Le Comte de Monte-Cristo (page 121)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Comte de Monte-Cristo · 142 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Il n’y est plus. »

Mais en allongeant doucement le cou, il vit que les deux gendarmes, au lieu de se retirer, comme la chose était naturelle, sur une première annonce, il vit, disons-nous, qu’au contraire les deux gendarmes redoublaient d’attention.

À son tour il regarda autour de lui : l’Hôtel de Ville, colossale bâtisse du seizième siècle, s’élevait comme un rempart sombre ; à sa droite, et par les ouvertures du monument, on pouvait plonger dans tous les coins et recoins du toit, comme du haut d’une montagne on plonge dans la vallée.

Andrea comprit qu’il allait incessamment voir paraître la tête du brigadier de gendarmerie à quelqu’une de ces ouvertures.

Découvert, il était perdu ; une chasse sur les toits ne lui présentait aucune chance de succès.

Il résolut donc de redescendre, non point par le même chemin qu’il était venu, mais par un chemin analogue.

Il chercha des yeux celle des cheminées de laquelle on ne voyait sortir aucune fumée, l’atteignit en rampant sur le toit, et disparut par son orifice sans avoir été vu de personne.

Au même instant, une petite fenêtre de l’Hôtel de Ville s’ouvrait et donnait passage à la tête du brigadier de gendarmerie.

Un instant cette tête demeura immobile comme un de ces reliefs de pierre qui décorent le bâtiment ; puis, avec un long soupir de désappointement la tête disparut.

Le brigadier, calme et digne comme la loi dont il était le représentant, passa sans répondre à ces mille questions de la foule amassée sur la place, et rentra dans l’hôtel.

— Eh bien ? demandèrent à leur tour les deux gendarmes.

— Eh bien ! mes fils, répondit le brigadier, il faut que le brigand se soit véritablement distancé de nous ce matin à la bonne heure ; mais nous allons envoyer sur la route de Villers-Coterets et de Noyon et fouiller la forêt, où nous le rattraperons indubitablement.

L’honorable fonctionnaire venait à peine, avec l’intonation qui est particulière aux brigadiers de gendarmerie, de donner le jour à cet adverbe sonore, lorsqu’un long cri d’effroi, accompagné du tintement redoublé d’une sonnette, retentirent dans la cour de l’hôtel.

— Oh ! oh ! qu’est-ce que cela ? s’écria le brigadier.

— Voilà un voyageur qui semble bien pressé, dit l’hôte. À quel numéro sonne-t-on ?

— Au numéro 3.

— Courez-y, garçon !

En ce moment, les cris et le bruit de la sonnette redoublèrent.

Le garçon prit sa course.

— Non pas, dit le brigadier en arrêtant le domestique ; celui qui sonne m’a l’air de demander autre chose que le garçon, et nous allons lui servir un gendarme. Qui loge au numéro 3 ?

— Le petit jeune homme arrivé avec sa sœur cette nuit en chaise de poste, et qui a demandé une chambre à deux lits.

La sonnette retentit une troisième fois avec une intonation pleine d’angoisse.

— À moi ! monsieur le commissaire ! cria le brigadier, suivez-moi et emboîtez le pas.

— Un instant, dit l’hôte, à la chambre numéro 3, il y a deux escaliers : un extérieur, un intérieur.

— Bon ! dit le brigadier, je prendrai l’intérieur, c’est mon département. Les carabines sont-elles chargées ?

— Oui, brigadier.

— Eh bien ! veillez à l’extérieur, vous autres, et s’il veut fuir, feu dessus ; c’est un grand criminel, à ce que dit le télégraphe.

Le brigadier, suivi du commissaire, disparut aussitôt dans l’escalier intérieur, accompagné de la rumeur que ses révélations sur Andrea venaient de faire naître dans la foule.

Voilà ce qui était arrivé :

Andrea était fort adroitement descendu jusqu’au deux tiers de la cheminée, mais, arrivé là, le pied lui avait manqué, et, malgré l’appui de ses mains, il était descendu avec plus de vitesse et surtout plus de bruit qu’il n’aurait voulu. Ce n’eût été rien si la chambre eût été solitaire ; mais par malheur elle était habitée.

Deux femmes dormaient dans un lit. Ce bruit les avait réveillées.

Leurs regards s’étaient fixés vers le point d’où venait le bruit, et par l’ouverture de la cheminée elles avaient vu paraître un homme.

C’était l’une de ces deux femmes, la femme blonde, qui avait poussé ce cri terrible dont toute la maison avait retenti, tandis que l’autre, qui était brune, s’élançant au cordon de la sonnette, avait donné l’alarme, en l’agitant de toutes ses forces.

Andrea jouait, comme on le voit, de malheur.

— Par pitié ! cria-t-il, pâle, égaré, sans voir les personnes auxquelles il s’adressait, par pitié ! n’appelez pas, sauvez-moi ! je ne veux pas vous faire de mal.

— Andrea l’assassin ! cria l’une des deux jeunes femmes.

— Eugénie ! mademoiselle Danglars ! murmura Cavalcanti, passant de l’effroi à la stupeur.

— Au secours ! au secours ! cria mademoiselle d’Armilly, reprenant la sonnette aux mains inertes d’Eugénie, et sonnant avec plus de force encore que sa compagne.

— Sauvez-moi, on me poursuit ! dit Andrea en joignant les mains ; par pitié, par grâce, ne me livrez pas !

— Il est trop tard, on monte, répondit Eugénie.

— Eh bien ! cachez-moi quelque part, vous direz que vous avez eu peur sans motif d’avoir peur ; vous détournerez les soupçons, et vous m’aurez sauvé la vie.

Les deux femmes, serrées l’une contre l’autre, s’enveloppant dans leurs couvertures, restèrent muettes à cette voix suppliante ; toutes les appréhensions, toutes les répugnances se heurtaient dans leur esprit.

— Eh bien ? soit, dit Eugénie, reprenez le chemin par lequel vous êtes venu, malheureux ; partez, et nous ne dirons rien.

— Le voici ! le voici ! cria une voix sur le palier, le voici, je le vois !

En effet, le brigadier avait collé son œil à la serrure, et avait aperçu Andrea debout et suppliant.

Un violent coup de crosse fit sauter la serrure, deux autres firent sauter les verrous ; la porte brisée tomba en dedans.

Andrea courut à l’autre porte, donnant sur la galerie de la cour, et l’ouvrit prêt à se précipiter.

Les deux gendarmes étaient là avec leurs carabines et le couchèrent en joue.

Andrea s’était arrêté court ; debout, pâle, le corps un peu renversé en arrière, il tenait son couteau inutile dans sa main crispée.

— Fuyez donc ! cria mademoiselle d’Armilly, dans le cœur de laquelle rentrait la pitié à mesure que l’effroi en sortait ; fuyez donc !

— Ou tuez-vous ! dit Eugénie du ton et avec la pose d’une de ces vestales qui, dans le cirque, ordonnaient avec le pouce, au gladiateur victorieux, d’achever son adversaire terrassé.

Andrea frémit et regarda la jeune fille avec un sourire de mépris qui prouva que sa corruption ne comprenait point cette sublime férocité de l’honneur.

— Me tuer ! dit-il en jetant son couteau, pour quoi faire ?

— Mais, vous l’avez dit ! s’écria mademoiselle Danglars, on vous condamnera à mort, on vous exécutera comme le dernier des criminels !

— Bah ! répliqua Cavalcanti en se croisant les bras, on a des amis.

Le brigadier s’avança vers lui le sabre au poing.

— Allons, allons, dit Cavalcanti, rengainez, mon brave homme, ce n’est point la peine de faire tant d’esbrouffe, puisque je me rends.

Et il tendit ses mains aux menottes.

Les deux jeunes filles regardaient avec terreur cette hideuse métamorphose qui s’opérait sous leurs yeux ; l’homme du monde dépouillant son enveloppe et redevenant l’homme du bagne.

Andrea se retourna vers elles, et avec le sourire de l’impudence :

— Avez-vous quelque commission pour monsieur votre père, mademoiselle Eugénie ? dit-il, car, selon toute probabilité, je retourne à Paris.

Eugénie cacha sa tête dans ses deux mains.

— Oh ! oh ! dit Andrea, il n’y a pas de quoi être honteuse, et je ne vous en veux pas d’avoir pris la poste pour courir après moi… N’étais-je pas presque votre mari ?

Et, sur cette raillerie, Andrea sortit, laissant les deux fugitives en proie aux souffrances de la honte et aux commentaires de l’assemblée.

Une heure après, vêtues toutes deux de leurs habits de femmes, elles montaient dans leur calèche de voyage.

On avait fermé la porte de l’hôtel pour les soustraire aux premiers regards ; mais il n’en fallut pas moins, quand cette porte fut rouverte, passer au milieu d’une double haie de curieux, aux yeux flamboyants, aux lèvres murmurantes.

Eugénie baissa les stores, mais si elle ne voyait plus, elle entendait encore, et le bruit des ricanements arrivait jusqu’à elle.

— Oh ! pourquoi le monde n’est-il pas un désert ? s’écria-t-elle en se jetant dans les bras de mademoiselle d’Armilly, les yeux étincelants de cette rage qui faisait désirer à Néron que le monde romain n’eût qu’une seule tête, afin de la trancher d’un seul coup.

Le lendemain, elles descendaient à l’hôtel de Flandres à Bruxelles.

Depuis la veille, Andréa était écroué à la Conciergerie.

II LA LOI.

On a vu avec quelle tranquillité mademoiselle Danglars et mademoiselle d’Armilly avaient pu accomplir leur transformation et opérer leur fuite : c’est que chacun était trop occupé de ses propres affaires pour s’occuper des leurs.

Nous laisserons le banquier, la sueur au front, aligner en face du fantôme de la banqueroute les énormes colonnes de son passif, et nous suivrons la baronne, qui, après être restée un instant écrasée sous la violence du coup qui venait de la frapper, était allée trouver son conseiller ordinaire Lucien Debray.

C’est qu’en effet la baronne comptait sur ce mariage pour abandonner enfin une tutelle qui, avec une fille du caractère d’Eugénie, ne laissait pas que d’être fort gênante ; c’est que dans ces espèces de contrats tacites qui maintiennent le lien hiérarchique de la famille, la mère n’est réellement maîtresse de sa fille qu’à la condition d’être continuellement pour elle un exemple de sagesse et un type de perfection.

Or, madame Danglars redoutait la perspicacité d’Eugénie et les conseils de mademoiselle d’Armilly ; elle avait surpris certains regards dédaigneux lancés par sa fille à Debray, regards qui semblaient signifier que sa fille connaissait tout le mystère de ses relations amoureuses et pécuniaires avec le secrétaire intime, tandis qu’une interprétation plus sagace et plus approfondie eût, au contraire, démontré à la baronne qu’Eugénie détestait Debray, non point parce qu’il était dans la maison paternelle une pierre d’achoppement et de scandale, mais parce qu’elle le rangeait tout bonnement dans la catégorie de ces bipèdes que Diogène essayait de ne plus appeler des hommes, et que Platon désignait par la périphrase d’animaux à deux pieds et sans plumes.

Madame Danglars, à son point de vue, et malheureusement dans ce monde chacun a son point de vue à soi qui l’empêche de voir le point de vue des autres ; madame Danglars, à son point de vue, disons-nous, regrettait donc infiniment que le mariage d’Eugénie fût manqué, non point parce que ce mariage était convenable, bien assorti et devait faire le bonheur de sa fille, mais parce que ce mariage lui rendait sa liberté.

Elle courut donc, comme nous l’avons dit, chez Debray, qui après avoir, comme tout Paris, assisté à la soirée du contrat et au scandale qui en avait été la suite, s’était empressé de se retirer à son club, où, avec quelques amis il causait de l’événement qui faisait à cette heure la conversation des trois quarts de cette ville éminemment cancanière qu’on appelle la capitale du monde.

Au moment où madame Danglars, vêtue d’une robe noire et cachée sous un voile, montait l’escalier qui conduisait à l’appartement de Debray, malgré la certitude que lui avait donnée le concierge que le jeune homme n’était point chez lui, Debray s’occupait à repousser les insinuations d’un ami qui essayait de lui prouver qu’après l’éclat terrible qui venait d’avoir lieu, il était de son devoir d’ami de la maison d’épouser mademoiselle Eugénie Danglars et ses deux millions.

Debray se défendait en homme qui ne demande pas mieux que d’être vaincu ; car souvent cette idée s’était présentée d’elle-même à son esprit ; puis, comme il connaissait Eugénie, son caractère indépendant et altier, il reprenait de temps en temps une attitude complètement défensive, disant que cette union était impossible, de toute impossibilité, en se laissant toutefois sourdement chatouiller par l’idée mauvaise qui, au dire de tous les moralistes, préoccupe incessamment l’homme le plus probe et le plus pur, veillant au fond de son âme comme Satan veille derrière la croix. Le thé, le jeu, la conversation, intéressante, comme on le voit, puisqu’on y discutait de si graves intérêts, durèrent jusqu’à une heure du matin.

Pendant ce temps, madame Danglars, introduite par le valet de chambre de Lucien, attendait, voilée et palpitante, dans le petit salon vert entre deux corbeilles de fleurs qu’elle-même avait envoyées le matin, et que Debray, il faut le dire, avait lui-même rangées, étagées, émondées avec un soin qui fit pardonner son absence à la pauvre femme.

À onze heures quarante minutes, madame Danglars, lassée d’attendre inutilement, remonta en fiacre et se fit reconduire chez elle.

Les femmes d’un certain monde ont cela de commun avec les grisettes en bonne fortune, qu’elles ne rentrent pas d’ordinaire passé minuit. La baronne rentra dans l’hôtel avec autant de précaution qu’Eugénie venait d’en prendre pour sortir ; elle monta légèrement, et le cœur serré, l’escalier de son appartement, contigu, comme on sait, à celui d’Eugénie.

Elle redoutait si fort de provoquer quelque commentaire ; elle croyait si fermement, pauvre femme respectable en ce point du moins, à l’innocence de sa fille et à sa fidélité pour le foyer paternel !

Rentrée chez elle, elle écouta à la porte d’Eugénie, puis, n’entendant aucun bruit, elle essaya d’entrer ; mais les verrous étaient mis.

Madame Danglars crut qu’Eugénie, fatiguée des terribles émotions de la soirée, s’était mise au lit et qu’elle dormait.

Elle appela la femme de chambre et l’interrogea.

— Mademoiselle Eugénie, répondit la femme de chambre, est rentrée dans son appartement avec mademoiselle d’Armilly ; puis elles ont pris le thé ensemble, après quoi elles m’ont congédiée, en me disant qu’elles n’avaient plus besoin de moi.

Depuis ce moment, la femme de chambre était à l’office, et, comme tout le monde, elle croyait les deux jeunes personnes dans l’appartement.

Madame Danglars se coucha donc sans l’ombre d’un soupçon ; mais, tranquille sur les individus, son esprit se reporta sur l’événement.

À mesure que ses idées s’éclaircissaient en sa tête, les proportions de la scène du contrat grandissaient : ce n’était plus un scandale, c’était un vacarme ; ce n’était plus une honte, c’était une ignominie.

Malgré elle alors, la baronne se rappela qu’elle avait été sans pitié pour la pauvre Mercédès, frappée naguère, dans son époux et dans son fils, d’un malheur aussi grand.

— Eugénie, se dit-elle, est perdue, et nous aussi. L’affaire, telle qu’elle va être présentée, nous couvre d’opprobre ; car dans une société comme la nôtre, certains ridicules sont des plaies vives, saignantes, incurables.

Quel bonheur, murmura-t-elle, que Dieu ait fait à Eugénie ce caractère étrange qui m’a si souvent fait trembler !

Et son regard reconnaissant se leva vers le ciel, dont la mystérieuse providence dispose tout à l’avance selon les événements qui doivent arriver, et d’un défaut, d’un vice même, fait quelquefois un bonheur.

Puis, sa pensée franchit l’espace, comme fait, en étendant ses ailes, l’oiseau d’un abîme, et s’arrêta sur Cavalcanti.

Cet Andrea était un misérable, un voleur, un assassin ; et cependant cet Andrea possédait des façons qui indiquaient une demi-éducation, sinon une éducation complète ; cet Andrea s’était présenté dans le monde avec l’apparence d’une grande fortune, avec l’appui de noms honorables.

Comment voir clair dans ce dédale ? À qui s’adresser pour sortir de cette position cruelle ?

Debray, à qui elle avait couru avec le premier élan de la femme qui cherche un secours dans l’homme qu’elle aime et qui parfois la perd, Debray ne pouvait que lui donner un conseil ; c’était à quelque autre plus puissant que lui qu’elle devait s’adresser.

La baronne pensa alors à M. de Villefort.

C’était M. de Villefort qui avait voulu faire arrêter Cavalcanti ; c’était M. de Villefort qui sans pitié avait porté le trouble au milieu de sa famille comme si c’eût été une famille étrangère.

Mais non ; en y réfléchissant, ce n’était pas un homme sans pitié que le procureur du roi ; c’était un magistrat esclave de ses devoirs, un ami loyal et ferme qui, brutalement, mais d’une main sûre, avait porté le coup de scalpel dans la corruption : ce n’était pas un bourreau, c’était un chirurgien, un chirurgien qui avait voulu isoler aux yeux du monde l’honneur des Danglars de l’ignominie de ce jeune homme perdu qu’ils avaient présenté au monde comme leur gendre.

Du moment où M. de Villefort, ami de la famille Danglars, agissait ainsi, il n’y avait plus à supposer que le procureur du roi eût rien su d’avance et se fût prêté à aucune des menées d’Andrea.

La conduite de Villefort, en y réfléchissant, apparaissait donc encore à la baronne sous un jour qui s’expliquait à leur avantage commun.

Mais là devait s’arrêter l’inflexibilité du procureur du roi ; elle irait le trouver le lendemain et obtiendrait de lui, sinon qu’il manquât à ses devoirs de magistrat, tout au moins qu’il leur laissât toute la latitude de l’indulgence.

La baronne invoquerait le passé ; elle rajeunirait ses souvenirs ; elle supplierait au nom d’un temps coupable, mais heureux ; M. de Villefort assoupirait l’affaire, ou du moins il laisserait (et, pour arriver à cela, il n’avait qu’à tourner les yeux d’un autre côté), ou du moins il laisserait fuir Cavalcanti, et ne poursuivrait le crime que sur cette ombre de criminel qu’on appelle la contumace.

Alors seulement elle s’endormit plus tranquille.

Le lendemain, à neuf heures, elle se leva, et, sans sonner sa femme de chambre, sans donner signe d’existence à qui que ce fût au monde, elle s’habilla, et, vêtue avec la même simplicité que la veille, elle descendit l’escalier, sortit de l’hôtel, marcha jusqu’à la rue de Provence, monta dans un fiacre et se fit conduire à la maison de M. de Villefort.

Depuis un mois cette maison maudite présentait l’aspect lugubre d’un lazaret où la peste se serait déclarée ; une partie des appartements étaient clos à l’intérieur et à l’extérieur ; les volets, fermés, ne s’ouvraient qu’un instant pour donner de l’air ; on voyait alors apparaître à cette fenêtre la tête effarée d’un laquais ; puis la fenêtre se refermait comme la dalle d’un tombeau retombe sur un sépulcre, et les voisins se disaient tout bas :

— Est-ce que nous allons encore voir aujourd’hui sortir une bière de la maison de M. le procureur du roi ?

Madame Danglars fut saisie d’un frisson à l’aspect de cette maison désolée ; elle descendit de son fiacre, et, les genoux fléchissants, s’approcha de la porte fermée et sonna.

Ce ne fut qu’à la troisième fois qu’eut retenti le timbre, dont le tintement lugubre semblait participer lui-même à la tristesse générale, qu’un concierge apparut entre-bâillant la porte dans une largeur juste assez grande pour laisser passer ses paroles.

Il vit une femme, une femme du monde, une femme élégamment vêtue, et cependant la porte continua de demeurer à peu près close.

— Mais ouvrez donc ! dit la baronne.

— D’abord, madame, qui êtes-vous ? demanda le concierge.

— Qui je suis ? mais vous me connaissez bien !

— Nous ne connaissons plus personne, madame.

— Mais vous êtes fou, mon ami ! s’écria la baronne.

— De quelle part venez-vous ?

— Oh ! c’est trop fort !

— Madame, c’est l’ordre, excusez-moi ; votre nom ?

— Madame la baronne Danglars. Vous m’avez vue vingt fois.

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