Les Trois Mousquetaires (page 44)
Le jeune homme se retourna vivement, car cette attaque ne pouvait venir du bastion, qui était masqué par l’angle de la tranchée. L’idée des deux soldats qui l’avaient abandonné lui revint à l’esprit et lui rappela ses assassins de la surveille ; il résolut donc cette fois de savoir à quoi s’en tenir et tomba sur le corps de son camarade comme s’il était mort.
Il vit aussitôt deux têtes s’élever au-dessus d’un ouvrage abandonné qui était à trente pas de là. C’étaient celles de nos deux soldats. D’Artagnan ne s’était pas trompé, ces deux hommes ne l’avaient suivi que pour l’assassiner, espérant que la mort du jeune homme serait mise sur le compte de l’ennemi.
Seulement, comme il pouvait n’être que blessé et dénoncer leur crime, ils s’approchèrent pour l’achever. Heureusement, trompés par la ruse de d’Artagnan, ils négligèrent de recharger leurs fusils. Lorsqu’ils furent à dix pas de lui, d’Artagnan, qui en tombant avait eu grand soin de ne pas lâcher son épée, se releva tout à coup et d’un bond se trouva près d’eux.
Les assassins comprirent que s’ils s’enfuyaient du côté du camp sans avoir tué leur homme, ils seraient accusés par lui ; aussi, leur première idée fut-elle de passer à l’ennemi. L’un des deux prit son fusil par le canon et s’en servit comme d’une massue : il en porta un coup terrible à d’Artagnan, qui l’évita en se jetant de côté ; mais, par ce mouvement, il livra passage au bandit, qui s’élança aussitôt vers le bastion. Comme les Rochelois qui le gardaient ignoraient dans quelle intention cet homme venait à eux, ils firent feu sur lui, et il tomba frappé d’une balle qui lui brisa l’épaule.
Pendant ce temps, d’Artagnan s’était jeté sur le second soldat, l’attaquant avec son épée. La lutte ne fut pas longue : ce misérable n’avait pour se défendre que son arquebuse déchargée. L’épée du garde glissa contre le canon de l’arme devenue inutile, et alla traverser la cuisse de l’assassin, qui tomba. D’Artagnan lui mit aussitôt la pointe du fer sur la gorge.
— Oh ! ne me tuez pas ! s’écria le bandit. Grâce ! grâce ! mon officier, et je vous dirai tout.
— Ton secret vaut-il la peine que je te garde la vie ? demanda le jeune homme.
— Oui, si vous estimez que l’existence soit quelque chose quand on a vingt-deux ans comme vous et qu’on peut arriver à tout, étant beau et brave comme vous l’êtes.
— Misérable ! dit d’Artagnan, voyons, parle vite. Qui t’a chargé de m’assassiner ?
— Une femme que je ne connais pas, mais qu’on appellait milady.
— Mais si tu ne connais pas cette femme, comment sais-tu son nom ?
— Mon camarade la connaissait et l’appelait ainsi ; c’est à lui qu’elle a eu affaire, et non pas à moi. Il a même dans sa poche une lettre de cette personne, qui doit avoir pour vous une grande importance, à ce que je lui ai entendu dire.
— Mais comment te trouves-tu de moitié dans ce guet-apens ?
— Il m’a proposé de faire le coup à nous deux, et j’ai accepté.
— Et combien vous a-t-elle donné pour cette belle expédition ?
— Cent louis.
— Eh bien ! à la bonne heure, dit le jeune homme en riant, elle estime que je vaux quelque chose. Cent louis, c’est une somme pour deux misérables comme vous. Aussi je comprends que tu aies accepté, et je te fais grâce, mais à une condition.
— Laquelle ? demanda le soldat inquiet en voyant que tout n’était pas fini.
— C’est que tu vas aller me chercher la lettre que ton camarade a dans sa poche.
— Mais, s’écria le bandit, c’est une autre manière de me tuer. Comment voulez-vous que j’aille chercher cette lettre sous le feu du bastion ?
— Il faut pourtant que tu te décides à l’aller chercher, ou je te jure que tu vas mourir de ma main.
— Grâce ! monsieur, pitié ! au nom de cette jeune dame que vous aimez, que vous croyez morte peut-être et qui ne l’est pas, s’écria le bandit en se mettant à genoux et s’appuyant sur sa main, car il commençait à perdre ses forces avec son sang.
— Et d’où sais-tu qu’il y a une jeune femme que j’aime et que j’ai cru cette femme morte ? demanda d’Artagnan.
— Par cette lettre que mon camarade a dans sa poche.
— Tu vois bien alors qu’il faut que j’aie cette lettre, dit d’Artagnan. Ainsi donc plus de retard, plus d’hésitation, ou, quelle que soit ma répugnance à tremper une seconde fois mon épée dans le sang d’un misérable comme toi, je te jure, sur ma foi d’honnête homme…
Et à ces mots d’Artagnan fit un geste si menaçant que le blessé se releva.
— Arrêtez, arrêtez ! s’écria-t-il, reprenant courage à force de terreur, j’irai… j’irai…
D’Artagnan prit l’arquebuse du soldat, le fit passer devant lui et le poussa vers son compagnon en lui piquant les reins de la pointe de son épée. C’était une chose affreuse que de voir ce malheureux, laissant sur le chemin qu’il parcourait une longue trace de sang, pâle de sa mort prochaine, essayant de se traîner sans être vu jusqu’au corps de son complice, qui gisait à vingt pas de là.
La terreur était tellement peinte sur son visage, couvert d’une froide sueur, que d’Artagnan en eut pitié et le regarda avec mépris.
— Eh bien ! lui dit-il, je vais te montrer la différence qu’il y a entre un homme de cœur et un lâche comme toi ! Reste ; j’irai !
Et d’un pas agile, l’œil au guet, observant les mouvements de l’ennemi, s’aidant de tous les accidents de terrain, d’Artagnan parvint jusqu’au second soldat.
Il y avait deux moyens d’arriver à son but : le fouiller sur place ou l’emporter en se faisant un bouclier de son corps et le fouiller dans la tranchée.
D’Artagnan préféra le second moyen et chargea l’assassin sur ses épaules au moment même où l’ennemi faisait feu.
Une légère secousse, un dernier cri, un frémissement d’agonie prouvèrent à d’Artagnan que celui qui avait voulu l’assassiner venait de lui sauver la vie.
D’Artagnan regagna la tranchée et jeta le cadavre auprès du blessé, aussi pâle que le mort.
Aussitôt il commença l’inventaire : un portefeuille de cuir, une bourse où se trouvait évidemment une partie de la somme que le bandit avait reçue, un cornet et des dés formaient l’héritage du mort.
Il laissa le cornet et les dés où ils étaient tombés, jeta la bourse au blessé et ouvrit avidement le portefeuille.
Au milieu de quelques papiers sans importance il trouva la lettre suivante ; c’était celle qu’il avait été chercher au risque de sa vie.
« Puisque vous avez perdu la trace de cette femme et qu’elle est maintenant en sûreté dans ce couvent où vous n’auriez jamais dû la laisser arriver, tâchez au moins de ne pas manquer l’homme, sinon, vous savez que j’ai la main longue et que vous paierez cher les cent louis que vous avez à moi. »
Pas de signature. Néanmoins il était évident que la lettre venait de milady. En conséquence il la garda comme pièce de conviction, et se trouvant en sûreté derrière l’angle de la tranchée, il se mit à interroger le blessé. Celui-ci confessa qu’il s’était chargé avec son camarade, le même qui venait d’être tué, d’enlever une jeune femme qui devait sortir de Paris par la barrière de La Villette, mais que, s’étant arrêtés à boire dans un cabaret, ils avaient manqué la voiture de dix minutes.
— Mais qu’eussiez-vous fait de cette femme ? demanda d’Artagnan avec angoisse.
— Nous devions la remettre dans un hôtel de la place Royale, dit le blessé.
— Oui, oui, murmura d’Artagnan, c’est bien cela : chez milady elle-même.
Alors le jeune homme comprit en frémissant quelle terrible soif de vengeance poussait cette femme à le perdre, ainsi que ceux qui l’aimaient, et combien elle en savait sur les affaires de la cour, puisqu’elle avait tout découvert. Sans doute elle devait ces renseignements au cardinal. Mais, par compensation, il comprit aussi avec un sentiment de joie bien réel, que la reine avait fini par découvrir la prison où la pauvre Mme Bonacieux expiait son dévoûment, et qu’elle l’avait tirée de cette prison. Alors la lettre qu’il avait reçue de la jeune femme, et son passage sur la route de Chaillot, passage pareil à une apparition, lui furent expliqués.
Dès lors, ainsi qu’Athos l’avait prédit, il était possible de retrouver Mme Bonacieux, et un couvent n’était pas imprenable.
Cette idée acheva de lui mettre la clémence au cœur. Il se retourna vers le blessé, qui suivait avec anxiété toutes les expressions diverses de son visage, et lui tendant la main :
— Allons, lui dit-il, je ne veux pas t’abandonner ainsi. Appuie-toi sur moi et retournons au camp.
— Oui, dit le blessé, qui avait peine à croire à tant de magnanimité ; mais n’est-ce point pour me faire pendre, que vous me ramenez ?
— Tu as ma parole, dit-il, et pour la seconde fois je te donne la vie.
Le blessé se laissa glisser à genoux et baisa de nouveau les pieds de son sauveur ; mais d’Artagnan, qui n’avait plus aucun motif de rester si près de l’ennemi, abrégea lui-même les témoignages de sa reconnaissance.
Le garde qui était revenu à la première décharge des Rochelois avait annoncé la mort de ses quatre compagnons. On fut donc à la fois fort étonné et fort joyeux dans le régiment, quand on vit reparaître le jeune homme sain et sauf.
D’Artagnan expliqua le coup d’épée de son compagnon par une sortie qu’il improvisa. Il raconta la mort de l’autre soldat et les périls qu’ils avaient courus. Ce récit fut pour lui l’occasion d’un véritable triomphe. Toute l’armée parla de cette expédition pendant un jour, et Monsieur lui en fit faire ses compliments.
Au reste, comme toute belle action porte avec elle sa récompense, la belle action de d’Artagnan eut pour résultat de lui rendre la sécurité qu’il avait perdue. En effet, le jeune homme croyait pouvoir être tranquille, puisque de ses deux ennemis, l’un était tué et l’autre dévoué à ses intérêts.
Cette tranquillité prouvait une chose, c’est que d’Artagnan ne connaissait pas encore milady.
CHAPITRE XLII. LE VIN D’ANJOU.
près des nouvelles presque désespérées du roi, le bruit de sa convalescence commençait à se répandre dans le camp, et comme il avait grande hâte d’arriver en personne au siége, on disait qu’aussitôt qu’il pourrait remonter à cheval, il se remettrait en route.
Pendant ce temps, Monsieur, qui savait que d’un jour à l’autre il allait être remplacé dans son commandement, soit par le duc d’Angoulême, soit par Bassompierre ou par Schomberg, qui se disputaient le commandement, faisait peu de choses, perdait ses journées en tâtonnements, et n’osait risquer de grande entreprise pour chasser les Anglais de l’île de Ré, où ils assiégeaient la citadelle de Saint-Martin et le fort de Prée, tandis que de leur côté les Français assiégeaient La Rochelle.
D’Artagnan, comme nous l’avons dit, était redevenu plus tranquille, comme il arrive toujours après un danger passé et quand le danger semble évanoui. Il ne lui restait qu’une inquiétude, c’était de ne recevoir aucune nouvelle de ses amis.
Mais un matin du commencement du mois de novembre tout lui fut expliqué par cette lettre datée de Villeroy :
« Monsieur d’Artagnan,
« MM. Athos, Porthos et Aramis, après avoir fait une bonne partie chez moi et s’être égayés beaucoup, ont mené si grand bruit que le prévôt du château, homme très rigide, les a consignés pour quelques jours. Je n’en accomplis pas moins les ordres qu’ils m’ont donnés de vous envoyer douze bouteilles de mon vin d’Anjou, dont ils ont fait grand cas ; ils veulent que vous buviez à leur santé avec leur vin favori.
« Je l’ai fait et suis, monsieur, avec un grand respect, votre serviteur très humble et très obéissant,
« Godeau,
« hôtelier de MM. les mousquetaires. »
— À la bonne heure ! s’écria d’Artagnan, ils pensent à moi dans leurs plaisirs, comme je pensais à eux dans mon ennui. Bien certainement je boirai à leur santé, et de grand cœur, mais je n’y boirai pas seul.
Et d’Artagnan courut chez deux gardes avec lesquels il avait fait plus amitié qu’avec les autres, afin de les inviter à boire avec lui le délicieux petit vin d’Anjou qui venait d’arriver de Villeroy.
L’un des deux gardes était de service pour le soir même, et l’autre pour le lendemain ; la réunion fut donc fixée au surlendemain.
D’Artagnan, en rentrant, envoya ses douze bouteilles de vin à la buvette des gardes, en recommandant qu’on les conservât avec soin ; puis le jour de la solennité, comme le dîner était fixé pour l’heure de midi, d’Artagnan envoya dès neuf heures Planchet pour tout préparer.
Planchet, tout fier d’être élevé à la dignité de maître d’hôtel, songea à remplir ses fonctions en homme intelligent. À cet effet, il s’adjoignit le valet de l’un des convives de son maître, nommé Fourreau, et de plus aussi Brisemont, ce faux soldat qui avait voulu tuer notre héros et qui, n’appartenant à aucun corps, était entré au service de d’Artagnan, ou plutôt à celui de Planchet, depuis que d’Artagnan lui avait sauvé la vie.
L’heure du festin venue, les deux convives arrivèrent, prirent place, et les mets s’alignèrent sur la table ; Planchet servait, la serviette au bras ; Fourreau débouchait les bouteilles, et Brisemont, c’était le nom du convalescent, transvasait dans des carafons de verre le vin qui paraissait avoir déposé par l’effet des secousses de la route. La première bouteille étant un peu trouble vers la fin, Brisemont versa la lie dans un verre, et d’Artagnan lui permit de la boire, car le pauvre diable n’avait pas encore beaucoup de forces.
Les convives, après avoir mangé le potage, allaient porter le premier verre à leurs lèvres, lorsque tout à coup le canon retentit au fort Louis et au fort Neuf. Aussitôt les gardes, croyant qu’il s’agissait de quelque attaque imprévue, soit des assiégés, soit des Anglais, sautèrent sur leurs épées ; d’Artagnan fit comme eux et tous trois sortirent en courant pour se rendre à leurs postes.
Mais à peine furent-ils hors de la buvette, qu’ils se trouvèrent fixés sur ce grand bruit. Les cris de Vive le roi ! Vive M. le cardinal ! retentissaient de tous côtés, et les tambours battaient dans toutes les directions.
En effet, le roi, dans son impatience, venait de doubler deux étapes et arrivait à l’instant même avec toute sa maison et un renfort de dix mille hommes de troupes. Ses mousquetaires le précédaient et le suivaient. D’Artagnan, placé en haie avec sa compagnie, salua d’un geste expressif ses amis, qui lui répondirent des yeux, et M. de Tréville, qui le reconnut tout d’abord.
La cérémonie de réception achevée, les quatre amis furent bientôt dans les bras l’un de l’autre.
— Pardieu ! s’écria d’Artagnan, il n’est pas possible de mieux arriver, et les viandes n’auront pas encore eu le temps de refroidir. N’est-ce pas, messieurs ? ajouta le jeune homme en se tournant vers les deux gardes, qu’il présenta à ses amis.
— Ah ! ah ! il paraît que nous banquetions ? dit Porthos.
— J’espère, dit Aramis, qu’il n’y a pas de femmes à votre dîner ?
— Est-ce qu’il y a du vin potable dans votre bicoque ? demanda Athos.
— Mais, pardieu ! il y a le vôtre, cher ami, répondit d’Artagnan.
— Notre vin ? fit Athos étonné.
— Oui, celui que vous m’avez envoyé.
— Nous vous avons envoyé du vin ?
— Mais vous savez bien, de ce petit vin des côteaux d’Anjou…
— Oui, je sais bien de quel vin vous voulez parler…
— Le vin que vous préférez…
— Sans doute, quand je n’ai ni champagne ni chambertin.
— Eh bien ! à défaut de champagne et de chambertin, vous vous contenterez de celui-là.
— Nous avons donc fait venir du vin d’Anjou, gourmet que nous sommes ? dit Porthos.
— Mais, non, c’est le vin qu’on m’a envoyé de votre part.
— De notre part ? firent les mousquetaires.
— Est-ce vous, Aramis, reprit Athos, qui avez envoyé du vin ?
— Non ; et vous, Porthos ?
— Non ; et vous, Athos ?
— Non.
— Si ce n’est pas vous, dit d’Artagnan, c’est votre hôtelier.
— Notre hôtelier ?
— Eh oui, votre hôtelier, Godeau, hôtelier des mousquetaires.
— Ma foi ! qu’il vienne d’où il voudra, n’importe ! dit Porthos, goûtons-le, et s’il est bon, buvons-le.
— Non pas, reprit Athos, ne buvons pas le vin qui a une source inconnue.
— Vous avez raison, Athos, observa d’Artagnan. Personne de vous n’a chargé l’hôtelier Godeau de m’envoyer du vin ?
— Non ; et cependant il vous en a envoyé de notre part ?
— Voici la lettre, dit d’Artagnan, et il présenta le billet à ses camarades.
— Ce n’est pas son écriture, s’écria Athos. Je la connais ; c’est moi qui, avant de partir, ai réglé les comptes de la communauté.
— Fausse lettre, dit Porthos, nous n’avons pas été consignés.
— D’Artagnan, demanda Aramis d’un ton de reproche, comment avez-vous pu croire que nous avions fait du bruit ?…
D’Artagnan pâlit, et un tremblement convulsif secoua tous ses membres.
— Tu m’effraies, dit Athos, qui ne le tutoyait que dans les grandes occasions. Qu’est-il donc arrivé ?
— Courons, courons, mes amis, s’écria d’Artagnan, un horrible soupçon me traverse l’esprit : serait-ce encore une vengeance de cette femme ?
Ce fut Athos qui pâlit à son tour.
D’Artagnan s’élança vers la buvette ; les trois mousquetaires et les deux gardes le suivirent.
Le premier objet qui frappa la vue de d’Artagnan en entrant dans la salle à manger fut Brisemont étendu par terre et se roulant dans d’atroces convulsions.
Planchet et Fourreau, pâles comme des morts, essayaient de lui porter
secours ; mais il était évident que tout secours serait inutile : tous les traits du moribond étaient crispés par l’agonie. — Ah ! s’écria-t-il en apercevant d’Artagnan, ah ! c’est affreux : vous avez l’air de me faire grâce et vous m’empoisonnez !
— Moi ! s’écria d’Artagnan, moi, malheureux ! Mais que dis-tu donc là ?
— Je dis que c’est vous qui m’avez donné ce vin, je dis que c’est vous qui m’avez dit de le boire, je dis que vous avez voulu vous venger de moi, je dis que c’est affreux !
— N’en croyez rien, Brisemont, dit d’Artagnan ; n’en croyez rien, je vous jure…
— Oh ! mais Dieu est là ! Dieu vous punira ! Mon Dieu, qu’il souffre un jour ce que je souffre !
— Sur l’Évangile, s’écria d’Artagnan en se précipitant vers le moribond, je vous jure que j’ignorais que ce vin fût empoisonné, et j’allais en boire comme vous.
— Je ne vous crois pas, dit le soldat, et il expira dans un redoublement de tortures.
— Affreux ! affreux ! murmurait Athos, tandis que Porthos brisait les bouteilles et qu’Aramis donnait des ordres un peu tardifs pour qu’on allât chercher un confesseur.
— Oh ! mes amis, dit d’Artagnan, vous venez encore une fois de me sauver la vie, non-seulement à moi, mais à ces messieurs. Messieurs, continua-t-il en s’adressant aux gardes, je vous demanderai le silence sur toute cette aventure : de grands personnages pourraient avoir trempé dans ce que vous avez vu, et le mal de tout cela retomberait sur nous.
— Ah ! monsieur, balbutiait Planchet plus mort que vif ; ah ! monsieur, que je l’ai échappé belle !
— Comment, drôle, s’écria d’Artagnan, tu allais donc boire mon vin ?
— À la santé du roi, monsieur ; j’allais en boire un pauvre verre, si Fourreau ne m’avait pas dit qu’on m’appelait.
— Hélas ! dit Fourreau, dont les dents claquaient de terreur, je voulais l’éloigner pour boire tout seul.
— Messieurs, reprit d’Artagnan en s’adressant aux gardes, vous comprenez qu’un pareil festin ne pourrait être que fort triste après ce qui vient de se passer ; ainsi recevez toutes mes excuses et remettons la partie à un autre jour, je vous prie.