Le Comte de Monte-Cristo (page 85)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Comte de Monte-Cristo · 142 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Combien croyez-vous qu’il possède, vous qui le connaissez.

— Oh ! il a bien cent cinquante à deux cent mille livres de rente.

— Ah ! voilà qui est raisonnable, dit le visiteur, mais on parle de trois, de quatre millions !

— Deux cent mille livres de rente, monsieur, font juste quatre millions de capital.

— Mais on parlait de trois ou quatre millions de rente !

— Oh ! cela n’est pas croyable.

— Et vous connaissez son île de Monte-Cristo ?

— Certainement ; tout homme qui est venu de Palerme, de Naples ou de Rome en France, par mer, la connaît, puisqu’il est passé à côté d’elle et l’a vue en passant.

— C’est un séjour enchanteur, à ce que l’on assure.

— C’est un rocher.

— Et pourquoi donc le comte a-t-il acheté un rocher ?

— Justement pour être comte. En Italie, pour être comte, on a encore besoin d’un comté.

— Vous avez sans doute entendu parler des aventures de jeunesse de M. Zaccone.

— Le père ?

— Non, le fils.

— Ah ! voici où commencent mes incertitudes, car voici où j’ai perdu mon jeune camarade de vue.

— Il a fait la guerre ?

— Je crois qu’il a servi.

— Dans quelle arme ?

— Dans la marine.

— Voyons, vous n’êtes pas son confesseur ?

— Non, monsieur ; je le crois luthérien.

— Comment, luthérien ?

— Je dis que je crois ; je n’affirme pas. D’ailleurs, je croyais la liberté des cultes établie en France.

— Sans doute, aussi n’est-ce point de ses croyances que nous nous occupons en ce moment, c’est de ses actions ; au nom de M. le préfet de police, je vous somme de dire ce que vous en savez.

— Il passe pour un homme fort charitable. Notre saint-père le pape l’a fait chevalier du Christ, faveur qu’il n’accorde guère qu’aux princes, pour les services éminents qu’il a rendus aux chrétiens d’Orient ; il a cinq ou six grands cordons conquis par des services rendus ainsi aux princes ou aux États.

— Et il les porte ?

— Non, mais il en est fier ; il dit qu’il aime mieux les récompenses accordées aux bienfaiteurs de l’humanité que celles accordées aux destructeurs des hommes.

— C’est donc un quaker que cet homme-là ?

— Justement, c’est un quaker, moins le grand chapeau et l’habit marron, bien entendu.

— Lui connaît-on des amis ?

— Oui, car il a pour amis tous ceux qui le connaissent.

— Mais enfin, il a bien quelque ennemi !

— Un seul.

— Comment le nommez-vous ?

— Lord Wilmore.

— Où est-il ?

— À Paris dans ce moment même.

— Et il peut me donner des renseignements ?

— Précieux. Il était dans l’Inde en même temps que Zaccone.

— Savez-vous où il demeure ?

— Quelque part dans la Chaussée-d’Antin ; mais j’ignore la rue et le numéro.

— Vous êtes mal avec cet Anglais ?

— J’aime Zaccone et lui le déteste ; nous sommes en froid à cause de cela.

— Monsieur l’abbé, pensez-vous que le comte de Monte-Cristo soit jamais venu en France avant le voyage qu’il vient de faire à Paris ?

— Ah ! pour cela, je puis vous répondre pertinemment. Non, monsieur, il n’y est jamais venu, puisqu’il s’est adressé à moi, il y a six mois, pour avoir les renseignements qu’il désirait. De mon côté, comme j’ignorais à quelle époque je serais moi-même de retour à Paris, je lui ai adressé M. Cavalcanti.

— Andrea ?

— Non ; Bartolomeo, le père.

— Très bien, monsieur ; je n’ai plus à vous demander qu’une chose, et je vous somme, au nom de l’honneur de l’humanité et de la religion, de me répondre sans détour.

— Dites, monsieur.

— Savez-vous dans quel but M. le comte de Monte-Cristo a acheté une maison à Auteuil ?

— Certainement, car il me l’a dit.

— Dans quel but, monsieur ?

— Dans celui d’en faire un hospice d’aliénés dans le genre de celui fondé par le baron de Pisani, à Palerme. Connaissez-vous cet hospice ?

— De réputation, oui, monsieur.

— C’est une institution magnifique.

Et là-dessus, l’abbé salua l’étranger en homme qui désire faire comprendre qu’il ne serait pas fâché de se remettre au travail interrompu.

Le visiteur, soit qu’il comprît le désir de l’abbé, soit qu’il fût au bout de ses questions, se leva à son tour.

L’abbé le reconduisit jusqu’à la porte.

— Vous faites de riches aumônes, dit le visiteur, et quoiqu’on vous dise riche, j’oserai vous offrir quelque chose pour vos pauvres ; de votre côté, daignerez-vous accepter mon offrande ?

— Merci, monsieur, il n’y a qu’une seule chose dont je sois jaloux au monde, c’est que le bien que je fais vienne de moi.

— Mais cependant…

— C’est une résolution invariable. Mais cherchez, monsieur, et vous trouverez : hélas ! sur le chemin de chaque homme riche, il y a bien des misères à coudoyer !

L’abbé salua une dernière fois en ouvrant la porte ; l’étranger salua à son tour et sortit.

La voiture le conduisit droit chez M. de Villefort.

Une heure après, la voiture sortit de nouveau, et, cette fois, se dirigea vers la rue Fontaine-Saint-Georges. Au no 5, elle s’arrêta. C’était là que demeurait lord Wilmore.

L’étranger avait écrit à lord Wilmore pour lui demander un rendez-vous que celui-ci avait fixé à dix heures. Aussi, comme l’envoyé de M. le préfet de police arriva à dix heures moins dix minutes, lui fut-il répondu que lord Wilmore, qui était l’exactitude et la ponctualité en personne, n’était pas encore rentré, mais qu’il rentrerait pour sûr à dix heures sonnantes.

Le visiteur attendit dans le salon. Ce salon n’avait rien de remarquable et était comme tous les salons d’hôtel garni.

Une cheminée avec deux vases de Sèvres modernes, une pendule avec un Amour tendant son arc, une glace en deux morceaux ; de chaque côté de cette glace une gravure représentant, l’une Homère portant son guide, l’autre Bélisaire demandant l’aumône ; un papier gris sur gris, un meuble en drap rouge imprimé de noir : tel était le salon de lord Wilmore.

Il était éclairé par des globes du verre dépoli qui ne répandaient qu’une faible lumière, laquelle semblait ménagée exprès pour les yeux fatigués de l’envoyé de M. le préfet de police.

Au bout de dix minutes d’attente, la pendule sonna dix heures ; au cinquième coup, la porte s’ouvrit, et lord Wilmore parut.

Lord Wilmore était un homme plutôt grand que petit, avec des favoris rares et roux, le teint blanc et les cheveux blonds grisonnants. Il était vêtu avec toute l’excentricité anglaise, c’est-à-dire qu’il portait un habit bleu à boutons d’or et à haut collet piqué, comme on les portait en 1811 ; un gilet de casimir blanc et un pantalon de nankin de trois pouces trop court, mais que des sous-pieds de même étoffe empêchaient de remonter jusqu’aux genoux.

Son premier mot en entrant fut :

— Vous savez, monsieur, que je ne parle pas français.

— Je sais, du moins, que vous n’aimez pas à parler notre langue, répondit l’envoyé de M. le préfet de police.

— Mais vous pouvez la parler, vous, reprit lord Wilmore, car, si je ne la parle pas, je la comprends.

— Et moi, reprit le visiteur en changeant d’idiome, je parle assez facilement l’anglais pour soutenir la conversation dans cette langue. Ne vous gênez donc pas, monsieur.

— Hao ! fit lord Wilmore avec cette intonation qui n’appartient qu’aux naturels les plus purs de la Grande-Bretagne.

L’envoyé du préfet de police présenta à lord Wilmore sa lettre d’introduction. Celui-ci la lut avec un flegme tout anglican ; puis, lorsqu’il eut terminé sa lecture :

— Je comprends, dit-il en anglais ; je comprends très bien.

Alors commencèrent les interrogations.

Elles furent à peu près les mêmes que celles qui avaient été adressées à l’abbé Busoni. Mais comme lord Wilmore, en sa qualité d’ennemi du comte de Monte-Cristo, n’y mettait pas la même retenue que l’abbé, elles furent beaucoup plus étendues ; il raconta la jeunesse de Monte-Cristo, qui, selon lui, était, à l’âge de dix ans, entré au service d’un de ces petits souverains de l’Inde qui font la guerre aux Anglais ; c’est là qu’il l’avait, lui Wilmore, rencontré pour la première fois, et qu’ils avaient combattu l’un contre l’autre. Dans cette guerre, Zaccone avait été fait prisonnier, avait été envoyé en Angleterre, mis sur les pontons, d’où il s’était enfui à la nage. Alors avaient commencé ses voyages, ses duels, ses passions ; alors était arrivée l’insurrection de Grèce, et il avait servi dans les rangs des Grecs. Tandis qu’il était à leur service, il avait découvert une mine d’argent dans les montagnes de la Thessalie, mais il s’était bien gardé de parler de cette découverte à personne. Après Navarin, et lorsque le gouvernement grec fut consolidé, il demanda au roi Othon un privilège d’exploitation pour cette mine ; ce privilège lui fut accordé. De là cette fortune immense qui pouvait, selon lord Wilmore, monter à un ou deux millions de revenu, fortune qui, néanmoins, pouvait tarir tout à coup, si la mine elle-même tarissait.

— Mais, demanda le visiteur, savez-vous pourquoi il est venu en France ?

— Il veut spéculer sur les chemins de fer, dit lord Wilmore ; et puis, comme il est chimiste habile et physicien non moins distingué, il a découvert un nouveau télégraphe dont il poursuit l’application.

— Combien dépense-t-il à peu près par an ? demanda l’envoyé de M. le préfet de police.

— Oh ! cinq ou six cent mille francs, tout au plus, dit lord Wilmore ; il est avare.

Il était évident que la haine faisait parler l’Anglais, et que, ne sachant quelle chose reprocher au comte, il lui reprochait son avarice.

— Savez-vous quelque chose de sa maison d’Auteuil ?

— Oui, certainement.

— Eh bien ! qu’en savez-vous ?

— Vous demandez dans quel but il l’a achetée ?

— Oui.

— Eh bien ! le comte est un spéculateur qui se ruinera certainement en essais et en utopies : il prétend qu’il y a à Auteuil, dans les environs de la maison qu’il vient d’acquérir, un courant d’eau minérale qui peut rivaliser avec les eaux de Bagnères, de Luchon et de Cauterets. Il veut faire de son acquisition un bad-haus, comme disent les Allemands. Il a déjà deux ou trois fois retourné tout son jardin pour retrouver le fameux cours d’eau ; et comme il n’a pas pu le découvrir, vous allez le voir, d’ici à peu de temps, acheter les maisons qui environnent la sienne. Or, comme je lui en veux, j’espère que dans son chemin de fer, dans son télégraphe électrique ou dans son exploitation de bains, il va se ruiner ; je le suis pour jouir de sa déconfiture, qui ne peut manquer d’arriver un jour ou l’autre.

— Et pourquoi lui en voulez-vous ? demanda le visiteur.

— Je lui en veux, répondit lord Wilmore, parce qu’en passant en Angleterre il a séduit la femme d’un de mes amis.

— Mais si vous lui en voulez, pourquoi ne cherchez-vous pas à vous venger de lui ?

— Je me suis déjà battu trois fois avec le comte, dit l’Anglais : la première fois au pistolet ; la seconde à l’épée ; la troisième à l’espadon.

— Et le résultat de ces duels a été ?

— La première fois, il m’a cassé le bras ; la seconde fois, il m’a traversé le poumon ; et la troisième, il m’a fait cette blessure.

L’Anglais rabattit un col de chemise qui lui montait jusqu’aux oreilles, et montra une cicatrice dont la rougeur indiquait la date peu ancienne.

— De sorte que je lui en veux beaucoup, répéta l’Anglais, et qu’il ne mourra, bien sûr, que de ma main.

— Mais, dit l’envoyé de la préfecture, vous ne prenez pas le chemin de le tuer, ce me semble.

— Hao ! fit l’Anglais, tous les jours je vais au tir, et tous les deux jours Grisier vient chez moi.

C’était ce que voulait savoir le visiteur, ou plutôt c’était tout ce que paraissait savoir l’Anglais. L’agent se leva donc, et, après avoir salué lord Wilmore, qui lui répondit avec la roideur et la politesse anglaises, il se retira.

De son côté, lord Wilmore, après avoir entendu se refermer sur lui la porte de la rue, rentra dans sa chambre à coucher, où, en un tour de main, il perdit ses cheveux blonds, ses favoris roux, sa fausse mâchoire et sa cicatrice, pour retrouver les cheveux noirs, le teint mat et les dents de perles du comte de Monte-Cristo.

Il est vrai que, de son côté, ce fut M. de Villefort, et non l’envoyé de M. le préfet de police, qui rentra chez M. de Villefort.

Le procureur du roi était un peu tranquillisé par cette double visite, qui, au reste, ne lui avait rien appris de rassurant, mais qui ne lui avait rien appris non plus d’inquiétant. Il en résulta que, pour la première fois depuis le dîner d’Auteuil, il dormit la nuit suivante avec quelque tranquillité.

XIII LE BAL.

On en était arrivé aux plus chaudes journées de juillet, lorsque vint se présenter à son tour, dans l’ordre des temps, ce samedi où devait avoir lieu le bal de M. de Morcerf.

Il était dix heures du soir : les grands arbres du jardin de l’hôtel du comte se détachaient en vigueur sur un ciel où glissaient, découvrant une tenture d’azur parsemée d’étoiles d’or, les dernières vapeurs d’un orage qui avait grondé menaçant toute la journée.

Dans les salles du rez-de-chaussée on entendait bruire la musique et tourbillonner la valse et le galop, tandis que des bandes éclatantes de lumière passaient tranchantes à travers les ouvertures des persiennes.

Le jardin était livré en ce moment à une dizaine de serviteurs, à qui la maîtresse de la maison, rassurée par le temps qui se rassérénait de plus en plus, venait de donner l’ordre de dresser le souper.

Jusque-là on avait hésité si l’on souperait dans la salle à manger ou sous une longue tente de coutil dressée sur la pelouse. Ce beau ciel bleu, tout parsemé d’étoiles, venait de décider le procès en faveur de la tente et de la pelouse.

On illuminait les allées du jardin avec des lanternes de couleur, comme c’est l’habitude en Italie, et l’on surchargeait de bougies et de fleurs la table du souper, comme c’est l’usage dans tous les pays où l’on comprend un peu ce luxe de la table, le plus rare de tous les luxes, quand on veut le rencontrer complet.

Au moment où la comtesse de Morcerf rentrait dans ses salons, après avoir donné ses derniers ordres, les salons commençaient à se remplir d’invités qu’attirait la charmante hospitalité de la comtesse, bien plus que la position distinguée du comte ; car on était sûr d’avance que cette fête offrirait, grâce au bon goût de Mercédès, quelques détails dignes d’être racontés ou copiés au besoin.

Madame Danglars, à qui les événements que nous avons racontés avaient inspiré une profonde inquiétude, hésitait à aller chez madame de Morcerf, lorsque dans la matinée sa voiture avait croisé celle de Villefort. Villefort lui avait fait un signe, les deux voitures s’étaient rapprochées, et à travers les portières :

— Vous allez chez madame de Morcerf, n’est-ce pas ? avait demandé le procureur du roi.

— Non, avait répondu madame Danglars, je suis trop souffrante.

— Vous avez tort, reprit Villefort avec un regard significatif ; il serait important que l’on vous y vît.

— Ah ! croyez-vous ? demanda la baronne.

— Je le crois.

— En ce cas, j’irai.

Et les deux voitures avaient repris leur course divergente. Madame Danglars était donc venue, non-seulement belle de sa propre beauté, mais encore éblouissante de luxe ; elle entrait par une porte au moment même où Mercédès entrait par l’autre.

La comtesse détacha Albert au-devant de madame Danglars ; Albert s’avança, fit à la baronne, sur sa toilette, les compliments mérités, et lui prit le bras pour la conduire à la place qu’il lui plairait de choisir.

Albert regarda autour de lui.

— Vous cherchez ma fille ? dit en souriant la baronne.

— Je l’avoue, dit Albert ; auriez-vous eu la cruauté de ne pas nous l’amener ?

— Rassurez-vous, elle a rencontré mademoiselle de Villefort et a pris son bras ; tenez, les voici qui nous suivent toutes les deux en robes blanches, l’une avec un bouquet de camélias, l’autre avec un bouquet de myosotis ; mais dites-moi donc ?…

— Que cherchez-vous à votre tour ? demanda Albert en souriant.

— Est-ce que vous n’aurez pas ce soir le comte de Monte-Cristo ?

— Dix-sept ! répondit Albert.

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que cela va bien, reprit le vicomte en riant, et que vous êtes la dix-septième personne qui me fait la même question ; il va bien le comte !… je lui en fais mon compliment…

— Et répondez-vous à tout le monde comme à moi ?

— Ah ! c’est vrai, je ne vous ai pas répondu ; rassurez-vous, madame, nous aurons l’homme à la mode, nous sommes des privilégiés.

— Étiez-vous hier à l’Opéra ?

— Non.

— Il y était, lui.

— Ah ! vraiment ! Et l’excentric-man a-t-il fait quelque nouvelle originalité ?

— Peut-il se montrer sans cela ? Elssler dansait dans le Diable boiteux ; la princesse grecque était dans le ravissement. Après la cachucha, il a passé une bague magnifique dans la queue du bouquet, et l’a jeté à la charmante danseuse, qui au troisième acte a reparu, pour lui faire honneur, avec sa bague au doigt. Et sa princesse grecque, l’aurez-vous ?

— Non, il faut que vous vous en priviez ; sa position dans la maison du comte n’est pas assez fixée.

— Tenez, laissez-moi ici et allez saluer madame de Villefort, dit la baronne : je vois qu’elle meurt d’envie de vous parler.

Albert salua madame Danglars et s’avança vers madame de Villefort, qui ouvrit la bouche à mesure qu’il approchait.

— Je parie, dit Albert en l’interrompant, que je sais ce que vous allez me dire ?

— Ah ! par exemple ! dit madame de Villefort.

— Si je devine juste, me l’avouerez-vous ?

— Oui.

— D’honneur ?

— D’honneur !

— Vous alliez me demander si le comte de Monte-Cristo était arrivé ou allait venir ?

— Pas du tout. Ce n’est pas de lui que je m’occupe en ce moment. J’allais vous demander si vous aviez reçu des nouvelles de M. Franz ?

— Oui, hier.

— Que vous disait-il ?

— Qu’il partait en même temps que sa lettre.

— Bien. Maintenant, le comte ?

— Le comte viendra, soyez tranquille.

— Vous savez qu’il a un autre nom que Monte-Cristo ?

— Non, je ne savais pas.

— Monte-Cristo est un nom d’île, et il a un nom de famille.

— Je ne l’ai jamais entendu prononcer.

— Eh bien ! je suis plus avancée que vous ; il s’appelle Zaccone.

— C’est possible.

— Il est Maltais.

— C’est possible encore.

— Fils d’un armateur.

— Oh ! mais, en vérité, vous devriez raconter ces choses-là tout haut, vous auriez le plus grand succès.

— Il a servi dans l’Inde, exploite une mine d’argent en Thessalie, et vient à Paris pour faire un établissement d’eaux minérales à Auteuil.

— Eh bien ! à la bonne heure, dit Morcerf, voilà des nouvelles ! Me permettez-vous de les répéter ?

— Oui, mais petit à petit, une à une, sans dire qu’elles viennent de moi.

— Pourquoi cela ?

— Parce que c’est presque un secret surpris.

— À qui ?

— À la police.

— Alors ces nouvelles se débitaient…

— Hier soir chez le préfet. Paris s’est ému, vous le comprenez bien, à la vue de ce luxe inusité, et la police a pris des informations.

— Bien ! il ne manquait plus que d’arrêter le comte comme vagabond, sous prétexte qu’il est trop riche.

— Ma foi, c’est ce qui aurait bien pu lui arriver si les renseignements n’avaient pas été si favorables.

— Pauvre comte, et se doute-t-il du péril qu’il a couru ?

— Je ne crois pas.

— Alors, c’est charité que de l’en avertir. À son arrivée je n’y manquerai pas.

En ce moment un beau jeune homme aux yeux vifs, aux cheveux noirs, à la moustache luisante, vint saluer respectueusement madame de Villefort. Albert lui tendit la main.

— Madame, dit Albert, j’ai l’honneur de vous présenter M. Maximilien Morrel, capitaine aux spahis, l’un de nos bons et surtout de nos braves officiers.

— J’ai déjà eu le plaisir de rencontrer monsieur à Auteuil, chez M. le comte de Monte-Cristo, répondit madame de Villefort en se détournant avec une froideur marquée.

Cette réponse, et surtout le ton dont elle était faite, serrèrent le cœur du pauvre Morrel ; mais une compensation lui était ménagée ; en se retournant, il vit à l’encoignure de la porte une belle et blanche figure dont les yeux bleus dilatés et sans expression apparente s’attachaient sur lui, tandis que le bouquet de myosotis montait lentement à ses lèvres.

Ce salut fut si bien compris que Morrel, avec la même expression de regard, approcha à son tour son mouchoir de sa bouche ; et les deux statues vivantes, dont le cœur battait si rapidement sous le marbre apparent de leur visage, séparées l’une de l’autre par toute la largeur de la salle, s’oublièrent un instant, ou plutôt un instant oublièrent tout le monde dans cette muette contemplation.

Tous les livres