Le Comte de Monte-Cristo (page 132)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Comte de Monte-Cristo · 142 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Puis lorsqu’il eut fini :

— Madame a dit qu’elle attendait monsieur aussitôt sa toilette achevée, dit-il.

— J’y vais.

Et Villefort, les dossiers sous le bras, son chapeau à la main, se dirigea vers l’appartement de sa femme.

À la porte, il s’arrêta un instant et essuya avec son mouchoir la sueur qui coulait sur son front livide.

Puis il poussa la porte.

Madame de Villefort était assise sur une ottomane, feuilletant avec impatience des journaux et des brochures que le jeune Édouard s’amusait à mettre en pièces avant même que sa mère eût eu le temps d’en achever la lecture. Elle était complètement habillée pour sortir ; son chapeau l’attendait posé sur un fauteuil, elle avait mis ses gants.

— Ah ! vous voici, monsieur, dit-elle de sa voix naturelle et calme ; mon Dieu ! êtes-vous assez pâle, Monsieur ! Vous avez donc encore travaillé toute la nuit ? Pourquoi donc n’êtes vous pas venu déjeuner avec nous ? Eh bien ! m’emmenez-vous, ou irai-je seule avec Édouard ?

Madame de Villefort avait, comme on le voit, multiplié les demandes pour obtenir une réponse ; mais, à toutes ces demandes M. de Villefort était resté froid et muet comme une statue.

— Édouard, dit Villefort en fixant sur l’enfant un regard impérieux, allez jouer au salon, mon ami, il faut que je parle à votre mère.

Madame de Villefort voyant cette froide contenance, ce ton résolu, ces apprêts préliminaires étranges, tressaillit.

Édouard avait levé la tête, avait regardé sa mère ; puis, voyant qu’elle ne confirmait point l’ordre de M. de Villefort, il s’était remis à couper la tête à ses soldats de plomb.

— Édouard ! cria M. de Villefort si rudement que l’enfant bondit sur le tapis, m’entendez-vous ? allez !

L’enfant, à qui ce traitement était peu habituel, se releva debout et pâlit ; il eût été difficile de dire si c’était de colère ou de peur.

Son père alla à lui, le prit par le bras, et le baisa au front.

— Va, dit-il, mon enfant, va !

Édouard sortit.

M. de Villefort alla à la porte et la ferma derrière lui au verrou.

— Ô mon Dieu ! fit la jeune femme en regardant son mari jusqu’au fond de l’âme et en ébauchant un sourire que glaça l’impassibilité de Villefort, qu’y a-t-il donc ?

— Madame, où mettez-vous le poison dont vous vous servez d’habitude ? articula nettement et sans préambule le magistrat placé entre sa femme et la porte.

Madame de Villefort éprouva ce que doit éprouver l’alouette lorsqu’elle voit le milan resserrer au-dessus de sa tête ses cercles meurtriers.

Un son rauque, brisé, qui n’était ni un cri ni un soupir, s’échappa de la poitrine de madame de Villefort qui pâlit jusqu’à la lividité.

— Monsieur, dit-elle, je… je ne comprends pas.

Et, comme elle s’était soulevée dans un paroxysme de terreur, dans un second paroxysme plus fort sans doute que le premier, elle se laissa retomber sur les coussins du sofa.

— Je vous demandais, continua Villefort d’une voix parfaitement calme, en quel endroit vous cachiez le poison à l’aide duquel vous avez tué mon beau-père M. de Saint-Méran, ma belle-mère, Barrois et ma fille Valentine.

— Ah ! monsieur ! s’écria madame de Villefort en joignant les mains, que dites-vous ?

— Ce n’est point à vous de m’interroger, mais de répondre.

— Est-ce au mari ou au juge ? balbutia madame de Villefort.

— Au juge, madame ! au juge !

C’était un spectacle effrayant que la pâleur de cette femme, l’angoisse de son regard, le tremblement de tout son corps.

— Ah ! monsieur ! murmura-t-elle, ah ! monsieur ! … et ce fut tout.

— Vous ne répondez pas, madame ! s’écria le terrible interrogateur. Puis il ajouta, avec un sourire plus effrayant encore que sa colère :

— Il est vrai que vous ne niez pas !

Elle fit un mouvement.

— Et vous ne pourriez nier, ajouta Villefort, en étendant la main vers elle comme pour la saisir au nom de la justice ; vous avez accompli ces différents crimes avec une impudente adresse, mais qui cependant ne pouvait tromper que les gens disposés par leur affection à s’aveugler sur votre compte. Dès la mort de madame de Saint-Méran, j’ai su qu’il existait un empoisonneur dans ma maison : M. d’Avrigny m’en avait prévenu ; après la mort de Barrois, Dieu me pardonne ! mes soupçons se sont portés sur quelqu’un, sur un ange ! mes soupçons qui, même là où il n’y a pas de crime, veillent sans cesse allumés au fond de mon cœur ; mais après la mort de Valentine il n’y a plus eu de doute pour moi, madame, et non seulement pour moi, mais encore pour d’autres ; ainsi votre crime, connu de deux personnes maintenant, soupçonné par plusieurs, va devenir public ; et, comme je vous le disais tout à l’heure, madame, ce n’est plus un mari qui vous parle, c’est un juge !

La jeune femme cacha son visage dans ses deux mains.

— Ô monsieur ! balbutia-t-elle, je vous en supplie, ne croyez pas les apparences !

— Seriez-vous lâche ? s’écria Villefort d’une voix méprisante. En effet, j’ai toujours remarqué que les empoisonneurs étaient lâches. Seriez-vous lâche, vous qui avez eu l’affreux courage de voir expirer devant vous deux vieillards et une jeune fille assassinés par vous ?

— Monsieur ! monsieur !

— Seriez-vous lâche, continua Villefort avec une exaltation croissante, vous qui avez compté une à une les minutes de quatre agonies, vous qui avez combiné vos plans infernaux et remué vos breuvages infâmes avec une habileté et une précision si miraculeuses ? Vous qui avez si bien combiné tout, auriez-vous donc oublié de calculer une seule chose, c’est-à-dire où pouvait vous mener la révélation de vos crimes ? Oh ! c’est impossible, cela, et vous avez gardé quelque poison plus doux, plus subtil et plus meurtrier que les autres pour échapper au châtiment qui vous était dû… Vous avez fait cela, je l’espère du moins ?

Madame de Villefort tordit ses mains et tomba à genoux.

— Je sais bien… je sais bien, dit-il, vous avouez ; mais l’aveu fait à des juges, l’aveu fait au dernier moment, l’aveu fait quand on ne peut plus nier, cet aveu ne diminue en rien le châtiment qu’ils infligent au coupable !

— Le châtiment ! s’écria madame de Villefort, le châtiment ! monsieur ? voilà deux fois que vous prononcez ce mot !

— Sans doute. Est-ce parce que vous étiez quatre fois coupable que vous avez cru y échapper ? est-ce parce que vous êtes la femme de celui qui requiert ce châtiment, que vous avez cru que ce châtiment s’écarterait ? Non, madame, non ! Quelle qu’elle soit, l’échafaud attend l’empoisonneuse, si surtout, comme je vous le disais tout à l’heure, l’empoisonneuse n’a pas eu le soin de conserver pour elle quelques gouttes de son plus sûr poison.

Madame de Villefort poussa un cri sauvage, et la terreur hideuse et indomptable envahit ses traits décomposés.

— Oh ! ne craignez pas l’échafaud, madame, dit le magistrat, je ne veux pas vous déshonorer, car ce serait me déshonorer moi-même ; non, au contraire, si vous m’avez bien entendu, vous devez comprendre que vous ne pouvez mourir sur l’échafaud.

— Non, je n’ai pas compris ; que voulez-vous dire ? balbutia la malheureuse femme complètement atterrée.

— Je veux dire que la femme du premier magistrat de la capitale ne chargera pas de son infamie un nom demeuré sans tache, et ne déshonorera pas du même coup son mari et son enfant.

— Non ! oh non !

— Eh bien ! madame, ce sera une bonne action de votre part, et de cette bonne action je vous remercie.

— Vous me remerciez ! et de quoi ?

— De ce que vous venez de dire.

— Qu’ai-je dit ? j’ai la tête perdue ; je ne comprends plus rien, mon Dieu ! mon Dieu !

Et elle se leva les cheveux épars, les lèvres écumantes.

— Vous avez répondu, madame, à cette question que je vous fis en entrant ici : Où est le poison dont vous vous servez d’habitude, madame ?

Madame de Villefort leva les bras au ciel et serra convulsivement ses mains l’une contre l’autre.

— Non, non, vociféra-t-elle ; non, vous ne voulez point cela !

— Ce que je ne veux pas, madame, c’est que vous périssiez sur un échafaud, entendez-vous ? répondit Villefort.

— Oh ! monsieur, grâce !

— Ce que je veux, c’est que justice soit faite. Je suis sur terre pour punir, madame, ajouta-t-il avec un regard flamboyant ; à toute autre femme, fût-ce à une reine, j’enverrais le bourreau ; mais à vous je serai miséricordieux. À vous je dis : N’est-ce pas, Madame, que vous avez conservé quelques gouttes de votre poison le plus doux, le plus prompt et le plus sûr ?

— Oh ! pardonnez-moi, monsieur ; laissez-moi vivre.

— Elle était lâche ! dit Villefort.

— Songez que je suis votre femme !

— Vous êtes une empoisonneuse !

— Au nom du ciel !…

— Non !

— Au nom de l’amour que vous avez eu pour moi !…

— Non ! non !

— Au nom de notre enfant ! Ah ! pour notre enfant, laissez-moi vivre !

— Non, non, non ! vous dis-je ; un jour, si je vous laissais vivre, vous le tueriez peut-être aussi comme les autres.

— Moi ! tuer mon fils ! s’écria cette mère sauvage en s’élançant vers Villefort ; moi tuer mon Édouard !… ah ! ah !

Et un rire affreux, un rire de démon, un rire de folle acheva la phrase et se perdit dans un râle sanglant.

Madame de Villefort était tombée aux pieds de son mari.

Villefort s’approcha d’elle.

— Songez-y, madame, dit-il, si à mon retour justice n’est pas faite, je vous dénonce de ma propre bouche et je vous arrête de mes propres mains.

Elle écoutait, pantelante, abattue, écrasée ; son œil seul vivait en elle et couvait un feu terrible.

— Vous m’entendez, dit Villefort ; je vais là-bas requérir la peine de mort contre un assassin… Si je vous retrouve vivante, vous coucherez ce soir à la Conciergerie.

Madame de Villefort poussa un soupir, ses nerfs se détendirent, elle s’affaissa brisée sur le tapis.

Le procureur du roi parut éprouver un mouvement de pitié, il la regarda moins sévèrement, et s’inclinant légèrement devant elle :

— Adieu, madame, dit-il lentement ; adieu !

Cet adieu tomba comme le couteau mortel sur madame de Villefort. Elle s’évanouit.

Le procureur du roi sortit, et, en sortant, ferma la porte à double tour.

XII LES ASSISES.

L’affaire Benedetto, comme on disait alors au Palais et dans le monde, avait produit une énorme sensation. Habitué du Café de Paris, du boulevard de Gand et du bois de Boulogne, le faux Cavalcanti, pendant qu’il était resté à Paris et pendant les deux ou trois mois qu’avait duré sa splendeur, avait fait une foule de connaissances. Les journaux avaient raconté les diverses stations du prévenu dans sa vie élégante et dans sa vie du bagne ; il en résultait la plus vive curiosité chez ceux-là surtout qui avaient personnellement connu le prince Andrea Cavalcanti ; aussi ceux-là surtout étaient-ils décidés à tout risquer pour aller voir sur le banc des accusés M. Benedetto, l’assassin de son camarade de chaîne.

Pour beaucoup de gens, Benedetto était, sinon une victime, du moins une erreur de la justice : on avait vu M. Cavalcanti père à Paris, et l’on s’attendait à le voir de nouveau apparaître pour réclamer son illustre rejeton. Bon nombre de personnes, qui n’avaient jamais entendu parler de la fameuse polonaise avec laquelle il avait débarqué chez le comte de Monte-Cristo, s’étaient senties frappées de l’air digne, de la gentilhommerie et de la science du monde qu’avait montrés le vieux patricien, lequel, il faut le dire, semblait un seigneur parfait toutes les fois qu’il ne parlait point et ne faisait point d’arithmétique.

Quant à l’accusé lui-même, beaucoup de gens se rappelaient l’avoir vu si aimable, si beau, si prodigue, qu’ils aimaient mieux croire à quelque machination de la part d’un ennemi comme on en trouve en ce monde, où les grandes fortunes élèvent les moyens de faire le mal et le bien à la hauteur du merveilleux, et la puissance à la hauteur de l’inouï.

Chacun accourut donc à la séance de la cour d’assises, les uns pour savourer le spectacle, les autres pour le commenter. Dès sept heures du matin, on faisait queue à la grille, et une heure avant l’ouverture de la séance la salle était déjà pleine de privilégiés.

Avant l’entrée de la cour, et même souvent après, une salle d’audience, les jours de grands procès, ressemble fort à un salon où beaucoup de gens se reconnaissent, s’abordent quand ils sont assez près les uns des autres pour ne pas perdre leurs places, se font des signes quand ils sont séparés par un trop grand nombre de populaire, d’avocats et de gendarmes.

Il faisait une de ces magnifiques journées d’automne qui nous dédommagent parfois d’un été absent ou écourté ; les nuages que M. de Villefort avait vus le matin rayer le soleil levant s’étaient dissipés comme par magie, et laissaient luire dans toute sa pureté un des derniers, un des plus doux jours de septembre.

Beauchamp, un des rois de la presse, et par conséquent ayant son trône partout, lorgnait à droite et à gauche. Il aperçut Château-Renaud et Debray qui venaient de gagner les bonnes grâces d’un sergent de ville, et qui l’avaient décidé à se mettre derrière eux au lieu de les masquer, comme c’était son droit. Le digne agent avait flairé le secrétaire du ministre et le millionnaire ; il se montra plein d’égards pour ses nobles voisins et leur permit même d’aller rendre visite à Beauchamp, en leur promettant de leur garder leurs places.

— Eh bien ! dit Beauchamp, nous venons donc voir notre ami ?

— Eh ! mon Dieu, oui, répondit Debray : ce digne prince ! Que le diable soit des princes italiens, va !

— Un homme qui avait eu Dante pour généalogiste, et qui remontait à la Divine Comédie !

— Noblesse de corde, dit flegmatiquement Château-Renaud.

— Il sera condamné, n’est-ce pas ? demanda Debray à Beauchamp.

— Eh ! mon cher, répondit le journaliste, c’est à vous, ce me semble, qu’il faut demander cela : vous connaissez mieux que nous autres l’air du bureau ; avez-vous vu le président à la dernière soirée de votre ministre ?

— Oui.

— Que vous a-t-il dit ?

— Une chose qui va vous étonner.

— Ah ! parlez donc vite, alors, cher ami, il y a si longtemps qu’on ne me dit plus rien de ce genre-là.

— Eh bien ! il m’a dit que Benedetto, qu’on regarde comme un phénix de subtilité, comme un géant d’astuce, n’est qu’un filou très subalterne, très niais, et tout à fait indigne des expériences qu’on fera après sa mort sur ses organes phrénologiques.

— Bah ! fit Beauchamp ; il jouait cependant très passablement le prince.

— Pour vous, Beauchamp, qui les détestez, ces malheureux princes et qui êtes enchanté de leur trouver de mauvaises façons ; mais pas pour moi, qui flaire d’instinct le gentilhomme et qui lève une famille aristocratique, quelle qu’elle soit, en vrai limier du blason.

— Ainsi, vous n’avez jamais cru à sa principauté ?

— À sa principauté ? si… à son principat ? non.

— Pas mal, dit Debray ; je vous assure cependant que pour tout autre que vous il pouvait passer… Je l’ai vu chez les ministres.

— Ah ! oui, dit Château-Renaud ; avec cela que vos ministres se connaissent en princes !

— Il y a du bon dans ce que vous venez de dire, Château-Renaud, répondit Beauchamp en éclatant de rire ; la phrase est courte, mais agréable. Je vous demande la permission d’en user dans mon compte rendu.

— Prenez, mon cher monsieur Beauchamp, dit Château-Renaud, prenez ; je vous donne ma phrase pour ce qu’elle vaut.

— Mais, dit Debray à Beauchamp, si j’ai parlé au président, vous avez dû parler au procureur du roi, vous ?

— Impossible ; depuis huit jours M. de Villefort se cèle ; c’est tout naturel : cette suite étrange de chagrins domestiques couronnée par la mort étrange de sa fille…

— La mort étrange ! Que dites-vous donc là, Beauchamp ?

— Oh ! oui, faites donc l’ignorant, sous prétexte que tout cela se passe chez la noblesse de robe, dit Beauchamp en appliquant son lorgnon à son œil et en le forçant de tenir tout seul.

— Mon cher monsieur, dit Château-Renaud, permettez-moi de vous dire que, pour le lorgnon, vous n’êtes pas de la force de Debray. Debray, donnez donc une leçon à M. de Beauchamp.

— Tiens, dit Beauchamp, je ne me trompe pas.

— Quoi donc ?

— C’est elle.

— Qui, elle ?

— On la disait partie.

— Mademoiselle Eugénie ? demanda Château-Renaud ; serait-elle déjà revenue ?

— Non, mais sa mère.

— Madame Danglars ?

— Allons donc ! fit Château-Renaud, impossible ; dix jours après la fuite de sa fille, trois jours après la banqueroute de son mari !

Debray rougit légèrement et suivit la direction du regard de Beauchamp.

— Allons donc ! dit-il, c’est une femme voilée, une dame inconnue, quelque princesse étrangère, la mère du prince Cavalcanti peut-être ; mais vous disiez, ou plutôt vous alliez dire des choses fort intéressantes, Beauchamp, ce me semble.

— Moi ?

— Oui. Vous parliez de la mort étrange de Valentine.

— Ah ! oui, c’est vrai ; mais pourquoi donc madame de Villefort n’est-elle pas ici ?

— Pauvre chère femme ! dit Debray, elle est sans doute occupée à distiller de l’eau de mélisse pour les hôpitaux, et à composer des cosmétiques pour elle et pour ses amies. Vous savez qu’elle dépense à cet amusement deux ou trois mille écus par an, à ce que l’on assure. Au fait, vous avez raison, pourquoi n’est-elle pas ici madame de Villefort ? Je l’aurais vue avec un grand plaisir ; j’aime beaucoup cette femme.

— Et moi, dit Château-Renaud, je la déteste.

— Pourquoi ?

— Je n’en sais rien. Pourquoi aime-t-on ? pourquoi déteste-t-on ? Je la déteste par antipathie.

— Ou par instinct, toujours.

— Peut-être… Mais revenons à ce que vous disiez, Beauchamp.

— Eh bien ! reprit Beauchamp, n’êtes-vous pas curieux de savoir, messieurs, pourquoi l’on meurt si dru dans la maison Villefort ?

— Dru est joli, dit Château-Renaud.

— Mon cher, le mot se trouve dans Saint-Simon.

— Mais la chose se trouve chez M. de Villefort ; revenons-y donc.

— Ma foi ! dit Debray, j’avoue que je ne perds pas de vue cette maison tendue de deuil depuis trois mois, et avant-hier encore, à propos de Valentine, madame m’en parlait.

— Qu’est-ce que madame ? demanda Château-Renaud.

— La femme du ministre, pardieu !

— Ah ! pardon, fit Château-Renaud, je ne vais pas chez les ministres, moi, je laisse cela aux princes.

— Vous n’étiez que beau, vous devenez flamboyant, baron ; prenez pitié de nous, ou vous allez nous brûler comme un autre Jupiter.

— Je ne dirai plus rien, dit Château-Renaud ; mais, que diable, ayez pitié de moi, ne me donnez pas la réplique.

— Voyons, tâchons d’arriver au bout de notre dialogue, Beauchamp ; je vous disais donc que madame me demandait avant-hier des renseignements là-dessus ; instruisez-moi, je l’instruirai.

— Eh bien ! messieurs, si l’on meurt si dru, je maintiens le mot, dans la maison Villefort, c’est qu’il y a un assassin dans la maison !

Les deux jeunes gens tressaillirent, car déjà plus d’une fois la même idée leur était venue.

— Et quel est cet assassin ? demandèrent-ils ensemble.

— Le jeune Édouard.

Un éclat de rire des deux auditeurs ne déconcerta aucunement l’orateur, qui continua :

— Oui, messieurs, le jeune Édouard, enfant phénoménal, qui tue déjà comme père et mère.

— C’est une plaisanterie ?

— Pas du tout ; j’ai pris hier un domestique qui sort de chez M. de Villefort : écoutez bien ceci.

— Nous écoutons.

— Et que je vais renvoyer demain, parce qu’il mange énormément pour se remettre du jeûne de terreur qu’il s’imposait là-bas. Eh bien ! il paraît que ce cher enfant a mis la main sur quelque flacon de drogue dont il use de temps en temps contre ceux qui lui déplaisent. D’abord ce fut bon-papa et bonne-maman de Saint-Méran qui lui déplurent, et il leur a versé trois gouttes de son élixir ; trois gouttes suffisent ; puis ce fut le brave Barrois, vieux serviteur de bon-papa Noirtier, lequel rudoyait de temps en temps l’aimable espiègle que vous connaissez : l’aimable espiègle lui a versé trois gouttes de son élixir ; ainsi fut fait de la pauvre Valentine, qui ne le rudoyait pas, elle, mais dont il était jaloux : il lui a versé trois gouttes de son élixir, et pour elle comme pour les autres tout a été fini.

— Mais quel diable de conte nous faites-vous là ? dit Château-Renaud.

— Oui, dit Beauchamp, un conte de l’autre monde, n’est-ce pas ?

— C’est absurde, dit Debray.

— Ah ! reprit Beauchamp, voilà déjà que vous cherchez des moyens dilatoires ! Que diable ! demandez à mon domestique, ou plutôt à celui qui demain ne sera plus mon domestique : c’était le bruit de la maison.

— Mais cet élixir, où est-il ? quel est-il ?

— Dame ! l’enfant le cache.

— Où l’a-t-il pris ?

— Dans le laboratoire de madame sa mère.

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