Le Comte de Monte-Cristo (page 100)
Son premier regard, en arrivant à la porte, fut pour Noirtier, dont le visage, sauf l’émotion bien naturelle dans une semblable circonstance, annonçait une santé égale ; son second coup d’œil rencontra le moribond.
Elle pâlit, et son œil rebondit pour ainsi dire du serviteur sur le maître.
— Mais au nom du ciel, madame, où est le docteur ? il est entré chez vous. C’est une apoplexie, vous le voyez bien, avec une saignée on le sauvera.
— A-t-il mangé depuis peu ? demanda madame de Villefort éludant la question.
— Madame, dit Valentine, il n’a pas déjeuné, mais il a fort couru ce matin pour faire une commission dont l’avait chargé bon-papa. Au retour seulement il a pris un verre de limonade.
— Ah ! fit madame de Villefort, pourquoi pas du vin ? C’est très mauvais la limonade.
— La limonade était là sous sa main, dans la carafe de bon-papa ; le pauvre Barrois avait soif, il a bu ce qu’il a trouvé.
Madame de Villefort tressaillit. Noirtier l’enveloppa de son regard profond.
— Il a le cou si court ! dit-elle.
— Madame, dit Villefort, je vous demande où est M. d’Avrigny ; au nom du ciel, répondez !
— Il est dans la chambre d’Édouard qui est un peu souffrant, dit madame de Villefort, qui ne pouvait éluder plus longtemps.
Villefort s’élança dans l’escalier pour l’aller chercher lui-même.
— Tenez, dit la jeune femme en donnant son flacon à Valentine, on va le saigner sans doute. Je remonte chez moi, car je ne puis supporter la vue du sang.
Et elle suivit son mari.
Morrel sortit de l’angle sombre où il s’était retiré, et où personne ne l’avait vu, tant la préoccupation était grande.
— Partez vite, Maximilien, lui dit Valentine, et attendez que je vous appelle. Allez.
Morrel consulta Noirtier par un geste. Noirtier, qui avait conservé tout son sang-froid, lui fit signe que oui.
Il serra la main de Valentine contre son cœur et sortit par le corridor dérobé.
En même temps Villefort et le docteur rentraient par la porte opposée.
Barrois commençait à revenir à lui : la crise était passée, sa parole revenait gémissante, et il se soulevait sur un genou.
D’Avrigny et Villefort portèrent Barrois sur une chaise longue.
— Qu’ordonnez-vous, docteur ? demanda Villefort.
— Qu’on m’apporte de l’eau et de l’éther. Vous en avez dans la maison ?
— Oui.
— Qu’on coure me chercher de l’huile de térébenthine et de l’émétique.
— Allez ! dit Villefort.
— Et maintenant que tout le monde se retire.
— Moi aussi ? demanda timidement Valentine.
— Oui, mademoiselle, vous surtout, dit rudement le docteur.
Valentine regarda M. d’Avrigny avec étonnement, embrassa M. Noirtier au front et sortit.
Derrière elle le docteur ferma la porte d’un air sombre.
— Tenez, tenez, docteur le voilà qui revient ; ce n’était qu’une attaque sans importance.
M. d’Avrigny sourit d’un air sombre.
— Comment vous sentez-vous, Barrois ? demanda le docteur.
— Un peu mieux, monsieur.
— Pouvez-vous boire ce verre d’eau éthérée ?
— Je vais essayer ; mais ne me touchez pas.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il me semble que si vous me touchiez, ne fût-ce que du bout du doigt, l’accès me reprendrait.
— Buvez.
Barrois prit le verre, l’approcha de ses lèvres violettes et le vida à moitié à peu près.
— Où souffrez-vous ? demanda le docteur.
— Partout ; j’éprouve comme d’effroyables crampes.
— Avez-vous des éblouissements ?
— Oui.
— Des tintements d’oreille ?
— Affreux.
— Quand cela vous a-t-il pris ?
— Tout à l’heure.
— Rapidement ?
— Comme la foudre.
— Rien hier ? rien avant-hier ?
— Rien.
— Pas de somnolence ? pas de pesanteurs ?
— Non.
— Qu’avez-vous mangé aujourd’hui ?
— Je n’ai rien mangé ; j’ai bu seulement un verre de la limonade de monsieur, voilà tout.
Et Barrois fit de la tête un signe pour désigner Noirtier qui, immobile dans son fauteuil, contemplait cette terrible scène sans en perdre un mouvement, sans laisser échapper une parole.
— Où est cette limonade ? demanda vivement le docteur.
— Dans la carafe, en bas.
— Où cela, en bas ?
— Dans la cuisine.
— Voulez-vous que j’aille la chercher, docteur ? demanda Villefort.
— Non, restez ici, et tâchez de faire boire au malade le reste de ce verre d’eau.
— Mais cette limonade…
— J’y vais moi-même.
D’Avrigny fit un bond, ouvrit la porte, s’élança dans l’escalier de service, et faillit renverser madame de Villefort, qui, elle aussi, descendait à la cuisine.
Elle poussa un cri.
D’Avrigny n’y fit même pas attention ; emporté par la puissance d’une seule idée, il sauta les trois ou quatre dernières marches, se précipita dans la cuisine, et aperçut le carafon aux trois quarts vide sur un plateau.
Il fondit dessus comme un aigle sur sa proie.
Haletant, il remonta au rez-de-chaussée et rentra dans la chambre.
Madame de Villefort remontait lentement l’escalier qui conduisait chez elle.
— Est-ce bien cette carafe qui était ici ? demanda d’Avrigny.
— Oui, monsieur le docteur.
— Cette limonade est la même que vous avez bue ?
— Je le crois.
— Quel goût lui avez-vous trouvé ?
— Un goût amer.
Le docteur versa quelques gouttes de limonade dans le creux de sa main, les aspira avec ses lèvres, et, après s’en être rincé la bouche comme on fait avec le vin que l’on veut goûter, il cracha la liqueur dans la cheminée.
— C’est bien la même, dit-il. Et vous en avez bu aussi, vous, monsieur Noirtier ?
— Oui, fit le vieillard.
— Et vous lui avez trouvé ce même goût amer ?
— Oui.
— Ah ! monsieur le docteur ! cria Barrois, voilà que cela me reprend ! Mon Dieu, Seigneur, ayez pitié de moi !
Le docteur courut au malade.
— Cet émétique, Villefort, voyez s’il vient.
Villefort s’élança en criant :
— L’émétique ! l’émétique ! l’a-t-on apporté ?
Personne ne répondit. La terreur la plus profonde régnait dans la maison.
— Si j’avais un moyen de lui insuffler de l’air dans les poumons, dit d’Avrigny en regardant autour de lui, peut-être y aurait-il un moyen de prévenir l’asphyxie. Mais non, rien, rien !
— Oh ! Monsieur, criait Barrois, me laisserez-vous mourir ainsi sans secours ? Oh ! je me meurs, mon Dieu ! je me meurs !
— Une plume, une plume ! demanda le docteur.
Il en aperçut une sur la table.
Il essaya d’introduire la plume dans la bouche du malade, qui faisait, au milieu de ses convulsions, d’inutiles efforts pour vomir ; mais les mâchoires étaient tellement serrées, que la plume ne put passer.
Barrois était atteint d’une attaque nerveuse encore plus intense que la première. Il avait glissé de la chaise longue à terre, et se roidissait sur le parquet.
Le docteur le laissa en proie à cet accès, auquel il ne pouvait apporter aucun soulagement, et alla à Noirtier.
— Comment vous trouvez-vous ? lui dit-il précipitamment et à voix basse ; bien ?
— Oui.
— Léger d’estomac ou lourd ? léger ?
— Oui.
— Comme lorsque vous avez pris la pilule que je vous fais donner chaque dimanche ?
— Oui.
— Est-ce Barrois qui a fait votre limonade ?
— Oui.
— Est-ce vous qui l’avez engagé à en boire ?
— Non.
— Est-ce M. de Villefort ?
— Non.
— Madame ?
— Non.
— C’est donc Valentine, alors ?
— Oui.
Un soupir de Barrois, un bâillement qui faisait craquer les os de sa mâchoire, appelèrent l’attention de d’Avrigny : il quitta M. Noirtier et courut près du malade.
— Barrois, dit le docteur, pouvez-vous parler ?
Barrois balbutia quelques paroles inintelligibles.
— Essayez un effort, mon ami.
Barrois rouvrit des yeux sanglants.
— Qui a fait la limonade ?
— Moi.
— L’avez-vous apportée à votre maître aussitôt après l’avoir faite ?
— Non.
— Vous l’avez laissée quelque part, alors ?
— À l’office, on m’appelait.
— Qui l’a apportée ici ?
— Mademoiselle Valentine.
D’Avrigny se frappa le front.
— Ô mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-il.
— Docteur ! docteur ! cria Barrois, qui sentait un troisième accès arriver.
— Mais n’apportera-t-on pas cet émétique ? s’écria le docteur.
— Voilà un verre tout préparé, dit Villefort en rentrant.
— Par qui ?
— Par le garçon pharmacien qui est venu avec moi.
— Buvez.
— Impossible, docteur, il est trop tard ; j’ai la gorge qui se serre ; j’étouffe ! Oh ! mon cœur ! Oh ! ma tête… Oh ! quel enfer… Est-ce que je vais souffrir longtemps comme cela ?
— Non, non, mon ami, dit le docteur, bientôt vous ne souffrirez plus.
— Ah ! je vous comprends ! s’écria le malheureux ; mon Dieu ! prenez pitié de moi !
Et, jetant un cri, il tomba renversé en arrière, comme s’il eût été foudroyé.
D’Avrigny posa une main sur son cœur, approcha une glace de ses lèvres.
— Eh bien ? demanda Villefort.
— Allez dire à la cuisine que l’on m’apporte bien vite du sirop de violettes.
Villefort descendit à l’instant même.
— Ne vous effrayez pas, monsieur Noirtier, dit d’Avrigny, j’emporte le malade dans une autre chambre pour le saigner ; en vérité, ces sortes d’attaques sont un affreux spectacle à voir.
Et, prenant Barrois par-dessous le bras, il le traîna dans une chambre voisine ; mais presque aussitôt il rentra chez Noirtier pour prendre le reste de la limonade.
Noirtier fermait l’œil droit.
— Valentine, n’est-ce pas ? vous voulez Valentine ? Je vais dire qu’on vous l’envoie.
Villefort remontait ; d’Avrigny le rencontra dans le corridor.
— Eh bien ? demanda-t-il.
— Venez, dit d’Avrigny.
Et il l’emmena dans la chambre.
— Toujours évanoui ? demanda le procureur du roi.
— Il est mort.
Villefort recula de trois pas, joignit les mains au-dessus de sa tête, et avec une commisération non équivoque :
— Mort si promptement ! dit-il en regardant le cadavre.
— Oui, bien promptement, n’est-ce pas ? dit d’Avrigny ; mais cela ne doit pas vous étonner : M. et madame de Saint-Méran sont morts tout aussi promptement. Oh ! l’on meurt vite dans votre maison, monsieur de Villefort.
— Quoi ! s’écria le magistrat avec un accent d’horreur et de consternation, vous en revenez à cette terrible idée !
— Toujours, monsieur, toujours ! dit d’Avrigny avec solennité, car elle ne m’a pas quitté un instant ; et pour que vous soyez bien convaincu que je ne me trompe pas cette fois, écoutez bien, monsieur de Villefort.
Villefort tremblait convulsivement.
— Il y a un poison qui tue sans presque laisser de trace. Ce poison, je le connais bien, je l’ai étudié dans tous les accidents qu’il amène, dans tous les phénomènes qu’il produit. Ce poison, je l’ai reconnu tout à l’heure chez le pauvre Barrois, comme je l’avais reconnu chez madame de Saint-Méran. Ce poison, il y a une manière de reconnaître sa présence : il rétablit la couleur bleue du papier de tournesol rougi par un acide, et il teint en vert le sirop de violettes. Nous n’avons pas de papier de tournesol ; mais, tenez, voilà qu’on apporte le sirop de violettes que j’ai demandé.
En effet, on entendait des pas dans le corridor ; le docteur entre-bâilla la porte, prit des mains de la femme de chambre un vase au fond duquel il y avait deux ou trois cuillerées de sirop, et referma la porte.
— Regardez, dit-il au procureur du roi, dont le cœur battait si fort qu’on eût pu l’entendre, voici dans cette tasse du sirop de violettes, et dans cette carafe le reste de la limonade dont M. Noirtier et Barrois ont bu une partie. Si la limonade est pure et inoffensive, le sirop va garder sa couleur ; si la limonade est empoisonnée, le sirop va devenir vert. Regardez !
Le docteur versa lentement quelques gouttes de limonade de la carafe dans la tasse, et l’on vit à l’instant même un nuage se former au fond de la tasse ; ce nuage prit d’abord une nuance bleue ; puis du saphir il passa à l’opale, et de l’opale à l’émeraude.
Arrivé à cette dernière couleur, il s’y fixa, pour ainsi dire ; l’expérience ne laissait aucun doute.
— Le malheureux Barrois a été empoisonné avec de la fausse angusture et de la noix de Saint-Ignace, dit d’Avrigny ; maintenant j’en répondrais devant les hommes et devant Dieu.
Villefort ne dit rien, lui, mais il leva les bras au ciel, ouvrit des yeux hagards, et tomba foudroyé sur un fauteuil.
III L’ACCUSATION.
M. d’Avrigny eut bientôt rappelé à lui le magistrat, qui semblait un second cadavre dans cette chambre funèbre.
— Oh ! la mort est dans ma maison ! s’écria Villefort.
— Dites le crime, répondit le docteur.
— Monsieur d’Avrigny ! s’écria Villefort, je ne puis vous exprimer tout ce qui se passe en moi en ce moment : c’est de l’effroi, c’est de la douleur, c’est de la folie.
— Oui, dit M. d’Avrigny avec un calme imposant : mais je crois qu’il est temps que nous agissions ; je crois qu’il est temps que nous opposions une digue à ce torrent de mortalité. Quant à moi, je ne me sens point capable de porter plus longtemps de pareils secrets, sans espoir d’en faire bientôt sortir la vengeance pour la société et les victimes.
Villefort jeta autour de lui un sombre regard.
— Dans ma maison ! murmura-t-il ! dans ma maison !
— Voyons, magistrat, dit d’Avrigny, soyez homme ; interprète de la loi, honorez-vous par une immolation complète.
— Vous me faites frémir, docteur, une immolation !
— J’ai dit le mot.
— Vous soupçonnez donc quelqu’un ?
— Je ne soupçonne personne ; la mort frappe à votre porte, elle entre, elle va, non pas aveugle, mais intelligente qu’elle est, de chambre en chambre. Eh bien ! moi, je suis sa trace, je reconnais son passage ; j’adopte la sagesse des anciens : je tâtonne ; car mon amitié pour votre famille, car mon respect pour tous, sont deux bandeaux appliqués sur mes yeux ; eh bien !…
— Oh ! parlez, parlez, docteur, j’aurai du courage.
— Eh bien ! monsieur, vous avez chez vous, dans le sein de votre maison, dans votre famille peut-être, un de ces affreux phénomènes comme chaque siècle en produit quelqu’un. Locuste et Agrippine, vivant en même temps, sont une exception qui prouve la fureur de la Providence à perdre l’empire romain, souillé par tant de crimes. Brunehaut et Frédégonde sont les résultats du travail pénible d’une civilisation à sa genèse, dans laquelle l’homme apprenait à dominer l’esprit, fût-ce par l’envoyé des ténèbres. Eh bien ! toutes ces femmes avaient été ou étaient encore jeunes et belles. On avait vu fleurir sur leur front, ou sur leur front fleurissait encore, cette même fleur d’innocence que l’on retrouve aussi sur le front de la coupable qui est dans votre maison.
Villefort poussa un cri, joignit les mains, et regarda le docteur avec un geste suppliant.
Mais celui-ci poursuivit sans pitié :
— Cherche à qui le crime profite, dit un axiome de jurisprudence.
— Docteur ! s’écria Villefort, hélas ! docteur, combien de fois la justice des hommes n’a-t-elle pas été trompée par ces funestes paroles ! Je ne sais, mais il me semble que ce crime…
— Ah ! vous avouez donc enfin que le crime existe ?
— Oui, je le reconnais. Que voulez-vous ? il le faut bien ; mais laissez-moi continuer. Il me semble, dis-je, que ce crime tombe sur moi seul et non sur les victimes. Je soupçonne quelque désastre pour moi sous tous ces désastres étranges.
— Ô homme ! murmura d’Avrigny ; le plus égoïste de tous les animaux, la plus personnelle de toutes les créatures ; qui croit toujours que la terre tourne, que le soleil brille, que la mort fauche pour lui tout seul ; fourmi maudissant Dieu du haut d’un brin d’herbe ! Et ceux qui ont perdu la vie, n’ont-ils rien perdu, eux ? M. de Saint-Méran, madame de Saint-Méran, M. Noirtier…
— Comment ? M. Noirtier !
— Eh oui ! Croyez-vous, par exemple, que ce soit à ce malheureux domestique qu’on en voulait ? Non, non : comme le Polonais de Shakespeare, il est mort pour un autre. C’était Noirtier qui devait boire la limonade ; c’est Noirtier qui l’a bue selon l’ordre logique des choses : l’autre ne l’a bue que par accident ; et, quoique ce soit Barrois qui soit mort, c’est Noirtier qui devait mourir.
— Mais alors comment mon père n’a-t-il pas succombé ?
— Je vous l’ai déjà dit un soir, dans le jardin, après la mort de madame de Saint-Méran ; parce que son corps est fait à l’usage de ce poison même ; parce que la dose insignifiante pour lui était mortelle pour tout autre ; parce qu’enfin personne ne sait, et pas même l’assassin, que depuis un an je traite avec la brucine la paralysie de M. Noirtier, tandis que l’assassin n’ignore pas, et il s’en est assuré par expérience, que la brucine est un poison violent.
— Mon Dieu, mon Dieu ! murmura Villefort en se tordant les bras.
— Suivez la marche du criminel : il tue M. de Saint-Méran.
— Oh ! docteur !
— Je le jurerais ; ce que l’on m’a dit des symptômes s’accorde trop bien avec ce que j’ai vu de mes yeux.
Villefort cessa de combattre, et poussa un gémissement.
— Il tue M. de Saint-Méran, répéta le docteur, il tue madame de Saint-Méran ; double héritage à recueillir.
Villefort essuya la sueur qui coulait sur son front.
— Écoutez bien.
— Hélas ! balbutia Villefort, je ne perds pas un mot, pas un seul.
— M. Noirtier, reprit de sa voix impitoyable M. d’Avrigny, M. Noirtier avait testé naguère contre vous, contre votre famille, en faveur des pauvres, enfin ; M. Noirtier est épargné, on n’attend rien de lui. Mais il n’a pas plutôt détruit son premier testament, il n’a pas plutôt fait le second, que, de peur qu’il n’en fasse sans doute un troisième, on le frappe : le testament est d’avant-hier, je crois ; vous le voyez, il n’y a pas de temps de perdu.
— Oh ! grâce ! monsieur d’Avrigny !
— Pas de grâce, monsieur ; le médecin a une mission sacrée sur la terre, c’est pour la remplir qu’il a remonté jusqu’aux sources de la vie et descendu dans les mystérieuses ténèbres de la mort. Quand le crime a été commis, et que Dieu, épouvanté sans doute, détourne son regard du criminel, c’est au médecin de dire : Le voilà !