Le Comte de Monte-Cristo (page 82)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Comte de Monte-Cristo · 142 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Vous croyez ?

— J’en suis sûr.

— Et vous avez entendu parler de sa fortune ?

— Il n’est question que de cela ; seulement les uns lui accordent des millions, les autres prétendent qu’il ne possède pas un paul.

— Et votre opinion à vous ?

— Il ne faudra pas vous fonder dessus ; elle est toute personnelle.

— Mais, enfin…

— Mon opinion, à moi, est que tous ces vieux podestats, tous ces anciens condottieri, car ces Cavalcanti ont commandé des armées, ont gouverné des provinces ; mon opinion, dis-je, est qu’ils ont enterré des millions dans des coins que leurs aînés seuls connaissent et font connaître à leurs aînés de génération en génération ; et la preuve, c’est qu’ils sont tous jaunes et secs comme leurs florins du temps de la République, dont ils conservent un reflet à force de les regarder.

— Parfait, dit Danglars ; et c’est d’autant plus vrai qu’on ne leur connaît pas un pouce de terre, à tous ces gens-là.

— Fort peu, du moins ; moi, je sais bien que je ne connais à Cavalcanti que son palais de Lucques.

— Ah ! il a un palais ! dit en riant Danglars ; c’est déjà quelque chose.

— Oui, et encore le loue-t-il au ministre des finances, tandis qu’il habite, lui, dans une maisonnette. Oh ! je vous l’ai déjà dit, je crois le bonhomme serré.

— Allons, allons, vous ne le flattez pas.

— Écoutez, je le connais à peine : je crois l’avoir vu trois fois dans ma vie. Ce que j’en sais, c’est par l’abbé Busoni et par lui-même ; il me parlait ce matin de ses projets sur son fils, et me laissait entrevoir que, las de voir dormir des fonds considérables en Italie, qui est un pays mort, il voudrait trouver un moyen, soit en France, soit en Angleterre, de faire fructifier ses millions. Mais remarquez bien toujours que, quoique j’aie la plus grande confiance dans l’abbé Busoni personnellement, moi, je ne réponds de rien.

— N’importe, merci du client que vous m’avez envoyé ; c’est un fort beau nom à inscrire sur mes registres, et mon caissier, à qui j’ai expliqué ce que c’était que les Cavalcanti, en est tout fier. À propos, et ceci est un simple détail de touriste, quand ces gens-là marient leurs fils, leur donnent-ils des dots ?

— Eh, mon Dieu ! c’est selon. J’ai connu un prince italien, riche comme une mine d’or, un des premiers noms de Toscane, qui, lorsque ses fils se mariaient à sa guise, leur donnait des millions, et, quand ils se mariaient malgré lui, se contentait de leur faire une rente de trente écus par mois. Admettons qu’Andrea se marie selon les vues de son père, il lui donnera peut-être un, deux, trois millions. Si c’était avec la fille d’un banquier, par exemple, peut-être prendrait-il un intérêt dans la maison du beau-père de son fils ; puis, supposez à côté de cela que sa bru lui déplaise : bonsoir, le père Cavalcanti met la main sur la clef de son coffre-fort, donne un double tour à la serrure, et voilà maître Andrea obligé de vivre comme un fils de famille parisien, en bizeautant des cartes ou en pipant des dés.

— Ce garçon-là trouvera une princesse bavaroise ou péruvienne ; il voudra une couronne fermée, un Eldorado traversé par le Potose.

— Non, tous ces grands seigneurs de l’autre côté des monts épousent fréquemment de simples mortelles ; ils sont comme Jupiter, ils aiment à croiser les races. Ah çà ! mais, est-ce que vous voulez marier Andrea, mon cher monsieur Danglars, que vous me faites toutes ces questions-là ?

— Ma foi, dit Danglars, cela ne me paraîtrait pas une mauvaise spéculation ; et je suis un spéculateur, moi.

— Ce n’est pas avec mademoiselle Danglars, je présume ? vous ne voudriez pas faire égorger ce pauvre Andrea par Albert ?

— Albert ! dit Danglars en haussant les épaules ; ah ! bien oui, il se soucie pas mal de cela.

— Mais il est fiancé avec votre fille, je crois ?

— C’est-à-dire que M. de Morcerf et moi nous avons quelquefois causé de ce mariage ; mais madame de Morcerf et Albert…

— N’allez-vous pas me dire que celui-ci n’est pas un bon parti ?

— Eh, eh ! mademoiselle Danglars vaut bien M. de Morcerf, ce me semble !

— La dot de mademoiselle Danglars sera belle, en effet, et je n’en doute pas, surtout si le télégraphe ne fait plus de nouvelles folies.

— Oh ! ce n’est pas seulement la dot. Mais, dites-moi donc, à propos !

— Eh bien ?

— Pourquoi donc n’avez-vous pas invité Morcerf et sa famille à votre dîner ?

— Je l’avais fait aussi, mais il a objecté un voyage à Dieppe avec madame de Morcerf, à qui on a recommandé l’air de la mer.

— Oui, oui, dit Danglars en riant, il doit lui être bon.

— Pourquoi cela ?

— Parce que c’est l’air qu’elle a respiré dans sa jeunesse.

Monte-Cristo laissa passer l’épigramme sans paraître y faire attention.

— Mais enfin, dit le comte, si Albert n’est point aussi riche que mademoiselle Danglars, vous ne pouvez nier qu’il porte un beau nom ?

— Soit, mais j’aime autant le mien, dit Danglars.

— Certainement, votre nom est populaire, et il a orné le titre dont on a cru l’orner ; mais vous êtes un homme trop intelligent pour n’avoir point compris que, selon certains préjugés trop puissamment enracinés pour qu’on les extirpe, noblesse de cinq siècles vaut mieux que noblesse de vingt ans.

— Et voilà justement pourquoi, dit Danglars avec un sourire qu’il essayait de rendre sardonique, voilà pourquoi je préférerais M. Andrea Cavalcanti à M. Albert de Morcerf.

— Mais cependant, dit Monte-Cristo, je suppose que les Morcerf ne le cèdent pas aux Cavalcanti ?

— Les Morcerf !… Tenez, mon cher comte, reprit Danglars, vous êtes un galant homme, n’est-ce pas ?

— Je le crois.

— Et de plus, connaisseur en blason ?

— Un peu.

— Eh bien ! regardez la couleur du mien ; elle est plus solide que celle du blason de Morcerf.

— Pourquoi cela ?

— Parce que, moi, si je ne suis pas baron de naissance, je m’appelle Danglars au moins.

— Après ?

— Tandis que lui ne s’appelle pas Morcerf.

— Comment, il ne s’appelle pas Morcerf ?

— Pas le moins du monde.

— Allons donc !

— Moi, quelqu’un m’a fait baron, de sorte que je le suis ; lui s’est fait comte tout seul, de sorte qu’il ne l’est pas.

— Impossible.

— Écoutez, mon cher comte, continua Danglars, M. de Morcerf est mon ami, ou plutôt ma connaissance depuis trente ans ; moi, vous savez que je fais bon marché de mes armoiries, attendu que je n’ai jamais oublié d’où je suis parti.

— C’est la preuve d’une grande humilité ou d’un grand orgueil, dit Monte-Cristo.

— Eh bien ! quand j’étais petit commis, moi, Morcerf était simple pêcheur.

— Et alors on l’appelait ?

— Fernand.

— Tout court ?

— Fernand Mondego.

— Vous en êtes sûr.

— Pardieu ! il m’a vendu assez de poisson pour que je le connaisse.

— Alors, pourquoi lui donniez-vous votre fille ?

— Parce que Fernand et Danglars étant deux parvenus, tous deux anoblis, tous deux enrichis, se valent au fond, sauf certaines choses cependant, qu’on a dites de lui et qu’on n’a jamais dites de moi.

— Quoi donc ?

— Rien.

— Ah ! oui, je comprends ; ce que vous me dites là me rafraîchit la mémoire à propos du nom de Fernand Mondego : j’ai entendu prononcer ce nom-là en Grèce.

— À propos de l’affaire d’Ali-Pacha ?

— Justement.

— Voilà le mystère, reprit Danglars, et j’avoue que j’eusse donné bien des choses pour le découvrir.

— Ce n’était pas difficile, si vous en aviez eu grande envie.

— Comment cela ?

— Sans doute, vous avez bien quelque correspondant en Grèce ?

— Pardieu !

— À Janina ?

— J’en ai partout…

— Eh bien ! écrivez à votre correspondant de Janina, et demandez-lui quel rôle a joué dans la catastrophe d’Ali-Tebelin un Français nommé Fernand.

— Vous avez raison ! s’écria Danglars en se levant vivement, j’écrirai aujourd’hui même !

— Faites.

— Je vais le faire.

— Et si vous avez quelque nouvelle bien scandaleuse…

— Je vous la communiquerai.

— Vous me ferez plaisir.

Danglars s’élança hors de l’appartement, et ne fit qu’un bond jusqu’à sa voiture.

X LE CABINET DU PROCUREUR DU ROI.

Laissons le banquier revenir au grand train de ses chevaux, et suivons madame Danglars dans son excursion matinale.

Nous avons dit, qu’à midi et demi, madame Danglars avait demandé ses chevaux et était sortie en voiture.

Elle se dirigea du côté du faubourg Saint-Germain, prit la rue Mazarine, et fit arrêter au passage du Pont-Neuf.

Elle descendit et traversa le passage. Elle était vêtue fort simplement, comme il convient à une femme de goût qui sort le matin.

Rue Guénégaud, elle monta en fiacre en désignant, comme le but de sa course, la rue du Harlay.

À peine fut-elle dans la voiture, qu’elle tira de sa poche un voile noir très épais, qu’elle attacha sur son chapeau de paille ; puis elle remit son chapeau sur sa tête, et vit avec plaisir, en regardant dans un petit miroir de poche, qu’on ne pouvait voir d’elle que sa peau blanche et la prunelle étincelante de son œil.

Le fiacre prit le Pont-Neuf, et entra, par la place Dauphine, dans la cour du Harlay ; il fut payé en ouvrant la portière, et madame Danglars s’élançant vers l’escalier, qu’elle franchit légèrement, arriva bientôt à la salle des Pas-Perdus.

Le matin, il y a beaucoup d’affaires et encore plus de gens affairés au Palais ; les gens affairés ne regardent pas beaucoup les femmes : madame Danglars traversa donc la salle des Pas-Perdus sans être plus remarquée que dix autres femmes qui guettaient leur avocat.

Il y avait encombrement dans l’antichambre de M. de Villefort ; mais madame Danglars n’eut pas même besoin de prononcer son nom ; dès qu’elle parut, un huissier se leva, vint à elle, lui demanda si elle n’était point la personne à laquelle M. le procureur du roi avait donné rendez-vous, et, sur sa réponse affirmative, il la conduisit, par un corridor réservé, au cabinet de M. de Villefort.

Le magistrat écrivait, assis sur son fauteuil, le dos tourné à la porte : il entendit la porte s’ouvrir, l’huissier prononcer ces paroles : « Entrez, Madame ! » et la porte se refermer, sans faire un seul mouvement ; mais à peine eut-il senti se perdre les pas de l’huissier, qui s’éloignait, qu’il se retourna vivement, alla pousser les verrous, tirer les rideaux et visiter chaque coin du cabinet.

Puis lorsqu’il eut acquis la certitude qu’il ne pouvait être ni vu ni entendu, et que par conséquent il fut tranquillisé :

— Merci, madame, dit-il, merci de votre exactitude.

Et il lui offrit un siège que madame Danglars accepta, car le cœur lui battait si fortement qu’elle se sentait près de suffoquer.

— Voilà, dit le procureur du roi en s’asseyant à son tour et en faisant décrire un demi-cercle à son fauteuil, afin de se trouver en face de madame Danglars, voilà bien longtemps madame, qu’il ne m’est arrivé d’avoir ce bonheur de causer seul avec vous ; et, à mon grand regret, nous nous retrouvons pour entamer une conversation bien pénible.

— Cependant, monsieur, vous voyez que je suis venue à votre premier appel, quoique bien certainement cette conversation soit encore plus pénible pour moi que pour vous.

Villefort sourit amèrement.

— Il est donc vrai, dit-il, répondant à sa propre pensée bien plutôt qu’aux paroles de madame Danglars, il est donc vrai que toutes nos actions laissent leurs traces, les unes sombres, les autres lumineuses, dans notre passé ! Il est donc vrai que tous nos pas dans cette vie ressemblent à la marche du reptile sur le sable et font un sillon ! Hélas ! pour beaucoup, ce sillon est celui de leurs larmes !

— Monsieur, dit madame Danglars, vous comprenez mon émotion, n’est-ce pas ? ménagez-moi donc, je vous prie. Cette chambre où tant de coupables ont passé tremblants et honteux, ce fauteuil où je m’assieds à mon tour honteuse et tremblante !… Oh ! tenez, j’ai besoin de toute ma raison pour ne pas voir en moi une femme bien coupable et en vous un juge menaçant.

Villefort secoua la tête et poussa un soupir.

— Et moi, reprit-il, et moi, je me dis que ma place n’est pas dans le fauteuil du juge, mais bien sur la sellette de l’accusé.

— Vous ? dit madame Danglars étonnée.

— Oui, moi.

— Je crois que de votre part, monsieur, votre puritanisme s’exagère la situation, dit madame Danglars, dont l’œil si beau s’illumina d’une fugitive lueur. Ces sillons, dont vous parliez à l’instant même, ont été tracés par toutes les jeunesses ardentes. Au fond des passions, au-delà du plaisir, il y a toujours un peu de remords ; c’est pour cela que l’Évangile, cette ressource éternelle des malheureux, nous a donné pour soutien, à nous autres pauvres femmes, l’admirable parabole de la fille pécheresse et de la femme adultère. Aussi, je vous l’avoue, en me reportant à ces délires de ma jeunesse, je pense quelquefois que Dieu me les pardonnera, car sinon l’excuse, du moins la compensation s’en est bien trouvée dans mes souffrances ; mais vous, qu’avez-vous à craindre de tout cela, vous autres hommes que tout le monde excuse et que le scandale anoblit ?

— Madame, répliqua Villefort, vous me connaissez ; je ne suis pas un hypocrite, ou du moins je ne fais pas de l’hypocrisie sans raison. Si mon front est sévère, c’est que bien des malheurs l’ont assombri ; si mon cœur s’est pétrifié, c’est afin de pouvoir supporter les chocs qu’il a reçus. Je n’étais pas ainsi dans ma jeunesse, je n’étais pas ainsi ce soir des fiançailles où nous étions tous assis autour d’une table de la rue du Cours à Marseille. Mais, depuis, tout a bien changé en moi et autour de moi ; ma vie s’est usée à poursuivre des choses difficiles et à briser dans les difficultés ceux qui, volontairement ou involontairement, par leur libre arbitre ou par le hasard, se trouvaient placés sur mon chemin pour me susciter ces choses. Il est rare que ce qu’on désire ardemment ne soit pas défendu ardemment par ceux de qui on veut l’obtenir ou auxquels on tente de l’arracher. Ainsi, la plupart des mauvaises actions des hommes sont venues au-devant d’eux, déguisées sous la forme spécieuse de la nécessité ; puis, la mauvaise action commise dans un moment d’exaltation, de crainte et de délire, on voit qu’on aurait pu passer auprès d’elle en l’évitant. Le moyen qu’il eût été bon d’employer, qu’on n’a pas vu, aveugle qu’on était, se présente à vos yeux facile et simple ; vous vous dites : comment n’ai-je pas fait ceci au lieu de faire cela ? Vous, mesdames, au contraire, bien rarement vous êtes tourmentées par des remords, car bien rarement la décision vient de vous, vos malheurs vous sont presque toujours imposés, vos fautes sont presque toujours le crime des autres.

— En tout cas, monsieur, convenez-en, répondit madame Danglars, si j’ai commis une faute, cette faute fût elle personnelle, j’en ai reçu hier soir la sévère punition.

— Pauvre femme ! dit Villefort en lui serrant la main, trop sévère pour votre force, car deux fois vous avez failli y succomber, et cependant…

— Eh bien ?

— Eh bien ! je dois vous dire… rassemblez tout votre courage, madame, car vous n’êtes pas encore au bout.

— Mon Dieu ! s’écria madame Danglars effrayée, qu’y a-t-il donc encore ?

— Vous ne voyez que le passé, madame, et certes il est sombre. Eh bien ! figurez-vous un avenir plus sombre encore, un avenir… affreux certainement… sanglant peut-être !…

La baronne connaissait le calme de Villefort ; elle fut si épouvantée de son exaltation, qu’elle ouvrit la bouche pour crier, mais que le cri mourut dans sa gorge.

— Comment est-il ressuscité, ce passé terrible ? s’écria Villefort ; comment, du fond de la tombe et du fond de nos cœurs où il dormait, est-il sorti comme un fantôme pour faire pâlir nos joues et rougir nos fronts ?

— Hélas ! dit Hermine, sans doute le hasard !

— Le hasard ! reprit Villefort ; non, non. Madame, il n’y a point de hasard !

— Mais si ; n’est-ce point un hasard fatal, c’est vrai, mais un hasard qui a fait tout cela ? n’est-ce point par hasard que le comte de Monte-Cristo a acheté cette maison ? n’est-ce point par hasard qu’il a fait creuser la terre ? n’est-ce point par hasard, enfin, que ce malheureux enfant a été déterré sous les arbres ? Pauvre innocente créature sortie de moi, à qui je n’ai jamais pu donner un baiser, mais à qui j’ai donné bien des larmes. Ah ! tout mon cœur a volé au-devant du comte lorsqu’il a parlé de cette chère dépouille trouvée sous des fleurs.

— Eh bien ! non, Madame ; et voilà ce que j’avais de terrible à vous dire, répondit Villefort d’une voix sourde ; non, il n’y a pas eu de dépouille trouvée sous les fleurs ; non, il n’y a pas eu d’enfant déterré ; non, il ne faut pas pleurer ; non, il ne faut pas gémir : il faut trembler !

— Que voulez-vous dire ? s’écria madame Danglars toute frémissante.

— Je veux dire que M. Monte-Cristo, en creusant au pied de ces arbres, n’a pu trouver ni squelette d’enfant, ni ferrures de coffre, parce que sous ces arbres il n’y avait ni l’un ni l’autre.

— Il n’y avait ni l’un ni l’autre ! redit madame Danglars, en fixant sur le procureur du roi des yeux dont la prunelle, effroyablement dilatée, indiquait la terreur ; il n’y avait ni l’un ni l’autre ! répéta-t-elle encore comme une personne qui essaye de fixer par le son des paroles et par le bruit de la voix ses idées prêtes à lui échapper.

— Non ! dit Villefort, en laissant tomber son front dans ses mains ; non, cent fois non ! …

— Mais ce n’est donc point là que vous aviez déposé le pauvre enfant, monsieur ? Pourquoi me tromper ? dans quel but, voyons, dites ?

— C’est là ; mais écoutez-moi, écoutez-moi, madame, et vous allez me plaindre, moi qui ai porté vingt ans, sans en rejeter la moindre part sur vous, le fardeau de douleurs que je vais vous dire.

— Mon Dieu ! vous m’effrayez ! mais n’importe, parlez, je vous écoute.

— Vous savez comment s’accomplit cette nuit douloureuse où vous étiez expirante sur votre lit, dans cette chambre de damas rouge, tandis que moi, presque aussi haletant que vous, j’attendais votre délivrance. L’enfant vint, me fut remis sans mouvement, sans souffle, sans voix : nous le crûmes mort.

Madame Danglars fit un mouvement rapide, comme si elle eût voulu s’élancer de sa chaise.

Mais Villefort l’arrêta en joignant les mains, comme pour implorer son attention.

— Nous le crûmes mort, répéta-t-il ; je le mis dans un coffre qui devait remplacer le cercueil, je descendis au jardin, je creusai une fosse et l’enfouis à la hâte. J’achevais à peine de le couvrir de terre, que le bras du Corse s’étendit vers moi. Je vis comme une ombre se dresser, comme un éclair reluire. Je sentis une douleur, je voulus crier, un frisson glacé me parcourut tout le corps et m’étreignit à la gorge… Je tombai mourant, et je me crus tué. Je n’oublierai jamais votre sublime courage, quand, revenu à moi, je me traînai expirant jusqu’au bas de l’escalier, où, expirante vous-même, vous vîntes au-devant de moi. Il fallait garder le silence sur la terrible catastrophe ; vous eûtes le courage de regagner votre maison, soutenue par votre nourrice ; un duel fut le prétexte de ma blessure. Contre toute attente, le secret nous fut gardé à tous deux ; on me transporta à Versailles ; pendant trois mois, je luttai contre la mort ; enfin, comme je parus me rattacher à la vie, on m’ordonna le soleil et l’air du Midi. Quatre hommes me portèrent de Paris à Châlons, en faisant six lieues par jour. Madame de Villefort suivait le brancard dans sa voiture. À Châlons, on me mit sur la Saône, puis je passai sur le Rhône, et, par la seule vitesse du courant, je descendis jusqu’à Arles, puis d’Arles, je repris ma litière et continuai mon chemin pour Marseille. Ma convalescence dura dix mois ; je n’entendais plus parler de vous, je n’osai m’informer de ce que vous étiez devenue. Quand je revins à Paris, j’appris que, veuve de M. de Nargonne, vous aviez épousé M. Danglars.

À quoi avais-je pensé depuis que la connaissance m’était revenue ? Toujours à la même chose, toujours à ce cadavre d’enfant qui, chaque nuit, dans mes rêves, s’envolait du sein de la terre, et planait au-dessus de la fosse en me menaçant du regard et du geste. Aussi, à peine de retour à Paris, je m’informai ; la maison n’avait pas été habitée depuis que nous en étions sortis, mais elle venait d’être louée pour neuf ans. J’allai trouver le locataire, je feignis d’avoir un grand désir de ne pas voir passer entre des mains étrangères cette maison, qui appartenait au père et à la mère de ma femme ; j’offris un dédommagement pour qu’on rompît le bail ; on me demanda six mille francs, j’en eusse donné dix mille, j’en eusse donné vingt mille. Je les avais sur moi, je fis, séance tenante, signer la résiliation ; puis, lorsque je tins cette cession tant désirée, je partis au galop pour Auteuil. Personne, depuis que j’en étais sorti, n’était entré dans la maison.

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