Le Comte de Monte-Cristo (page 123)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Comte de Monte-Cristo · 142 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

À l’effroi qui se peignit dans les yeux de la jeune fille, au tremblement de ses mains, au geste rapide qu’elle fit pour se blottir sous ses draps, on pouvait reconnaître la dernière lutte du doute contre la conviction ; cependant, la présence de Monte-Cristo chez elle à une pareille heure, son entrée mystérieuse, fantastique, inexplicable, par un mur, semblaient des impossibilités à la raison ébranlée de Valentine.

— N’appelez pas, ne vous effrayez pas, dit le comte n’ayez pas même au fond du cœur l’éclair d’un soupçon ou l’ombre d’une inquiétude ; l’homme que vous voyez devant vous (car cette fois vous avez raison, Valentine, et ce n’est point une illusion), l’homme que vous voyez devant vous est le plus tendre père et le plus respectueux ami que vous puissiez rêver.

Valentine ne trouva rien à répondre : elle avait une si grande peur de cette voix qui lui révélait la présence réelle de celui qui parlait, qu’elle redoutait d’y associer la sienne ; mais son regard effrayé voulait dire : Si vos intentions sont pures, pourquoi êtes-vous ici ?

Avec sa merveilleuse sagacité, le comte comprit tout ce qui se passait dans le cœur de la jeune fille.

— Écoutez-moi, dit-il, ou plutôt regardez-moi : voyez mes yeux rougis et mon visage plus pâle encore que d’habitude ; c’est que depuis quatre nuits je n’ai pas fermé l’œil un seul instant ; depuis quatre nuits, je veille sur vous, je vous protège, je vous conserve à notre ami Maximilien.

Un flot de sang joyeux monta rapidement aux joues de la malade ; car le nom que venait de prononcer le comte lui enlevait le reste de défiance qu’il lui avait inspirée.

— Maximilien !… répéta Valentine, tant ce nom lui paraissait doux à prononcer ; Maximilien ! il vous a donc tout avoué ?

— Tout. Il m’a dit que votre vie était la sienne, et je lui ai promis que vous vivriez.

— Vous lui avez promis que je vivrais ?

— Oui.

— En effet, monsieur, vous venez de parler de vigilance et de protection. Êtes-vous donc médecin ?

— Oui, et le meilleur que le ciel puisse vous envoyer en ce moment, croyez-moi.

— Vous dites que vous avez veillé ? demanda Valentine inquiète ; où cela ? je ne vous ai pas vu.

Le comte étendit la main dans la direction de la bibliothèque.

— J’étais caché derrière cette porte, dit-il, cette porte donne dans la maison voisine que j’ai louée.

Valentine, par un mouvement de fierté pudique, détourna les yeux, et avec une souveraine terreur :

— Monsieur, dit-elle, ce que vous avez fait est d’une démence sans exemple, et cette protection que vous m’avez accordée ressemble fort à une insulte.

— Valentine, dit-il, pendant cette longue veille, voici les seules choses que j’ai vues, quels gens venaient chez vous, quels aliments on vous préparait, quelles boissons on vous a servies ; puis, quand ces boissons me paraissaient dangereuses, j’entrais comme je viens d’entrer, je vidais votre verre, et je substituais au poison un breuvage bienfaisant, qui, au lieu de la mort qui vous était préparée, faisait circuler la vie dans vos veines.

— Le poison ! la mort ! s’écria Valentine, se croyant de nouveau sous l’empire de quelque fiévreuse hallucination ; que dites-vous donc là, Monsieur ?

— Chut ! mon enfant, dit Monte-Cristo en portant de nouveau son doigt à ses lèvres, j’ai dit le poison ; oui, j’ai dit la mort, et je répète la mort, mais buvez d’abord ceci. (Le comte tira de sa poche un flacon contenant une liqueur rouge dont il versa quelques gouttes dans le verre.)

Et quand vous aurez bu, ne prenez plus rien de la nuit.

Valentine avança la main ; mais à peine eut-elle touché le verre, qu’elle la retira avec effroi.

Monte-Cristo prit le verre, en but la moitié, et le présenta à Valentine, qui avala en souriant le reste de la liqueur qu’il contenait.

— Oh ! oui, dit-elle, je reconnais le goût de mes breuvages nocturnes, de cette eau qui rendait un peu de fraîcheur à ma poitrine, un peu de calme à mon cerveau. Merci, monsieur, merci.

— Voilà comment vous avez vécu quatre nuits, Valentine, dit le comte. Mais moi, comment vivais-je ? Oh ! les cruelles heures que vous m’avez fait passer ! Oh ! les effroyables tortures que vous m’avez fait subir, quand je voyais verser dans votre verre le poison mortel, quand je tremblais que vous n’eussiez le temps de le boire avant que j’eusse celui de le répandre dans la cheminée !

— Vous dites, monsieur, reprit Valentine au comble de la terreur, que vous avez subi mille tortures en voyant verser dans mon verre le poison mortel ? Mais si vous avez vu verser le poison dans mon verre, vous avez dû voir la personne qui le versait ?

— Oui.

Valentine se souleva sur son séant, et ramenant sur sa poitrine plus pâle que la neige la batiste brodée, encore moite de la sueur froide du délire, à laquelle commençait à se mêler la sueur plus glacée encore de la terreur.

— Vous l’avez vue ? répéta la jeune fille.

— Oui, dit une seconde fois le comte.

— Ce que vous me dites est horrible, monsieur, ce que vous voulez me faire croire à quelque chose d’infernal. Quoi ! dans la maison de mon père, quoi ! dans ma chambre, quoi ! sur mon lit de souffrance on continue de m’assassiner ? Oh ! retirez-vous, monsieur, vous tentez ma conscience, vous blasphémez la bonté divine, c’est impossible, cela ne se peut pas.

— Êtes-vous donc la première que cette main frappe, Valentine ? n’avez-vous pas vu tomber autour de vous M. de Saint-Méran, madame de Saint-Méran, Barrois ? n’auriez-vous pas vu tomber M. Noirtier, si le traitement qu’il suit depuis près de trois ans ne l’avait protégé en combattant le poison par l’habitude du poison ?

— Oh ! mon Dieu ! dit Valentine, c’est pour cela que, depuis près d’un mois, bon-papa exige que je partage toutes ses boissons ?

— Et ces boissons, s’écria Monte-Cristo, ont un goût amer comme celui d’une écorce d’orange à moitié séchée, n’est-ce pas ?

— Oui, mon Dieu, oui !

— Oh ! cela m’explique tout, dit Monte-Cristo ; lui aussi sait qu’on empoisonne ici, et peut-être qui empoisonne.

Il vous a prémunie, vous son enfant bien-aimée, contre la substance mortelle, et la substance mortelle est venue s’émousser contre ce commencement d’habitude ; voilà comment vous vivez encore, ce que je ne m’expliquais pas, après avoir été empoisonnée il y a quatre jours avec un poison qui d’ordinaire ne pardonne pas.

— Mais quel est donc l’assassin, le meurtrier ?

— À votre tour je vous demanderai : N’avez-vous donc jamais vu entrer quelqu’un la nuit dans votre chambre ?

— Si fait.

Souvent j’ai cru voir passer comme des ombres, ces ombres s’approcher, s’éloigner, disparaître ; mais je les prenais pour des visions de ma fièvre, et tout à l’heure, quand vous êtes entré vous-même, eh bien ! j’ai cru longtemps ou que j’avais le délire, ou que je rêvais.

— Ainsi, vous ne connaissez pas la personne qui en veut à votre vie ?

— Non, dit Valentine, pourquoi quelqu’un désirerait-il ma mort ?

— Vous allez la connaître alors, dit Monte-Cristo en prêtant l’oreille.

— Comment cela ? demanda Valentine, en regardant avec terreur autour d’elle.

— Parce que ce soir vous n’avez plus ni fièvre ni délire, parce que ce soir vous êtes bien éveillée, parce que voilà minuit qui sonne et que c’est l’heure des assassins.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Valentine en essuyant avec sa main la sueur qui perlait à son front.

En effet, minuit sonnait lentement et tristement, on eût dit que chaque coup du marteau de bronze frappait sur le cœur de la jeune fille.

— Valentine, continua le comte, appelez toutes vos forces à votre secours, comprimez votre cœur dans votre poitrine, arrêtez votre voix dans votre gorge, feignez le sommeil, et vous verrez, vous verrez !

Valentine saisit la main du comte.

— Il me semble que j’entends du bruit, dit-elle, retirez-vous !

— Adieu, ou plutôt au revoir, répondit le comte.

Puis, avec un sourire si triste et si paternel que le cœur de la jeune fille en fut pénétré de reconnaissance, il regagna sur la pointe du pied la porte de la bibliothèque.

Mais, se retournant avant que de la refermer sur lui :

— Pas un geste, dit-il, pas un mot, qu’on vous croie endormie, sans quoi peut-être vous tuerait-on avant que j’eusse le temps d’accourir.

Et, sur cette effrayante injonction, le comte disparut derrière la porte qui se referma silencieusement sur lui.

IV LOCUSTE.

Valentine resta seule ; deux autres pendules, en retard sur celle de Saint-Philippe-du-Roule, sonnèrent encore minuit à des distances différentes.

Puis, à part le bruissement de quelques voitures lointaines, tout retomba dans le silence.

Alors toute l’attention de Valentine se concentra sur la pendule de sa chambre, dont le balancier marquait les secondes.

Elle se mit à compter ces secondes et remarqua qu’elles étaient du double plus lentes que les battements de son cœur. Et cependant elle doutait encore ; l’inoffensive Valentine ne pouvait se figurer que quelqu’un désirât sa mort ; pourquoi ? dans quel but ? quel mal avait-elle fait qui pût lui susciter un ennemi ?

Il n’y avait pas de crainte qu’elle s’endormît.

Une seule idée, une idée terrible tenait son esprit tendu : c’est qu’il existait une personne au monde qui avait tenté de l’assassiner et qui allait le tenter encore.

Si cette fois cette personne, lassée de voir l’inefficacité du poison, allait, comme l’avait dit Monte-Cristo, avoir recours au fer ! si le comte n’allait pas avoir le temps d’accourir ! si elle touchait à son dernier moment ! si elle ne devait plus revoir Morrel !

À cette pensée qui la couvrait à la fois d’une pâleur livide et d’une sueur glacée, Valentine était prête à saisir le cordon de sa sonnette et à appeler au secours.

Mais il lui semblait, à travers la porte de la bibliothèque, voir étinceler l’œil du comte, cet œil qui pesait sur son souvenir, et qui, lorsqu’elle y songeait, l’écrasait d’une telle honte, qu’elle se demandait si jamais la reconnaissance parviendrait à effacer ce pénible effet de l’indiscrète amitié du comte.

Vingt minutes, vingt éternités s’écoulèrent ainsi, puis dix autres minutes encore ; enfin la pendule, criant une seconde à l’avance, finit par frapper un coup sur le timbre sonore.

En ce moment même, un grattement imperceptible de l’ongle contre le bois de la bibliothèque apprit à Valentine que le comte veillait et lui recommandait de veiller.

En effet, du côté opposé, c’est-à-dire vers la chambre d’Édouard, il sembla à Valentine qu’elle entendait crier le parquet ; elle prêta l’oreille, retenant sa respiration presque étouffée ; le bouton de la serrure grinça, et la porte tourna sur ses gonds.

Valentine s’était soulevée sur son coude, elle n’eut que le temps de se laisser retomber sur son lit et de cacher ses yeux sous son bras.

Puis, tremblante, agitée, le cœur serré d’un indicible effroi, elle attendit.

Quelqu’un s’approcha du lit et effleura les rideaux.

Valentine rassembla toutes ses forces et laissa entendre le murmure régulier de la respiration qui annonce un sommeil tranquille.

— Valentine ! dit tout bas une voix.

La jeune fille frissonna jusqu’au fond du cœur, mais ne répondit point.

— Valentine ! répéta la même voix.

Même silence : Valentine avait promis de ne point se réveiller.

Puis tout demeura immobile.

Seulement Valentine entendit le bruit presque insensible d’une liqueur tombant dans le verre qu’elle venait de vider.

Alors elle osa sous le rempart de son bras étendu, entr’ouvrir sa paupière.

Elle vit alors une femme en peignoir blanc, qui vidait dans son verre une liqueur préparée d’avance dans une fiole.

Pendant ce court instant, Valentine retint peut-être sa respiration ou, fit sans doute quelque mouvement, car la femme, inquiète, s’arrêta et se pencha sur son lit pour mieux voir si elle dormait réellement : c’était madame de Villefort.

Valentine, en reconnaissant sa belle-mère, fut saisie d’un frisson aigu qui imprima un mouvement à son lit.

Madame de Villefort s’effaça aussitôt le long du mur, et là, abritée derrière le rideau du lit, muette, attentive, elle épia jusqu’au moindre mouvement de Valentine.

Celle-ci se rappela les terribles paroles de Monte-Cristo ; il lui avait semblé, dans la main qui ne tenait pas la fiole, voir briller une espèce de couteau long et affilé. Alors Valentine, appelant toute la puissance de sa volonté à son secours, s’efforça de fermer les yeux ; mais cette fonction du plus craintif de nos sens, cette fonction si simple d’ordinaire, devenait en ce moment presque impossible à accomplir, tant l’avide curiosité faisait d’efforts pour repousser cette paupière et attirer la vérité.

Cependant, assurée, par le silence dans lequel avait recommencé à se faire entendre le bruit égal de la respiration de Valentine, que celle-ci dormait, madame de Villefort étendit de nouveau le bras, et en demeurant à demi dissimulée par les rideaux rassemblés au chevet du lit, elle acheva de vider dans le verre de Valentine le contenu de sa fiole.

Puis elle se retira, sans que le moindre bruit avertît Valentine qu’elle était partie.

Elle avait vu disparaître le bras, voilà tout : ce bras frais et arrondi d’une femme de vingt-cinq ans, jeune et belle, et qui versait la mort.

Il est impossible d’exprimer ce que Valentine avait éprouvé pendant cette minute et demie que madame de Villefort était restée dans sa chambre.

Le grattement de l’ongle contre la bibliothèque tira la jeune fille de cet état de torpeur dans lequel elle était ensevelie, et qui ressemblait à de l’engourdissement.

Elle souleva la tête avec effort.

La porte, toujours silencieuse, roula une seconde fois sur ses gonds, et le comte de Monte-Cristo reparut.

— Eh bien ! demanda le comte, doutez-vous encore ?

— Ô mon Dieu ! murmura la jeune fille.

— Vous avez vu ?

— Hélas !

— Vous avez reconnu ?

Valentine poussa un gémissement.

— Oui, dit-elle, mais je n’y puis croire.

— Vous aimez mieux mourir alors, et faire mourir Maximilien !…

— Mon Dieu, mon Dieu ! répéta la jeune fille presque égarée ; mais ne puis-je donc pas quitter la maison, me sauver ?…

— Valentine, la main qui vous poursuit vous atteindra partout : à force d’or, on séduira vos domestiques, et la mort s’offrira à vous, déguisée sous tous les aspects, dans l’eau que vous boirez à la source, dans le fruit que vous cueillerez à l’arbre.

— Mais n’avez-vous donc pas dit que la précaution de bon-papa m’avait prémunie contre le poison ?

— Contre un poison, et encore non pas employé à forte dose ; on changera de poison ou l’on augmentera la dose.

Il prit le verre et y trempa ses lèvres.

— Et tenez, dit-il, c’est déjà fait. Ce n’est plus avec de la brucine qu’on vous empoisonne, c’est avec un simple narcotique. Je reconnais le goût de l’alcool dans lequel on l’a fait dissoudre. Si vous aviez bu ce que madame de Villefort vient de verser dans ce verre, Valentine, Valentine, vous étiez perdue.

— Mais, mon Dieu ! s’écria la jeune fille, pourquoi donc me poursuit-elle ainsi ?

— Comment ! vous êtes si douce, si bonne, si peu croyante au mal que vous n’avez pas compris, Valentine ?

— Non, dit la jeune fille ; je ne lui ai jamais fait de mal.

— Mais vous êtes riche, Valentine ; mais vous avez deux cent mille livres de rente, et ces deux cent mille francs de rente, vous les enlevez à son fils.

— Comment cela ? Ma fortune n’est point la sienne et me vient de mes parents.

— Sans doute, et voilà pourquoi M. et madame de Saint-Méran sont morts : c’était pour que vous héritassiez de vos parents ; voilà pourquoi du jour où il vous a fait son héritière, M. Noirtier avait été condamné ; voilà pourquoi, à votre tour, vous devez mourir, Valentine ; c’est afin que votre père hérite de vous, et que votre frère, devenu fils unique, hérite de votre père.

— Édouard ! pauvre enfant, et c’est pour lui qu’on commet tous ces crimes ?

— Ah ! vous comprenez, enfin.

— Ah ! mon Dieu ! pourvu que tout cela ne retombe pas sur lui.

— Vous êtes un ange, Valentine.

— Mais mon grand-père, on a donc renoncé à le tuer, lui ?

— On a réfléchi que vous morte, à moins d’exhérédation, la fortune revenait naturellement à votre frère, et l’on a pensé que le crime, au bout du compte, étant inutile, il était doublement dangereux de le commettre.

— Et c’est dans l’esprit d’une femme qu’une pareille combinaison a pris naissance ! Ô mon Dieu ! mon Dieu !

— Rappelez-vous Pérouse, la treille de l’auberge de la poste, l’homme au manteau brun, que votre belle-mère interrogeait sur l’aqua-tofana ; eh bien ! dès cette époque, tout cet infernal projet mûrissait dans son cerveau.

— Oh ! monsieur, s’écria la douce jeune fille en fondant en larmes, je vois bien, s’il en est ainsi, que je suis condamnée à mourir.

— Non, Valentine, non, car j’ai prévu tous les complots ; non, car notre ennemie est vaincue, puisqu’elle est devinée ; non, vous vivrez, Valentine, vous vivrez pour aimer et être aimée, vous vivrez pour être heureuse et rendre un noble cœur heureux ; mais pour vivre, Valentine, il faut avoir bien confiance en moi.

— Ordonnez, monsieur, que faut-il faire ?

— Il faut prendre aveuglément ce que je vous donnerai.

— Oh ! Dieu m’est témoin, s’écria Valentine, que si j’étais seule, j’aimerais mieux me laisser mourir !

— Vous ne vous confierez à personne, pas même à votre père.

— Mon père n’est pas de cet affreux complot, n’est-ce pas, monsieur ? dit Valentine en joignant les mains.

— Non, et cependant votre père, l’homme habitué aux accusations juridiques, votre père doit se douter que toutes ces morts qui s’abattent sur sa maison ne sont point naturelles. Votre père, c’est lui qui aurait dû veiller sur vous, c’est lui qui devrait être à cette heure à la place que j’occupe ; c’est lui qui devrait déjà avoir vidé ce verre ; c’est lui qui devrait déjà s’être dressé contre l’assassin. Spectre contre spectre, murmura-t-il, en achevant tout haut sa phrase.

— Monsieur, dit Valentine, je ferai tout pour vivre, car il existe deux êtres au monde qui m’aiment à en mourir si je mourais : mon grand-père et Maximilien.

— Je veillerai sur eux comme j’ai veillé sur vous.

— Eh bien ! monsieur, disposez de moi, dit Valentine. Puis, à voix basse : Ô mon Dieu ! mon Dieu ! dit-elle, que va-t-il m’arriver ?

— Quelque chose qui vous arrive, Valentine, ne vous épouvantez point ; si vous souffrez, si vous perdez la vue, l’ouïe, le tact, ne craignez rien ; si vous vous réveillez sans savoir où vous êtes, n’ayez pas peur, dussiez-vous, en vous éveillant, vous trouver dans quelque caveau sépulcral ou clouée dans quelque bière ; rappelez soudain votre esprit, et dites-vous : En ce moment, un ami, un père, un homme qui veut mon bonheur et celui de Maximilien, cet homme veille sur moi.

— Hélas ! hélas ! quelle terrible extrémité.

— Valentine, aimez-vous mieux dénoncer votre belle-mère ?

— J’aimerais mieux mourir cent fois ! oh ! oui, mourir !

— Non, vous ne mourrez pas, et quelque chose qui vous arrive, vous me le promettez, vous ne vous plaindrez pas, vous espérerez ?

— Je penserai à Maximilien.

— Vous êtes ma fille bien-aimée, Valentine ; seul, je puis vous sauver, et je vous sauverai.

Valentine, au comble de la terreur, joignit les mains (car elle sentait que le moment était venu de demander à Dieu du courage) et se dressa pour prier, murmurant des mots sans suite, et oubliant que ses blanches épaules n’avaient d’autre voile que sa longue chevelure, et que l’on voyait battre son cœur sous la fine dentelle de son peignoir de nuit.

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