La Reine Margot (page 7)
— Allons, allons, ma mère, voici que vous retombez encore dans vos exagérations habituelles ! dit le roi.
— Quel est donc votre avis, mon fils ?
— D’attendre, ma mère ! d’attendre. Toute la sagesse humaine est dans ce seul mot. Le plus grand, le plus fort et le plus adroit surtout est celui qui sait attendre.
— Attendez donc ; mais moi, je n’attendrai pas.
Et sur ce, Catherine fit une révérence, et, se rapprochant de la porte, s’apprêta à reprendre le chemin de son appartement.
Charles IX l’arrêta.
— Enfin, que faut-il donc faire, ma mère ? dit-il, car je suis juste avant toute chose, et je voudrais que chacun fût content de moi.
Catherine se rapprocha.
— Venez, monsieur le comte, dit-elle à Tavannes, qui caressait la pie-grièche du roi, et dites au roi ce qu’à votre avis il faut faire.
— Votre Majesté me permet-elle ? demanda le comte.
— Dis, Tavannes ! dis.
— Que fait Votre Majesté à la chasse quand le sanglier revient sur elle ?
— Mordieu ! Monsieur, je l’attends de pied ferme, dit Charles IX, et je lui perce la gorge avec mon épieu.
— Uniquement pour l’empêcher de vous nuire, ajouta Catherine.
— Et pour m’amuser, dit le roi avec un soupir qui indiquait le courage poussé jusqu’à la férocité ; mais je ne m’amuserais pas à tuer mes sujets, car, enfin, les huguenots sont mes sujets aussi bien que les catholiques.
— Alors, sire, dit Catherine, vos sujets les huguenots feront comme le sanglier à qui on ne met pas un épieu dans la gorge : ils découdront le trône.
— Bah ! vous croyez, Madame, dit le roi d’un air qui indiquait qu’il n’ajoutait pas grande foi aux prédictions de sa mère.
— Mais n’avez-vous pas vu aujourd’hui M. de Mouy et les siens ?
— Oui, je les ai vus, puisque je les quitte ; mais que m’a-t-il demandé qui ne soit pas juste ? Il m’a demandé la mort du meurtrier de son père et de l’assassin de l’amiral ! Est-ce que nous n’avons pas puni M. de Montgommery de la mort de mon père et de votre époux, quoique cette mort fût un simple accident ?
— C’est bien, sire, dit Catherine piquée, n’en parlons plus. Votre Majesté est sous la protection du Dieu qui lui donna la force, la sagesse et la confiance ; mais moi, pauvre femme, que Dieu abandonne sans doute à cause de mes péchés, je crains et je cède.
Et sur ce, Catherine salua une seconde fois et sortit, faisant signe au duc de Guise, qui sur ces entrefaites était entré, de demeurer à sa place pour tenter encore un dernier effort.
Charles IX suivit des yeux sa mère, mais sans la rappeler cette fois ; puis il se mit à caresser ses chiens en sifflant un air de chasse.
Tout à coup il s’interrompit.
— Ma mère est bien un esprit royal, dit-il ; en vérité elle ne doute de rien. Allez donc, d’un propos délibéré, tuer quelques douzaines de huguenots, parce qu’ils sont venus demander justice ! N’est-ce pas leur droit, après tout ?
— Quelques douzaines ! murmura le duc de Guise.
— Ah ! vous êtes là, Monsieur ! dit le roi faisant semblant de l’apercevoir pour la première fois : oui, quelques douzaines ; le beau déchet ! Ah ! si quelqu’un venait me dire : Sire, vous serez débarrassé de tous vos ennemis à la fois, et demain il n’en restera pas un pour vous reprocher la mort des autres, ah ! alors, je ne dis pas !
— Eh bien ! sire ?
— Tavannes, interrompit le roi, vous fatiguez Margot, remettez-la au perchoir. Ce n’est pas une raison, parce qu’elle porte le nom de ma sœur la reine de Navarre, pour que tout le monde la caresse.
Tavannes remit la pie sur son bâton, et s’amusa à rouler et à dérouler les oreilles d’un lévrier.
— Mais, sire, reprit le duc de Guise, si l’on disait à Votre Majesté : Sire, Votre Majesté sera délivrée demain de tous ses ennemis ?
— Et par l’intercession de quel saint ferait-on ce miracle ?
— Sire, nous sommes aujourd’hui le 24 août, ce serait donc par l’intercession de saint Barthélemy.
— Un beau saint, dit le roi, qui s’est laissé écorcher tout vif !
— Tant mieux ! plus il a souffert, plus il doit avoir gardé rancune à ses bourreaux.
— Et c’est vous, mon cousin, dit le roi, c’est vous qui, avec votre jolie petite épée à poignée d’or, tuerez d’ici à demain dix mille huguenots ! Ah ! ah ! ah ! mort de ma vie ! que vous êtes plaisant, monsieur de Guise !
Et le roi éclata de rire, mais d’un rire si faux, que l’écho de la chambre le répéta d’un ton lugubre.
— Sire, un mot, un seul, poursuivit le duc tout en frissonnant malgré lui au bruit de ce rire qui n’avait rien d’humain. Un signe, et tout est prêt. J’ai les Suisses, j’ai onze cents gentilshommes, j’ai les chevau-légers, j’ai les bourgeois ; de son côté, Votre Majesté a ses gardes, ses amis, sa noblesse catholique… Nous sommes vingt contre un.
— Eh bien ! puisque vous êtes si fort, mon cousin, pourquoi diable venez-vous me rebattre les oreilles de cela ?… Faites sans moi, faites !…
Et le roi se retourna vers ses chiens.
Alors la portière se souleva et Catherine reparut.
— Tout va bien, dit-elle au duc, insistez, il cédera.
Et la portière retomba sur Catherine sans que Charles IX la vît ou du moins fît semblant de la voir.
— Mais encore, dit le duc de Guise, faut-il que je sache si en agissant comme je le désire, je serai agréable à Votre Majesté.
— En vérité, mon cousin Henri, vous me plantez le couteau sur la gorge ; mais je resterai, mordieu ! ne suis-je donc pas le roi ?
— Non, pas encore, sire ; mais, si vous voulez, vous le serez demain.
— Ah çà ! continua Charles IX, on tuerait donc aussi le roi de Navarre, le prince de Condé… dans mon Louvre !… Ah !
Puis il ajouta d’une voix à peine intelligible :
— Dehors, je ne dis pas.
— Sire, s’écria le duc, ils sortent ce soir pour faire débauche avec le duc d’Alençon, votre frère.
— Tavannes, dit le roi avec une impatience admirablement bien jouée, ne voyez-vous pas que vous taquinez mon chien ! Viens, Actéon, viens.
Et Charles IX sortit sans en vouloir écouter davantage, et rentra chez lui en laissant Tavannes et le duc de Guise presque aussi incertains qu’auparavant.
Cependant une scène d’un autre genre se passait chez Catherine, qui, après avoir donné au duc de Guise le conseil de tenir bon, était rentrée dans son appartement, où elle avait trouvé réunies les personnes qui, d’ordinaire, assistaient à son coucher.
À son retour, Catherine avait la figure aussi riante qu’elle était décomposée à son départ. Peu à peu elle congédia de son air le plus agréable ses femmes et ses courtisans ; il ne resta bientôt près d’elle que madame Marguerite, qui, assise sur un coffre près de la fenêtre ouverte, regardait le ciel absorbée dans ses pensées.
Deux ou trois fois, en se retrouvant seule avec sa fille, la reine mère ouvrit la bouche pour parler, mais chaque fois une sombre pensée refoula au fond de sa poitrine les mots prêts à s’échapper de ses lèvres.
Sur ces entrefaites, la portière se souleva et Henri de Navarre parut.
La petite levrette, qui dormait sur le trône, bondit et courut à lui.
— Vous ici, mon fils ! dit Catherine en tressaillant, est-ce que vous soupez au Louvre ?
— Non, Madame, répondit Henri, nous battons la ville ce soir avec MM. d’Alençon et de Condé. Je croyais presque les trouver occupés à vous faire leur cour.
Catherine sourit.
— Allez, Messieurs, dit-elle, allez… Les hommes sont bien heureux de pouvoir courir ainsi… N’est-ce pas, ma fille ?
— C’est vrai, répondit Marguerite, c’est une si belle et si douce chose que la liberté !
— Cela veut-il dire que j’enchaîne la vôtre, Madame ? dit Henri en s’inclinant devant sa femme.
— Non, Monsieur ; aussi n’est-ce pas moi que je plains, mais la condition des femmes en général.
— Vous allez peut-être voir M. l’amiral, mon fils ? dit Catherine.
— Oui, peut-être.
— Allez-y ; ce sera d’un bon exemple, et demain vous me donnerez de ses nouvelles.
— J’irai donc, Madame, puisque vous approuvez cette démarche.
— Moi, dit Catherine, je n’approuve rien… Mais qui va là ?… Renvoyez, renvoyez.
Henri fit un pas vers la porte pour exécuter l’ordre de Catherine ; mais au même instant la tapissière se souleva, et madame de Sauve montra sa tête blonde.
— Madame, dit-elle, c’est René, le parfumeur, que Votre Majesté a fait demander.
Catherine lança un regard aussi prompt que l’éclair sur Henri de Navarre.
Le jeune prince rougit légèrement, puis presque aussitôt pâlit d’une manière effrayante. En effet, on venait de prononcer le nom de l’assassin de sa mère. Il sentit que son visage trahissait son émotion, et alla s’appuyer sur la barre de la fenêtre.
La petite levrette poussa un gémissement.
Au même instant deux personnes entraient, l’une annoncée et l’autre qui n’avait pas besoin de l’être.
La première était René, le parfumeur, qui s’approcha de Catherine avec toutes les obséquieuses civilités des serviteurs florentins ; il tenait une boîte, qu’il ouvrit, et dont on vit tous les compartiments remplis du poudres et de flacons.
La seconde était madame de Lorraine, sœur aînée de Marguerite. Elle entra par une petite porte dérobée qui donnait dans le cabinet du roi, et, toute pâle et toute tremblante, espérant n’être point aperçue de Catherine qui examinait avec madame de Sauve le contenu de la boîte apportée par René, elle alla s’asseoir à côté de Marguerite, près de laquelle le roi de Navarre se tenait debout, la main sur le front, comme un homme qui cherche à se remettre d’un éblouissement.
En ce moment Catherine se retourna.
— Ma fille, dit-elle à Marguerite, vous pouvez vous retirer chez vous. Mon fils, dit-elle, vous pouvez aller vous amuser par la ville.
Marguerite se leva, et Henri se retourna à moitié.
Madame de Lorraine saisit la main de Marguerite.
— Ma sœur, lui dit-elle tout bas et avec volubilité, au nom de M. de Guise, qui vous sauve comme vous l’avez sauvé, ne sortez pas d’ici, n’allez pas chez vous !
— Hein ! que dites-vous, Claude ? demanda Catherine en se retournant.
— Rien, ma mère.
— Vous avez parlé tout bas à Marguerite.
— Pour lui souhaiter le bonsoir seulement, Madame, et pour lui dire mille choses de la part de la duchesse de Nevers.
— Et où est-elle, cette belle duchesse ?
— Près de son beau-frère M. de Guise.
Catherine regarda les deux femmes de son œil soupçonneux, et fronçant le sourcil :
— Venez là, Claude ! dit la reine mère.
Claude obéit. Catherine lui saisit la main.
— Que lui avez-vous dit ? indiscrète que vous êtes ! murmura-t-elle en serrant le poignet de sa fille à la faire crier.
— Madame, dit à sa femme Henri, qui, sans entendre, n’avait rien perdu de la pantomime de la reine, de Claude et de Marguerite ; Madame, me ferez-vous l’honneur de me donner votre main à baiser ?
Marguerite lui tendit une main tremblante.
— Que vous a-t-elle dit ? murmura Henri en se baissant pour rapprocher ses lèvres de cette main.
— De ne pas sortir. Au nom du ciel, ne sortez pas non plus !
Ce ne fut qu’un éclair ; mais à la lueur de cet éclair, si rapide qu’elle fût, Henri devina tout un complot.
— Ce n’est pas le tout, dit Marguerite ; voici une lettre qu’un gentilhomme provençal a apportée.
— M. de La Mole ?
— Oui.
— Merci, dit-il en prenant la lettre et en la serrant dans son pourpoint. En passant devant sa femme éperdue, il alla appuyer sa main sur l’épaule du Florentin.
— Eh bien, maître René ! dit-il, comment vont les affaires commerciales ?
— Mais assez bien, Monseigneur, assez bien, répondit l’empoisonneur avec son perfide sourire.
— Je le crois bien, dit Henri, quand on est comme vous le fournisseur de toutes les têtes couronnées de France et de l’étranger.
— Excepté de celle du roi de Navarre, répondit effrontément le Florentin.
— Ventre-saint-gris, maître René ! dit Henri, vous avez raison ; et cependant ma pauvre mère, qui achetait aussi chez vous, vous a recommandé à moi en mourant, maître René. Venez me voir demain ou après-demain en mon appartement et apportez-moi vos meilleures parfumeries.
— Ce ne sera point mal vu, dit en souriant Catherine, car on dit…
— Que j’ai le gousset fin, reprit Henri en riant ; qui vous a dit cela, ma mère ? est-ce Margot ?
— Non, mon fils, dit Catherine, c’est madame de Sauve.
En ce moment madame la duchesse de Lorraine, qui, malgré les efforts qu’elle faisait, ne pouvait se contenir, éclata en sanglots.
Henri ne se retourna même pas.
— Ma sœur, s’écria Marguerite en s’élançant vers Claude, qu’avez-vous ?
— Rien, dit Catherine en passant entre les deux jeunes femmes, rien : elle a cette fièvre nerveuse que Mazille lui recommande de traiter avec des aromates.
Et elle serra de nouveau et avec plus de vigueur encore que la première fois le bras de sa fille aînée ; puis, se retournant vers la cadette :
— Çà, Margot, dit-elle, n’avez-vous pas entendu que, déjà, je vous ai invitée à vous retirer chez vous ? Si cela ne suffit pas, je vous l’ordonne.
— Pardonnez-moi, Madame, dit Marguerite tremblante et pâle, je souhaite une bonne nuit à Votre Majesté.
— Et j’espère que votre souhait sera exaucé. Bonsoir, bonsoir.
Marguerite se retira toute chancelante en cherchant vainement à rencontrer un regard de son mari, qui ne se retourna pas même de son côté.
Il se fit un instant de silence pendant lequel Catherine demeura les yeux fixés sur la duchesse de Lorraine, qui de son côté, sans parler, regardait sa mère les mains jointes.
Henri tournait le dos, mais voyait la scène dans une glace, tout en ayant l’air de friser sa moustache avec une pommade que venait de lui donner René.
— Et vous, Henri, dit Catherine, sortez-vous toujours ?
— Ah ! oui ! c’est vrai ! s’écria le roi de Navarre. Ah ! par ma foi ! j’oubliais que le duc d’Alençon et le prince de Condé m’attendent : ce sont ces admirables parfums qui m’enivrent et, je crois, me font perdre la mémoire. Au revoir, Madame.
— Au revoir ! Demain, vous m’apprendrez des nouvelles de l’amiral, n’est-ce pas ?
— Je n’aurai garde d’y manquer. Eh bien, Phébé ! qu’y a-t-il ?
— Phébé ! dit la reine mère avec impatience.
— Rappelez-la, Madame, dit le Béarnais, car elle ne veut pas me laisser sortir.
La reine mère se leva, prit la petite chienne par son collier et la retint, tandis que Henri s’éloignait le visage aussi calme et aussi riant que s’il n’eût pas senti au fond de son cœur qu’il courait danger de mort.
Derrière lui, la petite chienne lâchée par Catherine de Médicis s’élança pour le rejoindre ; mais la porte était refermée, et elle ne put que glisser son museau allongé sous la tapisserie en poussant un hurlement lugubre et prolongé.
— Maintenant, Charlotte, dit Catherine à madame de Sauve, va chercher M. de Guise et Tavannes, qui sont dans mon oratoire, et reviens avec eux pour tenir compagnie à la duchesse de Lorraine qui a ses vapeurs.
VII la nuit du 24 août 1572.
Lorsque La Mole et Coconnas eurent achevé leur maigre souper ; car les volailles de l’hôtellerie de la Belle-Étoile ne flambaient que sur l’enseigne, Coconnas fit pivoter sa chaise sur un de ses quatre pieds, étendit les jambes, appuya son coude sur la table, et dégustant un dernier verre de vin :
— Est-ce que vous allez vous coucher incontinent, monsieur de La Mole ? demanda-t-il.
— Ma foi ! j’en aurais grande envie, Monsieur, car il est possible qu’on vienne me réveiller dans la nuit.
— Et moi aussi, dit Coconnas ; mais il me semble, en ce cas, qu’au lieu de nous coucher et de faire attendre ceux qui doivent nous envoyer chercher, nous ferions mieux de demander des cartes et de jouer. Cela fait qu’on nous trouverait tout préparés.
— J’accepterais volontiers la proposition, Monsieur ; mais pour jouer je possède bien peu d’argent ; à peine si j’ai cent écus d’or dans ma valise ; et encore, c’est tout mon trésor. Maintenant, c’est à moi de faire fortune avec cela.
— Cent écus d’or ! s’écria Coconnas, et vous vous plaignez ! Mordi ! mais moi, Monsieur, je n’en ai que six.
— Allons donc, reprit La Mole, je vous ai vu tirer de votre poche une bourse qui m’a paru non-seulement fort ronde, mais on pourrait même dire quelque peu boursouflée.
— Ah ! ceci, dit Coconnas, c’est pour éteindre une ancienne dette que je suis obligé de payer à un vieil ami de mon père que je soupçonne d’être comme vous tant soit peu huguenot. Oui, il y a là cent nobles à la rose, continua Coconnas en frappant sur sa poche ; mais ces cent nobles à la rose appartiennent à maître Mercandon ; quant à mon patrimoine personnel, il se borne, comme je vous l’ai dit, à six écus.
— Comment jouer, alors ?
— Et c’est précisément à cause de cela que je voulais jouer. D’ailleurs, il m’était venu une idée.
— Laquelle ?
— Nous venons tous deux à Paris dans un même but ?
— Oui.
— Nous avons chacun un protecteur puissant ?
— Oui.
— Vous comptez sur le vôtre comme je compte sur le mien ?
— Oui.
— Eh bien ! il m’était venu dans la pensée de jouer d’abord notre argent, puis la première faveur qui nous arrivera, soit de la cour, soit de notre maîtresse…
— En effet, c’est fort ingénieux ! dit La Mole en souriant ; mais j’avoue que je ne suis pas assez joueur pour risquer ma vie tout entière sur un coup de cartes ou de dés, car de la première faveur qui vous arrivera à vous et à moi découlera probablement notre vie tout entière.
— Eh bien ! laissons donc là la première faveur de la cour, et jouons la première faveur de notre maîtresse.
— Je n’y vois qu’un inconvénient, dit La Mole.
— Lequel ?
— C’est que je n’ai point de maîtresse, moi.
— Ni moi non plus ; mais je compte bien ne pas tarder à en avoir une ! Dieu merci ! on n’est point taillé de façon à manquer de femmes.
— Aussi, comme vous dites, n’en manquerez-vous point, monsieur de Coconnas ; mais, comme je n’ai point la même confiance dans mon étoile amoureuse, je crois que ce serait vous voler que de mettre mon enjeu contre le vôtre. Jouons donc jusqu’à concurrence de vos six écus, et, si vous les perdiez par malheur et que vous voulussiez continuer le jeu, eh bien, vous êtes gentilhomme, et votre parole vaut de l’or.
— À la bonne heure ! s’écria Coconnas, et voilà qui est parler ; vous avez raison, Monsieur, la parole d’un gentilhomme vaut de l’or, surtout quand ce gentilhomme a du crédit à la cour. Aussi, croyez que je ne me hasarderais pas trop en jouant contre vous la première faveur que je devrais recevoir.
— Oui, sans doute, vous pouvez la perdre ; mais moi, je ne pourrais pas la gagner ; car, étant au roi de Navarre, je ne puis rien tenir de M. le duc de Guise.
— Ah ! parpaillot ! murmura l’hôte tout en fourbissant son vieux casque, je t’avais donc bien flairé.