Le Comte de Monte-Cristo (page 83)
Il était cinq heures de l’après-midi, je montai dans la chambre rouge et j’attendis la nuit.
Là, tout ce que je me disais depuis un an dans mon agonie continuelle se représenta, bien plus menaçant que jamais, à ma pensée.
Ce Corse qui m’avait déclaré la vendetta, qui m’avait suivi de Nîmes à Paris ; ce Corse, qui était caché dans le jardin, qui m’avait frappé, m’avait vu creuser la fosse, il m’avait vu enterrer l’enfant ; il pouvait en arriver à vous connaître ; peut-être vous connaissait-il… Ne vous ferait-il pas payer un jour le secret de cette terrible affaire ?… Ne serait-ce pas pour lui une bien douce vengeance, quand il apprendrait que je n’étais pas mort de son coup de poignard ? Il était donc urgent qu’avant toute chose, et à tout hasard, je fisse disparaître les traces de ce passé, que j’en détruisisse tout vestige matériel ; il n’y aurait toujours que trop de réalité dans mon souvenir.
C’était pour cela que j’avais annulé le bail, c’était pour cela que j’étais venu, c’était pour cela que j’attendais.
La nuit arriva, je la laissai bien s’épaissir ; j’étais sans lumière dans cette chambre, où des souffles de vent faisaient trembler les portières derrière lesquelles je croyais toujours voir quelque espion embusqué ; de temps en temps je tressaillais, il me semblait derrière moi, dans ce lit, entendre vos plaintes, et je n’osais me retourner. Mon cœur battait dans le silence, et je le sentais battre si violemment que je croyais que ma blessure allait se rouvrir ; enfin, j’entendis s’éteindre, l’un après l’autre, tous ces bruits divers de la campagne. Je compris que je n’avais plus rien à craindre, que je ne pouvais être ni vu ni entendu, et je me décidai à descendre.
Écoutez, Hermine, je me crois aussi brave qu’un autre homme, mais lorsque je retirai de ma poitrine cette petite clef de l’escalier, que nous chérissions tous deux, et que vous aviez voulu faire attacher à un anneau d’or, lorsque j’ouvris la porte, lorsque, à travers les fenêtres, je vis une lune pâle jeter, sur les degrés en spirale, une longue bande de lumière blanche pareille à un spectre, je me retins au mur et je fus près de crier ; il me semblait que j’allais devenir fou.
Enfin, je parvins à me rendre maître de moi-même. Je descendis l’escalier marche à marche ; la seule chose que je n’avais pu vaincre, c’était un étrange tremblement dans les genoux. Je me cramponnai à la rampe ; si je l’eusse lâchée un instant, je me fusse précipité.
J’arrivai à la porte d’en bas ; en dehors de cette porte, une bêche était posée contre le mur. Je m’étais muni d’une lanterne sourde ; au milieu de la pelouse, je m’arrêtai pour l’allumer, puis je continuai mon chemin.
Novembre finissait, toute la verdure du jardin avait disparu, les arbres n’étaient plus que des squelettes aux longs bras décharnés, et les feuilles mortes criaient avec le sable sous mes pas.
L’effroi m’étreignait si fortement le cœur, qu’en approchant du massif je tirai un pistolet de ma poche et l’armai. Je croyais toujours voir apparaître à travers les branches la figure du Corse.
J’éclairai le massif avec ma lanterne sourde ; il était vide. Je jetai les yeux tout autour de moi, j’étais bien seul ; aucun bruit ne troublait le silence de la nuit, si ce n’est le chant d’une chouette qui jetait son cri aigu et lugubre comme un appel aux fantômes de la nuit.
J’attachai ma lanterne à une branche fourchue que j’avais déjà remarquée un an auparavant, à l’endroit même où je m’arrêtai pour creuser la fosse.
L’herbe avait, pendant l’été, poussé bien épaisse à cet endroit, et, l’automne venu, personne ne s’était trouvé là pour la faucher. Cependant, une place moins garnie attira mon attention ; il était évident que c’était là que j’avais retourné la terre. Je me mis à l’œuvre.
J’en étais donc arrivé à cette heure que j’attendais depuis plus d’un an !
Aussi, comme j’espérais, comme je travaillais, comme je sondais chaque touffe de gazon, croyant sentir de la résistance au bout de ma bêche ; rien ! et cependant je fis un trou deux fois plus grand que n’était le premier. Je crus m’être abusé, m’être trompé de place ; je m’orientai, je regardai les arbres, je cherchai à reconnaître les détails qui m’avaient frappé. Une bise froide et aiguë sifflait à travers les branches dépouillées, et cependant la sueur ruisselait sur mon front. Je me rappelai que j’avais reçu le coup de poignard au moment où je piétinais la terre pour recouvrir la fosse ; en piétinant cette terre, je m’appuyais à un faux ébénier ; derrière moi était un rocher artificiel destiné à servir de banc aux promeneurs ; car en tombant, ma main, qui venait de quitter l’ébénier, avait senti la fraîcheur de cette pierre. À ma droite était le faux ébénier, derrière moi était le rocher ; je tombai en me plaçant de même, je me relevai et me mis à creuser et à élargir le trou : rien ! toujours rien ! le coffret n’y était pas.
— Le coffret n’y était pas ? murmura madame Danglars, suffoquée par l’épouvante.
— Ne croyez pas que je me bornai à cette tentative, continua Villefort ; non. Je fouillai tout le massif ; je pensai que l’assassin, ayant déterré le coffre et croyant que c’était un trésor, avait voulu s’en emparer, l’avait emporté ; puis, s’apercevant de son erreur, avait fait à son tour un trou et l’y avait déposé ; rien. Puis il me vint cette idée qu’il n’avait point pris tant de précaution, et l’avait purement et simplement jeté dans quelque coin. Dans cette dernière hypothèse, il me fallait, pour faire mes recherches, attendre le jour. Je remontai dans la chambre et j’attendis.
— Oh ! mon Dieu !
— Le jour venu, je descendis de nouveau. Ma première visite fut pour le massif ; j’espérais y retrouver des traces qui m’auraient échappé pendant l’obscurité. J’avais retourné la terre sur une superficie de plus de vingt pieds carrés, et sur une profondeur de plus de deux pieds. Une journée eût à peine suffi à un homme salarié pour faire ce que j’avais fait, moi, en une heure. Rien, je ne vis absolument rien.
Alors, je me mis à la recherche du coffre, selon la supposition que j’avais faite qu’il avait été jeté dans quelque coin. Ce devait être sur le chemin qui conduisait à la petite porte de sortie ; mais cette nouvelle investigation fut aussi inutile que la première, et, le cœur serré, je revins au massif, qui lui-même ne me laissait plus aucun espoir.
— Oh ! s’écria madame Danglars, il y avait de quoi devenir fou !
— Je l’espérai un instant, dit Villefort, mais je n’eus pas ce bonheur ; cependant, rappelant ma force et par conséquent mes idées :
Pourquoi cet homme aurait-il emporté ce cadavre ? me demandai-je.
— Mais vous l’avez dit, reprit madame Danglars, pour avoir une preuve.
— Eh ! non, Madame, ce ne pouvait plus être cela ; on ne garde pas un cadavre pendant un an, on le montre à un magistrat, et l’on fait sa déposition. Or, rien de tout cela n’était arrivé.
— Eh bien ! alors ?… demanda Hermine toute palpitante.
— Alors, il y a quelque chose de plus terrible, de plus fatal, de plus effrayant pour nous, il y a que l’enfant était vivant peut-être, et que l’assassin l’a sauvé.
Madame Danglars poussa un cri terrible, et saisissant les mains de Villefort :
— Mon enfant était vivant ! dit-elle ; vous avez enterré mon enfant vivant, monsieur ! Vous n’étiez pas sûr que mon enfant était mort, et vous l’avez enterré ! ah !…
Madame Danglars s’était redressée et elle se tenait devant le procureur du roi, dont elle serrait les poignets entre ses mains délicates, debout et presque menaçante.
— Que sais-je ? Je vous dis cela comme je vous dirais autre chose, répondit Villefort avec une fixité de regard qui indiquait que cet homme si puissant était prêt d’atteindre les limites du désespoir et de la folie.
— Ah ! mon enfant, mon pauvre enfant ! s’écria la baronne, retombant sur sa chaise et étouffant ses sanglots dans son mouchoir.
Villefort revint à lui, et comprit que pour détourner l’orage maternel qui s’amassait sur sa tête, il fallait faire passer chez madame Danglars la terreur qu’il éprouvait lui-même.
— Vous comprenez alors que si cela est ainsi, dit-il en se levant à son tour et en s’approchant de la baronne pour lui parler d’une voix plus basse, nous sommes perdus : cet enfant vit, et quelqu’un sait qu’il vit, quelqu’un a notre secret ; et puisque Monte-Cristo parle devant nous d’un enfant déterré où cet enfant n’était plus, ce secret c’est lui qui l’a.
— Dieu, Dieu juste, Dieu vengeur ! murmura madame Danglars.
Villefort ne répondit que par une espèce de rugissement.
— Mais cet enfant, cet enfant, monsieur ? reprit la mère obstinée.
— Oh ! que je l’ai cherché ! reprit Villefort en se tordant les bras, que de fois je l’ai appelé dans mes longues nuits sans sommeil ! que de fois j’ai désiré une richesse royale pour acheter un million de secrets à un million d’hommes, et pour trouver mon secret dans les leurs ! Enfin, un jour que pour la centième fois je reprenais la bêche, je me demandai pour la centième fois aussi ce que le Corse avait pu faire de l’enfant : un enfant embarrasse un fugitif ; peut-être en s’apercevant qu’il était vivant encore, l’avait-il jeté dans la rivière.
— Oh ! impossible ! s’écria madame Danglars ; on assassine un homme par vengeance, on ne noie pas de sang-froid un enfant !
— Peut-être, continua Villefort, l’avait-il mis aux Enfants-Trouvés.
— Oh ! oui, oui ! s’écria la baronne, mon enfant est là, monsieur !
— Je courus à l’hospice, et j’appris que cette nuit même, la nuit du 20 septembre, un enfant avait été déposé dans le tour ; il était enveloppé d’une moitié de serviette en toile fine, déchirée avec intention. Cette moitié de serviette portait une moitié de couronne de baron et la lettre H.
— C’est cela, c’est cela ! s’écria madame Danglars, tout mon linge était marqué ainsi ; M. de Nargonne était baron, et je m’appelle Hermine. Merci, mon Dieu ! mon enfant n’était pas mort !
— Non, il n’était pas mort.
— Et vous me le dites ! vous me dites cela sans craindre de me faire mourir de joie, monsieur ? Où est-il ? où est mon enfant ?
Villefort haussa les épaules.
— Le sais-je ? dit-il ; et croyez-vous que si je le savais, je vous ferais passer par toutes ces gradations, comme le ferait un dramaturge ou un romancier ? Non, hélas ! non ! je ne le sais pas. Une femme, il y avait six mois environ, était venue réclamer l’enfant avec l’autre moitié de la serviette. Cette femme avait fourni toutes les garanties que la loi exige, et on le lui avait remis.
— Mais il fallait vous informer de cette femme, il fallait la découvrir.
— Et de quoi pensez-vous donc que je me sois occupé, madame ? J’ai feint une instruction criminelle, et tout ce que la police a de fins limiers, d’adroits agents, je les ai mis à sa recherche. On a retrouvé ses traces jusqu’à Châlons ; à Châlons, on les a perdues.
— Perdues ?
— Oui, perdues ; perdues à jamais.
Madame Danglars avait écouté ce récit avec un soupir, une larme, un cri pour chaque circonstance.
— Et c’est tout, dit elle ; et vous vous êtes borné là ?
— Oh ! non, dit Villefort, je n’ai jamais cessé de chercher, de m’enquérir, de m’informer. Cependant, depuis deux ou trois ans, je m’étais donné quelque relâche. Mais, aujourd’hui, je vais recommencer avec plus de persévérance et d’acharnement que jamais ; et je réussirai, voyez-vous ; car ce n’est plus la conscience qui me pousse, c’est la peur.
— Mais, reprit madame Danglars, le comte de Monte-Cristo ne sait rien ; sans quoi, ce me semble, il ne nous rechercherait point comme il le fait.
— Oh ! la méchanceté des hommes est bien profonde, dit Villefort, puisqu’elle est plus profonde que la bonté de Dieu. Avez-vous remarqué les yeux de cet homme, tandis qu’il nous parlait ?
— Non.
— Mais l’avez-vous examiné profondément parfois ?
— Sans doute. Il est bizarre, mais voilà tout. Une chose qui m’a frappée seulement, c’est que de tout ce repas exquis qu’il nous a donné, il n’a rien touché, c’est que d’aucun plat il n’a voulu prendre sa part.
— Oui, oui ! dit Villefort, j’ai remarqué cela aussi. Si j’avais su ce que je sais maintenant, moi non plus je n’eusse touché à rien ; j’aurais cru qu’il voulait nous empoisonner.
— Et vous vous seriez trompé, vous le voyez bien.
— Oui, sans doute ; mais, croyez-moi, cet homme a d’autres projets. Voilà pourquoi j’ai voulu vous voir, voilà pourquoi j’ai demandé à vous parler, voilà pourquoi j’ai voulu vous prémunir contre tout le monde, mais contre lui surtout. Dites-moi, continua Villefort en fixant plus profondément encore qu’il ne l’avait fait jusque-là ses yeux sur la baronne, vous n’avez parlé de notre liaison à personne ?
— Jamais, à personne.
— Vous me comprenez, reprit affectueusement Villefort, quand je dis à personne, pardonnez-moi cette insistance, à personne au monde, n’est-ce pas ?
— Oh ! oui, oui, je comprends très bien, dit la baronne en rougissant ; jamais ! je vous le jure.
— Vous n’avez point l’habitude d’écrire le soir ce qui s’est passé dans la matinée ? vous ne faites pas de journal ?
— Non ! Hélas ! ma vie passe emportée par la frivolité ; moi-même, je l’oublie.
— Vous ne rêvez pas haut, que vous sachiez ?
— J’ai un sommeil d’enfant ; ne vous le rappelez-vous pas ?
Le pourpre monta au visage de la baronne, et la pâleur envahit celui de Villefort.
— C’est vrai, dit-il si bas qu’on l’entendit à peine.
— Eh bien ? demanda la baronne.
— Eh bien ! je comprends ce qu’il me reste à faire, reprit Villefort. Avant huit jours d’ici, je saurai ce que c’est que M. de Monte-Cristo, d’où il vient, où il va, et pourquoi il parle devant nous des enfants qu’on déterre dans son jardin.
Villefort prononça ces mots avec un accent qui eût fait frissonner le comte s’il eût pu les entendre.
Puis il serra la main que la baronne répugnait à lui donner et la reconduisit avec respect jusqu’à la porte.
Madame Danglars reprit un autre fiacre, qui la ramena au passage, de l’autre côté duquel elle retrouva sa voiture et son cocher, qui, en l’attendant, dormait paisiblement sur son siège.
XI UN BAL D’ÉTÉ.
Le même jour, vers l’heure où madame Danglars faisait la séance que nous avons dite dans le cabinet de M. le procureur du roi, une calèche de voyage, entrant dans la rue du Helder, franchissait la porte du no 27 et s’arrêtait dans la cour.
Au bout d’un instant la portière s’ouvrait, et madame de Morcerf en descendait appuyée au bras de son fils.
À peine Albert eut-il reconduit sa mère chez elle, que commandant un bain et ses chevaux, après s’être mis aux mains de son valet de chambre, il se fit conduire aux Champs-Élysées, chez le comte de Monte-Cristo.
Le comte le reçut avec son sourire habituel. C’était une étrange chose : jamais on ne paraissait faire un pas en avant dans le cœur ou dans l’esprit de cet homme. Ceux qui voulaient, si l’on peut dire cela, forcer le passage de son intimité, trouvaient un mur.
Morcerf, qui accourait à lui les bras ouverts, laissa, en le voyant et malgré son sourire amical, tomber ses bras, et osa tout au plus lui tendre la main.
De son côté, Monte-Cristo la lui toucha, comme il faisait toujours, mais sans la lui serrer.
— Eh bien ! me voilà, dit-il, cher comte.
— Soyez le bienvenu.
— Je suis arrivé depuis une heure.
— De Dieppe ?
— Du Tréport.
— Ah ! c’est vrai.
— Et ma première visite est pour vous.
— C’est charmant de votre part, dit Monte-Cristo comme il eût dit toute autre chose.
— Eh bien ! voyons, quelles nouvelles ?
— Des nouvelles ! vous demandez cela à moi, à un étranger !
— Je m’entends : quand je demande quelles nouvelles, je demande si vous avez fait quelque chose pour moi ?
— M’aviez-vous donc chargé de quelque commission ? dit Monte-Cristo en jouant l’inquiétude.
— Allons, allons, dit Albert, ne simulez pas l’indifférence. On dit qu’il y a des avertissements sympathiques qui traversent la distance : eh bien ! au Tréport, j’ai reçu mon coup électrique ; vous avez, sinon travaillé pour moi, du moins pensé à moi.
— Cela est possible, dit Monte-Cristo. J’ai en effet pensé à vous ; mais le courant magnétique dont j’étais le conducteur agissait, je l’avoue, indépendamment de ma volonté.
— Vraiment ! Contez-moi cela, je vous prie.
— C’est facile, M. Danglars a dîné chez moi.
— Je le sais bien, puisque c’est pour fuir sa présence que nous sommes partis, ma mère et moi.
— Mais il a dîné avec M. Andrea Cavalcanti.
— Votre prince italien ?
— N’exagérons pas. M. Andrea se donne seulement le titre de vicomte.
— Se donne, dites-vous ?
— Je dis : se donne.
— Il ne l’est donc pas ?
— Eh ! le sais-je, moi ? Il se le donne, je le lui donne, on le lui donne ; n’est-ce pas comme s’il l’avait ?
— Homme étrange que vous faites, allez ! Eh bien ?
— Eh bien ! quoi ?
— M. Danglars a donc dîné ici ?
— Oui.
— Avec votre vicomte Andrea Cavalcanti ?
— Avec le vicomte Andrea Cavalcanti, le marquis son père, madame Danglars, M. et madame de Villefort, des gens charmants, M. Debray, Maximilien Morrel, et puis qui encore… attendez donc… ah ! M. de Château-Renaud.
— On a parlé de moi ?
— On n’en a pas dit un mot.
— Tant pis.
— Pourquoi cela ? Il me semble que si l’on vous a oublié, on n’a fait, en agissant ainsi, que ce que vous désiriez ?
— Mon cher comte, si l’on n’a point parlé de moi, c’est qu’on y pensait beaucoup, et alors je suis désespéré.
— Que vous importe, puisque mademoiselle Danglars n’était point au nombre de ceux qui y pensaient ici ? Ah ! il est vrai qu’elle pouvait y penser chez elle.
— Oh ! quant à cela, non, j’en suis sûr ; ou si elle y pensait, c’est certainement de la même façon que je pense à elle.
— Touchante sympathie ! dit le comte. Alors vous vous détestez ?
— Écoutez, dit Morcerf, si mademoiselle Danglars était femme à prendre en pitié le martyre que je ne souffre pas pour elle et à m’en récompenser en dehors des conventions matrimoniales arrêtées entre nos deux familles, cela m’irait à merveille. Bref, je crois que mademoiselle Danglars serait une maîtresse charmante ; mais comme femme, diable…
— Ainsi, dit Monte-Cristo en riant, voilà votre façon de penser sur votre future ?
— Oh ! mon Dieu ! oui, un peu brutale, c’est vrai, mais exacte du moins. Or, puisqu’on ne peut faire de ce rêve une réalité ; comme pour arriver à un certain but il faut que mademoiselle Danglars devienne ma femme, c’est-à-dire qu’elle vive avec moi, qu’elle pense près de moi, qu’elle chante près de moi, qu’elle fasse des vers et de la musique à dix pas de moi, et cela pendant tout le temps de ma vie, alors je m’épouvante. Une maîtresse, mon cher comte, cela se quitte ; mais une femme, peste ! c’est autre chose, cela se garde éternellement, de près ou de loin c’est-à-dire. Or, c’est effrayant de garder toujours mademoiselle Danglars, fût-ce même de loin.
— Vous êtes difficile, vicomte.
— Oui, car souvent je pense à une chose impossible.
— À laquelle ?
— À trouver pour moi une femme comme mon père en a trouvé une pour lui.
Monte-Cristo pâlit et regarda Albert en jouant avec des pistolets magnifiques dont il faisait rapidement crier les ressorts.
— Ainsi, votre père a été bien heureux ? dit-il.
— Vous savez mon opinion sur ma mère, monsieur le comte : un ange du ciel ; voyez-la encore belle, spirituelle toujours, meilleure que jamais. J’arrive du Tréport ; pour tout autre fils, eh ! mon Dieu ! accompagner sa mère serait une complaisance ou une corvée ; mais moi, j’ai passé quatre jours en tête à tête avec elle, plus satisfait, plus reposé, plus poétique, vous le dirai-je, que si j’eusse emmené au Tréport la reine Mab ou Titania.