Le Comte de Monte-Cristo (page 108)
— Ensuite ? demanda Albert.
— Ensuite ? répéta Beauchamp.
— Oui.
— Mon ami, ce mot m’entraîne dans une horrible nécessité. Voulez-vous donc savoir la suite ?
— Il faut absolument que je la sache, mon ami, et j’aime mieux la connaître de votre bouche que d’aucune autre.
— Eh bien ! reprit Beauchamp, apprêtez donc votre courage, Albert ; jamais vous n’en aurez eu plus besoin.
Albert passa une main sur son front pour s’assurer de sa propre force, comme un homme qui s’apprête à défendre sa vie essaye sa cuirasse et fait ployer la lame de son épée.
Il se sentit fort, car il prenait sa fièvre pour de l’énergie.
— Allez ! dit-il.
— Le soir arriva, continua Beauchamp. Tout Paris était dans l’attente de l’événement. Beaucoup prétendaient que votre père n’avait qu’à se montrer pour faire crouler l’accusation ; beaucoup aussi disaient que le comte ne se présenterait pas ; il y en avait qui assuraient l’avoir vu partir pour Bruxelles, et quelques-uns allèrent à la police demander s’il était vrai, comme on le disait, que le comte eût pris ses passeports.
— Je vous avouerai que je fis tout au monde, continua Beauchamp, pour obtenir d’un des membres de la commission, jeune pair de mes amis, d’être introduit dans une sorte de tribune. À sept heures il vint me prendre, et avant que personne ne fût arrivé, me recommanda à un huissier qui m’enferma dans une espèce de loge. J’étais masqué par une colonne et perdu dans une obscurité complète ; je pus espérer que je verrais et que j’entendrais d’un bout à l’autre la terrible scène qui allait se dérouler.
À huit heures précises tout le monde était arrivé.
M. de Morcerf entra sur le dernier coup de huit heures. Il tenait à la main quelques papiers, et sa contenance semblait calme : contre son habitude, sa démarche était simple, sa mise recherchée et sévère ; et, selon l’habitude des anciens militaires, il portait son habit boutonné depuis le bas jusqu’en haut.
Sa présence produisit le meilleur effet : la commission était loin d’être malveillante, et plusieurs de ses membres vinrent au comte et lui donnèrent la main.
Albert sentit que son cœur se brisait à tous ces détails, et cependant au milieu de sa douleur se glissait un sentiment de reconnaissance ; il eût voulu pouvoir embrasser ces hommes qui avaient donné à son père cette marque d’estime dans un si grand embarras de son honneur.
En ce moment un huissier entra et remit une lettre au président.
— Vous avez la parole, monsieur de Morcerf, dit le président tout en décachetant la lettre.
— Le comte commença son apologie, et je vous affirme, Albert, continua Beauchamp, qu’il fut d’une éloquence et d’une habileté extraordinaires. Il produisit des pièces qui prouvaient que le vizir de Janina l’avait, jusqu’à sa dernière heure, honoré de toute sa confiance, puisqu’il l’avait chargé d’une négociation de vie et de mort avec l’empereur lui-même. Il montra l’anneau, signe de commandement, et avec lequel Ali-Pacha cachetait d’ordinaire ses lettres, et que celui-ci lui avait donné pour qu’il pût à son retour, à quelque heure du jour ou de la nuit que ce fût, et fût-il dans son harem, pénétrer jusqu’à lui. Malheureusement, dit-il, sa négociation avait échoué, et quand il était revenu pour défendre son bienfaiteur, il était déjà mort. Mais, dit le comte, en mourant, Ali-Pacha, tant était grande sa confiance, lui avait confié sa maîtresse favorite et sa fille.
Albert tressaillit à ces mots, car à mesure que Beauchamp parlait, tout le récit d’Haydée revenait à l’esprit du jeune homme, et il se rappelait ce que la belle Grecque avait dit de ce message, de cet anneau, et de la façon dont elle avait été vendue et conduite en esclavage.
— Et quel fut l’effet du discours du comte ? demanda avec anxiété Albert.
— J’avoue qu’il m’émut, et qu’en même temps que moi, il émut toute la commission, dit Beauchamp.
Cependant le président jeta négligemment les yeux sur la lettre qu’on venait de lui apporter ; mais aux premières lignes son attention s’éveilla ; il la lut, la relut encore, et, fixant les yeux sur M. de Morcerf :
— Monsieur le comte, dit-il, vous venez de nous dire que le vizir de Janina vous avait confié sa femme et sa fille ?
— Oui, monsieur, répondit Morcerf ; mais en cela, comme dans tout le reste, le malheur me poursuivait. À mon retour, Vasiliki et sa fille Haydée avaient disparu.
— Vous les connaissiez ?
— Mon intimité avec le pacha et la suprême confiance qu’il avait dans ma fidélité m’avaient permis de les voir plus de vingt fois.
— Avez-vous quelque idée de ce qu’elles sont devenues ?
— Oui, monsieur. J’ai entendu dire qu’elles avaient succombé à leur chagrin et peut-être à leur misère. Je n’étais pas riche, ma vie courait de grands dangers, je ne pus me mettre à leur recherche, à mon grand regret.
Le président fronça imperceptiblement le sourcil.
— Messieurs, dit-il, vous avez entendu et suivi M. le comte de Morcerf et ses explications. Monsieur le comte, pouvez-vous, à l’appui du récit que vous venez de faire, fournir quelque témoin ?
— Hélas ! non, monsieur, répondit le comte ; tous ceux qui entouraient le vizir et qui m’ont connu à sa cour sont ou morts ou dispersés ; seul, je crois, du moins, seul de mes compatriotes, j’ai survécu à cette affreuse guerre ; je n’ai que des lettres d’Ali-Tebelin, et je les ai mises sous vos yeux ; je n’ai que l’anneau, gage de sa volonté, et le voici ; j’ai enfin la preuve la plus convaincante que je puisse fournir, c’est-à-dire, après une attaque anonyme, l’absence de tout témoignage contre ma parole d’honnête homme et la pureté de toute ma vie militaire.
Un murmure d’approbation courut dans l’assemblée ; en ce moment, Albert, et s’il ne fût survenu aucun incident, la cause de votre père était gagnée.
Il ne restait plus qu’à aller aux voix, lorsque le président prit la parole.
— Messieurs, dit-il, et vous, monsieur le comte, vous ne seriez point fâchés, je présume, d’entendre un témoin très important, à ce qu’il assure, et qui vient de se produire de lui-même ; ce témoin, nous n’en doutons pas, d’après tout ce que nous a dit le comte, est appelé à prouver la parfaite innocence de notre collègue. Voici la lettre que je viens de recevoir à cet égard ; désirez-vous qu’elle vous soit lue, ou décidez-vous qu’il sera passé outre, et qu’on ne s’arrêtera point à cet incident.
M. de Morcerf pâlit et crispa ses mains sur les papiers qu’il tenait, et qui crièrent entre ses doigts.
La réponse de la commission fut pour la lecture : quant au comte, il était pensif et n’avait point d’opinion à émettre.
Le président lut en conséquence la lettre suivante :
« Monsieur le président,
« Je puis fournir à la commission d’enquête, chargée d’examiner la conduite en Épire et en Macédoine de M. le lieutenant général comte de Morcerf, les renseignements les plus positifs. »
Le président fit une courte pause.
Le comte de Morcerf pâlit ; le président interrogea les auditeurs du regard.
— Continuez ! s’écria-t-on de tous côtés.
Le président reprit :
« J’étais sur les lieux à la mort d’Ali-Pacha, j’assistai à ses derniers moments ; je sais ce que devinrent Vasiliki et Haydée ; je me tiens à la disposition de la commission, et réclame même l’honneur de me faire entendre. Je serai dans le vestibule de la Chambre au moment où l’on vous remettra ce billet. »
— Et quel est ce témoin, ou plutôt cet ennemi ? demanda le comte d’une voix dans laquelle il était facile de remarquer une profonde altération.
— Nous allons le savoir, monsieur, répondit le président. La commission est-elle d’avis d’entendre ce témoin ?
— Oui, oui ! dirent en même temps toutes les voix.
On rappela l’huissier.
— Huissier, demanda le président, y a-t-il quelqu’un qui attende dans le vestibule ?
— Oui, monsieur le président.
— Qui est-ce que ce quelqu’un ?
— Une femme accompagnée d’un serviteur.
Chacun se regarda.
— Faites entrer cette femme, dit le président.
Cinq minutes après, l’huissier reparut ; tous les yeux étaient fixés sur la porte, et moi-même, dit Beauchamp, je partageais l’attente et l’anxiété générales.
Derrière l’huissier marchait une femme enveloppée d’un grand voile qui la cachait tout entière. On devinait bien, aux formes que trahissait ce voile et aux parfums qui s’en exhalaient, la présence d’une femme jeune et élégante, mais voilà tout.
Le président pria l’inconnue d’écarter son voile et l’on put voir alors que cette femme était vêtue à la grecque ; en outre, elle était d’une suprême beauté.
— Ah ! dit Morcerf, c’était elle.
— Comment, elle ?
— Oui, Haydée.
— Qui vous l’a dit ?
— Hélas ! je le devine. Mais continuez, Beauchamp, je vous prie. Vous voyez que je suis calme et fort. Et cependant nous devons approcher du dénoûment.
— M. de Morcerf, continua Beauchamp, regardait cette femme avec une surprise mêlée d’effroi. Pour lui, c’était la vie ou la mort qui allait sortir de cette bouche charmante ; pour tous les autres c’était une aventure si étrange et si pleine de curiosité, que le salut ou la perte de M. de Morcerf n’entrait déjà plus dans cet événement que comme un élément secondaire.
Le président offrit de la main un siège à la jeune femme, mais elle fit signe de la tête qu’elle resterait debout. Quant au comte, il était retombé sur son fauteuil, et il était évident que ses jambes refusaient de le porter.
— Madame, dit le président, vous avez écrit à la commission pour lui donner des renseignements sur l’affaire de Janina, et vous avez avancé que vous aviez été témoin oculaire des événements ?
— Je le fus en effet, répondit l’inconnue avec une voix pleine d’une tristesse charmante, et empreinte de cette sonorité particulière aux voix orientales.
— Cependant, reprit le président, permettez-moi de vous dire que vous étiez bien jeune alors.
— J’avais quatre ans ; mais comme les événements avaient pour moi une suprême importance, pas un détail n’est sorti de mon esprit, pas une particularité n’a échappé à ma mémoire.
— Mais quelle importance avaient donc pour vous ces événements, et qui êtes-vous pour que cette grande catastrophe ait produit sur vous une si profonde impression ?
— Il s’agissait de la vie ou de la mort de mon père, répondit la jeune fille, et je m’appelle Haydée, fille d’Ali-Tebelin, pacha de Janina, et de Vasiliki, sa femme bien-aimée.
La rougeur modeste et fière, tout à la fois, qui empourpra les joues de la jeune femme, le feu de son regard et la majesté de sa révélation, produisirent sur l’assemblée un effet inexprimable.
Quant au comte, il n’eût pas été plus anéanti, si la foudre, en tombant, eût ouvert un abîme à ses pieds.
— Madame, reprit le président, après s’être incliné avec respect, permettez-moi une simple question qui n’est pas un doute, et cette question sera la dernière : pouvez-vous justifier de l’authenticité de ce que vous dites.
— Je le puis, monsieur, dit Haydée en tirant de dessous son voile un sachet de satin parfumé, car voici l’acte de ma naissance, rédigé par mon père et signé par ses principaux officiers ; car voici, avec l’acte de ma naissance, l’acte de mon baptême, mon père ayant consenti à ce que je fusse élevée dans la religion de ma mère, acte que le grand primat de Macédoine et d’Épire a revêtu de son sceau ; voici enfin (et ceci est le plus important sans doute) l’acte de la vente qui fut faite de ma personne et de celle de ma mère au marchand arménien El-Kobbir, par l’officier franc qui, dans son infâme marché avec la Porte, s’était réservé, pour sa part de butin, la fille et la femme de son bienfaiteur, qu’il vendit pour la somme de mille bourses, c’est-à-dire pour quatre cent mille francs à peu près.
Une pâleur verdâtre envahit les joues du comte de Morcerf, et ses yeux s’injectèrent de sang à l’énoncé de ces imputations terribles qui furent accueillies de l’assemblée avec un lugubre silence.
Haydée, toujours calme, mais bien plus menaçante dans son calme qu’une autre ne l’eût été dans sa colère, tendit au président l’acte de vente rédigé en langue arabe.
Comme on avait pensé que quelques-unes des pièces produites seraient rédigées en arabe, en romaïque ou en turc, l’interprète de la chambre avait été prévenu ; on l’appela. Un des nobles pairs à qui la langue arabe, qu’il avait apprise pendant la sublime campagne d’Égypte, était familière, suivit sur le vélin la lecture que le traducteur en fit à haute voix :
« Moi, El-Kobbir, marchand d’esclaves et fournisseur du harem de S. H., reconnais avoir reçu, pour la remettre au sublime empereur, du seigneur franc comte de Monte-Cristo, une émeraude évaluée deux mille bourses, pour prix d’une jeune esclave chrétienne âgée de onze ans, du nom de Haydée, et fille reconnue du défunt seigneur Ali-Tebelin, pacha de Janina, et de Vasiliki, sa favorite ; laquelle m’avait été vendue, il y a sept ans, avec sa mère, morte en arrivant à Constantinople, par un colonel franc au service du vizir Ali-Tebelin, nommé Fernand Mondego.
« La susdite vente m’avait été faite pour le compte de S. H., dont j’avais mandat, moyennant la somme de mille bourses.
« Fait à Constantinople, avec autorisation de S. H., l’année 1247 de l’Hégire.
« Signé El-Kobbir. »
« Le présent acte, pour lui donner toute foi, toute croyance et toute authenticité, sera revêtu du sceau impérial, que le vendeur s’oblige à y faire apposer. »
Près de la signature du marchand on voyait en effet le sceau du sublime empereur.
À cette lecture et à cette vue succéda un silence terrible ; le comte n’avait plus que le regard, et ce regard, attaché comme malgré lui sur Haydée, semblait de flamme et de sang.
— Madame, dit le président, ne peut-on interroger le comte de Monte-Cristo, lequel est à Paris près de vous, à ce que je crois ?
— Monsieur, répondit Haydée, le comte de Monte-Cristo, mon autre père, est en Normandie depuis trois jours.
— Mais alors, madame, dit le président, qui vous a conseillé cette démarche, démarche dont la cour vous remercie, et qui d’ailleurs est toute naturelle, d’après votre naissance et vos malheurs ?
— Monsieur, répondit Haydée, cette démarche m’a été conseillée par mon respect et par ma douleur. Quoique chrétienne, Dieu me pardonne ! j’ai toujours songé à venger mon illustre père. Or, quand j’ai mis le pied en France, quand j’ai su que le traître habitait Paris, mes yeux et mes oreilles sont restés constamment ouverts. Je vis retirée dans la maison de mon noble protecteur, mais je vis ainsi parce que j’aime l’ombre et le silence qui me permettent de vivre dans ma pensée et dans mon recueillement. Mais M. le comte de Monte-Cristo m’entoure de soins paternels, et rien de ce qui constitue la vie du monde ne m’est étranger ; seulement je n’en accepte que le bruit lointain. Ainsi je lis tous les journaux, comme on m’envoie tous les albums, comme je reçois toutes les mélodies ; et c’est en suivant, sans m’y prêter, la vie des autres, que j’ai su ce qui s’était passé ce matin à la Chambre des pairs et ce qui devait s’y passer ce soir… Alors, j’ai écrit.
— Ainsi, demanda le président, M. le comte de Monte-Cristo n’est pour rien dans votre démarche ?
— Il l’ignore complètement, monsieur, et même je n’ai qu’une crainte, c’est qu’il la désapprouve quand il l’apprendra ; cependant c’est un beau jour pour moi, continua la jeune fille en levant au ciel un regard tout ardent de flammes, que celui où je trouve enfin l’occasion de venger mon père.
Le comte, pendant tout ce temps, n’avait point prononcé une seule parole ; ses collègues le regardaient, et sans doute plaignaient cette fortune brisée sous le souffle parfumé d’une femme ; son malheur s’écrivait peu à peu en traits sinistres sur son visage.
— Monsieur de Morcerf, dit le président, reconnaissez vous madame pour la fille d’Ali-Tebelin, pacha de Janina ?
— Non, dit Morcerf en faisant un effort pour se lever, et c’est une trame ourdie par mes ennemis.
Haydée, qui tenait ses yeux fixés vers la porte, comme si elle attendait quelqu’un, se retourna brusquement, et, retrouvant le comte debout, elle poussa un cri terrible :
— Tu ne me reconnais pas, dit-elle ; eh bien ! moi, heureusement je te reconnais ! tu es Fernand Mondego, l’officier franc qui instruisait les troupes de mon noble père. C’est toi qui as livré les châteaux de Janina ! c’est toi qui, envoyé par lui à Constantinople pour traiter directement avec l’empereur de la vie ou de la mort de ton bienfaiteur, as rapporté un faux firman qui accordait grâce entière ! c’est toi qui, avec ce firman, as obtenu la bague du pacha qui devait te faire obéir par Sélim, le gardien du feu ; c’est toi qui as poignardé Sélim ! c’est toi qui nous as vendues, ma mère et moi, au marchand El-Kobbir ! Assassin ! assassin ! assassin ! tu as encore au front le sang de ton maître ! regardez tous.
Ces paroles avaient été prononcées avec un tel enthousiasme de vérité, que tous les yeux se tournèrent vers le front du comte, et que lui-même y porta la main comme s’il y eût senti, tiède encore, le sang d’Ali.
— Vous reconnaissez donc positivement M. de Morcerf pour être le même que l’officier Fernand Mondego ?
— Si je le reconnais ! s’écria Haydée. Oh ! ma mère ! tu m’as dit : Tu étais libre, tu avais un père que tu aimais, tu étais destinée à être presque une reine ! Regarde bien cet homme, c’est lui qui t’a faite esclave, c’est lui qui a levé au bout d’une pique la tête de ton père, c’est lui qui nous a vendues, c’est lui qui nous a livrées ! Regarde bien sa main droite, celle qui a une large cicatrice ; si tu oubliais son visage, tu le reconnaîtrais à cette main dans laquelle sont tombées une à une les pièces d’or du marchand El-Kobbir ! Si je le reconnais ! Oh ! qu’il dise maintenant lui-même s’il ne me reconnaît pas.
Chaque mot tombait comme un coutelas sur Morcerf et retranchait une parcelle de son énergie ; aux derniers mots, il cacha vivement et malgré lui sa main, mutilée en effet par une blessure, dans sa poitrine, et retomba sur son fauteuil, abîmé dans un morne désespoir.
Cette scène avait fait tourbillonner les esprits de l’assemblée, comme on voit courir les feuilles détachées du tronc sous le vent puissant du nord.
— Monsieur le comte de Morcerf, dit le président, ne vous laissez pas abattre, répondez : la justice de la cour est suprême et égale pour tous comme celle de Dieu ; elle ne vous laissera pas écraser par vos ennemis sans vous donner les moyens de les combattre. Voulez-vous des enquêtes nouvelles ? voulez-vous que j’ordonne un voyage de deux membres de la Chambre à Janina ? Parlez !
Morcerf ne répondit rien.
Alors, tous les membres de la commission se regardèrent avec une sorte de terreur. On connaissait le caractère énergique et violent du comte. Il fallait une bien terrible prostration pour annihiler la défense de cet homme ; il fallait enfin penser qu’à ce silence, qui ressemblait au sommeil, succéderait un réveil qui ressemblerait à la foudre.
— Eh bien, lui demanda le président, que décidez-vous ?
— Rien ! dit en se levant le comte avec une voix sourde.
— La fille d’Ali-Tebelin, dit le président, a donc déclaré bien réellement la vérité ? elle est donc bien réellement le témoin terrible auquel il arrive toujours que le coupable n’ose répondre : NON ? vous avez donc fait bien réellement toutes les choses dont on vous accuse ?
Le comte jeta autour de lui un regard dont l’expression désespérée eût touché des tigres, mais il ne pouvait désarmer des juges : puis il leva les yeux vers la voûte, mais il les détourna aussitôt, comme s’il eût craint que cette voûte, en s’ouvrant, ne fit resplendir ce second tribunal qui se nomme le ciel, cet autre juge qui s’appelle Dieu.
Alors, avec un brusque mouvement, il arracha les boutons de cet habit fermé qui l’étouffait, et sortit de la salle comme un sombre insensé ; un instant son pas retentit lugubrement sous la voûte sonore, puis bientôt le roulement de la voiture qui l’emportait au galop ébranla le portique de l’édifice florentin.
— Messieurs, dit le président quand le silence fut rétabli, M. le comte de Morcerf est-il convaincu de félonie, de trahison et d’indignité ?
— Oui ! répondirent d’une voix unanime tous les membres de la commission d’enquête.
Haydée avait assisté jusqu’à la fin de la séance ; elle entendit prononcer la sentence du comte sans qu’un seul des traits de son visage exprimât ou la joie ou la pitié.
Alors ramenant son voile sur son visage, elle salua majestueusement les conseillers, et sortit de ce pas dont Virgile voyait marcher les déesses.
X LA PROVOCATION.
Alors, continua Beauchamp, je profitai du silence et de l’obscurité de la salle pour sortir sans être vu. L’huissier qui m’avait introduit m’attendait à la porte. Il me conduisit, à travers les corridors, jusqu’à une petite porte donnant sur la rue de Vaugirard. Je sortis l’âme brisée et ravie tout à la fois, pardonnez-moi cette expression, Albert, brisée par rapport à vous, ravie de la noblesse de cette jeune fille poursuivant la vengeance paternelle. Oui, je vous le jure, Albert, de quelque part que vienne cette révélation, je dis, moi, qu’elle peut venir d’un ennemi, mais que cet ennemi n’est que l’agent de la Providence.