La Reine Margot (page 43)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Reine Margot (Dumas) · 63 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Les grandes douleurs sont des situations anormales dont l’esprit secoue le joug aussi vite qu’il lui est possible. L’idée de quitter Marguerite avait d’abord brisé le cœur de La Mole ; et c’était bien plutôt pour sauver la réputation de la reine que pour préserver sa propre vie qu’il avait consenti à fuir.

Aussi dès le lendemain au soir était-il revenu à Paris pour revoir Marguerite à son balcon. Marguerite, de son côté, comme si une voix secrète lui eût appris le retour du jeune homme, avait passé toute la soirée à sa fenêtre ; il en résulta que tous deux s’étaient revus avec ce bonheur indicible qui accompagne les jouissances défendues. Il y a même plus ; l’esprit mélancolique et romanesque de La Mole trouvait un certain charme à ce contre-temps. Cependant, comme l’amant véritablement épris n’est heureux qu’un moment, celui pendant lequel il voit ou possède, et souffre pendant tout le temps de l’absence, La Mole, ardent de revoir Marguerite, s’occupa d’organiser au plus vite l’événement qui devait la lui rendre, c’est-à-dire la fuite du roi de Navarre.

Quant à Marguerite, elle se laissait, de son côté, aller au bonheur d’être aimée avec un dévouement si pur. Souvent elle s’en voulait de ce qu’elle regardait comme une faiblesse ; elle, cet esprit viril, méprisant les pauvretés de l’amour vulgaire, insensible aux minuties qui en font pour les âmes tendres le plus doux, le plus délicat, le plus désirable de tous les bonheurs, elle trouvait sa journée sinon heureusement remplie, du moins heureusement terminée, quand vers neuf heures, paraissant à son balcon vêtue d’un peignoir blanc, elle apercevait sur le quai, dans l’ombre, un cavalier dont la main se posait sur ses lèvres, sur son cœur : c’était alors une toux significative, qui rendait à l’amant le souvenir de la voix aimée. C’était quelquefois aussi un billet vigoureusement lancé par une petite main et qui enveloppait quelque bijou précieux, mais bien plus précieux encore pour avoir appartenu à celle qui l’envoyait que pour la matière qui lui donnait sa valeur, et qui allait résonner sur le pavé à quelques pas du jeune homme. Alors La Mole, pareil à un milan, fondait sur cette proie, la serrait dans son sein, répondait par la même voie, et Marguerite ne quittait son balcon qu’après avoir entendu se perdre dans la nuit les pas du cheval poussé à toute bride pour venir, et qui, pour s’éloigner, semblait d’une matière aussi inerte que le fameux colosse qui perdit Troie.

Voilà pourquoi la reine n’était pas inquiète du sort de La Mole, auquel, du reste, de peur que ses pas ne fussent épiés, elle refusait opiniâtrement tout autre rendez-vous que ces entrevues à l’espagnole, qui duraient depuis sa fuite et se renouvelaient dans la soirée de chacun des jours qui s’écoulaient dans l’attente de la réception des ambassadeurs, réception remise à quelques jours, comme on l’a vu par les ordres exprès d’Ambroise Paré.

La veille de cette réception, vers neuf heures du soir, comme tout le monde au Louvre était préoccupé des préparatifs du lendemain, Marguerite ouvrit sa fenêtre et s’avança sur le balcon ; mais à peine y fut-elle, que, sans attendre la lettre de Marguerite, La Mole, plus pressé que de coutume, envoya la sienne, qui vint, avec son adresse accoutumée, tomber aux pieds de sa royale maîtresse. Marguerite comprit que la missive devait renfermer quelque chose de particulier, elle rentra pour la lire.

Le billet, sur le recto de la première page, renfermait ces mots :

« Madame, il faut que je parle au roi de Navarre. L’affaire est urgente. J’attends. »

Et sur le second recto ces mots, que l’on pouvait isoler des premiers en séparant les deux feuilles :

« Madame et ma reine, faites que je puisse vous donner un de ces baisers que je vous envoie. J’attends. »

Marguerite achevait à peine cette seconde partie de la lettre, qu’elle entendit la voix de Henri de Navarre qui, avec sa réserve habituelle, frappait à la porte commune, et demandait à Gillonne s’il pouvait entrer.

La reine divisa aussitôt la lettre, mit une des pages dans son corset, l’autre dans sa poche, courut à la fenêtre qu’elle ferma, et s’élançant vers la porte :

— Entrez, sire, dit-elle.

Si doucement, si promptement, si habilement que Marguerite eût fermé cette fenêtre, la commotion en était arrivée jusqu’à Henri, dont les sens toujours tendus avaient, au milieu de cette société dont il se défiait si fort, presque acquis l’exquise délicatesse où ils sont portés chez l’homme vivant dans l’état sauvage. Mais le roi de Navarre n’était pas un de ces tyrans qui veulent empêcher leurs femmes de prendre l’air et de contempler les étoiles.

Henri était souriant et gracieux comme d’habitude.

— Madame, dit-il, tandis que nos gens de cour essayent leurs habits de cérémonie, je pense à venir échanger avec vous quelques mots de mes affaires, que vous continuez de regarder comme les vôtres, n’est-ce pas ?

— Certainement, Monsieur, répondit Marguerite, nos intérêts ne sont-ils pas toujours les mêmes ?

— Oui, Madame, et c’est pour cela que je voulais vous demander ce que vous pensez de l’affectation que M. le duc d’Alençon met depuis quelques jours à me fuir, à ce point que depuis avant-hier il s’est retiré à Saint-Germain. Ne serait-ce pas pour lui soit un moyen de partir seul, car il est peu surveillé, soit un moyen de ne point partir du tout ? Votre avis, s’il vous plaît, Madame ? il sera, je vous l’avoue, d’un grand poids pour affermir le mien.

— Votre Majesté a raison de s’inquiéter du silence de mon frère. J’y ai songé aujourd’hui toute la journée, et mon avis est que, les circonstances ayant changé, il a changé avec elles.

— C’est-à-dire, n’est-ce pas, que, voyant le roi Charles malade, le duc d’Anjou roi de Pologne, il ne serait pas fâché de demeurer à Paris pour garder à vue la couronne de France ?

— Justement.

— Soit. Je ne demande pas mieux, dit Henri, qu’il reste ; seulement cela change tout notre plan ; car il me faut, pour partir seul, trois fois les garanties que j’aurais demandées pour partir avec votre frère, dont le nom et la présence dans l’entreprise me sauvegardaient. Ce qui m’étonne seulement, c’est de ne pas entendre parler de M. de Mouy. Ce n’est point son habitude de demeurer ainsi sans bouger. N’en auriez-vous point eu des nouvelles, Madame ?…

— Moi, sire ! dit Marguerite étonnée ; et comment voulez-vous ?…

— Eh ! pardieu, ma mie, rien ne serait plus naturel ; vous avez bien voulu, pour me faire plaisir, sauver la vie au petit La Mole… Ce garçon a dû aller à Mantes… et quand on y va, on en peut bien revenir…

— Ah ! voilà qui me donne la clef d’une énigme dont je cherchais vainement le mot, répondit Marguerite. J’avais laissé la fenêtre ouverte, et j’ai trouvé, en rentrant, sur mon tapis, une espèce de billet.

— Voyez-vous cela ! dit Henri.

— Un billet auquel d’abord je n’ai rien compris, et auquel je n’ai attaché aucune importance, continua Marguerite ; peut-être avais-je tort et vient-il de ce côté-là.

— C’est possible, dit Henri ; j’oserai même dire que c’est probable. Peut-on voir ce billet ?

— Certainement, sire, répondit Marguerite en remettant au roi celle des deux feuilles de papier qu’elle avait introduite dans sa poche.

Le roi jeta les yeux dessus.

— N’est-ce point l’écriture de M. de La Mole ? dit-il.

— Je ne sais, répondit Marguerite ; le caractère m’en a paru contrefait.

— N’importe, lisons, dit Henri.

Et il lut :

« Madame, il faut que je parle au roi de Navarre. L’affaire est urgente. J’attends. »

— Ah ! oui-da ! continua Henri… Voyez-vous, il dit qu’il attend !

— Certainement je le vois, dit Marguerite… Mais que voulez-vous ?

— Eh ! ventre-saint-gris ! je veux qu’il vienne !

— Qu’il vienne ! s’écria Marguerite en fixant sur son mari ses beaux yeux étonnés ; comment pouvez-vous dire une chose pareille, sire ? Un homme que le roi a voulu tuer… qui est signalé, menacé… qu’il vienne ! dites-vous ; est-ce que c’est possible ?… Les portes sont-elles bien faites pour ceux qui ont été…

— Obligés de fuir par la fenêtre… vous voulez dire ?

— Justement, et vous achevez ma pensée.

— Eh bien ! mais, s’ils connaissent le chemin de la fenêtre, qu’ils reprennent ce chemin, puisqu’ils ne peuvent absolument pas entrer par la porte. C’est tout simple, cela.

— Vous croyez ? dit Marguerite rougissant de plaisir à l’idée de se rapprocher de La Mole.

— J’en suis sûr.

— Mais comment monter ? demanda la reine.

— N’avez-vous donc pas conservé l’échelle de corde que je vous avais envoyée ? Ah ! je ne reconnaîtrais point là votre prévoyance habituelle.

— Si fait, sire, dit Marguerite.

— Alors, c’est parfait, dit Henri.

— Qu’ordonne donc Votre Majesté ?

— Mais c’est tout simple, dit Henri, attachez-la à votre balcon et la laissez pendre. Si c’est de Mouy qui attend, et je serais tenté de le croire… si c’est de Mouy qui attend et qu’il veuille monter, il montera, ce digne ami.

Et sans perdre de son flegme, Henri prit la bougie pour éclairer Marguerite dans la recherche qu’elle s’apprêtait à faire de l’échelle ; la recherche ne fut pas longue, elle était enfermée dans une armoire du fameux cabinet.

— La, c’est cela, dit Henri ; maintenant, Madame, si ce n’est pas trop exiger de votre complaisance, attachez, je vous prie, cette échelle au balcon.

— Pourquoi moi et non pas vous, sire ? dit Marguerite.

— Parce que les meilleurs conspirateurs sont les plus prudents. La vue d’un homme effaroucherait peut-être notre ami, vous comprenez.

Marguerite sourit et attacha l’échelle.

— La, dit Henri en restant caché dans l’angle de l’appartement, montrez-vous bien ; maintenant faites voir l’échelle. À merveille ; je suis sûr que de Mouy va monter.

En effet, dix minutes après un homme ivre de joie enjamba le balcon, et, voyant que la reine ne venait pas au-devant de lui, demeura quelques secondes hésitant. Mais, à défaut de Marguerite, Henri s’avança :

— Tiens, dit-il gracieusement, ce n’est point de Mouy, c’est M. de La Mole. Bonsoir, monsieur de La Mole ; entrez donc, je vous prie.

La Mole demeura un instant stupéfait. Peut-être, s’il eût été encore suspendu à son échelle au lieu d’être posé le pied ferme sur le balcon, fût-il tombé en arrière.

— Vous avez désiré parler au roi de Navarre pour affaires urgentes, dit Marguerite ; je l’ai fait prévenir, et le voilà.

Henri alla fermer la fenêtre.

— Je t’aime, dit Marguerite en serrant vivement la main du jeune homme.

— Eh bien ! Monsieur, fit Henri en présentant une chaise à La Mole, que disons-nous ?

— Nous disons, sire, répondit celui-ci, que j’ai quitté M. de Mouy à la barrière. Il désire savoir si Maurevel a parlé et si sa présence dans la chambre de Votre Majesté est connue.

— Pas encore, mais cela ne peut tarder ; il faut donc nous hâter.

— Votre opinion est la sienne, sire, et si demain, pendant la soirée, M. d’Alençon est prêt à partir, il se trouvera à la porte Saint-Marcel avec cent cinquante hommes ; cinq cents vous attendront à Fontainebleau : alors vous gagnerez Blois, Angoulême et Bordeaux.

— Madame, dit Henri en se tournant vers sa femme, demain, pour mon compte, je serai prêt, le serez-vous ?

Les yeux de La Mole se fixèrent sur ceux de Marguerite avec une profonde anxiété.

— Vous avez ma parole, dit la reine : partout où vous irez, je vous suis ; mais vous le savez, il faut que M. d’Alençon parte en même temps que nous. Pas de milieu avec lui, il nous sert ou il nous trahit ; s’il hésite, ne bougeons pas.

— Sait-il quelque chose de ce projet, monsieur de La Mole ? demanda Henri.

— Il a dû, il y a quelques jours, recevoir une lettre de M. de Mouy.

— Ah ! ah ! dit Henri, et il ne m’a parlé de rien !

— Défiez-vous, Monsieur, dit Marguerite, défiez-vous.

— Soyez tranquille, je suis sur mes gardes. Comment faire tenir une réponse à de Mouy ?

— Ne vous inquiétez de rien, sire. À droite ou à gauche de Votre Majesté, visible ou invisible, demain, pendant la réception des ambassadeurs, il sera là : un mot dans le discours de la reine qui lui fasse comprendre si vous consentez ou non, s’il doit fuir ou vous attendre. Si le duc d’Alençon refuse, il ne demande que quinze jours pour tout réorganiser en votre nom.

— En vérité, dit Henri, de Mouy est un homme précieux. Pouvez-vous intercaler dans votre discours la phrase attendue, Madame ?

— Rien de plus facile, répondit Marguerite.

— Alors, dit Henri, je verrai demain M. d’Alençon ; que de Mouy soit à son poste et comprenne à demi mot.

— Il y sera, sire.

— Eh bien, monsieur de La Mole, dit Henri, allez lui porter ma réponse. Vous avez sans doute dans les environs un cheval, un serviteur ?

— Orthon est là qui m’attend sur le quai.

— Allez le rejoindre, monsieur le comte. Oh ! non point par la fenêtre ; c’est bon dans les occasions extrêmes. Vous pourriez être vu, et comme on ne saurait pas que c’est pour moi que vous vous exposez ainsi, vous compromettriez la reine.

— Mais par où, sire ?

— Si vous ne pouvez pas entrer seul au Louvre, vous en pouvez sortir avec moi, qui ai le mot d’ordre. Vous avez votre manteau, j’ai le mien ; nous nous envelopperons tous deux, et nous traverserons le guichet sans difficulté. D’ailleurs, je serai aise de donner quelques ordres particuliers à Orthon. Attendez ici, je vais voir s’il n’y a personne dans les corridors.

Henri, de l’air du monde le plus naturel, sortit pour aller explorer le chemin. La Mole resta seul avec la reine.

— Oh ! quand vous reverrai-je ? dit La Mole.

— Demain soir si nous fuyons : un de ces soirs, dans la maison de la rue Cloche-Percée, si nous ne fuyons pas.

— Monsieur de La Mole, dit Henri en rentrant, vous pouvez venir, il n’y a personne.

La Mole s’inclina respectueusement devant la reine.

— Donnez-lui votre main à baiser, Madame, dit Henri ; monsieur de La Mole n’est pas un serviteur ordinaire.

Marguerite obéit.

— À propos, dit Henri, serrez l’échelle de corde avec soin : c’est un meuble précieux pour des conspirateurs ; et, au moment où l’on s’y attend le moins, on peut avoir besoin de s’en servir. Venez, monsieur de La Mole, venez.

XII les ambassadeurs.

Le lendemain toute la population de Paris s’était portée vers le faubourg Saint-Antoine, par lequel il avait été décidé que les ambassadeurs polonais feraient leur entrée. Une haie de Suisses contenait la foule, et des détachements de cavaliers protégeaient la circulation des seigneurs et des dames de la cour qui se portaient au-devant du cortège.

Bientôt parut, à la hauteur de l’abbaye Saint-Antoine, une troupe de cavaliers vêtus de rouge et de jaune, avec des bonnets et des manteaux fourrés, et tenant à la main des sabres larges et recourbés comme les cimeterres des Turcs.

Les officiers marchaient sur le flanc des lignes.

Derrière cette première troupe en venait une seconde équipée avec un luxe tout à fait oriental. Elle précédait les ambassadeurs, qui, au nombre de quatre, représentaient magnifiquement le plus mythologique des royaumes chevaleresques du seizième siècle.

L’un de ces ambassadeurs était l’évêque de Cracovie. Il portait un costume demi-pontifical, demi-guerrier, mais éblouissant d’or et de pierreries. Son cheval blanc à longs crins flottants et au pas relevé semblait souffler le feu par ses naseaux ; personne n’aurait pensé que depuis un mois le noble animal faisait quinze lieues chaque jour par des chemins que le mauvais temps avait rendus presque impraticables.

Près de l’évêque marchait le palatin Lasco, puissant seigneur si rapproché de la couronne qu’il avait la richesse d’un roi comme il en avait l’orgueil.

Après les deux ambassadeurs principaux, qu’accompagnaient deux autres palatins de haute naissance, venait une quantité de seigneurs polonais dont les chevaux, harnachés de soie, d’or et de pierreries, excitèrent la bruyante approbation du peuple. En effet, les cavaliers français, malgré la richesse de leurs équipages, étaient complètement éclipsés par ces nouveaux venus, qu’ils appelaient dédaigneusement des barbares.

Jusqu’au dernier moment, Catherine avait espéré que la réception serait remise encore et que la décision du roi céderait à sa faiblesse, qui continuait. Mais lorsque le jour fut venu, lorsqu’elle vit Charles, pâle comme un spectre, revêtir le splendide manteau royal, elle comprit qu’il fallait plier en apparence sous cette volonté de fer, et elle commença de croire que le plus sûr parti pour Henri d’Anjou était l’exil magnifique auquel il était condamné.

Charles, à part les quelques mots qu’il avait prononcés lorsqu’il avait rouvert les yeux, au moment où sa mère sortait du cabinet, n’avait point parlé à Catherine depuis la scène qui avait amené la crise à laquelle il avait failli succomber. Chacun, dans le Louvre, savait qu’il y avait eu une altercation terrible entre eux sans connaître la cause de cette altercation, et les plus hardis tremblaient devant cette froideur et ce silence, comme tremblent les oiseaux devant le calme menaçant qui précède l’orage.

Cependant tout s’était préparé au Louvre, non pas comme pour une fête, il est vrai, mais comme pour quelque lugubre cérémonie. L’obéissance de chacun avait été morne ou passive. On savait que Catherine avait presque tremblé, et tout le monde tremblait.

La grande salle de réception du palais avait été préparée, et comme ces sortes de séances étaient ordinairement publiques, les gardes et les sentinelles avaient reçu l’ordre de laisser entrer, avec les ambassadeurs, tout ce que les appartements et les cours pourraient contenir de populaire.

Quant à Paris, son aspect était toujours celui que présente la grande ville en pareille circonstance : c’est-à-dire empressement et curiosité. Seulement quiconque eût bien considéré ce jour-là la population de la capitale, eût reconnu parmi les groupes, composés de ces honnêtes figures de bourgeois naïvement béantes, bon nombre d’hommes enveloppés dans de grands manteaux, se répondant les uns aux autres par des coups d’œil, des signes de la main quand ils étaient à distance, et échangeaient à voix basse quelques mots rapides et significatifs toutes les fois qu’ils se rapprochaient. Ces hommes, au reste, paraissaient fort préoccupés du cortège, le suivaient des premiers, et paraissaient recevoir leurs ordres d’un vénérable vieillard dont les yeux noirs et vifs faisaient, malgré sa barbe blanche et ses sourcils grisonnants, ressortir la verte activité. En effet, ce vieillard, soit par ses propres moyens, soit qu’il fût aidé par les efforts de ses compagnons, parvint à se glisser des premiers dans le Louvre, et, grâce à la complaisance du chef des Suisses, digne huguenot fort peu catholique malgré sa conversion, trouva moyen de se placer derrière les ambassadeurs, juste en face de Marguerite et de Henri de Navarre.

Henri, prévenu par La Mole que de Mouy devait, sous un déguisement quelconque, assister à la séance, jetait les yeux de tous côtés. Enfin ses regards rencontrèrent ceux du vieillard et ne le quittèrent plus : un signe de de Mouy avait fixé tous les doutes du roi de Navarre. Car de Mouy était si bien déguisé que Henri lui-même avait douté que ce vieillard à barbe blanche pût être le même que cet intrépide chef des huguenots qui avait fait, cinq ou six jours auparavant, une si rude défense.

Un mot de Henri, prononcé à l’oreille de Marguerite, fixa les regards de la reine sur de Mouy. Puis alors ses beaux yeux s’égarèrent dans les profondeurs de la salle : elle cherchait La Mole, mais inutilement.

La Mole n’y était pas.

Les discours commencèrent. Le premier fut au roi. Lasco lui demandait, au nom de la diète, son assentiment à ce que la couronne de Pologne fût offerte à un prince de la maison de France.

Charles répondit par une adhésion courte et précise, présentant le duc d’Anjou, son frère, du courage duquel il fit un grand éloge aux envoyés polonais. Il parlait en français ; un interprète traduisait sa réponse après chaque période. Et pendant que l’interprète parlait à son tour, on pouvait voir le roi approcher de sa bouche un mouchoir qui, à chaque fois, s’en éloignait teint de sang.

Quand la réponse de Charles fut terminée, Lasco se tourna vers le duc d’Anjou, s’inclina et commença un discours latin dans lequel il lui offrait le trône au nom de la nation polonaise.

Le duc répondit dans la même langue, et d’une voix dont il cherchait en vain à contenir l’émotion, qu’il acceptait avec reconnaissance l’honneur qui lui était décerné. Pendant tout le temps qu’il parla, Charles resta debout, les lèvres serrées, l’œil fixé sur lui, immobile et menaçant comme l’œil d’un aigle.

Quand le duc d’Anjou eut fini, Lasco prit la couronne des Jagellons posée sur un coussin de velours rouge, et tandis que deux seigneurs polonais revêtaient le duc d’Anjou du manteau royal, il déposa la couronne entre les mains de Charles.

Charles fit un signe à son frère. Le duc d’Anjou vint s’agenouiller devant lui, et de ses propres mains, Charles lui posa la couronne sur la tête : alors les deux rois échangèrent un des plus haineux baisers que se soient jamais donnés deux frères.

Aussitôt un héraut cria :

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