Le Comte de Monte-Cristo (page 131)
— Fouettons le beau monsieur, dirent quelques-uns, monsieur l’honnête homme !
Mais Andrea, se retournant vers eux, cligna de l’œil, enfla sa joue avec sa langue, et fit entendre ce claquement des lèvres qui équivaut à mille signes d’intelligence parmi les bandits réduits à se taire.
C’était un signe maçonnique que lui avait indiqué Caderousse.
Ils reconnurent un des leurs.
Aussitôt les mouchoirs retombèrent ; la savate ferrée rentra au pied du principal bourreau. On entendit quelques voix proclamer que monsieur avait raison, que monsieur pouvait être honnête à sa guise, et que les prisonniers voulaient donner l’exemple de la liberté de conscience.
L’émeute recula. Le gardien en fut tellement stupéfait qu’il prit aussitôt Andrea par les mains et se mit à le fouiller, attribuant à quelques manifestations plus significatives que la fascination, ce changement subit des habitants de la Fosse-aux-Lions.
Andrea se laissa faire, non sans protester.
Tout à coup une voix retentit au guichet.
— Benedetto ! criait un inspecteur.
Le gardien lâcha sa proie.
— On m’appelle ? dit Andrea.
— Au parloir ! dit la voix.
— Voyez-vous, on me rend visite. Ah ! mon cher monsieur, vous allez voir si l’on peut traiter un Cavalcanti comme un homme ordinaire !
Et Andrea, glissant dans la cour comme une ombre noire, se précipita par le guichet entre-bâillé, laissant dans l’admiration ses confrères et le gardien lui-même.
On l’appelait en effet au parloir, et il ne faudrait pas s’en émerveiller moins qu’Andrea lui-même ; car le rusé jeune homme, depuis son entrée à la Force, au lieu d’user comme les gens du commun, de ce bénéfice d’écrire pour se faire réclamer, avait gardé le plus stoïque silence.
— Je suis, disait-il, évidemment protégé par quelqu’un de puissant ; tout me le prouve ; cette fortune soudaine, cette facilité avec laquelle j’ai aplani tous les obstacles, une famille improvisée, un nom illustre devenu ma propriété, l’or pleuvant chez moi, les alliances les plus magnifiques promises à mon ambition. Un malheureux oubli de ma fortune, une absence de mon protecteur m’a perdu, oui, mais pas absolument, pas à jamais ! La main s’est retirée pour un moment, elle doit se tendre vers moi et me ressaisir de nouveau au moment où je me croirai prêt à tomber dans l’abîme.
Pourquoi risquerais-je une démarche imprudente ? Je m’aliénerais peut-être le protecteur ! Il y a deux moyens pour lui de me tirer d’affaire : l’évasion mystérieuse, achetée à prix d’or, et la main forcée aux juges pour obtenir une absolution. Attendons pour parler, pour agir, qu’il me soit prouvé qu’on m’a totalement abandonné, et alors…
Andrea avait bâti un plan qu’on peut croire habile ; le misérable était intrépide à l’attaque et rude à la défense. La misère de la prison commune, les privations de tout genre, il les avait supportées. Cependant peu à peu le naturel, ou plutôt l’habitude, avait repris le dessus. Andrea souffrait d’être nu, d’être sale, d’être affamé ; le temps lui durait.
C’est à ce moment d’ennui que la voix de l’inspecteur l’appela au parloir.
Andrea sentit son cœur bondir de joie. Il était trop tôt pour que ce fût la visite du juge d’instruction, et trop tard pour que ce fût un appel du directeur de la prison ou du médecin ; c’était donc la visite attendue.
Derrière la grille du parloir où Andrea fut introduit, il aperçut, avec ses yeux dilatés par une curiosité avide, la figure sombre et intelligente de M. Bertuccio, qui regardait aussi, lui, avec un étonnement douloureux, les grilles, les portes verrouillées et l’ombre qui s’agitait derrière les barreaux entre-croisés.
— Ah ! fit Andrea, touché au cœur.
— Bonjour, Benedetto, dit Bertuccio de sa voix creuse et sonore.
— Vous ! vous ! dit le jeune homme en regardant avec effroi autour de lui.
— Tu ne me reconnais pas, dit Bertuccio, malheureux enfant !
— Silence ! mais silence donc ! fit Andrea qui connaissait la finesse d’ouïe de ces murailles ; mon Dieu, mon Dieu, ne parlez pas si haut !
— Tu voudrais causer avec moi, n’est-ce pas, dit Bertuccio, seul à seul ?
— Oh ! oui, dit Andrea.
— C’est bien.
Et Bertuccio, fouillant dans sa poche, fit signe à un gardien qu’on apercevait derrière la vitre du guichet.
— Lisez, dit-il.
— Qu’est cela ? dit Andrea.
— L’ordre de te conduire dans une chambre, de t’installer et de me laisser communiquer avec toi.
— Oh ! fit Andrea, bondissant de joie.
Et tout de suite, se repliant en lui-même, il se dit :
— Encore le protecteur inconnu ! on ne m’oublie pas ! On cherche le secret, puisqu’on veut causer dans une chambre isolée. Je les tiens… Bertuccio a été envoyé par le protecteur !
Le gardien conféra un moment avec un supérieur, puis ouvrit les deux portes grillées et conduisit à une chambre du premier étage ayant vue sur la cour Andrea, qui ne se sentait plus de joie.
La chambre était blanchie à la chaux, comme c’est l’usage dans les prisons. Elle avait un aspect de gaieté qui parut rayonnant au prisonnier : un poêle, un lit, une chaise, une table en formaient le somptueux ameublement.
Bertuccio s’assit sur la chaise, Andrea se jeta sur le lit. Le gardien se retira.
— Voyons, dit l’intendant, qu’as-tu à me dire ?
— Et vous ? dit Andrea.
— Mais parle d’abord…
— Oh ! non ; c’est vous qui avez beaucoup à m’apprendre, puisque vous êtes venu me trouver.
— Eh bien ! soit. Tu as continué le cours de tes scélératesses : tu as volé, tu as assassiné.
— Bon. Si c’est pour me dire ces choses-là que vous me faites passer dans une chambre particulière, autant valait ne pas vous déranger. Je sais toutes ces choses. Il en est d’autres que je ne sais pas, au contraire. Parlons de celles-là, s’il vous plaît. Qui vous a envoyé ?
— Oh ! oh ! vous allez vite, monsieur Benedetto.
— N’est-ce pas ? et au but. Surtout ménageons les mots inutiles. Qui vous envoie ?
— Personne.
— Comment savez-vous que je suis en prison ?
— Il y a longtemps que je t’ai reconnu dans le fashionable insolent qui poussait si gracieusement un cheval aux Champs-Élysées.
— Les Champs-Élysées !… Ah ! ah ! nous brûlons, comme on dit au jeu de la pincette… Les Champs-Élysées !… Çà, parlons un peu de mon père, voulez-vous ?
— Que suis-je donc ?
— Vous, mon brave monsieur, vous êtes mon père adoptif… Mais ce n’est pas vous, j’imagine, qui avez disposé en ma faveur d’une centaine de mille francs que j’ai dévorés en quatre à cinq mois ; ce n’est pas vous qui m’avez forgé un père italien et gentilhomme ; ce n’est pas vous qui m’avez fait entrer dans le monde et invité à un certain dîner que je crois manger encore, à Auteuil, avec la meilleure compagnie de tout Paris, avec certain procureur du roi dont j’ai eu bien tort de ne pas cultiver la connaissance, qui me serait si utile en ce moment ; ce n’est pas vous, enfin, qui me cautionniez pour un ou deux millions quand m’est arrivé l’accident fatal de la découverte du pot aux roses… Allons, parlez, estimable Corse, parlez…
— Que veux-tu que je te dise ?
— Je t’aiderai.
Tu parlais des Champs-Élysées tout à l’heure, mon digne père nourricier.
— Eh bien ?
— Eh bien ! aux Champs-Élysées demeure un monsieur bien riche, bien riche.
— Chez qui tu as volé et assassiné, n’est-ce pas ?
— Je crois que oui.
— Monsieur le comte de Monte-Cristo ?
— C’est vous qui l’avez nommé, comme dit M. Racine. Eh bien ! dois-je me jeter entre ses bras, l’étrangler sur mon cœur en criant : « Mon père ! mon père ! » comme dit M. Pixérécourt ?
— Ne plaisantons pas, répondit gravement Bertuccio, et qu’un pareil nom ne soit pas prononcé ici comme vous osez le prononcer.
— Bah ! fit Andrea un peu étourdi de la solennité du maintien de Bertuccio, pourquoi pas ?
— Parce que celui qui porte ce nom est trop favorisé du ciel pour être le père d’un misérable tel que vous.
— Oh ! de grands mots…
— Et de grands effets si vous n’y prenez garde !
— Des menaces !… je ne les crains pas… je dirai…
— Croyez-vous avoir affaire à des pygmées de votre espèce ? dit Bertuccio d’un ton si calme et avec un regard si assuré qu’Andrea en fut remué jusqu’au fond des entrailles ; croyez-vous avoir affaire à vos scélérats routiniers du bagne, ou à vos naïves dupes du monde ?… Benedetto, vous êtes dans une main terrible ; cette main veut bien s’ouvrir pour vous : profitez-en. Ne jouez pas avec la foudre qu’elle dépose pour un instant, mais qu’elle peut reprendre si vous essayez de la déranger dans son libre mouvement.
— Mon père… je veux savoir qui est mon père !… dit l’entêté, j’y périrai s’il le faut, mais je le saurai. Que me fait le scandale, à moi ? du bien… de la réputation… des réclames… comme dit Beauchamp le journaliste. Mais vous autres, gens du grand monde, vous avez toujours quelque chose à perdre au scandale, malgré vos millions et vos armoiries… Çà, qui est mon père ?
— Je suis venu pour te le dire…
— Ah ! s’écria Benedetto les yeux étincelants de joie.
À ce moment la porte s’ouvrit, et le guichetier, s’adressant à Bertuccio :
— Pardon, monsieur, dit-il, mais le juge d’instruction attend le prisonnier.
— C’est la clôture de mon interrogatoire, dit Andréa au digne intendant… Au diable l’importun !
— Je reviendrai demain, dit Bertuccio.
— Bon ! fit Andréa. Messieurs les gendarmes, je suis tout à vous… Ah ! cher monsieur, laissez donc une dizaine d’écus au greffe pour qu’on me donne ici ce dont j’ai besoin.
— Ce sera fait, répliqua Bertuccio.
Andréa lui tendit la main, Bertuccio garda la sienne dans sa poche, et y fit seulement sonner quelques pièces d’argent.
— C’est ce que je voulais dire, fit Andréa grimaçant un sourire, mais tout à fait subjugué par l’étrange tranquillité de Bertuccio.
— Me serais-je trompé ? se dit-il en montant dans la voiture oblongue et grillée qu’on appelle le panier à salade. Nous verrons ! ainsi, à demain ! ajouta-t-il en se tournant vers Bertuccio.
— À demain ! répondit l’intendant.
XI LE JUGE.
On se rappelle que l’abbé Busoni était resté seul avec Noirtier dans la chambre mortuaire, et que c’était le vieillard et le prêtre qui s’étaient constitués les gardiens du corps de la jeune fille.
Peut-être les exhortations chrétiennes de l’abbé, peut-être sa douce charité, peut-être sa parole persuasive avaient-elles rendu le courage au vieillard : car, depuis le moment où il avait pu conférer avec le prêtre, au lieu du désespoir qui s’était d’abord emparé de lui, tout dans Noirtier annonçait une grande résignation, un calme bien surprenant pour tous ceux qui se rappelaient l’affection profonde portée par lui à Valentine.
M. de Villefort n’avait point revu le vieillard depuis le matin de cette mort. Toute la maison avait été renouvelée : un autre valet de chambre avait été engagé pour lui, un autre serviteur pour Noirtier ; deux femmes étaient entrées au service de madame de Villefort ; tous, jusqu’au concierge et au cocher, offraient de nouveaux visages qui s’étaient dressés pour ainsi dire entre les différents maîtres de cette maison maudite et avaient intercepté les relations déjà assez froides qui existaient entre eux. D’ailleurs les assises s’ouvraient dans deux ou trois jours, et Villefort, enfermé dans son cabinet, poursuivait avec une fiévreuse activité la procédure entamée contre l’assassin de Caderousse. Cette affaire, comme toutes celles auxquelles le comte de Monte-Cristo se trouvait mêlé, avait fait grand bruit dans le monde parisien. Les preuves n’étaient pas convaincantes, puisqu’elles reposaient sur quelques mots écrits par un forçat mourant, ancien compagnon de bagne de celui qu’il accusait, et qui pouvait accuser son compagnon par haine ou par vengeance : la conscience seule du magistrat s’était formée ; le procureur du roi avait fini par se donner à lui-même cette terrible conviction que Benedetto était coupable, et il devait tirer de cette victoire difficile une de ces jouissances d’amour-propre qui seules réveillaient un peu les fibres de son cœur glacé.
Le procès s’instruisait donc, grâce au travail incessant de Villefort, qui voulait en faire le début des prochaines assises ; aussi avait-il été forcé de se celer plus que jamais pour éviter de répondre à la quantité prodigieuse de demandes qu’on lui adressait à l’effet d’obtenir des billets d’audience.
Et puis, si peu de temps s’était écoulé depuis que la pauvre Valentine avait été déposée dans la tombe, la douleur de la maison était encore si récente, que personne ne s’étonnait de voir le père aussi sévèrement absorbé dans son devoir, c’est-à-dire dans l’unique distraction qu’il pouvait trouver à son chagrin.
Une seule fois, c’était le lendemain du jour où Benedetto avait reçu cette seconde visite de Bertuccio, dans laquelle celui-ci lui avait dû nommer son père ; le lendemain de ce jour, qui était le dimanche, une seule fois, disons-nous, Villefort avait aperçu son père : c’était dans un moment où le magistrat, harassé de fatigue, était descendu dans le jardin de son hôtel, et sombre, courbé sous une implacable pensée, pareil à Tarquin abattant avec sa badine les têtes des pavots les plus élevés, M. de Villefort abattait avec sa canne les longues et mourantes tiges des roses trémières qui se dressaient le long des allées comme les spectres de ces fleurs si brillantes dans la saison qui venait de s’écouler.
Déjà plus d’une fois il avait touché le fond du jardin, c’est-à-dire cette fameuse grille donnant sur le clos abandonné, revenant toujours par la même allée, reprenant sa promenade du même pas et avec le même geste, quand ses yeux se portèrent machinalement vers la maison, dans laquelle il entendait jouer bruyamment son fils, revenu de la pension pour passer le dimanche et le lundi près de sa mère.
Dans ce moment il vit à l’une des fenêtres ouvertes M. Noirtier, qui s’était fait rouler dans son fauteuil jusqu’à cette fenêtre pour jouir des derniers rayons d’un soleil encore chaud, qui venaient saluer les fleurs mourantes des volubilis et les feuilles rougies des vignes vierges qui tapissaient le balcon.
L’œil du vieillard était rivé pour ainsi dire sur un point que Villefort n’apercevait qu’imparfaitement. Ce regard de Noirtier était si haineux, si sauvage, si ardent d’impatience, que le procureur du roi, habile à saisir toutes les impressions de ce visage qu’il connaissait si bien, s’écarta de la ligne qu’il parcourait pour voir sur quelle personne tombait ce pesant regard.
Alors il vit, sous un massif de tilleuls aux branches déjà presque dégarnies, madame de Villefort qui, assise, un livre à la main, interrompait de temps à autre sa lecture pour sourire à son fils ou lui renvoyer sa balle élastique qu’il lançait obstinément du salon dans le jardin.
Villefort pâlit, car il comprenait ce que voulait le vieillard.
Noirtier regardait toujours le même objet ; mais soudain son regard se porta de la femme au mari, et ce fut Villefort lui-même qui eut à subir l’attaque de ces yeux foudroyants qui, en changeant d’objet, avaient aussi changé de langage, sans toutefois rien perdre de leur menaçante expression.
Madame de Villefort, étrangère à toutes ces passions dont les feux croisés passaient au-dessus de sa tête, retenait en ce moment la balle de son fils, lui faisant signe de la venir chercher avec un baiser ; mais Édouard se fit prier longtemps, la caresse maternelle ne lui paraissait probablement pas une récompense suffisante au dérangement qu’il allait prendre ; enfin il se décida, sauta de la fenêtre au milieu d’un massif d’héliotropes et de reines-marguerites, et accourut à madame de Villefort le front couvert de sueur. Madame de Villefort essuya son front, posa ses lèvres sur ce moite ivoire, et renvoya l’enfant avec sa balle dans une main et une poignée de bonbons dans l’autre.
Villefort, attiré par une invincible attraction comme l’oiseau est attiré par le serpent, Villefort s’approcha de la maison : à mesure qu’il s’approchait, le regard de Noirtier s’abaissait en le suivant, et le feu de ses prunelles semblait prendre un tel degré d’incandescence, que Villefort se sentait dévoré par lui jusqu’au fond du cœur. En effet, on lisait dans ce regard un sanglant reproche en même temps qu’une terrible menace. Alors les paupières et les yeux de Noirtier se levèrent au ciel comme s’il rappelait à son fils un serment oublié.
— C’est bon ! monsieur, répliqua Villefort du bas de la cour, c’est bon ! prenez patience un jour encore ; ce que j’ai dit est dit.
Noirtier parut calmé par ces paroles, et ses yeux se tournèrent avec indifférence d’un autre côté.
Villefort déboutonna violemment sa redingote qui l’étouffait, passa une main livide sur son front et rentra dans son cabinet.
La nuit se passa froide et tranquille ; tout le monde se coucha et dormit comme à l’ordinaire dans cette maison. Seul, comme à l’ordinaire aussi, Villefort ne se coucha point en même temps que les autres, et travailla jusqu’à cinq heures du matin à revoir les derniers interrogatoires faits la veille par les magistrats instructeurs, à compulser les dépositions des témoins et à jeter de la netteté dans son acte d’accusation, l’un des plus énergiques et des plus habilement conçus qu’il eût encore dressés.
C’était le lendemain lundi que devait avoir lieu la première séance des assises. Ce jour-là, Villefort le vit poindre blafard et sinistre, et sa lueur bleuâtre vint faire reluire sur le papier les lignes tracées à l’encre rouge. Le magistrat s’était endormi un instant tandis que sa lampe rendait les derniers soupirs : il se réveilla à ses pétillements, les doigts humides et empourprés comme s’il les eût trempés dans le sang.
Il ouvrit sa fenêtre : une grande bande orangée traversait au loin le ciel et coupait en deux les minces peupliers qui se profilaient en noir sur l’horizon. Dans le champ de luzerne, au delà de la grille des marronniers, une alouette montait au ciel, en faisant entendre son chant clair et matinal.
L’air humide de l’aube inonda la tête de Villefort et rafraîchit sa mémoire.
— Ce sera pour aujourd’hui, dit-il avec effort ; aujourd’hui l’homme qui va tenir le glaive de la justice doit frapper partout où sont les coupables.
Ses regards allèrent alors malgré lui chercher la fenêtre de Noirtier qui s’avançait en retour, la fenêtre où il avait vu le vieillard la veille.
Le rideau en était tiré.
Et cependant l’image de son père lui était tellement présente qu’il s’adressa à cette fenêtre fermée comme si elle était ouverte, et que par cette ouverture il vit encore le vieillard menaçant.
— Oui, murmura-t-il, oui, sois tranquille !
Sa tête retomba sur sa poitrine, et, la tête ainsi inclinée, il fit quelques tours dans son cabinet, puis enfin il se jeta tout habillé sur un canapé, moins pour dormir que pour assouplir ses membres roidis par la fatigue et le froid du travail qui pénètre jusque dans la moelle des os.
Peu à peu tout le monde se réveilla. Villefort, de son cabinet, entendit les bruits successifs qui constituent pour ainsi dire la vie de la maison : les portes mises en mouvement, le tintement de la sonnette de madame de Villefort qui appelait sa femme de chambre, les premiers cris de l’enfant, qui se levait joyeux comme on se lève d’habitude à cet âge.
Villefort sonna à son tour. Son nouveau valet de chambre entra chez lui et lui apporta les journaux.
En même temps que les journaux, il apporta une tasse de chocolat.
— Que m’apportez-vous là ? demanda Villefort.
— Une tasse de chocolat.
— Je ne l’ai point demandée. Qui prend donc ce soin de moi ?
— Madame : elle m’a dit que monsieur parlerait sans doute beaucoup aujourd’hui dans cette affaire d’assassinat et qu’il avait besoin de prendre des forces.
Et le valet déposa sur la table dressée près du canapé, table, comme toutes les autres, chargée de papiers, la tasse de vermeil.
Le valet sortit.
Villefort regarda un instant la tasse d’un air sombre, puis tout à coup il la prit avec un mouvement nerveux, et avala d’un seul trait le breuvage qu’elle contenait. On eût dit qu’il espérait que ce breuvage était mortel et qu’il appelait la mort pour le délivrer d’un devoir qui lui commandait une chose bien plus difficile que de mourir. Puis il se leva et se promena dans son cabinet avec une espèce de sourire qui eût été terrible à voir si quelqu’un l’eût regardé.
Le chocolat était inoffensif, et M. de Villefort n’éprouva rien.
L’heure du déjeuner arrivée, M. de Villefort ne parut point à table. Le valet de chambre rentra dans le cabinet.
— Madame fait prévenir monsieur, dit-il, que onze heures viennent de sonner et que l’audience est pour midi.
— Eh bien ! fit Villefort, après ?
— Madame a fait sa toilette : elle est toute prête, et demande si elle accompagnera monsieur ?
— Où cela ?
— Au Palais.
— Pour quoi faire ?
— Madame dit qu’elle désire beaucoup assister à cette séance.
— Ah ! fit Villefort avec un accent presque effrayant, elle désire cela !
Le domestique recula d’un pas et dit :
— Si monsieur désire sortir seul, je vais le dire à Madame.
Villefort resta un instant muet ; il creusait avec ses ongles sa joue pâle sur laquelle tranchait sa barbe d’un noir d’ébène.
— Dites à madame, répondit-il enfin, que je désire lui parler, et que je la prie de m’attendre chez elle.
— Oui, monsieur.
— Puis revenez me raser et m’habiller.
— À l’instant.
Le valet de chambre disparut en hâte pour reparaître, rasa Villefort et l’habilla solennellement de noir.