Le Comte de Monte-Cristo (page 99)
— Vous, une rectification ? À propos de quoi, Albert ? mais asseyez-vous donc !
— Merci, répondit Albert pour la seconde fois, et avec un léger signe de tête.
— Expliquez-vous.
— Une rectification sur un fait qui porte atteinte à l’honneur d’un membre de ma famille.
— Allons donc ! dit Beauchamp, surpris. Quel fait ? Cela ne se peut pas.
— Le fait qu’on vous a écrit de Janina.
— De Janina ?
— Oui, de Janina. En vérité vous avez l’air d’ignorer ce qui m’amène ?
— Sur mon honneur… Baptiste ! un journal d’hier ! cria Beauchamp.
— C’est inutile, je vous apporte le mien.
Beauchamp lut en bredouillant :
« On nous écrit de Janina, etc., etc. »
— Vous comprenez que le fait est grave, dit Morcerf quand Beauchamp eut fini.
— Cet officier est donc votre parent ? demanda le journaliste.
— Oui, dit Albert en rougissant.
— Eh bien ! que voulez-vous que je fasse pour vous être agréable ? dit Beauchamp avec douceur.
— Je voudrais, mon cher Beauchamp, que vous rétractassiez ce fait.
Beauchamp regarda Albert avec une attention qui annonçait assurément beaucoup de bienveillance.
— Voyons, dit-il, cela va nous entraîner dans une longue causerie ; car c’est toujours une chose grave qu’une rétractation. Asseyez-vous ; je vais relire ces trois ou quatre lignes.
Albert s’assit, et Beauchamp relut les lignes incriminées par son ami avec plus d’attention que la première fois.
— Eh bien ! vous le voyez, dit Albert avec fermeté, avec rudesse même, on a insulté dans votre journal quelqu’un de ma famille, et je veux une rétractation.
— Vous… voulez…
— Oui, je veux !
— Permettez-moi de vous dire que vous n’êtes point parlementaire, mon cher vicomte.
— Je ne veux point l’être, répliqua le jeune homme en se levant ; je poursuis la rétractation d’un fait que vous avez énoncé hier, et je l’obtiendrai. Vous êtes assez mon ami, continua Albert les lèvres serrées, voyant que Beauchamp, de son côté, commençait à relever sa tête dédaigneuse ; vous êtes assez mon ami, et, comme tel, vous me connaissez assez, je l’espère, pour comprendre ma ténacité en pareille circonstance.
— Si je suis votre ami, Morcerf, vous finirez par me le faire oublier avec des mots pareils à ceux de tout à l’heure… Mais voyons, ne nous fâchons pas, ou du moins, pas encore… Vous êtes inquiet, irrité, piqué… Voyons, quel est ce parent qu’on appelle Fernand ?
— C’est mon père, tout simplement, dit Albert ; M. Fernand Mondego, comte de Morcerf, un vieux militaire qui a vu vingt champs de bataille, et dont on voudrait couvrir les nobles cicatrices avec la fange impure ramassée dans le ruisseau.
— C’est votre père ? dit Beauchamp ; alors c’est autre chose ; je conçois votre indignation, mon cher Albert… Relisons donc…
Et il relut la note, en pesant cette fois sur chaque mot.
— Mais où voyez-vous, demanda Beauchamp, que le Fernand du journal soit votre père ?
— Nulle part, je le sais bien ; mais d’autres le verront. C’est pour cela que je veux que le fait soit démenti.
Aux mots je veux, Beauchamp leva les yeux sur Morcerf, et les baissant presque aussitôt, il demeura un instant pensif.
— Vous démentirez ce fait, n’est-ce pas Beauchamp ? répéta Morcerf avec une colère croissante, quoique toujours concentrée.
— Oui, dit Beauchamp.
— À la bonne heure ! dit Albert.
— Mais quand je me serai assuré que le fait est faux.
— Comment !
— Oui, la chose vaut la peine d’être éclaircie, et je l’éclaircirai.
— Mais que voyez-vous donc à éclaircir dans tout cela, monsieur ? dit Albert, hors de toute mesure. Si vous ne croyez pas que ce soit mon père, dites-le tout de suite ; si vous croyez que ce soit lui, rendez-moi raison de cette opinion.
Beauchamp regarda Albert avec ce sourire qui lui était particulier, et qui savait prendre la nuance de toutes les passions.
— Monsieur, reprit-il, puisque monsieur il y a, si c’est pour me demander raison que vous êtes venu, il fallait le faire d’abord et ne point venir me parler d’amitié et d’autres choses oiseuses comme celles que j’ai la patience d’entendre depuis une demi-heure. Est-ce bien sur ce terrain que nous allons marcher désormais, voyons ?
— Oui, si vous ne rétractez pas l’infâme calomnie !
— Un moment ! pas de menaces, s’il vous plaît, monsieur Fernand de Mondego, vicomte de Morcerf ; je n’en souffre pas de mes ennemis, à plus forte raison de mes amis. Donc, vous voulez que je démente le fait sur le colonel Fernand, fait auquel je n’ai, sur mon honneur, pris aucune part ?
— Oui, je le veux ! dit Albert, dont la tête commençait à s’égarer.
— Sans quoi, nous nous battrons ? continua Beauchamp avec le même calme.
— Oui ! reprit Albert en haussant la voix.
— Eh bien ! dit Beauchamp. voici ma réponse, mon cher monsieur : ce fait n’a pas été inséré par moi, je ne le connaissais pas ; mais vous avez, par votre démarche, attiré mon attention sur ce fait, elle s’y cramponne ; il subsistera donc jusqu’à ce qu’il soit démenti ou confirmé par qui de droit.
— Monsieur, dit Albert en se levant, je vais donc avoir l’honneur de vous envoyer mes témoins ; vous discuterez avec eux le lieu et les armes.
— Parfaitement, mon cher monsieur.
— Et ce soir, s’il vous plaît, ou demain au plus tard, nous nous rencontrerons.
— Non pas ! non pas ! Je serai sur le terrain quand il le faudra, et, à mon avis (j’ai le droit de le donner, puisque c’est moi qui reçois la provocation) ; et, à mon avis, dis-je, l’heure n’est pas encore venue. Je sais que vous tirez très bien l’épée, je la tire passablement ; je sais que vous faites trois mouches sur six, c’est ma force à peu près ; je sais qu’un duel entre nous sera un duel sérieux, parce que vous êtes brave et que… je le suis aussi. Je ne veux donc pas m’exposer à vous tuer ou à être tué moi-même par vous, sans cause. C’est moi qui vais à mon tour poser la question et ca-té-go-ri-que-ment.
Tenez-vous à cette rétractation au point de me tuer si je ne la fais pas, bien que je vous aie dit, bien que je vous répète, bien que je vous affirme sur l’honneur que je ne connaissais pas le fait ; bien que je vous déclare enfin qu’il est impossible à tout autre qu’à un don Japhet comme vous de deviner M. le comte de Morcerf sous ce nom de Fernand ?
— J’y tiens absolument.
— Eh bien ! mon cher monsieur, je consens à me couper la gorge avec vous, mais je veux trois semaines ; dans trois semaines vous me retrouverez pour vous dire : Oui, le fait est faux, je l’efface ; ou bien : Oui, le fait est vrai, et je sors les épées du fourreau, ou les pistolets de la boîte, à votre choix.
— Trois semaines ! s’écria Albert ; mais trois semaines, c’est trois siècles pendant lesquels je suis déshonoré !
— Si vous étiez resté mon ami, je vous eusse dit : Patience, ami ; vous vous êtes fait mon ennemi et je vous dis : Que m’importe, à moi, monsieur !
— Eh bien, dans trois semaines, soit, dit Morcerf. Mais, songez-y, dans trois semaines il n’y aura plus ni délai, ni subterfuge qui puisse vous dispenser…
— Monsieur Albert de Morcerf, dit Beauchamp en se levant à son tour, je ne puis vous jeter par les fenêtres que dans trois semaines, c’est-à-dire dans vingt-quatre jours, et vous, vous n’avez le droit de me pourfendre qu’à cette époque. Nous sommes le 29 du mois d’août, au 21 donc du mois de septembre. Jusque-là, croyez-moi, et c’est un conseil de gentilhomme que je vous donne, épargnons-nous les aboiements de deux dogues enchaînés à distance.
Et Beauchamp, saluant gravement le jeune homme, lui tourna le dos et passa dans son imprimerie.
Albert se vengea sur une pile de journaux qu’il dispersa en les cinglant à grands coups de badine ; après quoi il partit, non sans s’être retourné deux ou trois fois vers la porte de l’imprimerie.
Tandis qu’Albert fouettait le devant de son cabriolet après avoir fouetté les innocents papiers noircis qui n’en pouvaient mais de sa déconvenue, il aperçut, en traversant le boulevard, Morrel qui, le nez au vent, l’œil éveillé et les bras dégagés, passait devant les bains Chinois, venant du côté de la porte Saint-Martin, et allant du côté de la Madeleine.
— Ah ! dit-il en soupirant, voilà un homme heureux !
Par hasard, Albert ne se trompait point.
II LA LIMONADE.
En effet, Morrel était bien heureux.
M. Noirtier venait de l’envoyer chercher, et il avait si grande hâte de savoir pour quelle cause, qu’il n’avait pas pris de cabriolet, se fiant bien plus à ses deux jambes qu’aux jambes d’un cheval de place ; il était donc parti tout courant de la rue Meslay et se rendait au faubourg Saint-Honoré.
Morrel marchait au pas gymnastique, et le pauvre Barrois le suivait de son mieux. Morrel avait trente et un ans, Barrois en avait soixante ; Morrel était ivre d’amour, Barrois était altéré par la grande chaleur. Ces deux hommes, ainsi divisés d’intérêts et d’âge, ressemblaient aux deux lignes que forment un triangle : écartées par la base, elles se rejoignent au sommet.
Le sommet, c’était Noirtier, lequel avait envoyé chercher Morrel en lui recommandant de faire diligence, recommandation que Morrel suivait à la lettre, au grand désespoir de Barrois.
En arrivant, Morrel n’était pas même essoufflé : l’amour donne des ailes ; Mais Barrois, qui depuis longtemps n’était plus amoureux, Barrois était en nage.
Le vieux serviteur fit entrer Morrel par la porte particulière, ferma la porte du cabinet, et bientôt un froissement de robe sur le parquet annonça la visite de Valentine.
Valentine était belle à ravir sous ses vêtements de deuil.
Le rêve devenait si doux que Morrel se fût presque passé de converser avec Noirtier ; mais le fauteuil du vieillard roula bientôt sur le parquet, et il entra.
Noirtier accueillit par un regard bienveillant les remerciements que Morrel lui prodiguait pour cette merveilleuse intervention qui les avait sauvés, Valentine et lui, du désespoir. Puis le regard de Morrel alla provoquer, sur la nouvelle faveur qui lui était accordée, la jeune fille, qui, timide et assise loin de Morrel, attendait d’être forcée à parler.
Noirtier la regarda à son tour.
— Il faut donc que je dise ce dont vous m’avez chargée ? demanda-t-elle.
— Oui, fit Noirtier.
— Monsieur Morrel, dit alors Valentine au jeune homme qui la dévorait des yeux, mon bon-papa Noirtier avait mille choses à vous dire, que depuis trois jours il m’a dites. Aujourd’hui, il vous envoie chercher pour que je vous les répète ; je vous les répéterai donc, puisqu’il m’a choisie pour son interprète, sans changer un mot à ses intentions.
— Oh ! j’écoute bien impatiemment, répondit le jeune homme ; parlez, mademoiselle, parlez.
Valentine baissa les yeux : ce fut un présage qui parut doux à Morrel. Valentine n’était faible que dans le bonheur.
— Mon père veut quitter cette maison, dit-elle. Barrois s’occupe de lui chercher un appartement convenable.
— Mais vous, Mademoiselle, dit Morrel, vous qui êtes si chère et si nécessaire à M. Noirtier ?
— Moi, reprit la jeune fille, je ne quitterai point mon grand-père, c’est chose convenue entre lui et moi. Mon appartement sera près du sien. Ou j’aurai le consentement de M. de Villefort pour aller habiter avec papa Noirtier, ou on me le refusera : dans le premier cas, je pars dès à présent ; dans le second, j’attends ma majorité, qui arrive dans dix mois. Alors je serai libre, j’aurai une fortune indépendante, et…
— Et ?… demanda Morrel.
— Et, avec l’autorisation de bon-papa, je tiendrai la promesse que je vous ai faite.
Valentine prononça ses derniers mots si bas, que Morrel n’eût pu les entendre sans l’intérêt qu’il avait à les dévorer.
— N’est-ce point votre pensée que j’ai exprimée là, bon-papa ? ajouta Valentine en s’adressant à Noirtier.
— Oui, fit le vieillard.
— Une fois chez mon grand-père, ajouta Valentine, M. Morrel pourra me venir voir en présence de ce bon et digne protecteur. Si ce lien que nos cœurs, peut-être ignorants ou capricieux, avaient commencé de former, paraît convenable et offre des garanties de bonheur futur à notre expérience (hélas ! dit-on, les cœurs enflammés par les obstacles se refroidissent dans la sécurité !) alors M. Morrel pourra me demander à moi-même, je l’attendrai.
— Oh ! s’écria Morrel, tenté de s’agenouiller devant le vieillard comme devant Dieu, devant Valentine comme devant un ange ; oh ! qu’ai-je donc fait de bien dans ma vie pour mériter tant de bonheur ?
— Jusque-là, continua la jeune fille de sa voix pure et sévère, nous respecterons les convenances, la volonté même de nos parents, pourvu que cette volonté ne tende pas à nous séparer toujours ; en un mot, et je répète ce mot parce qu’il dit tout, nous attendrons.
— Et les sacrifices que ce mot impose, monsieur, dit Morrel, je vous jure de les accomplir, non pas avec résignation, mais avec bonheur.
— Ainsi, continua Valentine avec un regard bien doux au cœur de Maximilien, plus d’imprudences, mon ami, ne compromettez pas celle qui, à partir d’aujourd’hui, se regarde comme destinée à porter purement et dignement votre nom.
Morrel appuya sa main sur son cœur.
Cependant Noirtier les regardait tous deux avec tendresse. Barrois, qui était resté au fond comme un homme à qui l’on a rien à cacher, souriait en essuyant les grosses gouttes d’eau qui tombaient de son front chauve.
— Oh ! mon Dieu, comme il a chaud, ce bon Barrois, dit Valentine.
— Ah ! dit Barrois, c’est que j’ai bien couru, allez, mademoiselle ; mais M. Morrel, je dois lui rendre cette justice-là, courait encore plus vite que moi.
Noirtier indiqua de l’œil un plateau sur lequel étaient servis une carafe de limonade et un verre. Ce qui manquait dans la carafe avait été bu une demi-heure auparavant par Noirtier.
— Tiens, bon Barrois, dit la jeune fille, prends, car je vois que tu couves des yeux cette carafe entamée.
— Le fait est, dit Barrois, que je meurs de soif, et que je boirai bien volontiers un verre de limonade à votre santé.
— Bois donc, dit Valentine, et reviens dans un instant.
Barrois emporta le plateau, et à peine était-il dans le corridor, qu’à travers la porte qu’il avait oublié de fermer, on le voyait pencher la tête en arrière pour vider le verre que Valentine avait rempli.
Valentine et Morrel échangeaient leurs adieux en présence de Noirtier, quand on entendit la sonnette retentir dans l’escalier de Villefort.
C’était le signal d’une visite.
Valentine regarda la pendule.
— Il est midi, dit-elle, c’est aujourd’hui samedi, bon-papa, c’est sans doute le docteur.
Noirtier fit signe qu’en effet ce devait être lui.
— Il va venir ici, il faut que monsieur Morrel s’en aille, n’est-ce pas, bon papa ?
— Oui, répondit le vieillard.
— Barrois ! appela Valentine ; Barrois, venez !
On entendit la voix du vieux serviteur qui répondait :
— J’y vais, mademoiselle.
— Barrois va vous reconduire jusqu’à la porte, dit Valentine à Morrel ; et maintenant, rappelez-vous une chose, monsieur l’officier, c’est que mon bon-papa vous recommande de ne risquer aucune démarche capable de compromettre notre bonheur.
— J’ai promis d’attendre, dit Morrel, et j’attendrai.
En ce moment, Barrois entra.
— Qui a sonné ? demanda Valentine.
— Monsieur le docteur d’Avrigny, dit Barrois en chancelant sur ses jambes.
— Eh bien ! qu’avez-vous donc, Barrois ? demanda Valentine.
Le vieillard ne répondit pas. Il regardait son maître avec des yeux effarés, tandis que de sa main crispée il cherchait un appui pour demeurer debout.
— Mais il va tomber ! s’écria Morrel.
En effet, le tremblement dont Barrois était saisi augmentait par degrés ; les traits du visage, altérés par les mouvements convulsifs des muscles de la face, annonçaient une attaque nerveuse des plus intenses.
Noirtier, voyant Barrois ainsi troublé, multipliait ses regards dans lesquels se peignaient, intelligibles et palpitantes, toutes les émotions qui agitent le cœur de l’homme.
Barrois fit quelques pas vers son maître.
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! Seigneur, dit-il, mais qu’ai-je donc ?… Je souffre… je n’y vois plus. Mille pointes de feu me traversent le crâne. Oh ! ne me touchez pas, ne me touchez pas !
En effet, les yeux devenaient saillants et hagards, et la tête se renversait en arrière, tandis que le reste du corps se roidissait.
Valentine épouvantée poussa un cri ; Morrel la prit dans ses bras comme pour la défendre contre quelque danger inconnu.
— Monsieur d’Avrigny ! monsieur d’Avrigny ! cria Valentine d’une voix étouffée, à nous ! au secours !
Barrois tourna sur lui-même, fit trois pas en arrière, trébucha et vint tomber aux pieds de Noirtier, sur le genou duquel il appuya sa main en criant :
— Mon maître ! mon bon maître !
En ce moment monsieur de Villefort, attiré par les cris, parut sur le seuil de la chambre.
Morrel lâcha Valentine à moitié évanouie, et se rejetant en arrière, s’enfonça dans l’angle de la chambre et disparut presque derrière un rideau.
Pâle comme s’il eût vu un serpent se dresser devant lui, il attachait un regard glacé sur le malheureux agonisant.
Noirtier bouillait d’impatience et de terreur ; son âme volait au secours du pauvre vieillard, son ami plutôt que son domestique. On voyait le combat terrible de la vie et de la mort se traduire sur son front par le gonflement des veines et la contraction de quelques muscles restés vivants autour de ses yeux.
Barrois, la face agitée, les yeux injectés de sang, le cou renversé en arrière, gisait battant le parquet de ses mains, tandis qu’au contraire ses jambes roides semblaient devoir rompre plutôt que plier.
Une légère écume montait à ses lèvres, et il haletait douloureusement.
Villefort, stupéfait, demeura un instant les yeux fixés sur ce tableau, qui, dès son entrée dans la chambre, attira ses regards.
Il n’avait pas vu Morrel.
Après un instant de contemplation muette pendant lequel on put voir son visage pâlir et ses cheveux se dresser sur sa tête :
— Docteur ! docteur ! s’écria-t-il en s’élançant vers la porte, venez ! venez !
— Madame ! madame ! cria Valentine appelant sa belle-mère et se heurtant aux parois de l’escalier, venez ! venez vite ! et apportez votre flacon de sels !
— Qu’y a-t-il ? demanda la voix métallique et contenue de madame de Villefort.
— Oh ! venez ! venez !
— Mais où donc est le docteur ? criait Villefort ; où est-il ?
Madame de Villefort descendit lentement ; on entendait craquer les planches sous ses pieds. D’une main elle tenait le mouchoir avec lequel elle s’essuyait le visage, de l’autre un flacon de sels anglais.