Le Comte de Monte-Cristo (page 122)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Comte de Monte-Cristo · 142 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— C’est possible, madame ; maintenant que voulez-vous ?

— Oh ! que vous êtes étrange ! et je me plaindrai à M. de Villefort de l’impertinence de ses gens.

— Madame, ce n’est pas de l’impertinence, c’est de la précaution : personne n’entre ici sans un mot de M. d’Avrigny, ou sans avoir à parler à M. le procureur du roi.

— Eh bien ! c’est justement à M. le procureur du roi que j’ai affaire.

— Affaire pressante ?

— Vous devez bien le voir, puisque je ne suis pas encore remontée dans ma voiture. Mais finissons : voici ma carte, portez-la à votre maître.

— Madame attendra mon retour ?

— Oui, allez.

Le concierge referma la porte, laissant madame Danglars dans la rue.

La baronne, il est vrai, n’attendit pas longtemps ; un instant après, la porte se rouvrit dans une largeur suffisante pour donner passage à la baronne : elle passa, et la porte se referma derrière elle.

Arrivé dans la cour, le concierge, sans perdre la porte de vue un instant, tira un sifflet de sa poche et siffla.

Le valet de chambre de M. de Villefort parut sur le perron.

— Madame excusera ce brave homme, dit-il en venant au-devant de la baronne : mais ses ordres sont précis, et M. de Villefort m’a chargé de dire à madame qu’il ne pouvait faire autrement qu’il avait fait.

Dans la cour était un fournisseur introduit avec les mêmes précautions, et dont on examinait les marchandises.

La baronne monta le perron ; elle se sentait profondément impressionnée par cette tristesse qui élargissait pour ainsi dire le cercle de la sienne, et, toujours guidée par le valet de chambre, elle fut introduite, sans que son guide l’eût perdue de vue, dans le cabinet du magistrat.

Si préoccupée que fût madame Danglars du motif qui l’amenait, la réception qui lui était faite par toute cette valetaille lui avait paru si indigne, qu’elle commença par se plaindre.

Mais Villefort souleva sa tête appesantie par la douleur et la regarda avec un si triste sourire, que les plaintes expirèrent sur ses lèvres.

— Excusez mes serviteurs d’une terreur dont je ne puis leur faire un crime : soupçonnés, ils sont devenus soupçonneux.

Madame Danglars avait souvent entendu dans le monde parler de cette terreur qu’accusait le magistrat, mais elle n’aurait jamais pu croire, si elle n’avait eu l’expérience de ses propres yeux, que ce sentiment pût être porté à ce point.

— Vous aussi, dit-elle, vous êtes donc malheureux ?

— Oui, madame, répondit le magistrat.

— Vous me plaignez alors ?

— Sincèrement, madame.

— Et vous comprenez ce qui m’amène ?

— Vous venez me parler de ce qui vous arrive, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur, un affreux malheur.

— C’est-à-dire une mésaventure.

— Une mésaventure ! s’écria la baronne.

— Hélas ! madame, répondit le procureur du roi avec son calme imperturbable, j’en suis arrivé à n’appeler malheur que les choses irréparables.

— Eh ! monsieur, croyez-vous qu’on oubliera ?

— Tout s’oublie, madame, dit Villefort ; le mariage de votre fille se fera demain, s’il ne se fait pas aujourd’hui, dans huit jours, s’il ne se fait pas demain.

Et quant à regretter le futur de mademoiselle Eugénie, je ne crois pas que telle soit votre idée.

Madame Danglars regarda Villefort, stupéfaite de lui voir cette tranquillité presque railleuse.

— Suis-je venue chez un ami ? demanda-t-elle d’un ton plein de douloureuse dignité.

— Vous savez que oui, madame, répondit Villefort, dont les joues se couvrirent, à cette assurance qu’il donnait, d’une légère rougeur.

En effet, cette assurance faisait allusion à d’autres événements qu’à ceux qui les occupaient à cette heure la baronne et lui.

— Eh bien ! alors, dit la baronne, soyez plus affectueux, mon cher Villefort ; parlez-moi en ami et non en magistrat, et quand je me trouve profondément malheureuse, ne me dites point que je doive être gaie.

Villefort s’inclina.

— Quand j’entends parler de malheurs, madame, dit-il, j’ai pris depuis trois mois la fâcheuse habitude de penser aux miens, et alors cette égoïste opération du parallèle se fait malgré moi dans mon esprit. Voilà pourquoi, à côté de mes malheurs, les vôtres me semblaient une mésaventure ; voilà pourquoi, à côté de ma position funeste, la vôtre me semblait une position à envier ; mais cela vous contrarie, laissons cela. Vous disiez, Madame ? …

— Je viens savoir de vous, mon ami, reprit la baronne, où en est l’affaire de cet imposteur.

— Imposteur ! répéta Villefort ; décidément, madame, c’est un parti pris chez vous d’atténuer certaines choses et d’en exagérer d’autres ; imposteur, M. Andrea Cavalcanti, ou plutôt M. Benedetto ! Vous vous trompez, madame, M. Benedetto est bel et bien un assassin.

— Monsieur, je ne nie pas la justesse de votre rectification ; mais, plus vous vous armerez sévèrement contre ce malheureux, plus vous frapperez notre famille. Voyons, oubliez-le pour un moment ; au lieu de le poursuivre, laissez-le fuir.

— Vous venez trop tard, madame, les ordres sont déjà donnés.

— Eh bien ! si on l’arrête… Croyez-vous qu’on l’arrêtera ?

— Je l’espère.

— Si on l’arrête (écoutez, j’entends toujours dire que les prisons regorgent), eh bien ! laissez-le en prison.

Le procureur du roi fit un mouvement négatif.

— Au moins jusqu’à ce que ma fille soit mariée, ajouta la baronne.

— Impossible, madame ; la justice a des formalités.

— Même pour moi ? dit la baronne, moitié souriante, moitié sérieuse.

— Pour tous, répondit Villefort ; et pour moi-même comme pour les autres.

— Ah ! fit la baronne, sans ajouter en paroles ce que sa pensée venait de trahir par cette exclamation.

Villefort la regarda avec ce regard dont il sondait les pensées.

— Oui, je sais ce que vous voulez dire, reprit-il ; vous faites allusion à ces bruits terribles répandus dans le monde, que toutes ces morts qui, depuis trois mois m’habillent de deuil, que cette mort à laquelle vient, comme par miracle, d’échapper Valentine, ne sont point naturelles.

— Je ne songeais point à cela, dit vivement madame Danglars.

— Si, vous y songiez, madame, et c’était justice, car vous ne pouviez faire autrement que d’y songer, et vous vous disiez tout bas : « Toi qui poursuis le crime, réponds : Pourquoi donc y a-t-il autour de toi des crimes qui restent impunis ? »

La baronne pâlit.

— Vous vous disiez cela, n’est-ce pas, madame ?

— Eh bien ! je l’avoue.

— Je vais vous répondre.

Villefort rapprocha son fauteuil de la chaise de madame Danglars ; puis, appuyant ses deux mains sur son bureau, et, prenant une intonation plus sourde que de coutume :

— Il y a des crimes qui restent impunis, dit-il, parce qu’on ne connaît pas les criminels, et qu’on craint de frapper une tête innocente pour une tête coupable ; mais quand ces criminels seront connus (Villefort étendit la main vers un crucifix placé en face de son bureau), quand ces criminels seront connus, répéta-t-il, par le Dieu vivant, madame, quels qu’ils soient, ils mourront ! Maintenant, après le serment que je viens de faire et que je tiendrai, madame, osez me demander grâce pour ce misérable !

— Eh ! monsieur, reprit madame Danglars, êtes-vous sûr qu’il soit aussi coupable qu’on le dit ?

— Écoutez, voici son dossier : Benedetto, condamné d’abord à cinq ans de galères pour faux, à seize ans ; le jeune homme promettait, comme vous voyez ; puis évadé, puis assassin.

— Et qui est ce malheureux ?

— Eh ! sait-on cela ! Un vagabond, un Corse.

— Il n’a donc été réclamé par personne ?

— Par personne ; on ne connaît pas ses parents.

— Mais cet homme qui était venu de Lucques ?

— Un autre escroc comme lui ; son complice peut-être.

La baronne joignit les mains.

— Villefort ! dit-elle avec sa plus douce et sa plus caressante intonation.

— Pour Dieu ! madame, répondit le procureur du roi avec une fermeté qui n’était pas exempte de sécheresse, pour Dieu ! ne me demandez donc jamais grâce pour un coupable.

Que suis-je, moi ? la loi. Est-ce que la loi a des yeux pour voir votre tristesse ? Est-ce que la loi a des oreilles pour entendre votre douce voix ? Est-ce que la loi a une mémoire pour se faire l’application de vos délicates pensées ? Non, madame, la loi ordonne, et quand la loi a ordonné, elle frappe.

Vous me direz que je suis un être vivant et non pas un code ; un homme, et non pas un volume. Regardez-moi, madame, regardez autour de moi, les hommes m’ont-ils traité en frère ? m’ont-ils aimé, moi ? m’ont-ils ménagé, moi ? m’ont-ils épargné, moi ? quelqu’un a-t-il demandé grâce pour M. de Villefort, et a-t-on accordé à ce quelqu’un la grâce de M. de Villefort ? Non, non, non ! frappé, toujours frappé !

Vous persistez, femme, c’est-à-dire sirène que vous êtes, à me parler avec cet œil charmant et expressif qui me rappelle que je dois rougir. Eh bien ! soit, oui, rougir de ce que vous savez, et peut-être, et peut-être d’autre chose encore.

Mais enfin, depuis que j’ai failli moi-même, et plus profondément que les autres peut-être, eh bien ! depuis ce temps, j’ai secoué les vêtements d’autrui pour trouver l’ulcère, et je l’ai toujours trouvé, et je dirai plus, je l’ai trouvé avec bonheur, avec joie, ce cachet de la faiblesse ou de la perversité humaine.

Car chaque homme que je reconnaissais coupable, et chaque coupable que je frappais, me semblait une preuve vivante, une preuve nouvelle que je n’étais pas une hideuse exception ! Hélas, hélas, hélas ! tout le monde est méchant, madame, prouvons-le et frappons le méchant !

Villefort prononça ces dernières paroles avec une rage fiévreuse qui donnait à son langage une féroce éloquence.

— Mais, reprit madame Danglars essayant de tenter un dernier effort, vous dites que ce jeune homme est vagabond, orphelin, abandonné de tous ?

— Tant pis, tant pis, ou plutôt tant mieux ; la Providence l’a fait ainsi pour que personne n’eût à pleurer sur lui.

— C’est s’acharner sur le faible, monsieur.

— Le faible qui assassine !

— Son déshonneur rejaillirait sur ma maison.

— N’ai-je pas, moi, la mort dans la mienne ?

— Oh ! monsieur ! s’écria la baronne, vous êtes sans pitié pour les autres. Eh bien ! c’est moi qui vous le dis, on sera sans pitié pour vous !

— Soit ! dit Villefort, en levant avec un geste de menace son bras au ciel.

— Remettez au moins la cause de ce malheureux, s’il est arrêté, aux assises prochaines ; cela nous donnera six mois pour qu’on oublie.

— Non pas, dit Villefort ; j’ai cinq jours encore ; l’instruction est faite ; cinq jours, c’est plus de temps qu’il ne m’en faut ; d’ailleurs, ne comprenez-vous point, Madame, que moi aussi il faut que j’oublie ? Eh bien ! quand je travaille, et je travaille nuit et jour, quand je travaille, il y a des moments où je ne me souviens plus, et quand je ne me souviens plus, je suis heureux à la manière des morts : mais cela vaut encore mieux que de souffrir.

— Monsieur, il s’est enfui ; laissez-le fuir, l’inertie est une clémence facile.

— Mais je vous ai dit qu’il était trop tard ? au point du jour le télégraphe a joué, et à cette heure…

— Monsieur, dit le valet de chambre en entrant, un dragon apporte cette dépêche du ministre de l’intérieur.

Villefort saisit la lettre et la décacheta vivement. Madame Danglars frémit de terreur, Villefort tressaillit de joie.

— Arrêté ! s’écria Villefort ; on l’a arrêté à Compiègne ; c’est fini.

Madame Danglars se leva froide et pâle.

— Adieu, monsieur, dit-elle.

— Adieu, madame, répondit le procureur du roi presque joyeux en la reconduisant jusqu’à la porte.

Puis, revenant à son bureau :

— Allons, dit-il en frappant sur la lettre avec le dos de la main droite, j’avais un faux, j’avais trois vols, j’avais trois incendies, il ne me manquait qu’un assassinat, le voici ; la session sera belle.

III L’APPARITION.

Comme l’avait dit le procureur du roi à madame Danglars, Valentine n’était point encore remise.

Brisée par la fatigue, elle gardait en effet le lit, et ce fut dans sa chambre, et de la bouche de madame de Villefort, qu’elle apprit les événements que nous venons de raconter, c’est-à-dire la fuite d’Eugénie et l’arrestation d’Andréa Cavalcanti, ou plutôt de Benedetto, ainsi que l’accusation d’assassinat portée contre lui.

Mais Valentine était si faible, que ce récit ne lui fit peut-être point tout l’effet qu’il eût produit sur elle dans son état de santé habituel.

En effet, ce ne fut que quelques idées vagues, quelques formes indécises de plus mêlées aux idées étranges et aux fantômes fugitifs qui naissaient dans son cerveau malade ou qui passaient devant ses yeux, et bientôt même tout s’effaça pour laisser reprendre toutes leurs forces aux sensations personnelles.

Pendant la journée, Valentine était encore maintenue dans la réalité par la présence de Noirtier, qui se faisait porter chez sa petite-fille et demeurait là, couvant Valentine de son regard paternel ; puis, lorsqu’il était revenu du Palais, c’était Villefort à son tour qui passait une heure ou deux entre son père et son enfant.

À six heures Villefort se retirait dans son cabinet ; à huit heures arrivait M. d’Avrigny, qui lui-même apportait la potion nocturne préparée pour la jeune fille ; puis on emmenait Noirtier.

Une garde du choix du docteur remplaçait tout le monde, et ne se retirait elle-même que lorsque, vers dix ou onze heures, Valentine était endormie.

En descendant, elle remettait les clefs de la chambre de Valentine à M. de Villefort lui-même, de sorte qu’on ne pouvait plus entrer chez la malade qu’en traversant l’appartement de madame de Villefort et la chambre du petit Édouard.

Chaque matin Morrel venait chez Noirtier prendre des nouvelles de Valentine : mais Morrel, chose extraordinaire, semblait de jour en jour moins inquiet.

D’abord, de jour en jour Valentine, quoique en proie à une violente exaltation nerveuse, allait mieux ; puis Monte-Cristo ne lui avait-il pas dit, lorsqu’il était accouru tout éperdu chez lui, que si dans deux heures Valentine n’était pas morte, Valentine était sauvée ?

Or, Valentine vivait encore, et quatre jours s’étaient écoulés.

Cette exaltation nerveuse dont nous avons parlé poursuivait Valentine jusque dans son sommeil, ou plutôt dans l’état de somnolence qui succédait à sa veille : c’était alors que dans le silence de la nuit et de la demi-obscurité que laissait régner la veilleuse posée sur la cheminée et brûlant dans son enveloppe d’albâtre, elle voyait passer ces ombres qui viennent peupler la chambre des malades et que secoue la fièvre de ses ailes frissonnantes.

Alors il lui semblait voir apparaître tantôt sa belle-mère qui la menaçait, tantôt Morrel qui lui tendait les bras, tantôt des êtres presque étrangers à sa vie habituelle, comme le comte de Monte-Cristo ; il n’y avait pas jusqu’aux meubles qui, dans ces moments de délire, ne parussent mobiles et errants, et cela durait ainsi jusqu’à deux ou trois heures du matin, moment où un sommeil de plomb venait s’emparer de la jeune fille et la conduisait jusqu’au jour.

Le soir qui suivit cette matinée où Valentine avait appris la fuite d’Eugénie et l’arrestation de Benedetto, et où, après s’être mêlés un instant aux sensations de sa propre existence, ces événements commençaient à sortir peu à peu de sa pensée, après la retraite successive de Villefort, de d’Avrigny et de Noirtier, tandis que onze heures sonnaient à Saint-Philippe-du-Roule, et que la garde, ayant placé sous la main de la malade le breuvage préparé par le docteur, et fermé la porte de sa chambre, écoutait en frémissant, à l’office où elle s’était retirée, les commentaires des domestiques, et meublait sa mémoire des lugubres histoires qui, depuis trois mois, défrayaient les soirées de l’antichambre du procureur du roi, une scène inattendue se passait dans cette chambre si soigneusement fermée.

Il y avait déjà dix minutes à peu près que la garde s’était retirée.

Valentine, en proie depuis une heure à cette fièvre qui revenait chaque nuit, laissait sa tête, insoumise à sa volonté, continuer ce travail actif, monotone et implacable du cerveau, qui s’épuise à reproduire incessamment les mêmes pensées ou à enfanter les mêmes images.

De la mèche de la veilleuse s’élançaient mille et mille rayonnements tous empreints de significations étranges, quand tout à coup, à son reflet tremblant, Valentine crut voir sa bibliothèque, placée à côté de la cheminée, dans un renfoncement du mur, s’ouvrir lentement, sans que les gonds sur lesquels elle semblait rouler produisissent le moindre bruit.

Dans un autre moment, Valentine eût saisi sa sonnette et eût tiré le cordonnet de soie en appelant au secours ; mais rien ne l’étonnait plus dans la situation où elle se trouvait. Elle avait la conscience que toutes ces visions qui l’entouraient étaient les filles de son délire, et cette conviction lui était venue de ce que, le matin, aucune trace n’était restée jamais de tous ces fantômes de la nuit, qui disparaissaient avec le jour.

Derrière la porte parut une figure humaine.

Valentine était, grâce à sa fièvre, trop familiarisée avec ces sortes d’apparitions pour s’épouvanter ; elle ouvrit seulement de grands yeux, espérant reconnaître Morrel.

La figure continua de s’avancer vers son lit, puis elle s’arrêta, et parut écouter avec une attention profonde.

En ce moment, un reflet de la veilleuse se joua sur le visage du nocturne visiteur.

— Ce n’est pas lui ! murmura-t-elle.

Et elle attendit, convaincue qu’elle rêvait, que cet homme, comme cela arrive dans les songes, disparût ou se changeât en quelque autre personne.

Seulement elle toucha son pouls, et, le sentant battre violemment, elle se souvint que le meilleur moyen de faire disparaître ces visions importunes était de boire : la fraîcheur de la boisson, composée d’ailleurs dans le but de calmer les agitations dont Valentine s’était plainte au docteur, apportait, en faisant tomber la fièvre, un renouvellement des sensations du cerveau ; quand elle avait bu, pour un moment elle souffrait moins.

Valentine étendit donc la main afin de prendre son verre sur la coupe de cristal où il reposait ; mais tandis qu’elle allongeait hors du lit son bras frissonnant, l’apparition fit encore, et plus vivement que jamais, deux pas vers le lit, et arriva si près de la jeune fille qu’elle entendit son souffle et qu’elle crut sentir la pression de sa main.

Cette fois l’illusion ou plutôt la réalité dépassait tout ce que Valentine avait éprouvé jusque-là ; elle commença à se croire bien éveillée et bien vivante ; elle eut la conscience qu’elle jouissait de toute sa raison, et elle frémit.

La pression que Valentine avait ressentie avait pour but de lui arrêter le bras.

Valentine le retira lentement à elle.

Alors cette figure, dont le regard ne pouvait se détacher, et qui d’ailleurs paraissait plutôt protectrice que menaçante, cette figure prit le verre, s’approcha de la veilleuse et regarda le breuvage, comme si elle eût voulu en juger la transparence et la limpidité.

Mais cette première épreuve ne suffit pas.

Cet homme, ou plutôt ce fantôme, car il marchait si doucement que le tapis étouffait le bruit de ses pas, cet homme puisa dans le verre une cuillerée du breuvage et l’avala. Valentine regardait ce qui se passait devant ses yeux avec un profond sentiment de stupeur.

Elle croyait bien que tout cela était près de disparaître pour faire place à un autre tableau ; mais l’homme, au lieu de s’évanouir comme une ombre, se rapprocha d’elle, et tendant le verre à Valentine, et d’une voix pleine d’émotion :

— Maintenant, dit-il, buvez.

Valentine tressaillit.

C’était la première fois qu’une de ses visions lui parlait avec ce timbre vivant.

Elle ouvrit la bouche pour pousser un cri.

L’homme posa un doigt sur ses lèvres.

— M. le comte de Monte-Cristo ! murmura-t-elle.

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