La Reine Margot (page 44)
« Alexandre-Édouard-Henri de France, duc d’Anjou, vient d’être couronné roi de Pologne. Vive le roi de Pologne ! »
Toute l’assemblée répéta d’un seul cri : Vive le roi de Pologne !
Alors Lasco se tourna vers Marguerite. Le discours de la belle reine avait été gardé pour le dernier. Or, comme c’était une galanterie qui lui avait été accordée pour faire briller son beau génie, comme on disait alors, chacun porta une grande attention à la réponse, qui devait être en latin. Nous avons vu que Marguerite l’avait composée elle-même.
Le discours de Lasco fut plutôt un éloge qu’un discours. Il avait cédé, tout Sarmate qu’il était, à l’admiration qu’inspirait à tous la belle reine de Navarre ; et empruntant la langue à Ovide, mais le style à Ronsard, il dit que, partis de Varsovie au milieu de la plus profonde nuit, il n’aurait su, lui et ses compagnons, comment retrouver leur chemin, si, comme les rois mages, ils n’avaient eu deux étoiles pour les guider ; étoiles qui devenaient de plus en plus brillantes à mesure qu’ils approchaient de la France, et qu’ils reconnaissaient maintenant n’être autre chose que les deux beaux yeux de la reine de Navarre. Enfin, passant de l’Évangile au Coran, de la Syrie à l’Arabie Pétrée, de Nazareth à la Mecque, il termina en disant qu’il était tout prêt à faire ce que faisaient les sectateurs ardents du Prophète, qui, une fois qu’ils avaient eu le bonheur de contempler son tombeau, se crevaient les yeux, jugeant qu’après avoir joui d’une si belle vue rien dans ce monde ne valait plus la peine d’être admiré.
Ce discours fut couvert d’applaudissements de la part de ceux qui parlaient latin, parce qu’ils partageaient l’opinion de l’orateur ; de la part de ceux qui ne l’entendaient point, parce qu’ils voulaient avoir l’air de l’entendre.
Marguerite fit d’abord une gracieuse révérence au galant Sarmate ; puis, tout en répondant à l’ambassadeur, fixant les yeux sur de Mouy, elle commença en ces termes :
« Quod nunc hac in aulâ insperati adestis exultaremus ego et conjux, nisi ideo immineret calamitas, scilicet non solum fratris sed etiam amici orbitas. »
Ces paroles avaient deux sens, et, tout en s’adressant à de Mouy, pouvaient s’adresser à Henri d’Anjou. Aussi ce dernier salua-t-il en signe de reconnaissance.
Charles ne se rappela point avoir lu cette phrase dans le discours qui lui avait été communiqué quelques jours auparavant ; mais il n’attachait point grande importance aux paroles de Marguerite, qu’il savait être un discours de simple courtoisie. D’ailleurs, il comprenait fort mal le latin.
Marguerite continua :
« Adeo dolemur a te dividi ut tecum proficisci maluissemus. Sed idem fatum quo nunc sine ullâ morâ Lutetiâ cedere juberis, hac in urbe detinet. Proficiscere ergo, frater ; proficiscere, amice ; proficiscere sine nobis ; proficiscentem sequuntur spes et desideria nostra. »
On devine aisément que de Mouy écoutait avec une attention profonde ces paroles, qui, adressées aux ambassadeurs, étaient prononcées pour lui seul. Henri avait bien déjà deux ou trois fois tourné la tête négativement sur les épaules, pour faire comprendre au jeune huguenot que d’Alençon avait refusé ; mais ce geste, qui pouvait être un effet du hasard, eût paru insuffisant à de Mouy, si les paroles de Marguerite ne fussent venues le confirmer. Or, tandis qu’il regardait Marguerite et l’écoutait de toute son âme, ses deux yeux noirs, si brillants sous leurs sourcils gris, frappèrent Catherine, qui tressaillit comme à une commotion électrique, et qui ne détourna plus son regard de ce côté de la salle.
— Voilà une figure étrange, murmura-t-elle tout en continuant de composer son visage selon les lois du cérémonial. Qui donc est cet homme qui regarde si attentivement Marguerite, et que de leur côté, Marguerite et Henri regardent si attentivement.
Cependant la reine de Navarre continuait son discours, qui, à partir de ce moment, répondait aux politesses de l’envoyé polonais, tandis que Catherine se creusait la tête, cherchant quel pouvait être le nom de ce beau vieillard, lorsque le maître des cérémonies, s’approchant d’elle par derrière, lui remit un sachet de satin parfumé contenant un papier plié en quatre. Elle ouvrit le sachet, tira le papier, et lut ces mots :
« Maurevel, à l’aide d’un cordial que je viens de lui donner, a enfin repris, quelque force, et est parvenu à écrire le nom de l’homme qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre. Cet homme, c’est M. de Mouy. »
— De Mouy ! pensa la reine ; eh bien, j’en avais le pressentiment. Mais ce vieillard… Eh ! cospetto !… ce vieillard, c’est…
Catherine demeura l’œil fixe, la bouche béante. Puis, se penchant à l’oreille du capitaine des gardes qui se tenait à son côté :
— Regardez, monsieur de Nancey, lui dit-elle, mais sans affectation ; regardez le seigneur Lasco, celui qui parle en ce moment. Derrière lui… c’est cela… voyez-vous un vieillard à barbe blanche, en habit de velours noir ?
— Oui, Madame, répondit le capitaine.
— Bon, ne le perdez pas de vue.
— Celui auquel le roi de Navarre fait un signe ?
— Justement. Placez-vous à la porte du Louvre avec dix hommes, et, quand il sortira, invitez-le de la part du roi à dîner. S’il vous suit, conduisez-le dans une chambre où vous l’y retiendrez prisonnier. S’il vous résiste, emparez-vous-en mort ou vif. Allez, allez.
Heureusement Henri, fort peu occupé du discours de Marguerite, avait l’œil arrêté sur Catherine, et n’avait point perdu une seule expression de son visage. En voyant les yeux de la reine mère fixés avec un si grand acharnement sur de Mouy, il s’inquiéta ; en lui voyant donner un ordre au capitaine des gardes, il comprit tout.
Ce fut en ce moment qu’il fit le geste qu’avait surpris M. de Nancey, et qui, dans la langue des signes, voulait dire :
« Vous êtes découvert, sauvez-vous à l’instant même. »
De Mouy comprit ce geste, qui couronnait si bien la portion du discours de Marguerite qui lui était adressée. Il ne se le fit pas dire à deux fois, il se perdit dans la foule, et disparut.
Mais Henri ne fut tranquille que lorsqu’il eut vu M. de Nancey revenir à Catherine, et qu’il eut compris à la contraction du visage de la reine mère que celui-ci lui annonçait qu’il était arrivé trop tard. L’audience était finie. Marguerite échangeait encore quelques paroles non officielles avec Lasco.
Le roi se leva chancelant, salua, et sortit appuyé sur l’épaule d’Ambroise Paré, qui ne le quittait pas depuis l’accident qui lui était arrivé.
Catherine, pâle de colère, et Henri, muet de douleur, le suivirent.
Quant au duc d’Alençon, il s’était complètement effacé pendant la cérémonie ; et pas une fois le regard de Charles, qui ne s’était pas écarté un instant du duc d’Anjou, ne s’était fixé sur lui.
Le nouveau roi de Pologne se sentait perdu. Loin de sa mère, enlevé par ces barbares du Nord, il était semblable à Antée, ce fils de la Terre, qui perdait ses forces soulevé dans les bras d’Hercule. Une fois hors de la frontière, le duc d’Anjou se regardait comme à tout jamais exclu du trône de France.
Aussi, au lieu de suivre le roi, ce fut chez sa mère qu’il se retira.
Il la trouva non moins sombre et non moins préoccupée que lui-même, car elle songeait à cette tête fine et moqueuse qu’elle n’avait point perdue de vue pendant la cérémonie, à ce Béarnais auquel la destinée semblait faire place en balayant autour de lui les rois, princes assassins, ses ennemis et ses obstacles.
En voyant son fils bien-aimé pâle sous sa couronne, brisé sous son manteau royal, joignant sans rien dire, en signe de supplication, ses belles mains, qu’il tenait d’elle, Catherine se leva, et alla à lui.
— Oh ! ma mère, s’écria le roi de Pologne, me voilà condamné à mourir dans l’exil !
— Mon fils, lui dit Catherine, oubliez-vous si vite la prédiction de René ? Soyez tranquille, vous n’y demeurerez pas longtemps.
— Ma mère, je vous en conjure, dit le duc d’Anjou, au premier bruit, au premier soupçon que la couronne de France peut être vacante, prévenez-moi…
— Soyez tranquille, mon fils, dit Catherine ; jusqu’au jour que nous attendons tous deux il y aura incessamment dans mon écurie un cheval sellé, et dans mon antichambre un courrier prêt à partir pour la Pologne.
XIII oreste et pylade.
Henri d’Anjou parti, on eût dit que la paix et le bonheur étaient revenus s’asseoir dans le Louvre au foyer de cette famille d’Atrides.
Charles, oubliant sa mélancolie, reprenait sa vigoureuse santé, chassant avec Henri et parlant de chasse avec lui les jours où il ne pouvait chasser ; ne lui reprochant qu’une chose, son apathie pour la chasse au vol, et disant qu’il serait un prince parfait s’il savait dresser les faucons, les gerfauts et les tiercelets comme il savait dresser braques et courants.
Catherine était redevenue bonne mère : douce à Charles et à d’Alençon, caressante à Henri et à Marguerite, gracieuse à madame de Nevers et à madame de Sauve ; et, sous prétexte que c’était en accomplissant un ordre d’elle qu’il avait été blessé, elle avait poussé la bonté d’âme jusqu’à aller voir deux fois Maurevel convalescent dans sa maison de la rue de la Cerisaie.
Marguerite continuait ses amours à l’espagnole.
Tous les soirs elle ouvrait sa fenêtre et correspondait avec La Mole par gestes et par écrit ; et dans chacune de ses lettres le jeune homme rappelait à sa belle reine qu’elle lui avait promis quelques instants, en récompense de son exil, rue Cloche-Percée.
Une seule personne au monde était seule et dépareillée dans le Louvre redevenu si calme et si paisible.
Cette personne, c’était notre ami le comte Annibal de Coconnas.
Certes, c’était quelque chose que de savoir La Mole vivant ; c’était beaucoup que d’être toujours le préféré de madame de Nevers, la plus rieuse et la plus fantasque de toutes les femmes. Mais tout le bonheur de ce tête-à-tête que la belle duchesse lui accordait, tout le repos d’esprit donné par Marguerite à Coconnas sur le sort de leur ami commun, ne valaient point aux yeux du Piémontais une heure passée avec La Mole chez l’ami La Hurière devant un pot de vin doux, ou bien une de ces courses dévergondées faites dans tous ces endroits de Paris où un honnête gentilhomme pouvait attraper des accrocs à sa peau, à sa bourse ou à son habit.
Madame de Nevers, il faut l’avouer à la honte de l’humanité, supportait impatiemment cette rivalité de La Mole. Ce n’est point qu’elle détestât le Provençal, au contraire : entraînée par cet instinct irrésistible qui porte toute femme à être coquette malgré elle avec l’amant d’une autre femme, surtout quand cette femme est son amie, elle n’avait point épargné à La Mole les éclairs de ses yeux d’émeraude, et Coconnas eût pu envier les franches poignées de main et les frais d’amabilité faits par la duchesse en faveur de son ami pendant ces jours de caprice, où l’astre du Piémontais semblait pâlir dans le ciel de sa belle maîtresse ; mais Coconnas, qui eût égorgé quinze personnes pour un seul clin d’œil de sa dame, était si peu jaloux de La Mole, qu’il lui avait souvent fait à l’oreille, à la suite de ces inconséquences de la duchesse, certaines offres qui avaient fait rougir le Provençal.
Il résulte de cet état de choses que Henriette, que l’absence de La Mole privait de tous les avantages que lui procurait la compagnie de Coconnas, c’est-à-dire de son intarissable gaieté et de ses insatiables caprices de plaisir, vint un jour trouver Marguerite pour la supplier de lui rendre ce tiers obligé, sans lequel l’esprit et le cœur de Coconnas allaient s’évaporant de jour en jour.
Marguerite, toujours compatissante et d’ailleurs pressée par les prières de La Mole et les désirs de son propre cœur, donna rendez-vous pour le lendemain à Henriette dans la maison aux deux portes, afin d’y traiter à fond ces matières dans une conversation que personne ne pourrait interrompre.
Coconnas reçut d’assez mauvaise grâce le billet d’Henriette qui le convoquait rue Tizon pour neuf heures et demie. Il ne s’en achemina pas moins vers le lieu du rendez-vous, où il trouva Henriette déjà courroucée d’être arrivée la première.
— Fi ! Monsieur, dit-elle, que c’est mal appris de faire attendre ainsi… je ne dirai pas une princesse, mais une femme !
— Oh ! attendre, dit Coconnas, voilà bien un mot à vous, par exemple ! je parie au contraire que nous sommes en avance.
— Moi, oui.
— Bah ! moi aussi ; il est tout au plus dix heures, je parie.
— Eh bien ! mon billet portait neuf heures et demie.
— Aussi étais-je parti du Louvre à neuf heures, car je suis de service près de M. le duc d’Alençon, soit dit en passant ; ce qui fait que je serai obligé de vous quitter dans une heure.
— Ce qui vous enchante ?
— Non, ma foi ! attendu que M. d’Alençon est un maître fort maussade et fort quinteux ; et que pour être querellé, j’aime mieux encore l’être par de jolies lèvres comme les vôtres que par une bouche de travers comme la sienne.
— Allons ! dit la duchesse, voilà qui est un peu mieux cependant… Vous disiez donc que vous étiez sorti à neuf heures du Louvre ?
— Oh ! mon Dieu, oui, dans l’intention de venir droit ici, quand, au coin de la rue de Grenelle, j’aperçois un homme qui ressemble à La Mole.
— Bon ! encore La Mole.
— Toujours, avec ou sans permission.
— Brutal !
— Bon ! dit Coconnas, nous allons recommencer nos galanteries.
— Non, mais finissez-en avec vos récits.
— Ce n’est pas moi qui demande à les faire, c’est vous qui me demandez pourquoi je suis en retard.
— Sans doute ; est-ce à moi d’arriver la première ?
— Eh ! vous n’avez personne à chercher, vous.
— Vous êtes assommant, mon cher ; mais continuez. Enfin, au coin de la rue de Grenelle, vous apercevez un homme qui ressemble à La Mole… Mais qu’avez-vous donc à votre pourpoint ? du sang !
— Bon ! en voilà encore un qui m’aura éclaboussé en tombant.
— Vous vous êtes battu ?
— Je le crois bien.
— Pour votre La Mole ?
— Pour qui voulez-vous que je me batte ? pour une femme ?
— Merci !
— Je le suis donc cet homme qui avait l’impudence d’emprunter des airs de mon ami. Je le rejoins à la rue Coquillière, je le devance, je le regarde sous le nez à la lueur d’une boutique. Ce n’était pas lui.
— Bon ! c’était bien fait.
— Oui, mais mal lui en a pris. Monsieur, lui ai-je dit, vous êtes un fat de vous permettre de ressembler de loin à mon ami M. de La Mole, lequel est un cavalier accompli ; tandis que de près on voit bien que vous n’êtes qu’un truand. Sur ce, il a mis l’épée à la main et moi aussi. À la troisième passe, voyez le mal appris ! il est tombé en m’éclaboussant.
— Et lui avez-vous porté secours, au moins ?
— J’allais le faire quand est passé un cavalier. Ah ! cette fois, duchesse, je suis sûr que c’était La Mole. Malheureusement le cheval courait au galop. Je me suis mis à courir après le cheval, et les gens qui s’étaient rassemblés pour me voir battre, à courir derrière moi. Or, comme on eût pu me prendre pour un voleur, suivi que j’étais de toute cette canaille qui hurlait après mes chausses, j’ai été obligé de me retourner pour la mettre en fuite, ce qui m’a fait perdre un certain temps. Pendant ce temps le cavalier avait disparu. Je me suis mis à sa poursuite, je me suis informé, j’ai demandé, donné la couleur du cheval ; mais, baste ! inutile : personne ne l’avait remarqué. Enfin, de guerre lasse, je suis venu ici.
— De guerre lasse ! dit la duchesse ; comme c’est obligeant !
— Écoutez, chère amie, dit Coconnas en se renversant nonchalamment dans un fauteuil, vous m’allez encore persécuter à l’endroit de ce pauvre La Mole ; eh bien ! vous aurez tort : car enfin, l’amitié, voyez-vous… Je voudrais avoir son esprit ou sa science, à ce pauvre ami ; je trouverais quelque comparaison qui vous ferait palper ma pensée… L’amitié, voyez-vous, c’est une étoile, tandis que l’amour… l’amour… eh bien, je la tiens, la comparaison… l’amour n’est qu’une bougie. Vous me direz qu’il y en a de plusieurs espèces…
— D’amours ?
— Non ! de bougies, et que dans ces espèces il y en a de préférables : la rose, par exemple… va pour la rose… c’est la meilleure ; mais, toute rose qu’elle est, la bougie s’use, tandis que l’étoile brille toujours. À cela vous me répondrez que quand la bougie est usée on en met une autre dans le flambeau.
— Monsieur de Coconnas, vous êtes un fat.
— La !
— Monsieur de Coconnas, vous êtes un impertinent.
— La ! la !
— Monsieur de Coconnas, vous êtes un drôle.
— Madame, je vous préviens que vous allez me faire regretter trois fois plus La Mole.
— Vous ne m’aimez plus.
— Au contraire, duchesse, vous ne vous y connaissez pas, je vous idolâtre. Mais je puis vous aimer, vous chérir, vous idolâtrer, et, dans mes moments perdus, faire l’éloge de mon ami.
— Vous appelez vos moments perdus ceux où vous êtes près de moi, alors ?
— Que voulez-vous ! ce pauvre La Mole, il est sans cesse présent à ma pensée.
— Vous me le préférez, c’est indigne ! Tenez, Annibal ! je vous déteste. Osez être franc, dites-moi que vous me le préférez. Annibal, je vous préviens que si vous me préférez quelque chose au monde…
— Henriette, la plus belle des duchesses ! pour votre propre tranquillité, croyez-moi, ne me faites point de questions indiscrètes. Je vous aime plus que toutes les femmes, mais j’aime La Mole plus que tous les hommes.
— Bien répondu, dit soudain une voix étrangère.
Et une tapisserie de damas soulevée devant un grand panneau, qui, en glissant dans l’épaisseur de la muraille, ouvrait une communication entre les deux appartements, laissa voir La Mole pris dans le cadre de cette porte, comme un beau portrait du Titien dans sa bordure dorée.
— La Mole ! cria Coconnas sans faire attention à Marguerite et sans se donner le temps de la remercier de la surprise qu’elle lui avait ménagée ; La Mole, mon ami, mon cher La Mole !
Et il s’élança dans les bras de son ami, renversant le fauteuil sur lequel il était assis et la table qui se trouvait sur son chemin.
La Mole lui rendit avec effusion ses accolades ; mais tout en les lui rendant :
— Pardonnez-moi, Madame, dit-il en s’adressant à la duchesse de Nevers, si mon nom prononcé entre vous a pu quelquefois troubler votre charmant ménage : certes, ajouta-t-il en jetant un regard d’indicible tendresse à Marguerite, il n’a pas tenu à moi que je vous revisse plus tôt.
— Tu vois, dit à son tour Marguerite, tu vois, Henriette, que j’ai tenu parole : le voici.
— Est-ce donc aux seules prières de madame la duchesse que je dois ce bonheur ? demanda La Mole.
— À ses seules prières, répondit Marguerite.
Puis se tournant vers La Mole :
— La Mole, continua-t-elle, je vous permets de ne pas croire un mot de ce que je dis.
Pendant ce temps Coconnas, qui avait dix fois serré son ami contre son cœur, qui avait tourné vingt fois autour de lui, qui avait approché un candélabre de son visage pour le regarder tout à son aise, alla s’agenouiller devant Marguerite et baisa le bas de sa robe.
— Ah ! c’est heureux, dit la duchesse de Nevers ; vous allez me trouver supportable à présent.
— Mordi ! s’écria Coconnas, je vais vous trouver comme toujours, adorable ; seulement je vous le dirai de meilleur cœur, et puissé-je avoir là une trentaine de Polonais, de Sarmates et autres barbares hyperboréens, pour leur faire confesser que vous êtes la reine des belles.
— Eh ! doucement, doucement, Coconnas, dit La Mole, et madame Marguerite donc !…
— Oh ! je ne m’en dédis pas, s’écria Coconnas avec cet accent demi-bouffon qui n’appartenait qu’à lui, madame Henriette est la reine des belles, et madame Marguerite est la belle des reines.
Mais, quoi qu’il pût dire ou faire, le Piémontais, tout entier au bonheur d’avoir retrouvé son cher La Mole, n’avait d’yeux que pour lui.
— Allons, allons, ma belle reine, dit madame de Nevers, venez, et laissons ces parfaits amis causer une heure ensemble ; ils ont mille choses à se dire qui viendraient se mettre en travers de notre conversation. C’est dur pour nous, mais c’est le seul remède qui puisse, je vous en préviens, rendre l’entière santé à M. Annibal. Faites donc cela pour moi, ma reine ! puisque j’ai la sottise d’aimer cette vilaine tête-là, comme dit son ami La Mole.