Les Trois Mousquetaires (page 31)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Trois Mousquetaires · 68 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Elle avait l’air de si bien m’aimer !

— Elle en avait l’air.

— Oh ! elle m’aimait !

— Enfant ! il n’y a pas un homme qui n’ait cru comme vous que sa maîtresse l’aimait, et il n’y a pas un homme qui n’ait été trompé par sa maîtresse.

— Excepté vous, Athos, qui n’en avez jamais eu.

— C’est vrai, dit Athos après un moment de silence, je n’en ai jamais eu. Buvons.

— Mais alors, philosophe que vous êtes, dit d’Artagnan, instruisez-moi, soutenez-moi ; j’ai besoin de savoir et d’être consolé.

— Consolé de quoi ?

— De mon malheur.

— Votre malheur fait rire, dit Athos en haussant les épaules ; je serais curieux de savoir ce que vous diriez si je vous racontais une histoire d’amour ?

— Arrivée à vous ?

— Ou à un de mes amis, qu’importe !

— Dites, Athos, dites.

— Buvons, nous ferons mieux.

— Buvez et racontez.

— Au fait, cela se peut, dit Athos en vidant et remplissant son verre, les deux choses vont à merveille.

— J’écoute, dit d’Artagnan.

Athos se recueillit, et à mesure qu’il se recueillait, d’Artagnan le voyait pâlir ; il en était à cette période de l’ivresse où les buveurs vulgaires tombent et dorment. Lui rêvait tout haut sans dormir. Ce somnambulisme de l’ivresse avait quelque chose d’effrayant.

— Vous le voulez absolument ? demanda-t-il.

— Je vous en prie, dit d’Artagnan.

— Qu’il soit fait donc comme vous le désirez. Un de mes amis, un de mes amis, entendez-vous bien, pas moi, dit Athos en s’interrompant avec un sourire sombre, un des comtes de ma province, c’est-à-dire du Berry, noble comme un d’Andelot ou un Montmorency, devint amoureux à vingt-cinq ans d’une jeune fille de seize ans, belle comme les amours. À travers la naïveté de son âge perçait un esprit ardent, non pas de femme, mais de poète ; elle ne plaisait pas, elle enivrait ; elle vivait dans un petit bourg, près de son frère, qui était curé. Tous deux étaient arrivés dans le pays. Ils venaient on ne sait d’où ; mais en la voyant si belle et en voyant son frère si pieux, on ne songeait pas à leur demander d’où ils venaient. Du reste, on les disait de bonne extraction. Mon ami, qui était le seigneur du pays, aurait pu la séduire ou la prendre de force, à son gré ; il était le maître. Qui serait venu à l’aide de deux étrangers, de deux inconnus ? Malheureusement il était honnête homme, il l’épousa ! le sot, le niais, l’imbécile !

— Mais pourquoi cela, puisqu’il l’aimait ? demanda d’Artagnan.

— Attendez donc, dit Athos. Il l’emmena dans son château, et en fit la première dame de sa province ; et il faut lui rendre justice, elle tenait parfaitement son rang.

— Eh bien ? demanda d’Artagnan.

— Eh bien ! un jour qu’elle était à la chasse avec son mari, continua Athos à voix basse et en parlant fort vite, elle tomba de cheval et s’évanouit ; le comte s’élança à son secours, puis, comme elle étouffait dans ses habits, il les fendit avec son poignard et lui découvrit l’épaule. Devinez ce qu’elle avait sur l’épaule, d’Artagnan, dit Athos avec un grand éclat de rire.

— Puis-je le savoir ? demanda d’Artagnan.

— Une fleur de lys, dit Athos. Elle était marquée.

Et Athos vida d’un seul trait le verre qu’il tenait à la main.

— Horreur ! s’écria d’Artagnan, que me dites-vous là ?

— La vérité, mon cher. L’ange était un démon ; la pauvre fille avait volé les vases sacrés d’une église.

— Et que fit le comte ?

— Le comte était un grand seigneur, il avait sur ses terres droit de justice basse et haute, il acheva de déchirer les habits de la comtesse, il lui lia les mains derrière le dos et la pendit à un arbre.

— Ciel ! Athos, un meurtre ? s’écria d’Artagnan.

— Pas davantage, dit Athos pâle comme la mort ; mais on me laisse manquer de vin, ce me semble ?

Et Athos saisit au goulot la dernière bouteille qui restait, l’approcha de sa bouche et la vida d’un seul trait comme il eût fait d’un verre ordinaire.

Puis il laissa tomber sa tête sur ses deux mains ; d’Artagnan demeura devant lui saisi d’épouvante.

— Cela m’a guéri des femmes, belles, poétiques et amoureuses, dit Athos en se relevant et sans songer à continuer l’apologue du comte. Dieu vous en accorde autant. — Buvons !

— Ainsi elle est morte ? balbutia d’Artagnan.

— Parbleu ! dit Athos. Mais tendez votre verre. Du jambon, drôle ! cria Athos, nous ne pouvons plus boire.

— Et son frère ? ajouta timidement d’Artagnan.

— Son frère ? reprit Athos.

— Oui, le prêtre ?

— Ah ! je m’en informai pour le faire pendre à son tour ; mais il avait pris les devants, il avait quitté sa cure depuis la veille.

— Et a-t-on su au moins ce que c’était que ce misérable ?

— C’était sans doute le premier amant et le complice de la belle. Un digne homme qui avait fait semblant d’être curé pour marier sa maîtresse et lui assurer un sort. Il aura été écartelé, je l’espère.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! fit d’Artagnan, tout étourdi de cette horrible aventure.

— Mangez donc de ce jambon, d’Artagnan, il est exquis, dit Athos en coupant une tranche qu’il mit sur l’assiette du jeune homme. Quel malheur qu’il n’y en ait pas eu seulement quatre comme celui-là dans la cave ! j’aurais bu cinquante bouteilles de plus.

D’Artagnan ne pouvait plus supporter cette conversation, qui l’eût rendu fou ; il laissa tomber sa tête sur ses deux mains et fit semblant de s’endormir.

— Les jeunes gens ne savent plus boire, dit Athos en le regardant en pitié ; et pourtant celui-là est des meilleurs !…

CHAPITRE XXVIII. RETOUR.

’Artagnan était resté étourdi de la terrible confidence d’Athos. Bien des choses lui paraissaient encore obscures dans cette demi-révélation. D’abord, elle avait été faite par un homme tout à fait ivre à un homme qui l’était à moitié ; et cependant, malgré ce vague que fait monter au cerveau la fumée de deux ou trois bouteilles de bourgogne, d’Artagnan, en se réveillant le lendemain matin, avait chaque parole d’Athos aussi présente à son esprit que si, à mesure qu’elles étaient tombées de la bouche de l’un, elles s’étaient imprimées dans l’esprit de l’autre. Tout ce doute ne lui donna qu’un plus vif désir d’arriver à une certitude, et il passa chez son ami avec l’intention bien arrêtée de renouer sa conversation de la veille ; mais il trouva Athos de sens tout à fait rassis, c’est-à-dire le plus fin et le plus impénétrable des hommes.

Au reste, le mousquetaire, après avoir échangé avec lui un sourire et une poignée de main, alla le premier au-devant de sa pensée :

— J’étais bien ivre hier, mon cher d’Artagnan, s’écria-t-il ; j’ai senti cela ce matin à ma langue, qui était encore fort épaisse, et à mon pouls, qui était encore fort agité. Je parie que j’ai débité mille extravagances.

Et en disant ces mots, il regarda son ami avec une fixité qui l’embarrassa.

— Mais non pas, répliqua d’Artagnan, et si je me le rappelle bien, vous n’avez rien dit que de fort ordinaire.

— Ah ! vous m’étonnez ; je croyais vous avoir raconté une histoire des plus lamentables.

Et il regardait le jeune homme comme s’il eût voulu lire au plus profond de son âme.

— Ma foi, dit d’Artagnan, il paraît que j’étais encore plus ivre que vous, puisque je ne me souviens de rien.

Athos ne se paya point de cette parole, et il reprit :

— Vous n’êtes pas sans avoir remarqué, mon cher ami, que chacun a son genre d’ivresse, triste ou gaie, moi j’ai l’ivresse triste, et quand une fois je suis gris, ma manière est de raconter toutes les histoires lugubres que ma sotte nourrice m’a inculquées dans le cerveau. C’est mon défaut, défaut capital, j’en conviens ; mais, à cela près, je suis bon buveur.

Athos disait cela d’une façon si naturelle que d’Artagnan fut ébranlé dans sa conviction.

— Oh ! c’est donc cela, en effet, reprit le jeune homme en essayant de ressaisir la vérité, c’est donc cela que je me souviens, comme au reste on se souvient d’un rêve, que nous avons parlé de pendus.

— Ah ! vous voyez bien, dit Athos en pâlissant, mais en essayant de rire ; j’en étais sûr, les pendus sont mon cauchemar, à moi.

— Oui, oui, reprit d’Artagnan, et voici la mémoire qui me revient ; oui, il s’agissait… attendez donc, il s’agissait d’une femme.

— Voyez, répondit Athos en devenant presque livide, c’est ma grande histoire de la femme blonde, et quand je raconte celle-là, c’est que je suis ivre-mort.

— Oui, c’est cela, dit d’Artagnan, l’histoire de la femme blonde, grande et belle aux yeux bleus.

— Oui, et pendue.

— Par son mari, qui était un seigneur de votre connaissance, continua d’Artagnan en regardant fixement Athos.

— Eh bien, voyez, cependant, comme on compromettrait un homme quand on ne sait plus ce que l’on dit, reprit Athos en haussant les épaules, comme s’il se fût pris lui-même en pitié. Décidément, je ne veux plus me griser, d’Artagnan ; c’est une trop mauvaise habitude.

D’Artagnan garda le silence ; et alors, changeant tout à coup de conversation :

— À propos, dit Athos, je vous remercie du cheval que vous m’avez amené.

— Est-il de votre goût ?

— Oui, mais ce n’était pas un cheval de fatigue.

— Vous vous trompez, j’ai fait avec lui dix lieues en moins d’une heure et demie, et il n’y paraissait pas plus que s’il eût fait le tour de la place Saint-Sulpice.

— Ah çà mais, vous allez me donner des regrets.

— Des regrets ?

— Oui, je m’en suis défait.

— Comment cela ?

— Voici le fait : ce matin, je me suis réveillé à six heures, vous dormiez comme un sourd et je ne savais que faire ; j’étais encore tout hébété de notre débauche d’hier ; je descendis dans la grande salle, et j’avisai un de nos Anglais qui marchandait un cheval à un maquignon, le sien étant mort hier d’un coup de sang. Je m’approchais de lui, et comme je vis qu’il offrait cent pistoles d’un alezan brûlé : Pardieu, lui dis-je, mon gentilhomme, moi aussi j’ai un cheval à vendre.

— Et très beau même, dit-il ; je l’ai vu hier, le valet de votre ami le tenait en main.

— Trouvez-vous qu’il vaille cent pistoles ?

— Oui, et voulez-vous me le donner pour ce prix-là ?

— Non ; mais je vous le joue.

— À quoi ?

— Aux dés.

Ce qui fut dit fut fait, et j’ai perdu le cheval. Ah ! mais, par exemple, continua Athos, j’ai regagné le caparaçon.

D’Artagnan fit une mine assez maussade.

— Cela vous contrarie ? dit Athos.

— Mais oui, je vous l’avoue, reprit d’Artagnan ; ce cheval devait servir à nous faire reconnaître un jour de bataille ; c’était un gage, un souvenir. Athos, vous avez eu tort.

— Eh ! mon cher ami, mettez-vous à ma place, reprit le mousquetaire ; je m’ennuyais à périr, moi ; et puis, d’honneur, je n’aime pas les chevaux anglais. Voyons, s’il ne s’agit que d’être reconnu par quelqu’un, eh bien, la selle suffira ; elle est assez remarquable. Quant au cheval, nous trouverons quelque excuse pour motiver sa disparition. Que diable ! un cheval est mortel ; mettons que le mien a eu la morve ou le farcin.

D’Artagnan ne se déridait pas.

— Cela me contrarie, continua Athos, que vous paraissiez tant tenir à ces animaux, car je ne suis pas au bout de mon histoire.

— Qu’avez-vous donc fait encore ?

— Après avoir perdu mon cheval, neuf contre dix (voyez le coup !), l’idée me vint de jouer le vôtre.

— Oui, mais vous vous en tîntes, j’espère, à l’idée ?

— Non pas, je la mis à exécution à l’instant même.

— Ah ! par exemple ! s’écria d’Artagnan inquiet.

— Je jouai et je perdis.

— Mon cheval ?

— Votre cheval ; sept contre huit ; faute d’un point… vous connaissez le proverbe.

— Athos, vous n’êtes pas dans votre bon sens, je vous jure.

— Mon cher, c’était hier, quand je vous contais mes sottes histoires, qu’il fallait me dire cela, et non pas ce matin. Je le perdis donc avec tous les équipages et harnais possibles.

— Mais c’est affreux !

— Attendez donc, vous n’y êtes point, je ferais un joueur excellent, si je ne m’entêtais pas ; mais je m’entête ; c’est comme quand je bois. Je m’entêtai donc.

— Mais que pûtes-vous jouer ? il ne vous restait plus rien.

— Si fait, si fait, mon ami ; il nous restait ce diamant qui brille à votre doigt et que j’avais remarqué hier.

— Ce diamant ! s’écria d’Artagnan, en portant vivement la main à sa bague.

— Et comme je suis connaisseur, en ayant eu quelques-uns pour mon propre compte, je l’avais estimé mille pistoles.

— J’espère, dit sérieusement d’Artagnan à demi mort de frayeur, que vous n’avez aucunement fait mention de mon diamant ?

— Au contraire, cher ami ; vous comprenez, ce diamant devenait notre seule ressource ; avec lui, je pouvais regagner nos harnais et nos chevaux, et même l’argent pour faire la route.

— Athos, vous me faites frémir ! s’écria d’Artagnan.

— Je parlai donc de votre diamant à mon partner, lequel l’avait aussi remarqué. Que diable ! mon cher, vous portez à votre doigt une étoile du ciel, et vous ne voulez pas qu’on y fasse attention ? Impossible.

— Achevez, mon cher, achevez, dit d’Artagnan, car, d’honneur, avec votre sang-froid, vous me faites mourir.

— Nous divisâmes donc ce diamant en dix parties de cent pistoles chacune.

— Ah ! vous voulez rire et m’éprouver, dit d’Artagnan, que la colère commençait à prendre aux cheveux comme Minerve prend Achille dans l’Iliade.

— Non, je ne plaisante pas, mordieu ! J’aurais bien voulu vous y voir, vous ! il y avait quinze jours que je n’avais envisagé face humaine, et que j’étais là à m’abrutir en m’abouchant avec des bouteilles.

— Ce n’est point une raison pour jouer mon diamant, cela ! répondit d’Artagnan en serrant sa main avec une crispation nerveuse.

— Écoutez donc la fin ; dix parties de cent pistoles chacune en dix coups, sans revanche. En treize coups, je perdis tout. En treize coups ! Le nombre 13 m’a toujours été fatal, c’était le 13 du mois de juillet que…

— Ventrebleu ! s’écria d’Artagnan en se levant de table, l’histoire du jour lui faisant oublier celle de la veille.

— Patience, dit Athos, j’avais un plan ; l’Anglais était un original, je l’avais vu le matin causer avec Grimaud, et Grimaud m’avait averti qu’il lui avait fait des propositions pour entrer à son service. Je lui joue Grimaud, le silencieux Grimaud, divisé en dix portions.

— Ah ! pour le coup ! dit d’Artagnan éclatant de rire.

— Grimaud lui-même, entendez-vous cela ! et avec les dix parts de Grimaud, qui ne vaut pas en tout entier un ducaton, je regagne le diamant. Dites-moi maintenant que la persistance n’est pas une vertu.

— Ma foi, c’est très drôle ! s’écria d’Artagnan consolé et se tenant les côtes de rire.

— Vous comprenez que me sentant en veine, je me remis aussitôt à jouer sur le diamant.

— Ah diable ! dit d’Artagnan, assombri de nouveau.

— J’ai regagné vos harnais, puis votre cheval ; puis mes harnais, puis mon cheval, puis reperdu. Bref, j’ai rattrapé votre harnais, puis le mien. Voilà où nous en sommes. C’est un coup superbe ; aussi je m’en suis tenu là.

D’Artagnan respira, comme si on lui eût enlevé l’hôtellerie de dessus la poitrine.

— Enfin, le diamant me reste, dit-il timidement.

— Intact, cher ami. Plus les harnais de votre bucéphale et du mien.

— Mais que ferons-nous de nos harnais sans chevaux ?

— J’ai une idée sur eux.

— Athos, vous me faites frémir.

— Écoutez. Vous n’avez pas joué depuis longtemps, vous, d’Artagnan ?

— Et n’ai point l’envie de jouer.

— Ne jurons de rien. Vous n’avez pas joué depuis longtemps, disais-je, vous devez donc avoir la main bonne.

— Eh bien ! après ?

— Eh bien ! l’Anglais et son compagnon sont encore là. J’ai remarqué qu’ils regrettaient beaucoup les harnais ; vous, vous paraissez tenir à votre cheval ; à votre place, je jouerais votre harnais contre votre cheval.

— Mais il ne voudra pas un seul harnais.

— Jouez les deux, pardieu ; je ne suis point un égoïste comme vous, moi.

— Vous feriez cela ? dit d’Artagnan indécis, tant la confiance d’Athos commençait à le gagner à son insu.

— Parole d’honneur, en un seul coup.

— Mais c’est qu’ayant perdu les chevaux, je tenais énormément à conserver les harnais.

— Jouez votre diamant, alors.

— Oh ! ceci, c’est autre chose ; jamais ! jamais !

— Diable ! dit Athos, je vous proposerais bien de jouer Planchet ; mais comme cela a déjà été fait, l’Anglais ne voudrait peut-être plus.

— Décidément, mon cher Athos, dit d’Artagnan, j’aime mieux ne rien risquer.

— C’est dommage, dit froidement Athos, l’Anglais est cousu de pistoles. Eh ! mon Dieu ! essayez un coup ; un coup est bientôt joué.

— Et si je perds ?

— Vous gagnerez.

— Mais si je perds ?

— Eh bien ! vous donnerez les harnais.

— Va pour un coup, dit d’Artagnan.

Athos se mit en quête de l’Anglais et le trouva dans l’écurie, où il examinait les harnais d’un œil de convoitise. L’occasion était bonne. Il fit ses conditions : les deux harnais contre un cheval ou cent pistoles, à choisir. L’Anglais calcula vite : les deux harnais valaient trois cents pistoles à eux deux ; il topa.

D’Artagnan jeta les dés en tremblant et amena le nombre trois ; sa pâleur effraya Athos, qui se contenta de dire :

— Voilà un triste coup, compagnon ; vous aurez les chevaux tout harnachés, monsieur.

L’Anglais, triomphant, ne se donna même la peine de rouler les dés, il les jeta sur la table sans regarder, tant il était sûr de la victoire. D’Artagnan s’était détourné pour cacher sa mauvaise humeur.

— Tiens, tiens, tiens, dit Athos avec sa voix tranquille, ce coup de dés est extraordinaire, et je ne l’ai vu que quatre fois dans ma vie : deux as !

L’Anglais regarda et fut saisi d’étonnement ; d’Artagnan regarda et fut saisi de plaisir.

— Oui, continua Athos, quatre fois seulement : une fois chez M. de Créquy ; une autre fois chez moi, à la campagne, dans mon château de *****, quand j’avais un château ; une troisième fois chez M. de Tréville, où il nous surprit tous ; enfin une quatrième fois au cabaret, où il échut à moi, et où je perdis sur lui cent louis et un souper.

— Alors, monsieur reprend son cheval, dit l’Anglais.

— Certes, dit d’Artagnan.

— Alors, il n’y a pas de revanche ?

— Nos conditions disaient : Pas de revanche ; vous vous le rappelez ?

— C’est vrai ; le cheval va être rendu à votre valet, monsieur.

— Un moment, dit Athos. Avec votre permission, monsieur, je demande à dire un mot à mon ami.

— Dites.

Athos tira d’Artagnan à part.

— Eh bien, lui dit d’Artagnan, que me veux-tu encore, tentateur ? tu veux que je joue, n’est-ce pas ?

— Non, je veux que vous réfléchissiez.

— À quoi ?

— Vous allez reprendre le cheval, n’est-ce pas ?

— Sans doute.

— Vous avez tort, je prendrais les cent pistoles ; vous savez que vous avez joué les harnais contre le cheval, ou cent pistoles, à votre choix.

— Oui.

— Je prendrais les cent pistoles.

— Eh bien ! moi, je prends le cheval.

— Et vous avez tort, je vous le répète ; que ferons-nous d’un cheval pour nous deux, je ne puis pas monter en croupe ; nous aurions l’air des deux fils Aymon qui ont perdu leurs frères ; vous ne pouvez pas m’humilier en chevauchant près de moi, en chevauchant sur ce magnifique destrier. Moi, sans balancer un seul instant, je prendrais les cent pistoles ; nous avons besoin d’argent pour revenir à Paris.

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