Vingt ans après (page 17)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Vingt ans après · 82 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Je le crois, pardieu, bien : un muet d’Orient. Je vous jure qu’il était temps que vous revinssiez, la Ramée, et que j’avais hâte de vous revoir.

— Monseigneur est trop bon, répliqua la Ramée, flatté du compliment.

— Oui, continua le duc, en vérité, je me sens aujourd’hui d’une maladresse qui vous fera plaisir à voir.

— Nous ferons donc une partie de paume, dit machinalement la Ramée.

— Si vous le voulez bien.

— Je suis aux ordres de monseigneur.

— C’est-à-dire, mon cher la Ramée, observa le duc, que vous êtes un homme charmant, et que je voudrais demeurer éternellement à Vincennes pour avoir le plaisir de passer ma vie avec vous.

— Monseigneur, dit la Ramée, je crois qu’il ne tiendra pas au cardinal que vos souhaits ne soient accomplis.

— Comment cela ? l’avez-vous vu depuis peu ?

— Il m’a envoyé quérir ce matin.

— Vraiment ! pour vous parler de moi ?

— De quoi voulez-vous qu’il me parle ?… En vérité, Monseigneur, vous êtes son cauchemar.

Le duc sourit amèrement.

— Ah ! dit-il, si vous acceptiez mes offres, la Ramée.

— Allons, monseigneur, voilà encore que nous allons reparler de cela ; mais vous voyez bien que vous n’êtes pas raisonnable.

— La Ramée, je vous ai dit et je vous répète que je ferais votre fortune.

— Avec quoi ? Vous ne serez pas plus tôt sorti de prison que vos biens seront confisqués.

— Je ne serai pas plus tôt sorti de prison que je serai maître de Paris.

— Chut ! chut, donc ! Eh bien, mais, est-ce que je puis entendre des choses comme cela ? Voilà une belle conversation à tenir à un officier du roi ! Je vois bien, monseigneur, qu’il faudra que je cherche un second Grimaud.

— Allons ! n’en parlons plus. Ainsi, il a été question de moi entre toi et le cardinal ? La Ramée, tu devrais, un jour qu’il te fera demander, me laisser mettre tes habits. J’irais à ta place, je l’étranglerais, et, foi de gentilhomme, si c’était une condition, je reviendrais me mettre en prison.

— Monseigneur, je vois bien qu’il faut que j’appelle Grimaud.

— J’ai tort. Et que t’a-t-il dit le cuistre ?

— Je vous passe le mot, monseigneur, répliqua la Ramée d’un air fin, parce qu’il rime avec ministre. Ce qu’il m’a dit ? Il m’a dit de vous surveiller.

— Et pourquoi cela, me surveiller ? demanda le duc inquiet.

— Parce qu’un astrologue a prédit que vous vous échapperiez.

— Ah ! un astrologue a prédit cela ? dit le duc, tressaillant malgré lui.

— Oh ! mon Dieu, oui ! ils ne savent que s’imaginer, ma parole d’honneur, pour tourmenter les honnêtes gens, ces imbéciles de magiciens.

— Et qu’as-tu répondu à l’illustrissime Éminence ?

— Que si l’astrologue en question faisait des almanachs, je ne lui conseillerais pas d’en acheter.

— Pourquoi ?

— Parce que, pour vous sauver, il faudrait que vous devinssiez pinson ou roitelet.

— Et tu as bien raison, malheureusement ! Allons faire une partie de paume, la Ramée.

— Monseigneur, j’en demande bien pardon à Votre Altesse, mais il faut qu’elle m’accorde une demi-heure.

— Et pourquoi cela ?

— Parce que monseigneur Mazarini est plus fier que vous, quoiqu’il ne soit pas tout à fait de si bonne naissance, et qu’il a oublié de m’inviter à déjeûner.

— Eh bien ! veux-tu que je te fasse apporter à déjeûner ici ?

— Non pas, monseigneur. Il faut vous dire que le pâtissier qui demeurait en face du château et qu’on appelait le père Marteau…

— Eh bien ?

— Eh bien ! il y a huit jours qu’il a vendu son fonds à un pâtissier de Paris, à qui les médecins, à ce qu’il paraît, ont recommandé l’air de la campagne.

— Eh bien ! qu’est-ce que cela me fait à moi ?

— Attendez donc, monseigneur ; de sorte que ce damné pâtissier a devant sa boutique une masse de choses qui vous font venir l’eau à la bouche.

— Gourmand !

— Eh, mon Dieu ! monseigneur, reprit La Ramée, on n’est pas gourmand parce qu’on aime à bien manger. Il est dans la nature de l’homme de chercher la perfection dans les pâtés comme dans les autres choses. Or, ce gueux de pâtissier, il faut vous dire, monseigneur, que quand il m’a vu m’arrêter devant son étalage, il est venu à moi la langue tout enfarinée et m’a dit : « Monsieur la Ramée, il faut me faire avoir la pratique des prisonniers du donjon. J’ai acheté l’établissement de mon prédécesseur parce qu’il m’a assuré qu’il fournissait le château, et cependant, sur mon honneur, monsieur la Ramée, depuis huit jours que je suis établi, M. de Chavigny ne m’a pas fait acheter une tartelette.

— Mais, lui ai-je dit alors, c’est probablement que M. de Chavigny craint que votre pâtisserie ne soit pas bonne.

— Pas bonne, ma pâtisserie ! eh bien, monsieur la Ramée, je veux vous en faire juge, et cela à l’instant même.

— Je ne peux pas, lui ai-je répondu, il faut absolument que je rentre au château.

— Eh bien, a-t-il dit, allez à vos affaires, puisque vous paraissez pressé, mais revenez dans une demi-heure.

— Dans une demi-heure ?

— Oui. Avez-vous déjeuné ?

— Ma foi, non.

— Eh bien, voici un pâté qui vous attendra avec une bouteille de vieux bourgogne… » Et vous comprenez, monseigneur, comme je suis à jeun, je voudrais, avec la permission de Votre Altesse…

Et la Ramée s’inclina.

— Va donc, animal, dit le duc ; mais fais attention que je ne te donne qu’une demi-heure.

— Puis-je promettre votre pratique au successeur du père Marteau, monseigneur ?

— Oui, pourvu qu’il ne mette pas de champignons dans ses pâtés ; tu sais, ajouta le prince, que les champignons du bois de Vincennes sont mortels à ma famille.

La Ramée sortit sans relever l’allusion, et cinq minutes après sa sortie, l’officier de garde entra sous prétexte de faire honneur au prince en lui tenant compagnie, mais en réalité pour accomplir les ordres du cardinal, qui, ainsi que nous l’avons dit, recommandait de ne pas perdre le prisonnier de vue.

Mais pendant les cinq minutes qu’il était resté seul, le duc avait eu le temps de relire le billet de Mme de Montbazon, lequel prouvait au prisonnier que ses amis ne l’avaient pas oublié et s’occupaient de sa délivrance ; de quelle façon ? il l’ignorait encore ; mais il se promettait bien, quel que fût son mutisme, de finir par faire parler Grimaud, dans lequel il avait une confiance d’autant plus grande, qu’il se rendait maintenant compte de toute sa conduite, et qu’il comprenait qu’il n’avait inventé toutes les petites persécutions dont il poursuivait le duc que pour ôter à ses gardiens toute idée qu’il pouvait s’entendre avec lui.

Cette ruse donna au duc une haute idée de l’intellect de Grimaud, auquel il résolut de se fier entièrement.

CHAPITRE XXI. CE QUE CONTENAIENT LES PÂTÉS DU SUCCESSEUR DU PÈRE MARTEAU.

ne demi-heure après, La Ramée rentra gai et allègre comme un homme qui a bien mangé et qui surtout a bien bu. Il avait trouvé les pâtés excellents et le vin délicieux.

Le temps était beau et permettait la partie projetée ; le jeu de paume de Vincennes était un jeu de longue paume, c’est-à-dire en plein air ; rien n’était donc plus facile au duc que de faire ce que lui avait recommandé Grimaud, c’est-à-dire d’envoyer les balles dans les fossés. Cependant, tant que deux heures ne furent pas sonnées, le duc ne fut pas trop maladroit, car deux heures étaient l’heure dite. Il n’en perdit pas moins les parties engagées jusque-là, ce qui lui permit de se mettre en colère et de faire ce qu’on fait en pareil cas, faute sur faute.

Aussi, à deux heures sonnant, les balles commencèrent-elles à prendre le chemin des fossés, à la grande joie de la Ramée, qui marquait quinze à chaque dehors que faisait le prince.

Les dehors se multiplièrent tellement que bientôt on manqua de balles. La Ramée proposa alors d’envoyer quelqu’un pour les ramasser dans le fossé. Mais le duc fit observer très judicieusement que c’était du temps perdu ; et, s’approchant du rempart, qui, à cet endroit, comme l’avait dit l’exempt, avait au moins cinquante pieds de haut, il aperçut un homme qui travaillait dans un des mille petits jardins que défrichaient les paysans sur les revers du fossé.

— Eh ! l’ami ? cria le duc.

L’homme leva la tête, et le duc fut prêt à pousser un cri de surprise. Cet homme, ce paysan, ce jardinier, c’était Rochefort, que le prince croyait à la Bastille.

— Eh bien, qu’y a-t-il là-haut ? demanda l’homme.

— Ayez l’obligeance de nous rejeter nos balles, dit le duc.

Le jardinier fit un signe de la tête, et se mit à jeter les balles, que ramassèrent la Ramée et les gardes. Une d’elles tomba aux pieds du duc, et comme celle-là lui était visiblement destinée, il la mit dans sa poche. Puis, ayant fait au jardinier un signe de remercîment, il retourna à sa partie.

Mais décidément le duc était dans son mauvais jour, les balles continuèrent de battre la campagne, au lieu de se maintenir dans les limites du jeu : deux ou trois retournèrent dans le fossé, mais comme le jardinier n’était plus là pour les renvoyer, elles furent perdues ; puis le duc déclara qu’il avait honte de tant de maladresse et qu’il ne voulait pas continuer.

La Ramée était enchanté d’avoir si complètement battu un prince du sang. Le prince rentra chez lui et se coucha ; c’était ce qu’il faisait presque toute la journée, depuis qu’on lui avait enlevé ses livres.

La Ramée prit les habits du prince sous prétexte qu’ils étaient couverts de poussière et qu’il allait les faire brosser, mais en réalité pour être sûr que le prince ne bougerait pas. C’était un homme de précaution que la Ramée. Heureusement le prince avait eu le temps de cacher la balle sous son traversin.

Aussitôt que la porte fut refermée, le duc déchira l’enveloppe de la balle avec ses dents, car on ne lui laissait aucun instrument tranchant : il mangeait avec des couteaux à lames d’argent pliantes et qui ne coupaient pas. Sous l’enveloppe était une lettre qui contenait les lignes suivantes :

« Monseigneur, vos amis veillent et l’heure de votre délivrance approche ; demandez après-demain à manger un pâté fait par le nouveau pâtissier qui a acheté le fonds de boutique de l’ancien, et qui n’est autre que Noirmont, votre maître d’hôtel ; n’ouvrez le pâté que lorsque vous serez seul, j’espère que vous serez content de ce qu’il contiendra.

« Le serviteur toujours dévoué de Votre Altesse, à la Bastille comme ailleurs,

« Comte de Rochefort. »

« P. S. Votre Altesse peut se fier à Grimaud en tout point ; c’est un garçon fort intelligent et qui nous est tout à fait dévoué. »

Le duc de Beaufort, à qui l’on avait rendu son feu depuis qu’il avait renoncé à la peinture, brûla la lettre, comme il avait fait avec plus de regret de celle de Mme de Montbazon, et il allait en faire autant de la balle, lorsqu’il pensa qu’elle pourrait lui être utile pour faire parvenir sa réponse à Rochefort.

Il était bien gardé, car au mouvement qu’il avait fait, la Ramée entra.

— Monseigneur a besoin de quelque chose ? dit-il.

— J’avais froid, répondit le duc, et j’attisais le feu pour qu’il donnât plus de chaleur. Vous savez, mon cher, que les chambres du donjon de Vincennes sont réputées pour leur fraîcheur. On pourrait y conserver la glace et on y récolte du salpêtre. Celles où sont morts Puylaurens, le maréchal d’Ornano et le grand prieur, mon oncle, valaient sous ce rapport, comme le disait Mme de Rambouillet, leur pesant d’arsenic.

Et le duc se recoucha en fourrant la balle sous son traversin. La Ramée sourit du bout des lèvres. C’était un brave homme au fond, qui s’était pris d’une grande affection pour son illustre prisonnier, et qui eût été désespéré qu’il lui arrivât malheur. Or, les malheurs successifs arrivés aux trois personnages qu’avait nommés le duc étaient incontestables.

— Monseigneur, lui dit-il, il ne faut point se livrer à de pareilles pensées. Ce sont ces pensées-là qui tuent et non le salpêtre.

— Eh ! mon cher, dit le duc, vous êtes charmant ; si je pouvais comme vous aller manger des pâtés et boire du vin de Bourgogne chez le successeur du père Marteau, cela me distrairait.

— Le fait est, monseigneur, dit la Ramée, que ses pâtés sont de fameux pâtés, et que son vin est un fier vin.

— En tout cas reprit le duc, sa cave et sa cuisine n’ont pas de peine à valoir mieux que celles de M. de Chavigny.

— Eh bien ! monseigneur, dit La Ramée donnant dans le piège, qui vous empêche d’en tâter ? d’ailleurs je lui ai promis votre pratique.

— Tu as raison, dit le duc, si je dois rester ici à perpétuité, comme mons Mazarin a eu la bonté de me le faire entendre, il faut que je me crée une distraction pour mes vieux jours, il faut que je me fasse gourmand.

— Monseigneur, dit la Ramée, croyez-en un bon conseil, n’attendez pas que vous soyez vieux pour cela.

— Bon ! dit à part lui le duc de Beaufort, tout homme doit avoir, pour perdre son cœur ou son âme, reçu de la munificence céleste un des sept péchés capitaux, quand il n’en a pas reçu deux ; il paraît que celui de maître la Ramée est la gourmandise. Soit, nous en profiterons.

Puis tout haut :

— Eh bien ! mon cher la Ramée, ajouta-t-il, c’est après-demain fête.

— Oui, monseigneur, c’est la Pentecôte.

— Voulez-vous me donner une leçon après-demain ?

— De quoi ?

— De gourmandise.

— Volontiers, monseigneur.

— Mais une leçon en tête-à-tête. Nous enverrons dîner les gardes à la cantine de M. de Chavigny, et nous ferons ici un déjeûner dont je vous laisse la direction.

— Hum ! fit la Ramée.

L’offre était séduisante ; mais la Ramée, quoi qu’en eût pensé de désavantageux en le voyant M. le cardinal, était un vieux routier qui connaissait tous les pièges que peut tendre un prisonnier. M. de Beaufort avait, disait-il, préparé quarante moyens de fuir de prison. Ce déjeûner ne cachait-il pas quelque ruse ?

Il réfléchit un instant, mais le résultat de ses réflexions fut qu’il commanderait les vivres et le vin, et que par conséquent aucune poudre ne serait semée sur les vivres, aucune liqueur ne serait mêlée au vin. Quant à le griser, le duc ne pouvait avoir une pareille intention, et il se mit à rire à cette seule pensée ; puis une idée lui vint qui conciliait tout.

Le duc avait suivi le monologue intérieur de la Ramée d’un œil assez inquiet à mesure que le trahissait sa physionomie ; mais enfin, le visage de l’exempt s’éclaira.

— Eh bien ! demanda le duc, cela va-t-il ?

— Oui, monseigneur, à une condition.

— Laquelle ?

— C’est que Grimaud nous servira à table.

Rien ne pouvait mieux aller au prince.

Cependant il eut cette puissance de faire prendre à sa figure une teinte de mauvaise humeur des plus visibles.

— Au diable votre Grimaud ! s’écria-t-il, il me gâtera toute la fête.

— Je lui ordonnerai de se tenir derrière Votre Altesse, et comme il ne souffle pas un mot, Votre Altesse ne le verra ni ne l’entendra, et avec un peu de bonne volonté pourra se figurer qu’il est à cent lieues d’elle.

— Mon cher, dit le duc, savez-vous ce que je vois de plus clair dans tout cela ?… c’est que vous vous défiez de moi.

— Monseigneur, c’est après-demain la Pentecôte.

— Eh bien ! que me fait la Pentecôte à moi ? Avez-vous peur que le Saint-Esprit ne descende sous la figure d’une langue de feu pour m’ouvrir les portes de ma prison ?

— Non, monseigneur, mais je vous ai raconté ce qu’avait prédit ce magicien damné.

— Et qu’a-t-il prédit ?

— Que le jour de la Pentecôte ne se passerait pas sans que Votre Altesse fût hors de Vincennes.

— Tu crois donc aux magiciens, imbécile ?

— Moi, dit la Ramée, je m’en soucie comme de cela, et il fit claquer ses doigts. Mais c’est monseigneur Giulio qui s’en soucie ; en qualité d’Italien, il est superstitieux.

Le duc haussa les épaules.

— Eh bien, soit, dit-il avec une bonhomie parfaitement jouée, j’accepte Grimaud, car sans cela la chose n’en finirait point ; mais je ne veux personne autre que Grimaud ; vous vous chargerez de tout, vous commanderez le déjeûner comme vous l’entendrez ; le seul mets que je désigne est un de ces pâtés dont vous m’avez parlé. Vous le commanderez pour moi, afin que le successeur du père Marteau se surpasse, et vous lui promettrez ma pratique, non seulement pour tout le temps que je resterai en prison, mais encore pour le moment où j’en serai sorti.

— Vous croyez donc toujours que vous en sortirez ? dit la Ramée.

— Dame ! répliqua le prince, ne fût-ce qu’à la mort du Mazarin : j’ai quinze ans de moins que lui. Il est vrai, ajouta-t-il en souriant, qu’à Vincennes on vit plus vite.

— Monseigneur, reprit La Ramée ; monseigneur !…

— Ou qu’on meurt plus tôt, ajouta le duc de Beaufort, ce qui revient au même.

— Monseigneur, dit la Ramée, je vais commander le déjeûner.

— Et vous croyez que vous pourrez faire quelque chose de votre élève ?

— Mais je l’espère, monseigneur, répondit la Ramée.

— S’il vous en laisse le temps, murmura le duc.

— Que dit monseigneur ? demanda la Ramée.

— Monseigneur dit que vous n’épargniez pas la bourse de M. le cardinal, qui a bien voulu se charger de notre pension.

La Ramée s’arrêta à la porte.

— Qui monseigneur veut-il que je lui envoie ?

— Qui vous voudrez, excepté Grimaud.

— L’officier des gardes, alors ?

— Avec son jeu d’échecs.

— Oui.

Et la Ramée sortit.

Cinq minutes après, l’officier des gardes entrait et le duc de Beaufort paraissait profondément plongé dans les sublimes combinaisons de l’échec et mat.

C’est une singulière chose que la pensée, et quelles révolutions un signe, un mot, une espérance, y opèrent. Le duc était depuis cinq ans en prison, et un regard jeté en arrière lui faisait paraître ces cinq années, qui cependant s’étaient écoulées bien lentement, moins longues que les deux jours, les quarante-huit heures qui le séparaient encore du moment fixé pour l’évasion.

Puis il y avait une chose surtout qui le préoccupait affreusement. C’était de quelle manière s’opérerait cette évasion. On lui avait fait espérer le résultat ; mais on lui avait caché les détails que devait contenir le mystérieux pâté. Quels amis l’attendaient ? Il avait donc encore des amis après cinq ans de prison ? En ce cas il était un prince bien privilégié.

Il oubliait qu’outre ses amis, chose bien plus extraordinaire, une femme s’était souvenue de lui ; il est vrai qu’elle ne lui avait peut-être pas été bien scrupuleusement fidèle, mais elle ne l’avait pas oublié, ce qui était beaucoup.

Il y en avait là plus qu’il n’en fallait pour donner des préoccupations au duc, aussi en fut-il des échecs comme de la longue paume. M. de Beaufort fit école sur école, et l’officier le battit à son tour le soir comme l’avait battu le matin la Ramée.

Mais ses défaites successives avaient eu un avantage, c’était de conduire le prince jusqu’à huit heures du soir ; c’étaient toujours trois heures gagnées ; puis la nuit allait venir, et avec la nuit le sommeil.

Le duc le pensait ainsi du moins ; mais le sommeil est une divinité fort capricieuse, et c’est justement lorsqu’on l’invite qu’elle se fait attendre. Le duc l’attendit jusqu’à minuit, se tournant et se retournant sur ses matelas comme saint Laurent sur son gril. Enfin il s’endormit.

Mais avec le jour il s’éveilla : il avait fait des rêves fantastiques ; il lui était poussé des ailes ; il avait alors et tout naturellement voulu s’envoler, et d’abord ses ailes l’avaient parfaitement soutenu ; mais parvenu à une certaine hauteur, cet appui étrange lui avait manqué tout à coup, ses ailes s’étaient brisées, et il lui avait semblé qu’il roulait dans des abîmes sans fond, et il s’était réveillé le front couvert de sueur et brisé comme s’il avait réellement fait une chute aérienne.

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