La Reine Margot (page 5)
— Eh ! mordi, il fallait nous voir ; et maintenant que vous nous avez vus, au lieu de dire « Monsieur » tout court, dites : « monsieur le comte, » s’il vous plaît.
La Mole se tenait derrière, laissant parler Coconnas, qui paraissait avoir pris l’affaire à son compte.
Cependant il était facile de voir à ses sourcils froncés qu’il était prêt à lui venir en aide quand le moment d’agir serait arrivé.
— Eh bien ! que désirez-vous, monsieur le comte ? demanda l’hôte du ton le plus calme.
— Bien… c’est déjà mieux, n’est-ce pas ? dit Coconnas en se retournant vers La Mole, qui fit de la tête un signe affirmatif. Nous désirons, monsieur le comte et moi, attirés que nous sommes par votre enseigne, trouver à souper et à coucher dans votre hôtellerie.
— Messieurs, dit l’hôte, je suis au désespoir ; mais il n’y a qu’une chambre, et je crains que cela ne puisse vous convenir.
— Eh bien ! ma foi, tant mieux, dit La Mole ; nous irons loger ailleurs.
— Ah ! mais non, mais non, dit Coconnas. Je demeure, moi ; mon cheval est harassé. Je prends donc la chambre, puisque vous n’en voulez pas.
— Ah ! ceci est autre chose, répondit l’hôte en conservant toujours le même flegme impertinent. Si vous n’êtes qu’un, je ne puis pas vous loger du tout.
— Mordi ! s’écria Coconnas, voici, sur ma foi ! un plaisant animal. Tout à l’heure nous étions trop de deux, maintenant nous ne sommes pas assez d’un ! Tu ne veux donc pas nous loger, drôle ?
— Ma foi, Messieurs, puisque vous le prenez sur ce ton, je vous répondrai avec franchise.
— Réponds, alors, mais réponds vite.
— Eh bien ! j’aime mieux ne pas avoir l’honneur de vous loger.
— Parce que ?… demanda Coconnas blêmissant de colère.
— Parce que vous n’avez pas de laquais, et que, pour une chambre de maître pleine, cela me ferait deux chambres de laquais vides. Or, si je vous donne la chambre de maître, je risque fort de ne pas louer les autres.
— Monsieur de La Mole, dit Coconnas en se retournant, ne vous semble-t-il pas comme à moi que nous allons massacrer ce gaillard-là ?
— Mais c’est faisable, dit La Mole en se préparant comme son compagnon à rouer l’hôtelier de coups de fouet.
Mais malgré cette double démonstration, qui n’avait rien de bien rassurant de la part de deux gentilshommes qui paraissaient si déterminés, l’hôtelier ne s’étonna point, et se contentant de reculer d’un pas afin d’être chez lui :
— On voit, dit-il en goguenardant, que ces Messieurs arrivent de province. À Paris, la mode est passée de massacrer les aubergistes qui refusent de louer leurs chambres. Ce sont les grands seigneurs qu’on massacre et non les bourgeois, et si vous criez trop fort, je vais appeler mes voisins ; de sorte que ce sera vous qui serez roués de coups, traitement tout à fait indigne de deux gentilshommes.
— Mais il se moque de nous, s’écria Coconnas exaspéré, mordi !
— Grégoire ! mon arquebuse, dit l’hôte en s’adressant à son valet, du même ton qu’il eût dit : « Un siège à ces Messieurs. »
— Trippe del papa ! hurla Coconnas en tirant son épée ; mais échauffez-vous donc, monsieur de La Mole !
— Non pas, s’il vous plaît, non pas ; car tandis que nous nous échaufferons, le souper refroidira, lui.
— Comment ! vous trouvez ? s’écria Coconnas.
— Je trouve que monsieur de la Belle-Étoile a raison ; seulement il sait mal prendre ses voyageurs, surtout quand ces voyageurs sont des gentilshommes. Au lieu de nous dire brutalement : Messieurs, je ne veux pas de vous, il aurait mieux fait de nous dire avec politesse : Entrez, Messieurs ; quitte à mettre sur son mémoire : chambre de maître, tant ; chambre de laquais, tant ; attendu que si nous n’avons pas de laquais nous comptons en prendre.
Et, ce disant, La Mole écarta doucement l’hôtelier, qui étendait déjà la main vers son arquebuse, fit passer Coconnas et entra derrière lui dans la maison.
— N’importe, dit Coconnas, j’ai bien de la peine à remettre mon épée dans le fourreau avant de m’être assuré qu’elle pique aussi bien que les lardoires de ce gaillard-là.
— Patience, mon cher compagnon, dit La Mole, patience ! Toutes les auberges sont pleines de gentilshommes attirés à Paris pour les fêtes du mariage ou pour la guerre prochaine de Flandre, nous ne trouverions plus d’autres logis ; et puis, c’est peut-être la coutume à Paris de recevoir ainsi les étrangers qui y arrivent.
— Mordi ! comme vous êtes patient ! murmura Coconnas en tortillant de rage sa moustache rouge et en foudroyant l’hôte de ses regards. Mais que le coquin prenne garde à lui : si sa cuisine est mauvaise, si son lit est dur, si son vin n’a pas trois ans de bouteille, si son valet n’est pas souple comme un jonc…
— La, la, la, mon gentilhomme, fit l’hôte en aiguisant sur un repassoir le couteau de sa ceinture ; la, tranquillisez-vous, vous êtes en pays de Cocagne.
Puis tout bas et en secouant la tête :
— C’est quelque huguenot, murmura-t-il ; les traîtres sont si insolents depuis le mariage de leur Béarnais avec mademoiselle Margot !
Puis, avec un sourire qui eût fait frissonner ses hôtes s’ils l’avaient vu, il ajouta :
— Eh ! eh ! ce serait drôle qu’il me fût justement tombé des huguenots ici… et que…
— Çà ! souperons-nous ? demanda aigrement Coconnas, interrompant les apartés de son hôte.
— Mais, comme il vous plaira, Monsieur, répondit celui-ci, radouci sans doute par la dernière pensée qui lui était venue.
— Eh bien ! il nous plaît, et promptement, répondit Coconnas.
Puis se retournant vers La Mole :
— Çà, monsieur le comte, dit-il, tandis que l’on nous prépare notre chambre, dites-moi : est-ce que par hasard vous avez trouvé Paris une ville gaie, vous ?
— Ma foi, non, dit La Mole ; il me semble n’y avoir vu encore que des visages effarouchés ou rébarbatifs. Peut-être aussi les Parisiens ont-ils peur de l’orage. Voyez comme le ciel est noir et comme l’air est lourd.
— Dites-moi, comte, vous cherchez le Louvre, n’est-ce pas ?
— Et vous aussi, je crois, monsieur de Coconnas.
— Eh bien, si vous voulez, nous le chercherons ensemble.
— Hein ! fit La Mole, n’est-il pas un peu tard pour sortir ?
— Tard ou non, il faut que je sorte. Mes ordres sont précis. Arriver au plus vite à Paris, et, aussitôt arrivé, communiquer avec le duc de Guise.
À ce nom du duc de Guise, l’hôte s’approcha fort attentif.
— Il me semble que ce maraud nous écoute, dit Coconnas, qui, en sa qualité de Piémontais, était fort rancunier, et qui ne pouvait passer au maître de la Belle-Étoile la façon peu civile dont il recevait les voyageurs.
— Oui, Messieurs, je vous écoute, dit celui-ci en mettant la main à son bonnet, mais pour vous servir. J’entends parler du grand duc de Guise, et j’accours. À quoi puis-je vous être bon, mes gentilshommes ?
— Ah ! ah ! ce mot est magique, à ce qu’il paraît, car d’insolent te voilà devenu obséquieux. Mordi, maître, maître… comment t’appelles-tu ?
— Maître La Hurière, répondit l’hôte en s’inclinant.
— Eh bien ! maître La Hurière, crois-tu que mon bras soit moins lourd que celui de M. le duc de Guise, qui a le privilège de te rendre si poli ?
— Non, monsieur le comte, mais il est moins long, répliqua La Hurière. D’ailleurs, ajouta-t-il, il faut vous dire que ce grand Henri est notre idole, à nous autres Parisiens.
— Quel Henri ? demanda La Mole.
— Il me semble qu’il n’y en a qu’un, dit l’aubergiste.
— Pardon, mon ami, il y en a encore un autre dont je vous invite à ne pas dire de mal ; c’est Henri de Navarre, sans compter Henri de Condé, qui a bien aussi son mérite.
— Ceux-là, je ne les connais pas, répondit l’hôte.
— Oui, mais moi je les connais, dit La Mole, et comme je suis adressé au roi Henri de Navarre, je vous invite à n’en pas médire devant moi.
L’hôte, sans répondre à M. de La Mole, se contenta de toucher légèrement à son bonnet, et continuant de faire les doux yeux à Coconnas :
— Ainsi, Monsieur va parler au grand duc de Guise ? Monsieur est un gentilhomme bien heureux ; et sans doute qu’il vient pour… ?
— Pour quoi ? demanda Coconnas.
— Pour la fête, répondit l’hôte avec un singulier sourire.
— Vous devriez dire pour les fêtes, car Paris en regorge, de fêtes, à ce que j’ai entendu dire ; du moins on ne parle que de bals, de festins, de carrousels. Ne s’amuse-t-on pas beaucoup à Paris, hein ?
— Mais modérément, Monsieur, jusqu’à présent du moins, répondit l’hôte ; mais on va s’amuser, je l’espère.
— Les noces de Sa Majesté le roi de Navarre attirent cependant beaucoup de monde en cette ville, dit La Mole.
— Beaucoup de huguenots, oui, Monsieur, répondit brusquement La Hurière ; puis se reprenant : Ah ! pardon, dit-il ; ces Messieurs sont peut-être de la religion ?
— Moi, de la religion ! s’écria Coconnas ; allons donc ! je suis catholique comme notre saint-père le pape.
La Hurière se retourna vers La Mole comme pour l’interroger ; mais ou La Mole ne comprit pas son regard, ou il ne jugea point à propos d’y répondre autrement que par une autre question.
— Si vous ne connaissez point Sa Majesté le roi de Navarre, maître La Hurière, dit-il, peut-être connaissez-vous M. l’amiral ? J’ai entendu dire que M. l’amiral jouissait de quelque faveur à la cour ; et comme je lui étais recommandé, je désirerais, si son adresse ne vous écorche pas la bouche, savoir où il loge.
— Il logeait rue de Béthisy, Monsieur, ici à droite, répondit l’hôte avec une satisfaction intérieure qui ne put s’empêcher de devenir extérieure.
— Comment, il logeait ? demanda La Mole ; est-il donc déménagé ?
— Oui, de ce monde peut-être.
— Qu’est-ce à dire ? s’écrièrent ensemble les deux gentilshommes, l’amiral déménagé de ce monde !
— Quoi ! monsieur de Coconnas, poursuivit l’hôte avec un malin sourire, vous êtes de ceux de Guise, et vous ignorez cela ?
— Quoi cela ?
— Qu’avant-hier, en passant sur la place Saint-Germain-l’Auxerrois, devant la maison du chanoine Pierre Piles, l’amiral a reçu un coup d’arquebuse.
— Et il est tué ? s’écria La Mole.
— Non, le coup lui a seulement cassé le bras et coupé deux doigts ; mais on espère que les balles étaient empoisonnées.
— Comment, misérable ! s’écria La Mole, on espère !…
— Je veux dire qu’on croit, reprit l’hôte ; ne nous fâchons pas pour un mot : la langue m’a fourché.
Et maître La Hurière, tournant le dos à La Mole, tira la langue à Coconnas de la façon la plus goguenarde, accompagnant ce geste d’un coup d’œil d’intelligence.
— En vérité ! dit Coconnas rayonnant.
— En vérité ! murmura La Mole avec une stupéfaction douloureuse.
— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, Messieurs, répondit l’hôte.
— En ce cas, dit La Mole, je vais au Louvre sans perdre un moment. Y trouverai-je le roi Henri ?
— C’est possible, puisqu’il y loge.
— Et moi aussi je vais au Louvre, dit Coconnas. Y trouverai-je le duc de Guise ?
— C’est probable, car je viens de le voir passer il n’y a qu’un instant, avec deux cents gentilshommes.
— Alors, venez, monsieur de Coconnas, dit La Mole.
— Je vous suis, Monsieur, dit Coconnas.
— Mais votre souper, mes gentilshommes ? demanda maître La Hurière.
— Ah ! dit La Mole, je souperai peut-être chez le roi de Navarre.
— Et moi chez le duc de Guise, dit Coconnas.
— Et moi, dit l’hôte, après avoir suivi des yeux les deux gentilshommes qui prenaient le chemin du Louvre, moi, je vais fourbir ma salade, emmêcher mon arquebuse et affiler ma pertuisane. On ne sait pas ce qui peut arriver.
V du louvre en particulier et de la vertu en général.
Les deux gentilshommes, renseignés par la première personne qu’ils rencontrèrent, prirent la rue d’Averon, la rue Saint-Germain-l’Auxerrois, et se trouvèrent bientôt devant le Louvre, dont les tours commençaient à se confondre dans les premières ombres du soir.
— Qu’avez-vous donc ? demanda Coconnas à La Mole, qui, arrêté à la vue du vieux château, regardait avec un saint respect ces ponts-levis, ces fenêtres étroites et ces clochetons aigus qui se présentaient tout à coup à ses yeux.
— Ma foi, je n’en sais rien, dit La Mole, le cœur me bat. Je ne suis cependant pas timide outre mesure ; mais je ne sais pourquoi ce palais me paraît sombre, et, dirai-je ? terrible !
— Eh bien ! moi, dit Coconnas, je ne sais ce qui m’arrive, mais je suis d’une allégresse rare. La tenue est pourtant quelque peu négligée, continua-t-il en parcourant des yeux son costume de voyage. Mais, bah ! on a l’air cavalier. Puis, mes ordres me recommandaient la promptitude. Je serai donc le bienvenu, puisque j’aurai ponctuellement obéi.
Et les deux jeunes gens continuèrent leur chemin, agités chacun des sentiments qu’ils avaient exprimés.
Il y avait bonne garde au Louvre ; tous les postes semblaient doublés. Nos deux voyageurs furent donc d’abord assez embarrassés. Mais Coconnas, qui avait remarqué que le nom du duc de Guise était une espèce de talisman près des Parisiens, s’approcha d’une sentinelle, et, se réclamant de ce nom tout-puissant, demanda si, grâce à lui, il ne pourrait point pénétrer dans le Louvre.
Ce nom paraissait faire sur le soldat son effet ordinaire ; cependant, il demanda à Coconnas s’il n’avait point le mot d’ordre.
Coconnas fut forcé d’avouer qu’il ne l’avait point.
— Alors, au large, mon gentilhomme, dit le soldat.
À ce moment, un homme qui causait avec l’officier du poste, et qui, tout en causant, avait entendu Coconnas réclamer son admission au Louvre, interrompt son entretien, et, venant à lui :
— Goi fouloir, fous, à monsir di Gouise ? dit-il.
— Moi, vouloir lui parler, répondit Coconnas en souriant.
— Imbossible ! le dugue il être chez le roi.
— Cependant j’ai une lettre d’avis pour me rendre à Paris.
— Ah ! fous afre eine lettre d’afis ?
— Oui, et j’arrive de fort loin.
— Ah ! fous arrife de fort loin.
— J’arrive du Piémont.
— Pien ! pien ! C’est autre chose. Et fous fous abbellez… ?
— Le comte Annibal de Coconnas.
— Pon ! pon ! Tonnez la lettre, monsir Annipal, tonnez.
— Voici, sur ma parole, un bien galant homme, dit de La Mole se parlant à lui-même ; ne pourrai-je point trouver le pareil pour me conduire chez le roi de Navarre ?
— Mais tonnez donc la lettre, continua le gentilhomme allemand en étendant la main vers Coconnas qui hésitait.
— Mordi ! reprit le Piémontais, défiant comme un demi-Italien, je ne sais si je dois… Je n’ai pas l’honneur de vous connaître, moi, Monsieur.
— Je suis Pesme, j’abbartiens à M. le dugue de Gouise.
— Pesme, murmura Coconnas ; je ne connais pas ce nom-là.
— C’est monsieur de Besme, mon gentilhomme, dit la sentinelle. La prononciation vous trompe, voilà tout. Donnez votre lettre à Monsieur, allez, j’en réponds.
— Ah ! monsieur de Besme, s’écria Coconnas, je le crois bien si je vous connais !… comment donc ! avec le plus grand plaisir. Voici ma lettre. Excusez mon hésitation. Mais on doit hésiter quand on veut être fidèle.
— Pien, pien, dit de Besme, il n’y afre pas besoin d’exguses.
— Ma foi, Monsieur, dit La Mole en s’approchant à son tour, puisque vous êtes si obligeant, voudriez-vous vous charger de ma lettre comme vous venez de faire de celle de mon compagnon ?
— Comment fous abbelez-vous ?
— Le comte Lerac de La Mole.
— Le gonte Lerag de La Mole ?
— Oui.
— Che ne gonnais pas.
— Il est tout simple que je n’aie pas l’honneur d’être connu de vous, Monsieur, je suis étranger, et, comme le comte de Coconnas, j’arrive ce soir de bien loin.
— Et t’où arrifez-fous ?
— De Provence.
— Avec eine lettre ?
— Oui, avec une lettre.
— Pour monsir de Gouise ?
— Non, pour Sa Majesté le roi de Navarre.
— Che ne souis bas au roi de Navarre, Monsir, répondit de Besme avec un froid subit, che ne puis donc pas me charger de votre lettre.
Et Besme, tournant les talons à La Mole, entra dans le Louvre en faisant signe à Coconnas de le suivre.
La Mole demeura seul.
Au même moment, par la porte du Louvre, parallèle à celle qui avait donné passage à Besme et à Coconnas, sortit une troupe de cavaliers d’une centaine d’hommes.
— Ah ! ah ! dit la sentinelle à son camarade, c’est de Mouy et ses huguenots ; ils sont rayonnants. Le roi leur aura promis la mort de l’assassin de l’amiral ; et comme c’est déjà lui qui a tué le père de Mouy, le fils fera d’une pierre deux coups.
— Pardon, fit La Mole s’adressant au soldat, mais n’avez-vous pas dit, mon brave, que cet officier était monsieur de Mouy ?
— Oui-da, mon gentilhomme.
— Et que ceux qui l’accompagnaient étaient…
— Étaient des parpaillots… Je l’ai dit.
— Merci, dit La Mole, sans paraître remarquer le terme de mépris employé par la sentinelle. Voilà tout ce que je voulais savoir.
Et se dirigeant aussitôt vers le chef des cavaliers :
— Monsieur, dit-il en l’abordant, j’apprends que vous êtes monsieur de Mouy.
— Oui, Monsieur, répondit l’officier avec politesse.
— Votre nom, bien connu parmi ceux de la religion, m’enhardit à m’adresser à vous, Monsieur, pour vous demander un service.
— Lequel, Monsieur ?… Mais, d’abord, à qui ai-je l’honneur de parler ?
— Au comte Lerac de La Mole.
Les deux jeunes gens se saluèrent.
— Je vous écoute, Monsieur, dit de Mouy.
— Monsieur, j’arrive d’Aix, porteur d’une lettre de M. d’Auriac, gouverneur de la Provence. Cette lettre est adressée au roi de Navarre et contient des nouvelles importantes et pressées… Comment puis-je lui remettre cette lettre ? comment puis-je entrer au Louvre ?
— Rien de plus facile que d’entrer au Louvre, Monsieur, répliqua de Mouy : seulement, je crains que le roi de Navarre ne soit trop occupé à cette heure pour vous recevoir. Mais n’importe, si vous voulez me suivre, je vous conduirai jusqu’à son appartement. Le reste vous regarde.
— Mille fois merci !
— Venez, Monsieur, dit de Mouy.
De Mouy descendit de cheval, jeta la bride aux mains de son laquais, s’achemina vers le guichet, se fit reconnaître de la sentinelle, introduisit La Mole dans le château, et, ouvrant la porte de l’appartement du roi :
— Entrez, Monsieur, dit-il, et informez-vous.
Et saluant La Mole, il se retira.
La Mole, demeuré seul, regarda autour de lui.
L’antichambre était vide, une des portes intérieures était ouverte.
Il fit quelques pas et se trouva dans un couloir.
Il frappa et appela sans que personne répondît. Le plus profond silence régnait dans cette partie du Louvre.
— Qui donc me parlait, pensa-t-il, de cette étiquette si sévère ? On va et on vient dans ce palais comme sur une place publique.
Et il appela encore, mais sans obtenir un meilleur résultat que la première fois.