Les Trois Mousquetaires (page 42)
Enfin, après un quart d’heure d’attente et comme le crépuscule tombait tout à fait, une voiture apparut, arrivant au grand galop par la route de Sèvres. Un pressentiment dit d’avance à d’Artagnan que cette voiture renfermait la personne qui lui avait donné rendez-vous. Le jeune homme fut tout étonné lui-même de sentir son cœur battre si violemment. Presque aussitôt une tête de femme sortit par la portière, deux doigts sur la bouche, comme pour recommander le silence, ou comme pour envoyer un baiser. D’Artagnan poussa un léger cri de joie. Cette femme, ou plutôt cette apparition, car la voiture avait passé avec la rapidité d’une vision, était Mme Bonacieux.
Par un mouvement involontaire et malgré la recommandation faite, d’Artagnan lança son cheval au galop, et en quelques bonds rejoignit la voiture ; mais le mantelet de la portière était hermétiquement fermé : la vision avait disparu.
D’Artagnan alors se rappela cette recommandation : « Si vous tenez à votre vie et à celle de ceux qui vous aiment, demeurez immobile, comme si vous n’aviez rien vu. »
Il s’arrêta donc, tremblant, non pour lui, mais pour la pauvre femme qui évidemment s’était exposée à un grand péril en lui donnant ce rendez-vous.
La voiture continua sa route, et toujours marchant à fond de train, s’enfonça dans Paris et disparut.
D’Artagnan était resté interdit à la même place et ne sachant que penser. Si c’était Mme Bonacieux et si elle revenait à Paris, pourquoi ce rendez-vous fugitif, pourquoi ce simple échange d’un coup d’œil, pourquoi ce baiser perdu ? Si, d’un autre côté, ce n’était pas elle, ce qui était encore bien possible, car le peu de jour qui restait rendait une erreur facile ; si ce n’était pas elle, ne serait-ce pas le commencement d’un coup de main monté contre lui avec l’appât de cette femme, pour laquelle on connaissait son amour ?
Les trois compagnons se rapprochèrent de lui. Tous trois avaient parfaitement vu une tête de femme apparaître à la portière, mais aucun d’eux, excepté Athos, ne connaissait Mme Bonacieux. L’avis d’Athos, au reste, fut que c’était bien elle ; mais, moins préoccupé que d’Artagnan de ce joli visage, il avait cru voir une seconde tête, une tête d’homme, au fond de la voiture.
— S’il en est ainsi, dit d’Artagnan, ils la transportent sans doute d’une prison dans une autre. Mais que veulent-ils donc faire de cette pauvre créature, et comment la rejoindrai-je jamais ?
— Ami, dit gravement Athos, rappelez-vous que les morts sont les seuls qu’on ne soit pas exposé à rencontrer sur la terre. Vous en savez quelque chose ainsi que moi, n’est-ce pas ? Or, si votre maîtresse n’est pas morte, si c’est elle que nous venons de voir, vous la retrouverez un jour ou l’autre. Et peut-être, mon Dieu, ajouta-t-il avec cet accent misanthropique qui lui était propre, peut-être plus tôt que vous ne voudrez !
Sept heures et demie sonnèrent ; la voiture était en retard d’une vingtaine de minutes sur le rendez-vous donné. Les amis de d’Artagnan lui rappelèrent qu’il avait une visite à faire, tout en lui faisant observer qu’il était encore temps de s’en dédire.
Mais d’Artagnan était à la fois entêté et curieux. Il avait mis dans sa tête qu’il irait au palais Cardinal, et qu’il saurait ce que voulait lui dire Son Éminence. Rien ne put le faire changer de résolution.
On arriva rue Saint-Honoré et place du Palais-Cardinal ; on trouva les douze mousquetaires convoqués qui se promenaient en attendant leurs camarades. Là seulement on leur expliqua ce dont il était question.
D’Artagnan était fort connu dans l’honorable corps des mousquetaires du roi, où l’on savait qu’il prendrait un jour sa place ; on le regardait donc d’avance comme un camarade. Il résulta de ces antécédents que chacun accepta de grand cœur la mission pour laquelle il était convié ; d’ailleurs, il s’agissait, selon toute probabilité, de jouer un mauvais tour à M. le cardinal et à ses gens, et pour de pareilles expéditions ces dignes gentilshommes étaient toujours prêts.
Athos les partagea donc en trois groupes, prit le commandement de l’un, donna le second à Aramis, et le troisième à Porthos, puis chaque groupe alla s’embusquer en face d’une sortie.
D’Artagnan, de son côté, entra bravement par la porte principale.
Quoiqu’il se sentît vigoureusement appuyé, le jeune homme n’était pas sans inquiétude en montant pas à pas le grand escalier. Sa conduite avec milady ressemblait tant soit peu à une trahison, et il se doutait des relations politiques qui existaient entre cette femme et le cardinal ; de plus, de Wardes, qu’il avait si mal accommodé, était des fidèles de Son Éminence, et d’Artagnan savait que si Son Éminence était terrible à ses ennemis, elle était fort attachée à ses amis.
— Si de Wardes a raconté toute notre affaire au cardinal, ce qui n’est pas douteux, et s’il m’a reconnu, ce qui est probable, je dois me regarder à peu près comme un homme condamné, disait d’Artagnan en secouant la tête. Mais pourquoi a-t-il attendu jusqu’aujourd’hui ? C’est tout simple : milady aura porté plainte contre moi avec cette hypocrite douleur qui la rend si intéressante, et ce dernier crime aura fait déborder le vase… Heureusement, ajouta-t-il, mes bons amis sont en bas, et ils ne me laisseront pas emmener sans me défendre. Cependant la compagnie des mousquetaires de M. de Tréville ne peut pas faire à elle seule la guerre au cardinal, qui dispose des forces de toute la France, et devant lequel la reine est sans pouvoir et le roi sans volonté. D’Artagnan, mon ami, tu es brave, tu es prudent, tu as d’excellentes qualités, mais les femmes te perdront !
Il en était à cette triste conclusion lorsqu’il entra dans l’antichambre. Il remit sa lettre à l’huissier de service, qui le fit passer dans la salle d’attente, et qui s’enfonça dans l’intérieur du palais.
Dans cette salle d’attente étaient cinq ou six gardes de M. le cardinal, qui, reconnaissant d’Artagnan, et qui sachant que c’était lui qui avait blessé Jussac, le regardèrent en souriant d’un singulier sourire.
Ce sourire parut à d’Artagnan d’un mauvais augure ; seulement, comme notre Gascon n’était pas facile à intimider, ou comme, grâce à un grand orgueil naturel aux gens de son pays, il ne laissait pas voir facilement ce qui se passait dans son âme, quand ce qui s’y passait ressemblait à de la crainte, il se campa fièrement devant MM. les gardes et attendit la main sur la hanche, dans une attitude qui ne manquait pas de majesté.
L’huissier rentra et fit signe à d’Artagnan de le suivre. Il sembla au jeune homme que les gardes, en le regardant s’éloigner, chuchotaient entre eux.
Il suivit un corridor, traversa un grand salon, entra dans une bibliothèque, et se trouva en face d’un homme assis devant un bureau et qui écrivait.
L’huissier l’introduisit et se retira sans dire une parole. D’Artagnan resta debout et examina cet homme.
D’Artagnan crut d’abord qu’il avait affaire à quelque juge examinant son dossier, mais il s’aperçut que l’homme du bureau écrivait ou plutôt corrigeait des lignes d’inégale longueur, en scandant des mots sur ses doigts ; il vit qu’il était en face d’un poète. Au bout d’un instant le poète ferma son manuscrit, sur la couverture duquel était écrit : Mirame, tragédie en cinq actes, et il leva la tête.
D’Artagnan reconnut le cardinal.
CHAPITRE XL. LE CARDINAL.
ichelieu appuya son coude sur son manuscrit, sa joue sur sa main, et regarda un instant d’Artagnan. Nul n’avait l’œil plus profondément scrutateur que le cardinal, et le jeune homme sentit ce regard courir par ses veines comme une fièvre.
Cependant il fit bonne contenance, tenant son feutre à la main, et attendant le bon plaisir de Son Éminence, sans trop d’orgueil, mais aussi sans trop d’humilité.
— Monsieur, lui dit le cardinal, êtes-vous un d’Artagnan du Béarn ?
— Oui, monseigneur.
— Il y a plusieurs branches de d’Artagnan à Tarbes et dans les environs ; à laquelle appartenez-vous ?
— Je suis le fils du d’Artagnan qui a fait les guerres de religion avec le grand roi Henri, père de sa gracieuse Majesté.
— C’est bien cela. C’est vous qui êtes parti, il y a sept ou huit mois à peu près, de votre pays, pour venir chercher fortune dans la capitale ?
— Oui, monseigneur.
— Vous êtes venu par Meung, où il vous est arrivé quelque chose, je ne sais plus trop quoi, mais enfin quelque chose.
— Monseigneur, dit d’Artagnan, voici ce qui m’est arrivé…
— Inutile, inutile, reprit le cardinal avec un sourire qui indiquait qu’il connaissait l’histoire aussi bien que celui qui voulait la lui raconter. Vous étiez recommandé à M. de Tréville, n’est-ce pas ?
— Oui, monseigneur ; mais justement dans cette malheureuse affaire de Meung…
— La lettre de recommandation avait été perdue, reprit l’Éminence, je sais cela. Mais M. de Tréville est un habile physionomiste qui connaît les hommes à la première vue, et il vous a placé dans la compagnie de son beau-frère, M. des Essarts, en vous faisant espérer qu’un jour ou l’autre vous entreriez dans les mousquetaires ?
— Monseigneur est parfaitement renseigné.
— Depuis ce temps-là il vous est arrivé bien des choses : vous vous êtes promené derrière les Chartreux, un jour qu’il eût mieux valu que vous fussiez ailleurs ; puis vous avez fait avec vos amis un voyage aux eaux de Forges ; eux se sont arrêtés en route, mais vous, vous avez continué votre chemin. C’est tout simple, vous aviez des affaires en Angleterre.
— Monseigneur, dit d’Artagnan tout interdit, j’allais…
— À la chasse à Windsor, ou ailleurs ; cela ne regarde personne. Je sais cela, moi, parce que mon état est de tout savoir. À votre retour, vous avez été reçu par une auguste personne, et je vois avec plaisir que vous avez conservé le souvenir qu’elle vous a donné.
D’Artagnan porta la main au diamant qu’il tenait de la reine et en tourna vivement le chaton en dedans ; mais il était trop tard.
— Le lendemain de ce jour vous avez reçu la visite de Cavois, reprit le cardinal ; il allait vous prier de passer au palais. Cette visite, vous ne la lui avez pas rendue, et vous avez eu tort.
— Monseigneur, je craignais d’avoir encouru la disgrâce de Votre Éminence.
— Et pourquoi cela, monsieur ? Pour avoir suivi les ordres de vos supérieurs avec plus d’intelligence et de courage que ne l’eût fait un autre ? Encourir ma disgrâce quand vous méritiez des éloges ? Ce sont les gens qui n’obéissent pas que je punis, et non pas ceux qui, comme vous, obéissent… trop bien… Et, la preuve, rappelez-vous la date du jour où je vous avais fait dire de me venir voir, et cherchez dans votre mémoire ce qui est arrivé le soir là même.
C’était le soir même qu’avait eu lieu l’enlèvement de Mme Bonacieux. D’Artagnan frissonna, et il se rappela qu’une demi-heure auparavant la pauvre femme était passée près de lui, sans doute encore emportée par la même puissance qui l’avait fait disparaître.
— Enfin, reprit le cardinal, comme je n’entendais pas parler de vous depuis quelque temps, j’ai voulu savoir ce que vous faisiez. D’ailleurs vous me devez bien quelque remercîments ; vous avez remarqué vous-même combien vous avez été ménagé dans toutes les circonstances.
D’Artagnan s’inclina avec respect.
— Cela, continua le cardinal, partait non seulement d’un sentiment d’équité naturelle, mais encore d’un plan que je m’étais tracé à votre égard.
D’Artagnan était de plus en plus étonné.
— Je voulais vous exposer ce plan le jour où vous reçûtes ma première invitation ; mais vous n’êtes pas venu. Heureusement rien n’est perdu par ce retard, et aujourd’hui vous allez l’entendre. Asseyez-vous là devant moi, monsieur d’Artagnan ; vous êtes assez bon gentilhomme pour ne pas écouter debout.
Et le cardinal indiqua du doigt une chaise au jeune homme, lequel était si étonné de ce qui se passait, que pour obéir il attendit un second signe de son interlocuteur.
— Vous êtes brave, monsieur d’Artagnan, poursuivit l’Éminence ; vous êtes prudent, ce qui vaut mieux. J’aime les hommes de tête et de cœur, moi. Ne vous effrayez pas, dit-il en souriant : par les hommes de cœur, j’entends les hommes de courage ; mais tout jeune, et à peine entrant dans le monde que vous êtes, vous avez des ennemis puissants. Si vous n’y prenez garde, ils vous perdront !
— Hélas ! monseigneur, répondit le jeune homme, ils le feront bien facilement sans doute, car ils sont forts et bien appuyés, tandis que moi je suis seul.
— Oui, c’est vrai ; mais tout seul que vous êtes, vous avez déjà fait beaucoup, et vous ferez encore plus, je n’en doute pas. Cependant vous avez, je le crois, besoin d’être guidé dans l’aventureuse carrière que vous avez entreprise, car, si je ne me trompe, vous êtes venu à Paris avec l’ambitieuse idée de faire fortune.
— Je suis dans l’âge des folles espérances, monseigneur, dit d’Artagnan.
— Il n’y a de folles espérances que pour les sots, monsieur, et vous êtes homme d’esprit. Voyons, que diriez-vous d’une enseigne dans mes gardes, et d’une compagnie après la campagne ?
— Ah ! monseigneur !…
— Vous acceptez, n’est-ce pas ?
— Monseigneur… reprit d’Artagnan d’un air embarrassé.
— Comment, vous refusez ? s’écria le cardinal avec étonnement.
— Je suis dans les gardes de Sa Majesté, monseigneur, et je n’ai point de raisons d’être mécontent.
— Mais il me semble, dit l’Éminence, que mes gardes à moi sont aussi les gardes de Sa Majesté, et que pourvu qu’on serve dans un corps français, on sert le roi.
— Monseigneur, Votre Éminence a mal compris mes paroles.
— Vous voulez un prétexte, n’est-ce pas ? Je comprends. Eh bien ! ce prétexte, vous l’avez. L’avancement, la campagne qui s’ouvre, l’occasion que je vous offre, voilà pour le monde ; pour vous le besoin de protections sûres. Car il est bon que vous sachiez, monsieur d’Artagnan, que j’ai reçu des plaintes graves contre vous. Vous ne consacrez pas exclusivement vos jours et vos nuits au service du roi.
D’Artagnan rougit.
— Au reste, continua le cardinal en posant la main sur une liasse de papiers, j’ai là tout un dossier qui vous concerne. Mais avant de le lire, j’ai voulu causer avec vous. Je vous sais homme de résolution, et vos services bien dirigés, au lieu de vous mener à mal, pourraient vous rapporter beaucoup. Allons, réfléchissez et décidez-vous.
— Votre bonté me confond, monseigneur, répondit d’Artagnan, et je reconnais dans Votre Éminence une grandeur d’âme qui me fait petit comme un ver de terre ; mais enfin, puisque monseigneur me permet de lui parler franchement…
D’Artagnan s’arrêta.
— Oui, parlez.
— Eh bien ! je dirai à Votre Éminence que tous mes amis sont aux mousquetaires et aux gardes du roi, et que mes ennemis, par une fatalité inconcevable, sont à Votre Éminence. Je serais donc mal venu ici et mal regardé là-bas si j’acceptais ce que m’offre monseigneur.
— Auriez-vous déjà cette orgueilleuse idée que je ne vous offre pas ce que vous valez, monsieur ? dit le cardinal avec un sourire de dédain.
— Monseigneur, Votre Éminence est cent fois trop bonne pour moi, et, au contraire, je pense n’avoir point encore fait assez pour être digne de ses bontés. Le siége de la Rochelle va s’ouvrir, monseigneur ; je servirai sous les yeux de Votre Éminence, et si j’ai eu le bonheur de me conduire à ce siége de telle façon que je mérite d’attirer ses regards, eh bien ! après, j’aurai au moins derrière moi quelque action d’éclat pour justifier la protection dont elle voudra bien m’honorer. Toute chose doit se faire à son temps. Peut-être plus tard aurai-je le droit de me donner ; à cette heure, j’aurais l’air de me vendre.
— C’est-à-dire que vous refusez de me servir, monsieur ? dit le cardinal avec un ton de dépit dans lequel perçait cependant une sorte d’estime ; demeurez donc libre et gardez vos haines et vos sympathies.
— Monseigneur…
— Bien, bien, dit le cardinal ; je ne vous en veux pas ; mais vous comprenez : on a assez de défendre ses amis et de les récompenser ; on ne doit rien à ses ennemis. Et cependant, je vous donnerai un conseil. Tenez-vous bien, M. d’Artagnan, car du moment que j’aurai retiré ma main de dessus vous, je n’achèterais pas votre vie une obole.
— J’y tâcherai, monseigneur, répondit le Gascon avec une humble assurance.
— Songez plus tard, et à un certain moment, s’il vous arrive malheur, dit Richelieu avec intention, que c’est moi qui ai été vous chercher, et que j’ai fait ce que j’ai pu pour que ce malheur ne vous arrivât pas.
— J’aurai, quoi qu’il arrive, dit d’Artagnan en mettant la main sur sa poitrine et en s’inclinant, une éternelle reconnaissance à Votre Éminence de ce qu’elle fait pour moi en ce moment.
— Eh bien ! donc, comme vous l’avez dit, monsieur d’Artagnan, nous nous reverrons après la campagne. Je vous suivrai des yeux, car je serai là-bas, continua le cardinal en montrant du doigt à d’Artagnan une magnifique armure qu’il devait endosser. Et à notre retour, eh bien ! nous compterons.
— Ah ! monseigneur ! s’écria d’Artagnan, épargnez-moi le poids de votre disgrâce ; restez neutre, monseigneur, si vous trouvez que j’agis en galant homme.
— Jeune homme, dit Richelieu, si je puis vous dire encore une fois ce que je vous ai dit aujourd’hui, je vous promets de vous le dire.
Cette dernière parole de Richelieu exprimait un doute terrible ; elle consterna d’Artagnan plus que n’eût fait une menace, car c’était un avertissement. Le cardinal cherchait donc à le préserver de quelque malheur qui le menaçait. Il ouvrit la bouche pour répondre ; mais d’un geste hautain, le cardinal le congédia.
D’Artagnan sortit ; mais à la porte le cœur fut prêt à lui manquer, et peu s’en fallut qu’il ne rentrât. Cependant la figure grave et sévère d’Athos lui apparut. S’il faisait avec le cardinal le pacte que celui-ci lui proposait, Athos ne lui donnerait plus la main, Athos le renierait.
Ce fut cette crainte qui le retint, tant est puissante l’influence d’un caractère vraiment grand sur tout ce qui l’entoure.
D’Artagnan descendit par le même escalier qu’il était entré ; il trouva devant la porte Athos et les quatre mousquetaires qui attendaient son retour, et qui commençaient à s’inquiéter. D’un mot d’Artagnan les rassura, et Planchet courut prévenir les autres postes qu’il était inutile de monter une plus longue garde, attendu que son maître était sorti sain et sauf du Palais-Cardinal.
Rentrés chez Athos, Aramis et Porthos s’informèrent des causes de cet étrange rendez-vous ; mais d’Artagnan se contenta de leur dire que M. de Richelieu l’avait fait venir pour lui proposer d’entrer dans ses gardes avec le grade d’enseigne, et qu’il avait refusé.
— Et vous avez eu raison ! s’écrièrent d’une seule voix Porthos et Aramis.
Athos tomba dans une profonde rêverie et ne répondit rien.
Mais lorsqu’il fut seul avec d’Artagnan :
— Vous avez fait ce que vous deviez faire, lui dit-il, mais peut-être avez-vous eu tort.
D’Artagnan poussa un soupir, car cette voix répondait à une voix secrète de son âme qui lui disait que de grands malheurs l’attendaient.
La journée du lendemain se passa en préparatifs de départ.
D’Artagnan alla faire ses adieux à M. de Tréville. À cette heure on croyait encore que la séparation des gardes et des mousquetaires serait momentanée. Le roi tenant son parlement le jour même, et devant partir le lendemain, M. de Tréville se contenta de demander à d’Artagnan s’il avait besoin de lui ; mais d’Artagnan répondit qu’il avait tout ce qu’il lui fallait.
La nuit réunit tous les camarades de la compagnie des gardes de M. des Essarts et de la compagnie des mousquetaires de M. de Tréville, qui avaient fait amitié ensemble. On se quittait pour se revoir quand il plairait à Dieu et s’il plaisait à Dieu. La nuit fut donc des plus bruyantes, comme on peut le penser, car en pareil cas on ne peut combattre l’extrême préoccupation que par l’extrême insouciance.
Le lendemain, au premier son des trompettes, les amis se quittèrent ; les mousquetaires coururent à l’hôtel de M. de Tréville, les gardes à celui de M. des Essarts. Chacun des capitaines conduisit aussitôt sa compagnie au Louvre, où le roi passait sa revue.