Les Trois Mousquetaires (page 45)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Trois Mousquetaires · 68 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Les deux gardes acceptèrent courtoisement les excuses de d’Artagnan, et comprenant que les quatre amis désiraient demeurer seuls, ils se retirèrent.

Lorsque le jeune garde et les trois mousquetaires furent sans témoins, ils se regardèrent d’un air qui voulait dire que chacun comprenait la gravité de la situation.

— D’abord, dit Athos, sortons de cette chambre ; c’est une mauvaise compagnie qu’un mort.

— Planchet, dit d’Artagnan, je vous recommande de veiller sur le cadavre de ce pauvre diable ; qu’il soit enterré en terre sainte. Il avait commis un crime, c’est vrai, mais il s’en est repenti.

Et les quatre amis sortirent de la chambre, laissant à Planchet et à Fourreau le soin de rendre les honneurs mortuaires à Brisemont.

L’hôte leur donna une autre chambre, dans laquelle il leur servit des œufs à la coque et de l’eau qu’Athos alla puiser lui-même à la fontaine. En quelques paroles Porthos et Aramis furent mis au courant de la situation.

— Eh bien ! dit d’Artagnan à Athos, vous le voyez, cher ami, c’est une guerre à mort.

Athos secoua la tête.

— Oui, oui, dit-il, je le vois bien ; mais croyez-vous que ce soit elle ?

— J’en suis sûr.

— Cependant je vous avoue que je doute encore.

— Mais cette fleur de lys sur l’épaule…

— C’est une Anglaise qui aura commis quelque méfait en France et qu’on aura flétrie à la suite de son crime.

— Athos, c’est votre femme, vous dis-je, répétait d’Artagnan ; ne vous rappelez-vous donc pas comme les deux signalements se ressemblent ?

— J’aurais cependant cru que l’autre était morte, je l’avais si bien pendue !

Ce fut d’Artagnan qui secoua la tête à son tour.

— Mais enfin, que faire ? demanda le jeune homme.

— Le fait est qu’on ne peut rester ainsi avec une épée éternellement suspendue au-dessus de sa tête, dit Athos, et qu’il faut sortir de cette situation.

— Mais comment ?

— Écoutez ; tâchez de la rejoindre et d’avoir une explication avec elle. Dites-lui : La paix ou la guerre ! Ma parole de gentilhomme de ne jamais rien dire de vous, de ne jamais rien faire contre vous. De votre côté, serment solennel de rester neutre à mon égard ; sinon, je vais trouver le chancelier, je vais trouver le roi, je vais trouver le bourreau ; j’ameute la cour contre vous, je vous dénonce comme flétrie ; je vous fais mettre en jugement, et si l’on vous absout, eh bien ! je vous tue, foi de gentilhomme, au coin de quelque borne, comme je tuerais un chien enragé.

— J’aime assez ce moyen, dit d’Artagnan, mais comment la rejoindre ?

— Le temps, cher ami, le temps amène l’occasion ; l’occasion c’est la martingale de l’homme : plus on a engagé, plus on gagne quand on sait attendre.

— Oui ; mais attendre entouré d’assassins et d’empoisonneurs…

— Bah ! dit Athos, Dieu nous a gardés jusqu’à présent, Dieu nous gardera encore.

— Oui, nous. Nous d’ailleurs, nous sommes des hommes, et à tout prendre, c’est notre état de risquer notre vie : mais elle ! ajouta-t-il à demi-voix.

— Qui elle ? demanda Athos.

— Constance.

— Mme Bonacieux ? Ah ! c’est juste, dit Athos. Pauvre ami, j’oubliais que vous étes amoureux.

— Eh bien ! mais, dit Aramis, n’avez-vous pas vu par la lettre même que vous avez trouvée sur le misérable qui a été tué, qu’elle était dans un couvent ? On est très bien dans un couvent, et aussitôt le siége de La Rochelle terminé, je vous promets que pour mon compte…

— Bon ! dit Athos, bon ! Oui, mon cher Aramis, nous savons que vos vœux tendent à la religion.

— Je ne suis mousquetaire que par intérim, dit humblement Aramis.

— Il paraît qu’il y a longtemps qu’il n’a reçu des nouvelles de sa maîtresse, dit tout bas Athos ; mais ne faites pas attention, nous connaissons cela.

— Eh bien, dit Porthos, il me semble qu’il y aurait un moyen bien simple.

— Lequel ? demanda d’Artagnan.

— Elle est dans un couvent, dites-vous ? reprit Porthos.

— Oui.

— Eh bien ! aussitôt le siége terminé, nous l’enlevons de ce couvent.

— Mais encore faut-il savoir dans quel couvent elle est.

— C’est juste, dit Porthos.

— Mais, j’y pense, dit Athos, ne prétendez-vous pas, cher d’Artagnan, que c’est la reine qui a fait choix de ce couvent pour elle ?

— Oui ; je le crois du moins.

— Eh bien ! mais Porthos nous aidera là-dedans.

— Et comment cela, s’il vous plaît, demanda Porthos.

— Mais par votre marquise, votre duchesse, votre princesse ; elle doit avoir le bras long.

— Chut ! dit Porthos en mettant un doigt sur ses lèvres, je la crois cardinaliste, et elle ne doit rien savoir.

— Alors, dit Aramis, je me charge, moi, d’en avoir des nouvelles.

— Vous, Aramis ? s’écrièrent les trois amis ; vous, et comment cela ?

— Par l’aumônier de la reine, avec lequel je suis fort lié, dit Aramis en rougissant.

Et sur cette assurance les quatre amis, qui avaient achevé leur modeste repas, se séparèrent avec promesse de se revoir le soir même. D’Artagnan retourna aux Minimes, et les trois mousquetaires rejoignirent le quartier du roi, où ils avaient à faire préparer leur logis.

CHAPITRE XLIII. L’AUBERGE DU COLOMBIER-ROUGE.

peine arrivé au camp, le roi, qui avait si grande hâte de se trouver en face de l’ennemi, et qui partageait sa haine contre Buckingham, voulut faire toutes les dispositions, d’abord pour chasser les Anglais de l’île de Rhé, ensuite pour presser le siége de La Rochelle ; mais, malgré lui, il fut retardé par les dissensions qui éclatèrent entre MM. de Bassompierre et Schomberg contre le duc d’Angoulême.

MM. de Bassompierre et Schomberg étaient maréchaux de France, et réclamaient leur droit de commander l’armée sous les ordres du roi ; mais le cardinal, qui craignait que Bassompierre, huguenot au fond du cœur, ne pressât faiblement les Anglais et les Rochelois, ses frères en religion, poussait au contraire le duc d’Angoulême, que le roi, à son instigation, avait nommé lieutenant-général. Il en résulta que, sous peine de voir MM. de Bassompierre et Schomberg déserter l’armée, on fut obligé de faire à chacun un commandement particulier. Bassompierre prit ses quartiers au nord de la ville, depuis La Leu jusqu’à Dompierre, le duc d’Angoulême prit les siens à l’est, depuis Dompierre jusqu’à Périgny, et M. de Schomberg au midi, depuis Périgny jusqu’à Angoutin.

Le logis de Monsieur était à Dompierre.

Le logis du roi était tantôt à Estré, tantôt à la Jarrie.

Enfin le logis du cardinal était sur les dunes, au pont de la Pierre, dans une simple maison sans aucun retranchement.

De cette façon, Monsieur surveillait Bassompierre ; le roi, le duc d’Angoulême ; et le cardinal, M. de Schomberg.

Aussitôt cette organisation établie, on s’était occupé de chasser les Anglais de l’île.

La conjoncture était favorable. Les Anglais, qui ont avant toute chose besoin de bons vivres pour être de bons soldats, ne mangeant que des viandes salées et de mauvais biscuits, avaient force malades dans leur camp ; de plus, la mer, fort mauvaise à cette époque de l’année sur toutes les côtes de l’océan, mettait tous les jours quelque petit bâtiment à mal, et la plage, depuis la pointe de l’Aiguillon jusqu’à la tranchée, était littéralement, à chaque marée, couverte des débris de pinasses, de roberges et de felouques brisées ; il en résultait que, même les gens du roi se tinssent-ils dans leur camp, il était évident qu’un jour ou l’autre Buckingham, qui ne demeurait dans l’île de Ré que par entêtement, serait obligé de lever le siége.

Mais comme M. de Toiras fit dire que tout se préparait dans le camp ennemi pour un nouvel assaut, le roi jugea qu’il fallait en finir et donna les ordres nécessaires pour une affaire décisive.

Notre intention n’étant pas de faire un journal de siége, mais au contraire de n’en rapporter que les événements qui ont trait à l’histoire que nous racontons, nous nous contenterons de dire en deux mots que l’entreprise réussit au grand étonnement du roi et à la grande gloire de M. le cardinal. Les Anglais, repoussés pied à pied, battus dans toutes les rencontres, écrasés au passage de l’île de Loie, furent obligés de se rembarquer, laissant sur le champ de bataille deux mille hommes, parmi lesquels cinq colonels, trois lieutenant-colonels, deux cent cinquante capitaines et vingt gentilshommes de qualité, quatre pièces de canon et soixante drapeaux, qui furent apportés à Paris par Claude de Saint-Simon et suspendus en grande pompe aux voûtes de Notre-Dame.

Des Te Deum furent chantés au camp, et de là se répandirent par toute la France.

Le cardinal resta donc maître de poursuivre le siége sans avoir, du moins momentanément, rien à craindre de la part des Anglais.

Mais, comme nous venons de le dire, le repos n’était que momentané.

Un envoyé du duc de Buckingham, nommé Montaigu, avait été pris, et l’on avait acquis la preuve d’une ligue entre l’Empire, l’Espagne, l’Angleterre et la Lorraine.

Cette ligue était dirigée contre la France.

De plus, dans le logis de Buckingham, qu’il avait été forcé d’abandonner précipitamment, on avait retrouvé des papiers qui confirmaient cette ligue, à ce qu’assure M. le cardinal dans ses mémoires, et qui compromettaient fort Mme de Chevreuse, et par conséquent la reine.

C’était sur le cardinal que pesait toute la responsabilité, car on n’est pas ministre absolu sans être responsable. Aussi toutes les ressources de son vaste génie étaient-elles tendues nuit et jour et occupées à écouter le moindre bruit qui s’élevait dans un des grands royaumes de l’Europe.

Le cardinal connaissait l’activité et surtout la haine de Buckingham ; si la ligue qui menaçait la France triomphait, toute son influence était perdue. La politique espagnole et la politique autrichienne avaient leurs représentants dans le cabinet du Louvre, où elles n’avaient encore que des partisans. Lui, Richelieu, le ministre français, le ministre national par excellence, était perdu ; le roi qui, tout en lui obéissant comme un enfant, le haïssait comme un enfant hait son maître, l’abandonnait aux vengeances réunies de Monsieur et de la reine. Il était donc perdu, et peut-être la France avec lui ; il fallait parer à tout cela.

Aussi vit-on les courriers, devenus à chaque instant plus nombreux, se succéder nuit et jour dans cette petite maison du pont de la Pierre, où le cardinal avait établi sa résidence.

C’étaient des moines qui portaient si mal le froc, qu’il était facile de reconnaître qu’ils appartenaient surtout à l’église militante ; des femmes un peu gênées dans leurs costumes de pages, et dont les larges trousses ne pouvaient entièrement dissimuler les formes arrondies ; enfin des paysans aux mains noircies, mais à la jambe fine, et qui sentaient l’homme de qualité, d’une lieue à la ronde.

Puis encore d’autres visites moins agréables, car deux ou trois fois le bruit se répandit que le cardinal avait failli être assassiné.

Il est vrai que les ennemis de Son Éminence disaient que c’était elle-même qui mettait en campagne les assassins maladroits afin d’avoir, le cas échéant, le droit d’user de représailles ; mais il ne faut croire ni à ce que disent les ministres, ni à ce que disent leurs ennemis.

Ce qui n’empêchait pas, au reste, le cardinal, à qui ses plus acharnés détracteurs n’ont jamais contesté la bravoure personnelle, de faire force courses nocturnes, tantôt pour communiquer au duc d’Angoulême des ordres importants, tantôt pour aller se concerter avec le roi, tantôt pour aller conférer avec quelque messager qu’il ne voulait pas qu’on laissât entrer chez lui.

De leur côté, les mousquetaires qui n’avaient pas grand’chose à faire au siége, n’étaient pas tenus sévèrement et menaient joyeuse vie. Cela leur était d’autant plus facile, à nos trois compagnons surtout, qu’étant des amis de M. de Tréville, ils obtenaient facilement de lui de s’attarder et de rester après la fermeture du camp avec des permissions particulières.

Or, un soir que d’Artagnan, qui était de tranchée, n’avait pu les accompagner, Athos, Porthos et Aramis, montés sur leurs chevaux de bataille, enveloppés de manteaux de guerre, une main sur la crosse de leurs pistolets, revenaient tous trois d’une buvette qu’Athos avait découverte deux jours auparavant sur la route de Jarrie, et qu’on appelait le Colombier-Rouge. Ils suivaient le chemin qui conduisait au camp, tout en se tenant sur leurs gardes, comme nous l’avons dit, de peur d’embuscade, lorsque, à un quart de lieue à peu près du village de Boisnau, ils crurent entendre le pas d’une cavalcade qui venait à eux. Aussitôt tous trois s’arrêtèrent, serrés l’un contre l’autre, et attendirent, tenant le milieu de la route. Au bout d’un instant, et comme la lune sortait justement d’un nuage, ils virent apparaître au détour d’un chemin deux cavaliers qui, les apercevant, s’arrêtèrent à leur tour, paraissant délibérer s’ils devaient continuer leur route ou retourner en arrière. Cette hésitation donna quelques soupçons aux trois amis, et Athos, faisant quelques pas en avant, cria de sa voix ferme :

— Qui vive ?

— Qui vive vous-même ? répondit un de ces deux cavaliers.

— Ce n’est pas répondre, cela ! dit Athos. Qui vive ? répondez ou nous chargeons.

— Prenez garde à ce que vous allez faire, messieurs, dit alors une voix vibrante qui paraissait avoir l’habitude du commandement.

— C’est quelque officier supérieur qui fait sa ronde de nuit, dit Athos en se tournant vers ses amis. Que voulez-vous faire, messieurs ?

— Qui êtes-vous ? dit la même voix du même ton de commandement ; répondez à votre tour, ou vous pourriez vous mal trouver de votre désobéissance.

— Mousquetaires du roi ! dit Athos, de plus en plus convaincu que celui qui les interrogeait en avait le droit.

— Quelle compagnie ?

— Compagnie de Tréville.

— Avancez à l’ordre, et venez me rendre compte de ce que vous faites ici à cette heure.

Les trois compagnons s’avancèrent l’oreille un peu basse, car tous trois maintenant étaient convaincus qu’ils avaient affaire à plus fort qu’eux. On laissa du reste à Athos le soin de porter la parole.

Un des deux cavaliers, celui qui avait pris la parole en second lieu, était à dix pas en avant de son compagnon ; Athos fit signe à Porthos et à Aramis de rester de leur côté en arrière et s’avança seul.

— Pardon, mon officier, dit Athos ; mais nous ignorions à qui nous avions affaire, et vous pouvez voir que nous faisions bonne garde.

— Votre nom ? dit l’officier, qui se couvrait une partie du visage avec son manteau.

— Mais vous-même, monsieur, dit Athos qui commençait à se révolter contre cette inquisition, donnez-moi, je vous prie, la preuve que vous avez le droit de m’interroger.

— Votre nom ? reprit une seconde fois le cavalier en laissant tomber son manteau de manière à avoir le visage découvert.

— Monsieur le cardinal ! s’écria le mousquetaire stupéfait.

— Votre nom ! reprit pour la troisième fois Son Éminence.

— Athos, dit le mousquetaire.

Le cardinal fit un signe à l’écuyer, qui se rapprocha.

— Ces trois mousquetaires nous suivront, dit-il à voix basse ; je ne veux pas qu’on sache que je suis sorti du camp, et en nous suivant, nous serons sûrs qu’ils ne le diront à personne.

— Nous sommes gentilshommes, monseigneur, dit Athos ; demandez-nous donc notre parole et ne vous inquiétez de rien. Dieu merci, nous savons garder un secret.

Le cardinal fixa ses yeux perçants sur ce hardi interlocuteur.

— Vous avez l’oreille fine, M. Athos, dit le cardinal ; mais maintenant, écoutez ceci : ce n’est point par défiance que je vous prie de me suivre, c’est pour ma sûreté. Sans doute vos deux compagnons sont MM. Porthos et Aramis ?

— Oui, Votre Éminence, dit Athos, tandis que les deux mousquetaires restés en arrière s’approchaient le chapeau à la main.

— Je vous connais, messieurs, dit le cardinal, je vous connais : je sais que vous n’êtes pas tout à fait de mes amis, et j’en suis fâché ; mais je sais que vous êtes de braves et loyaux gentilshommes et qu’on peut se fier à vous. M. Athos, faites-moi donc l’honneur de m’accompagner, vous et vos deux amis, et alors j’aurai une escorte à faire envie à Sa Majesté, si nous la rencontrons.

Les trois mousquetaires s’inclinèrent jusque sur le cou de leurs chevaux.

— Eh bien, sur mon honneur, dit Athos, Votre Éminence a raison de nous emmener avec elle : nous avons rencontré sur la route des visages affreux, et nous avons même eu avec quatre de ces visages une querelle au Colombier-Rouge.

— Une querelle ! et pourquoi, messieurs ? dit le cardinal. Je n’aime pas les querelleurs, vous le savez !

— C’est justement pour cela que j’ai l’honneur de prévenir Votre Éminence de ce qui vient d’arriver, car elle pourrait l’apprendre par d’autres que par nous, et sur un faux rapport croire que nous sommes en faute.

— Et quels ont été les résultats de cette querelle ? demanda le cardinal en fronçant le sourcil.

— Mon ami Aramis que voici a reçu un petit coup d’épée dans le bras, ce qui ne l’empêchera pas, comme Votre Éminence peut le voir, de monter à l’assaut demain si Votre Éminence ordonne l’escalade.

— Mais vous n’êtes pas hommes à vous laisser donner des coups d’épée ainsi ? dit le cardinal. Voyons, soyez francs, messieurs, vous en avez bien rendu quelques-uns : confessez-vous, vous savez que j’ai le droit de donner l’absolution.

— Moi, monseigneur, dit Athos, je n’ai pas même mis l’épée à la main, mais j’ai pris celui à qui j’avais affaire à bras le corps et je l’ai jeté par la fenêtre ; il paraît qu’en tombant, continua Athos avec quelque hésitation, il s’est cassé la cuisse.

— Ah ! ah ! fit le cardinal. Et vous, M. Porthos ?

— Moi, monseigneur, sachant que le duel est défendu, j’ai saisi un banc, et j’en ai donné à l’un de ces brigands un coup qui, je crois, lui a brisé l’épaule.

— Bien, dit le cardinal ; et vous, M. Aramis ?

— Moi, monseigneur, comme je suis d’un naturel très doux et que d’ailleurs, ce que monseigneur ne sait peut-être pas, je suis sur le point de rentrer dans les ordres ; je voulais séparer mes camarades, quand un de ces misérables m’a donné traîtreusement un coup d’épée à travers le bras gauche ; alors la patience m’a manqué, j’ai tiré mon épée à mon tour, et comme il revenait à la charge, je crois avoir senti qu’en se jetant sur moi, il se l’était passée au travers du corps ; je sais bien qu’il est tombé seulement, et il m’a semblé qu’on l’emportait avec ses deux compagnons.

— Diable, messieurs ! dit le cardinal, trois hommes hors de combat pour une dispute de cabaret ! Vous n’y allez pas de main morte !. Et à propos de quoi était venue la querelle ?

— Ces misérables étaient ivres, dit Athos, et sachant qu’il y avait une femme qui était arrivée le soir dans le cabaret, ils voulaient forcer la porte.

— Forcer la porte ! dit le cardinal, et pourquoi faire ?

— Pour lui faire violence sans doute, dit Athos ; j’ai eu l’honneur de dire à Votre Éminence que ces misérables étaient ivres.

— Et cette femme était jeune et jolie ? demanda le cardinal avec une certaine inquiétude.

— Nous ne l’avons pas vue, monseigneur, dit Athos.

— Vous ne l’avez pas vue ? Ah ! très bien ! reprit vivement le cardinal ; vous avez bien fait de défendre l’honneur d’une femme, et comme c’est à l’auberge du Colombier-Rouge que je vais moi-même, je saurai si vous m’avez dit la vérité.

— Monseigneur, dit fièrement Athos, nous sommes gentilshommes, et pour sauver notre tête nous ne ferions pas un mensonge.

— Aussi je ne doute pas de ce que vous me dites, M. Athos, je n’en doute pas un seul instant ; mais, ajouta-t-il pour changer la conversation, cette dame était donc seule ?

— Cette dame avait un cavalier enfermé avec elle, dit Athos ; mais, comme ce cavalier, malgré le bruit, ne s’est pas montré, il est à présumer que c’est un lâche.

— Ne jugez pas témérairement, dit l’Évangile, répliqua le cardinal.

Athos s’inclina.

— Et maintenant, messieurs, c’est bien, continua Son Éminence, je sais ce que je voulais savoir ; suivez-moi.

Les trois mousquetaires passèrent derrière le cardinal, qui s’enveloppa de nouveau le visage de son manteau et remit son cheval en marche, se tenant à huit ou dix pas en avant de ses quatre compagnons.

On arriva bientôt à l’auberge silencieuse et solitaire. Sans doute l’hôte savait quel illustre visiteur il attendait, et en conséquence il avait renvoyé les importuns.

Dix pas avant d’arriver à la porte, le cardinal fit signe à son écuyer et aux trois mousquetaires de faire halte ; un cheval tout sellé était attaché au contrevent ; le cardinal frappa trois fois et de certaine façon.

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