majesté comprendra que je ne puis me trouver à une pareille expédition. Être là en personne serait inconvenant, ce me semble. Je suis trop intéressé à la chose pour que mon intervention ne soit pas traitée de férocité. Votre Majesté venge l’honneur de sa sœur sur un fat qui s’est vanté en calomniant ma femme, rien n’est plus simple, et Marguerite, que je maintiens innocente, sire, n’est pas déshonorée pour cela : mais si je suis de la partie, c’est autre chose ; ma coopération fait d’un acte de justice un acte de vengeance. Ce n’est plus une exécution, c’est un assassinat ; ma femme n’est plus calomniée, elle est coupable.

— Mordieu ! Henri, tu parles d’or, et je le disais tout à l’heure encore à ma mère, tu as de l’esprit comme un démon.

Et Charles regarda complaisamment son beau-frère, qui s’inclina pour répondre au compliment.

— Néanmoins, ajouta Charles, tu es content qu’on te débarrasse de ce muguet ?

— Tout ce que fait Votre Majesté est bien fait, répondit le roi de Navarre.

— C’est bien, c’est bien alors, laisse-moi donc faire ta besogne ; sois tranquille, elle n’en sera pas plus mal faite.

— Je m’en rapporte à vous, sire, dit Henri.

— Seulement à quelle heure va-t-il ordinairement chez ta femme ?

— Mais vers les neuf heures du soir.

— Et il en sort ?

— Avant que je n’y arrive, car je ne l’y trouve jamais.

— Vers…

— Vers les onze heures.

— Bon : descends ce soir à minuit, la chose sera faite.

Et Charles ayant cordialement serré la main à Henri, et lui ayant renouvelé ses promesses d’amitié, sortit en sifflant son air de chasse favori.

— Ventre-saint-gris ! dit le Béarnais en suivant Charles des yeux, je suis bien trompé si toute cette diablerie ne sort pas encore de chez la reine mère. En vérité elle ne sait qu’inventer pour nous brouiller, ma femme et moi ; un si joli ménage !

Et Henri se mit à rire comme il riait quand personne ne pouvait le voir ni l’entendre.

Vers les sept heures du soir de la même journée où tous ces événements s’étaient passés, un beau jeune homme, qui venait de prendre un bain, s’épilait et se promenait avec complaisance, fredonnant une petite chanson devant une glace dans une chambre du Louvre.

À côté de lui dormait ou plutôt se détirait sur un lit un autre jeune homme.

L’un était notre ami La Mole, dont on s’était si fort occupé dans la journée, et dont on s’occupait encore peut-être davantage sans qu’il le soupçonnât, et l’autre son compagnon Coconnas.

En effet, tout ce grand orage avait passé autour de lui sans qu’il eût entendu gronder la foudre, sans qu’il eût vu briller les éclairs. Rentré à trois heures du matin, il était resté couché jusqu’à trois heures du soir, moitié dormant, moitié rêvant, bâtissant des châteaux sur ce sable mouvant qu’on appelle l’avenir ; puis il s’était levé, avait été passer une heure chez les baigneurs à la mode, était allé dîner chez maître La Hurière, et, de retour au Louvre, il achevait sa toilette pour aller faire sa visite ordinaire à la reine.

— Et tu dis donc que tu as dîné, toi ? lui demanda Coconnas en bâillant.

— Ma foi, oui, et de grand appétit.

— Pourquoi ne m’as-tu pas emmené avec toi, égoïste ?

— Ma foi, tu dormais si fort que je n’ai pas voulu te réveiller. Mais, sais-tu ? tu souperas au lieu de dîner. Surtout n’oublie pas de demander à maître La Hurière de ce petit vin d’Anjou qui lui est arrivé ces jours-ci.

— Il est bon ?

— Demandes-en, je ne te dis que cela.

— Et toi, où vas-tu ?

— Moi, dit La Mole, étonné que son ami lui fît même cette question, où je vais ? faire ma cour à la reine.

— Tiens, au fait, dit Coconnas, si j’allais dîner à notre petite maison de la rue Cloche-Percée, je dînerais des reliefs d’hier, et il y a un certain vin d’Alicante qui est restaurant.

— Cela serait imprudent, Annibal, mon ami, après ce qui s’est passé cette nuit. D’ailleurs ne nous a-t-on pas fait donner notre parole que nous n’y retournerions pas seuls ? Passe-moi donc mon manteau.

— C’est ma foi vrai, dit Coconnas ; je l’avais oublié. Mais où diable est-il donc ton manteau ?… Ah ! le voilà.

— Non, tu me passes le noir, et c’est le rouge que je te demande. La reine m’aime mieux avec celui-là.

— Ah ! ma foi, dit Coconnas après avoir regardé de tous côtés, cherche-le toi-même, je ne le trouve pas.

— Comment, dit La Mole, tu ne le trouves pas ? mais où donc est-il ?

— Tu l’auras vendu…

— Pourquoi faire ? il me reste encore six écus.

— Alors, mets le mien.

— Ah ! oui… un manteau jaune avec un pourpoint vert, j’aurais l’air d’un papegeai.

— Par ma foi, tu es trop difficile. Arrange-toi comme tu voudras, alors.

En ce moment, et comme après avoir tout mis sens dessus dessous La Mole commençait à se répandre en invectives contre les voleurs qui se glissaient jusque dans le Louvre, un page du duc d’Alençon parut avec le précieux manteau tant demandé.

— Ah ! s’écria La Mole, le voilà, enfin !

— Votre manteau, Monsieur ? dit le page… Oui ; Monseigneur l’avait fait prendre chez vous pour s’éclaircir à propos d’un pari qu’il avait fait sur la nuance.

— Oh ! dit La Mole, je ne le demandais que parce que je veux sortir, mais si Son Altesse désire le garder encore…

— Non, monsieur le comte, c’est fini.

Le page sortit ; La Mole agrafa son manteau.

— Eh bien ! continua La Mole, à quoi te décides-tu ?

— Je n’en sais rien.

— Te retrouverai-je ici ce soir ?

— Comment veux-tu que je te dise cela ?

— Tu ne sais pas ce que tu feras dans deux heures ?

— Je sais bien ce que je ferai, mais je ne sais pas ce qu’on me fera faire.

— La duchesse de Nevers ?

— Non, le duc d’Alençon.

— En effet, dit La Mole, je remarque que depuis quelque temps il te fait force amitiés.

— Mais oui, dit Coconnas.

— Alors ta fortune est faite, dit en riant La Mole.

— Peuh ! fit Coconnas, un cadet !

— Oh ! dit La Mole, il a si bonne envie de devenir l’aîné, que le ciel fera peut-être un miracle en sa faveur. Ainsi tu ne sais pas où tu seras ce soir ?

— Non.

— Au diable, alors… ou plutôt adieu !

— Ce La Mole est terrible, dit Coconnas, pour vouloir toujours qu’on lui dise où l’on sera ! est-ce qu’on le sait ? D’ailleurs, je crois que j’ai envie de dormir. Et il se recoucha.

Quant à La Mole, il prit son vol vers les appartements de la reine. Arrivé au corridor que nous connaissons, il rencontra le duc d’Alençon.

— Ah ! c’est vous, monsieur de La Mole ? lui dit le prince.

— Oui, Monseigneur, répondit La Mole en saluant avec respect.

— Sortez-vous donc du Louvre ?

— Non, Votre Altesse ; je vais présenter mes hommages à Sa Majesté la reine de Navarre.

— Vers quelle heure sortirez-vous de chez elle, monsieur de La Mole ?

— Monseigneur a-t-il quelques ordres à me donner ?

— Non, pas pour le moment, mais j’aurai à vous parler ce soir.

— Vers quelle heure ?

— Mais de neuf à dix.

— J’aurai l’honneur de me présenter à cette heure-là chez Votre Altesse.

— Bien, je compte sur vous.

La Mole salua et continua son chemin.

— Ce duc, dit-il, a des moments où il est pâle comme un cadavre ; c’est singulier.

Et il frappa à la porte de la reine : Gillonne, qui semblait guetter son arrivée, le conduisit près de Marguerite.

Celle-ci était occupée d’un travail qui paraissait la fatiguer beaucoup ; un papier chargé de ratures et un volume d’Isocrate étaient placés devant elle. Elle fit signe à La Mole de la laisser achever un paragraphe ; puis, ayant terminé, ce qui ne fut pas long, elle jeta sa plume, et invita le jeune homme à s’asseoir près d’elle.

La Mole rayonnait. Il n’avait jamais été si beau, jamais si gai.

— Du grec ! s’écria-t-il en jetant les yeux sur le livre : une harangue d’Isocrate ! Que voulez-vous faire de cela ? Oh ! oh ! sur ce papier du latin : Ad Sarmatiæ legatos reginæ Margaritæ concio ! Vous allez donc haranguer ces barbares en latin ?

— Il le faut bien, dit Marguerite, puisqu’ils ne parlent pas français.

— Mais comment pouvez-vous faire la réponse avant d’avoir le discours ?

— Une plus coquette que moi vous ferait croire à une improvisation : mais pour vous, mon Hyacinthe, je n’ai point de ces sortes de tromperies ; on m’a communiqué d’avance le discours, et j’y réponds.

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