La Reine Margot (page 9)
Coconnas passa sur son front sa main humide de sueur.
— C’est commencé, s’écria Maurevel, en route !
— Un moment, un moment ! dit l’hôte ; avant de nous mettre en campagne, assurons-nous du logis, comme on dit à la guerre. Je ne veux pas qu’on égorge ma femme et mes enfants pendant que je serai dehors : il y a un huguenot ici.
— M. de La Mole ? s’écria Coconnas avec un soubresaut.
— Oui ! le parpaillot s’est jeté dans la gueule du loup.
— Comment ! dit Coconnas, vous vous attaqueriez à votre hôte ?
— C’est à son intention surtout que j’ai repassé ma rapière.
— Oh ! oh ! fit le Piémontais en fronçant le sourcil.
— Je n’ai jamais tué personne que mes lapins, mes canards et mes poulets, répliqua le digne aubergiste ; je ne sais donc trop comment m’y prendre pour tuer un homme. Eh bien ! je vais m’exercer sur celui-là. Si je fais quelque gaucherie, au moins personne ne sera là pour se moquer de moi.
— Mordi, c’est dur ! objecta Coconnas. M. de La Mole est mon compagnon, M. de La Mole a soupé avec moi, M. de La Mole a joué avec moi…
— Oui, mais M. de La Mole est un hérétique, dit Maurevel, M. de La Mole est condamné ; et si nous ne le tuons pas, d’autres le tueront.
— Sans compter, dit l’hôte, qu’il vous a gagné cinquante écus.
— C’est vrai, dit Coconnas, mais loyalement, j’en suis sûr.
— Loyalement ou non, il vous faudra toujours le payer ; tandis que, si je le tue, vous êtes quitte.
— Allons, allons ! dépêchons, Messieurs, s’écria Maurevel : une arquebusade, un coup de rapière, un coup de marteau, un coup de chenet, un coup de ce que vous voudrez ; mais finissons-en, si vous voulez arriver à temps, comme nous l’avons promis, pour aider M. de Guise chez l’amiral.
Coconnas soupira.
— J’y cours ! s’écria La Hurière, attendez-moi.
— Mordi ! s’écria Coconnas, il va faire souffrir ce pauvre garçon, et le voler peut-être. Je veux être là pour l’achever, s’il est besoin, et empêcher qu’on ne touche à son argent.
Et mû par cette heureuse idée, Coconnas monta l’escalier derrière maître La Hurière, qu’il eut bientôt rejoint ; car, à mesure qu’il montait, par un effet de la réflexion sans doute, La Hurière ralentissait le pas.
Au moment où il arrivait à la porte, toujours suivi de Coconnas, plusieurs coups de feu retentirent dans la rue. Aussitôt on entendit La Mole sauter de son lit et le plancher crier sous ses pas.
— Diable ! murmura La Hurière un peu troublé, il est réveillé, je crois !
— Ça m’en a l’air, dit Coconnas.
— Et il va se défendre ?
— Il en est capable. Dites donc, maître La Hurière, s’il allait vous tuer, ça serait drôle.
— Hum ! hum ! fit l’hôte.
Mais, se sentant armé d’une bonne arquebuse, il se rassura et enfonça la porte d’un vigoureux coup de pied.
On vit alors La Mole, sans chapeau, mais tout vêtu, retranché derrière son lit, son épée entre ses dents et ses pistolets à la main.
— Oh ! oh ! dit Coconnas en ouvrant les narines en véritable bête fauve qui flaire le sang, voilà qui devient intéressant, maître La Hurière. Allons, allons ! en avant !
— Ah ! l’on veut m’assassiner, à ce qu’il paraît ! cria la Mole dont les yeux flamboyaient, et c’est toi, misérable ?
Maître La Hurière ne répondit à cette apostrophe qu’en abaissant son arquebuse et qu’en mettant le jeune homme en joue. Mais La Mole avait vu la démonstration, et, au moment où le coup partit, il se jeta à genoux, et la balle passa par-dessus sa tête.
— À moi ! cria La Mole, à moi, monsieur de Coconnas !
— À moi ! monsieur de Maurevel, à moi ! cria La Hurière.
— Ma foi, monsieur de La Mole ! dit Coconnas, tout ce que je puis dans cette affaire est de ne point me mettre contre vous. Il paraît qu’on tue cette nuit les huguenots au nom du roi. Tirez-vous de là comme vous pourrez.
— Ah ! traîtres ! ah ! assassins ! c’est comme cela ! eh bien ! attendez.
Et La Mole, visant à son tour, lâcha la détente d’un de ses pistolets. La Hurière, qui ne le perdait pas de vue, eut le temps de se jeter de côté ; mais Coconnas, qui ne s’attendait pas à cette riposte, resta à la place où il était et la balle lui effleura l’épaule.
— Mordi ! cria-t-il en grinçant des dents, j’en tiens ; à nous deux donc ! puisque tu le veux.
Et, tirant sa rapière, il s’élança vers La Mole.
Sans doute, s’il eût été seul, La Mole l’eût attendu ; mais Coconnas avait derrière lui maître La Hurière qui rechargeait son arquebuse, sans compter Maurevel qui, pour se rendre à l’invitation de l’aubergiste, montait les escaliers quatre à quatre. La Mole se jeta donc dans un cabinet, et verrouilla la porte derrière lui.
— Ah ! schelme ! s’écria Coconnas furieux, heurtant la porte du pommeau de sa rapière, attends, attends. Je veux te trouer le corps d’autant de coups d’épée que tu m’as gagné d’écus ce soir ! Ah ! je viens pour t’empêcher de souffrir ! ah ! je viens pour qu’on ne te vole pas ! et tu me récompenses en m’envoyant une balle dans l’épaule ! attends ! birbone ! attends !
Sur ces entrefaites maître La Hurière s’approcha et d’un coup de crosse de son arquebuse fit voler la porte en éclats.
Coconnas s’élança dans le cabinet, mais il alla donner du nez contre la muraille : le cabinet était vide et la fenêtre ouverte.
— Il se sera précipité, dit l’hôte ; et comme nous sommes au quatrième, il est mort.
— Ou il se sera sauvé par le toit de la maison voisine, dit Coconnas en enjambant la barre de la fenêtre et en s’apprêtant à le suivre sur ce terrain glissant et escarpé.
Mais Maurevel et La Hurière se précipitèrent sur lui, et le ramenant dans la chambre :
— Êtes-vous fou ? s’écrièrent-ils tous deux à la fois. Vous allez vous tuer.
— Bah ! dit Coconnas, je suis montagnard, moi, et habitué à courir dans les glaciers. D’ailleurs, quand un homme m’a insulté une fois, je monterais avec lui jusqu’au ciel, ou je descendrais avec lui jusqu’en enfer, quelque chemin qu’il prît pour y arriver. Laissez-moi faire.
— Allons donc ! dit Maurevel, ou il est mort, ou il est loin maintenant. Venez avec nous ; et si celui-là vous échappe, vous en trouverez mille autres à sa place.
— Vous avez raison, hurla Coconnas. Mort aux huguenots ! J’ai besoin de me venger, et le plus tôt sera le mieux.
Et tous trois descendirent l’escalier comme une avalanche.
— Chez l’amiral ! cria Maurevel.
— Chez l’amiral ! répéta La Hurière.
— Chez l’amiral, donc ! puisque vous le voulez, dit à son tour Coconnas.
Et tous trois s’élancèrent de l’hôtel de la Belle-Étoile, laissé en garde à Grégoire et aux autres garçons, se dirigeant vers l’hôtel de l’amiral, situé rue de Béthizy ; une flamme brillante et le bruit des arquebusades les guidait de ce côté.
— Eh ! qui vient là ? s’écria Coconnas. Un homme sans pourpoint et sans écharpe.
— C’en est un qui se sauve, dit Maurevel.
— À vous, à vous ! à vous qui avez des arquebuses, s’écria Coconnas.
— Ma foi, non, dit Maurevel ; je garde ma poudre pour meilleur gibier.
— À vous, La Hurière.
— Attendez, attendez, dit l’aubergiste en ajustant.
— Ah ! oui, attendez, s’écria Coconnas ; et en attendant il va se sauver.
Et il s’élança à la poursuite du malheureux qu’il eut bientôt rejoint, car il était déjà blessé. Mais au moment où, pour ne pas le frapper par derrière, il lui criait : « Tourne, mais tourne donc ! » un coup d’arquebuse retentit, une balle siffla aux oreilles de Coconnas, et le fugitif roula comme un lièvre atteint dans sa course la plus rapide par le plomb du chasseur.
Un cri de triomphe se fit entendre derrière Coconnas ; le Piémontais se retourna, et vit La Hurière agitant son arme.
— Ah ! cette fois, s’écria-t-il, j’ai étrenné au moins.
— Oui, mais vous avez manqué me percer d’outre en outre moi.
— Prenez garde, mon gentilhomme, prenez garde, cria La Hurière.
Coconnas fit un bond en arrière. Le blessé s’était relevé sur un genou, et, tout entier à la vengeance, il allait percer Coconnas de son poignard au moment même où l’avertissement de son hôte avait prévenu le Piémontais.
— Ah ! vipère ! s’écria Coconnas.
Et, se jetant sur le blessé, il lui enfonça trois fois son épée jusqu’à la garde dans la poitrine.
— Et maintenant, s’écria Coconnas laissant le huguenot se débattre dans les convulsions de l’agonie, chez l’amiral ! chez l’amiral !
— Ah ! ah ! mon gentilhomme, dit Maurevel, il paraît que vous y mordez.
— Ma foi, oui, dit Coconnas. Je ne sais pas si c’est l’odeur de la poudre qui me grise ou la vue du sang qui m’excite, mais, mordi ! je prends goût à la tuerie. C’est comme qui dirait une battue à l’homme. Je n’ai encore fait que des battues à l’ours ou au loup, et sur mon honneur la battue à l’homme me paraît plus divertissante.
Et tous trois reprirent leur course.
VIII les massacrés.
L’hôtel qu’habitait l’amiral était, comme nous l’avons dit, situé rue de Béthizy. C’était une grande maison s’élevant au fond d’une cour avec deux ailes en retour sur la rue. Un mur ouvert par une grande porte et par deux petites grilles donnait entrée dans cette cour.
Lorsque nos trois guisards atteignirent l’extrémité de la rue de Béthizy, qui fait suite à la rue des Fossés-Saint-Germain-l’Auxerrois, ils virent l’hôtel entouré de Suisses, de soldats et de bourgeois en armes ; tous tenaient à la main droite ou des épées, ou des piques, ou des arquebuses, et quelques-uns, à la main gauche, des flambeaux qui répandaient sur cette scène un jour funèbre et vacillant, lequel, suivant le mouvement imprimé, s’épandait sur le pavé, montait le long des murailles ou flamboyait sur cette mer vivante où chaque arme jetait son éclair. Tout autour de l’hôtel et dans les rues Tirechappe, Étienne et Bertin-Poirée, l’œuvre terrible s’accomplissait. De longs cris se faisaient entendre, la mousqueterie pétillait, et de temps en temps quelque malheureux, à moitié nu, pâle, ensanglanté, passait, bondissant comme un daim poursuivi, dans un cercle de lumière funèbre où semblait s’agiter un monde de démons.
En un instant, Coconnas, Maurevel et La Hurière, signalés de loin par leurs croix blanches et accueillis par des cris de bienvenue, furent au plus épais de cette foule haletante et pressée comme une meute. Sans doute ils n’eussent pas pu passer ; mais quelques-uns reconnurent Maurevel et lui firent faire place. Coconnas et La Hurière se glissèrent à sa suite ; tous trois parvinrent donc à se glisser dans la cour.
Au centre de cette cour, dont les trois portes étaient enfoncées, un homme, autour duquel les assassins laissaient un vide respectueux, se tenait debout, appuyé sur une rapière nue, et les yeux fixés sur un balcon élevé de quinze pieds à peu près et s’étendant devant la fenêtre principale de l’hôtel. Cet homme frappait du pied avec impatience, et de temps en temps se retournait pour interroger ceux qui se trouvaient les plus proches de lui.
— Rien encore, murmura-t-il. Personne… Il aura été prévenu, il aura fui. Qu’en pensez-vous, Du Gast ?
— Impossible, Monseigneur.
— Pourquoi pas ? Ne m’avez-vous pas dit qu’un instant avant que nous arrivassions, un homme sans chapeau, l’épée nue à la main et courant comme s’il était poursuivi, était venu frapper à la porte, et qu’on lui avait ouvert ?
— Oui, Monseigneur ; mais presque aussitôt M. de Besme est arrivé, les portes ont été enfoncées, l’hôtel cerné. L’homme est bien entré, mais à coup sûr il n’a pu sortir.
— Eh ! mais, dit Coconnas à La Hurière, est-ce que je me trompe, ou n’est-ce pas M. de Guise que je vois là ?
— Lui-même, mon gentilhomme. Oui, c’est le grand Henri de Guise en personne, qui attend sans doute que l’amiral sorte pour lui en faire autant que l’amiral en a fait à son père. Chacun a son tour, mon gentilhomme, et, Dieu merci ! c’est aujourd’hui le nôtre.
— Holà ! Besme ! holà ! cria le duc de sa voix puissante, n’est-ce donc point encore fini ?
Et, de la pointe de son épée impatiente comme lui, il faisait jaillir des étincelles du pavé.
En ce moment, on entendit comme des cris dans l’hôtel, puis des coups de feu, puis un grand mouvement de pieds et un bruit d’armes heurtées, auquel succéda un nouveau silence.
Le duc fit un mouvement pour se précipiter dans la maison.
— Monseigneur, Monseigneur, lui dit Du Gast en se rapprochant de lui et en l’arrêtant, votre dignité vous commande de demeurer et d’attendre.
— Tu as raison, Du Gast ; merci ! j’attendrai. Mais, en vérité, je meurs d’impatience et d’inquiétude. Ah ! s’il m’échappait !
Tout à coup le bruit des pas se rapprocha… les vitres du premier étage s’illuminèrent de reflets pareils à ceux d’un incendie.
La fenêtre sur laquelle le duc avait tant de fois levé les yeux, s’ouvrit ou plutôt vola en éclats ; et un homme, au visage pâle et au cou blanc tout souillé de sang, apparut sur le balcon.
— Besme ! cria le duc ; enfin c’est toi ! Eh bien ? eh bien ?
— Foilà ! foilà ! répondit froidement l’Allemand, qui, se baissant, se releva presque aussitôt en paraissant soulever un poids considérable.
— Mais les autres, demanda impatiemment le duc, les autres, où sont-ils ?
— Les autres, ils achèfent les autres.
— Et toi, toi ! qu’as-tu fait ?
— Moi, fous allez foir ; regulez-vous un beu.
Le duc fit un pas en arrière.
En ce moment on put distinguer l’objet que Besme attirait à lui d’un si puissant effort.
C’était le cadavre d’un vieillard.
Il le souleva au-dessus du balcon, le balança un instant dans le vide, et le jeta aux pieds de son maître.
Le bruit sourd de la chute, les flots de sang qui jaillirent du corps et diaprèrent au loin le pavé, frappèrent d’épouvante jusqu’au duc lui-même ; mais ce sentiment dura peu, et la curiosité fit que chacun s’avança de quelques pas, et que la lueur d’un flambeau vint trembler sur la victime.
On distingua alors une barbe blanche, un visage vénérable, et des mains raidies par la mort.
— L’amiral ! s’écrièrent ensemble vingt voix qui ensemble se turent aussitôt.
— Oui, l’amiral. C’est bien lui, dit le duc en se rapprochant du cadavre pour le contempler avec une joie silencieuse.
— L’amiral ! l’amiral ! répétèrent à demi voix tous les témoins de cette terrible scène, se serrant les uns contre les autres, et se rapprochant timidement de ce grand vieillard abattu.
— Ah ! te voilà donc, Gaspard ! dit le duc de Guise triomphant ; tu as fait assassiner mon père, je le venge !
Et il osa poser le pied sur la poitrine du héros protestant.
Mais aussitôt les yeux du mourant s’ouvrirent avec effort, sa main sanglante et mutilée se crispa une dernière fois, et l’amiral, sans sortir de son immobilité, dit au sacrilége d’une voix sépulcrale :
— Henri de Guise, un jour aussi tu sentiras sur ta poitrine le pied d’un assassin. Je n’ai pas tué ton père. Sois maudit !
Le duc, pâle et tremblant malgré lui, sentit un frisson de glace courir par tout son corps, il passa la main sur son front comme pour en chasser la vision lugubre ; puis, quand il la laissa retomber, quand il osa reporter la vue sur l’amiral, ses yeux s’étaient refermés, sa main était redevenue inerte, et un sang noir épanché de sa bouche sur sa barbe blanche avait succédé aux terribles paroles que cette bouche venait de prononcer.
Le duc releva son épée avec un geste de résolution désespérée.
— Eh bien ! monsir, lui dit Besme, êtes-fous gontent ?
— Oui, mon brave, oui, répliqua Henri, car tu as vengé…
— Le dugue François, n’est-ce pas ?
— La religion, reprit Henri d’une voix sourde. Et maintenant, continua-t-il en se retournant vers les Suisses, les soldats et les bourgeois qui encombraient la cour et la rue, à l’œuvre, mes amis, à l’œuvre !
— Eh ! bonjour, monsieur de Besme, dit alors Coconnas s’approchant avec une sorte d’admiration de l’Allemand, qui, toujours sur le balcon, essuyait tranquillement son épée.
— C’est donc vous qui l’avez expédié ? cria La Hurière en extase ; comment avez-vous fait cela, mon digne gentilhomme ?
— Oh ! pien zimblement, pien zimblement : il avre entendu tu pruit, il avre oufert son borte, et moi ly avre passé mon rapir tans le corps à lui. Mais ce n’est bas le dout, che grois que le Téligny en dient, che l’endents grier.
En ce moment, en effet, quelques cris de détresse qui semblaient poussés par une voix de femme se firent entendre ; des reflets rougeâtres illuminèrent une des deux ailes formant galerie. On aperçut deux hommes qui fuyaient poursuivis par une longue file de massacreurs. Une arquebusade tua l’un ; l’autre trouva sur son chemin une fenêtre ouverte, et, sans mesurer la hauteur, sans s’inquiéter des ennemis qui l’attendaient en bas, il sauta intrépidement dans la cour.
— Tuez, tuez ! crièrent les assassins en voyant leur victime prête à leur échapper.
L’homme se releva en ramassant son épée, qui, dans sa chute, lui était échappée des mains prit sa course tête baissée à travers les assistants, en culbuta trois ou quatre, en perça un de son épée, et au milieu du feu des pistolades, au milieu des imprécations des soldats furieux de l’avoir manqué, il passa comme l’éclair devant Coconnas, qui l’attendait à la porte le poignard à la main.
— Touché ! cria le Piémontais en lui traversant le bras de sa lame fine et aiguë.
— Lâche ! répondit le fugitif en fouettant le visage de son ennemi avec la lame de son épée, faute d’espace pour lui donner un coup de pointe.
— Oh ! mille démons ! s’écria Coconnas, c’est monsieur de La Mole !
— Monsieur de La Mole ! répétèrent La Hurière et Maurevel.
— C’est celui qui a prévenu l’amiral ! crièrent plusieurs soldats.
— Tue, tue !… hurla-t-on de tous côtés.
Coconnas, La Hurière et dix soldats s’élancèrent à la poursuite de La Mole, qui, couvert de sang et arrivé à ce degré d’exaltation qui est la dernière réserve de la vigueur humaine, bondissait par les rues, sans autre guide que l’instinct. Derrière lui, les pas et les cris de ses ennemis l’éperonnaient et semblaient lui donner des ailes. Parfois une balle sifflait à son oreille et imprimait tout à coup à sa course, près de se ralentir, une nouvelle rapidité. Ce n’était plus une respiration, ce n’était plus une haleine qui sortait de sa poitrine, mais un râle sourd, mais un rauque hurlement. La sueur et le sang dégouttaient de ses cheveux et coulaient confondus sur son visage.
Bientôt son pourpoint devint trop serré pour les battements de son cœur, et il l’arracha. Bientôt son épée devint trop lourde pour sa main, et il la jeta loin de lui. Parfois il lui semblait que les pas s’éloignaient et qu’il était près d’échapper à ses bourreaux ; mais aux cris de ceux-ci, d’autres massacreurs qui se trouvaient sur son chemin et plus rapprochés quittaient leur besogne sanglante et accouraient. Tout à coup il aperçut la rivière coulant silencieusement à sa gauche ; il lui sembla qu’il éprouverait, comme le cerf aux abois, un indicible plaisir à s’y précipiter, et la force suprême de la raison put seule le retenir. À sa droite c’était le Louvre, sombre, immobile, mais plein de bruits sourds et sinistres. Sur le pont-levis entraient et sortaient des casques, des cuirasses, qui renvoyaient en froids éclairs les rayons de la lune. La Mole songea au roi de Navarre comme il avait songé à Coligny : c’étaient ses deux seuls protecteurs. Il réunit toutes ses forces, regarda le ciel en faisant tout bas le vœu d’abjurer s’il échappait au massacre, fit perdre par un détour une trentaine de pas à la meute qui le poursuivait, piqua droit vers le Louvre, s’élança sur le pont pêle-mêle avec les soldats, reçut un nouveau coup de poignard, qui glissa le long des côtes, et, malgré les cris de : « Tue ! tue ! » qui retentissaient derrière lui et autour de lui, malgré l’attitude offensive que prenaient les sentinelles, il se précipita comme une flèche dans la cour, bondit jusqu’au vestibule, franchit l’escalier, monta deux étages, reconnut une porte et s’y appuya en frappant des pieds et des mains.
— Qui est là ? murmura une voix de femme.
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! murmura La Mole, ils viennent… je les entends… les voilà !… je les vois… C’est moi !… moi !…
— Qui vous ? reprit la voix.
La Mole se rappela le mot d’ordre.
— Navarre ! Navarre ! cria-t-il.
Aussitôt la porte s’ouvrit. La Mole, sans voir, sans remercier Gillonne, fit irruption dans un vestibule, traversa un corridor, deux ou trois appartements, et parvint enfin dans une chambre éclairée par une lampe suspendue au plafond.
Sous des rideaux de velours fleurdelisé d’or, dans un lit de chêne sculpté, une femme à moitié nue, appuyée sur son bras, ouvrait des yeux fixes d’épouvante.
La Mole se précipita vers elle.
— Madame ! s’écria-t-il, on tue, on égorge mes frères ; on veut me tuer, on veut m’égorger aussi. Ah ! vous êtes la reine… sauvez-moi.
Et il se précipita à ses pieds, laissant sur le tapis une large trace de sang.
En voyant cet homme pâle, défait, agenouillé devant elle, la reine de Navarre se dressa épouvantée, cachant son visage entre ses mains et criant au secours.
— Madame, dit La Mole en faisant un effort pour se relever, au nom du ciel, n’appelez pas car si l’on vous entend, je suis perdu ! Des assassins me poursuivent, ils montaient les degrés derrière moi. Je les entends… les voilà ! les voilà !…
— Au secours ! répéta la reine de Navarre, hors d’elle ; au secours !
— Ah ! c’est vous qui m’avez tué ! dit La Mole au désespoir. Mourir par une si belle voix, mourir par une si belle main ! Ah ! j’aurais cru cela impossible !
Au même instant la porte s’ouvrit et une meute d’hommes haletants, furieux, le visage taché de sang et de poudre, arquebuses, hallebardes et épées en arrêt, se précipita dans la chambre.