Vingt ans après (page 18)
Alors il s’était endormi pour errer de nouveau dans un dédale de songes plus insensés les uns que les autres : à peine ses yeux étaient-ils fermés, que son esprit, tendu vers un seul but, son évasion, se reprenait à tenter cette évasion. Alors c’était autre chose : on avait trouvé un passage souterrain qui devait le conduire hors de Vincennes, il s’était engagé dans ce passage, et Grimaud marchait devant lui une lanterne à la main ; mais peu à peu le passage se rétrécissait, et cependant le duc continuait toujours son chemin ; enfin le souterrain devenait si étroit, que le fugitif essayait inutilement d’aller plus loin, les parois de la muraille se resserraient et le pressaient entre elles, il faisait des efforts inouïs pour avancer ; la chose était impossible, et cependant il voyait au loin devant lui Grimaud avec sa lanterne qui continuait de marcher ; il voulait l’appeler pour qu’il lui aidât à se tirer de ce défilé qui l’étouffait, mais impossible de prononcer une parole. Alors, à l’autre extrémité, à celle par laquelle il était venu, il entendait les pas de ceux qui le poursuivaient ; ces pas se rapprochaient incessamment, il était découvert, il n’avait plus d’espoir de fuir. La muraille semblait être d’intelligence avec ses ennemis, et le presser d’autant plus qu’il avait plus besoin de fuir ; enfin, il entendait la voix de la Ramée, il l’apercevait. La Ramée étendait la main et lui posait cette main sur l’épaule en éclatant de rire ; il était repris et conduit dans cette chambre basse et voûtée où étaient morts le maréchal Ornano, Puylaurens et son oncle ; leurs trois tombes étaient là, bosselant le terrain, et une quatrième fosse était ouverte, n’attendant plus qu’un cadavre.
Aussi, quand il se réveilla, le duc fit-il autant d’efforts pour se tenir éveillé qu’il en avait fait pour s’endormir, et lorsque la Ramée entra, il le trouva si pâle et si fatigué qu’il lui demanda s’il était malade.
— En effet, dit un des gardes qui avait couché dans la chambre et qui n’avait pas pu dormir à cause d’un mal de dents que lui avait donné l’humidité, monseigneur a eu une nuit fort agitée, et deux ou trois fois dans ses rêves a appelé au secours.
— Qu’a donc monseigneur ? demanda la Ramée.
— Eh ! c’est toi, imbécile, dit le duc, qui avec toutes tes billevesées d’évasion m’as rompu hier la tête, et qui es cause que j’ai rêvé que je me sauvais, et qu’en me sauvant je me cassais le cou.
La Ramée éclata de rire.
— Vous le voyez, Monseigneur, dit La Ramée, c’est un avertissement du ciel ; aussi j’espère que Monseigneur ne commettra jamais de pareilles imprudences qu’en rêve.
— Et vous avez raison, mon cher la Ramée, dit le duc en essuyant la sueur qui lui coulait encore sur le front, tout éveillé qu’il était, je ne veux plus penser qu’à boire et à manger.
— Chut ! dit la Ramée.
Et il éloigna les gardes les uns après les autres sous un prétexte quelconque.
— Eh bien ? demanda le duc quand ils furent seuls.
— Eh bien, dit la Ramée, votre souper est commandé.
— Ah ! fit le prince, et de quoi se composera-t-il ? voyons, monsieur mon majordome.
— Monseigneur a promis de s’en rapporter à moi.
— Et il y aura un pâté ?
— Je crois bien ! gros comme une tour.
— Fait par le successeur du père Marteau ?
— Il est commandé.
— Et tu lui as dit que c’était pour moi ?
— Je le lui ai dit.
— Et il a répondu ?…
— Qu’il ferait de son mieux pour contenter Votre Altesse.
— À la bonne heure ! dit le duc en se frottant les mains.
— Peste ! monseigneur, dit la Ramée, comme vous mordez à la gourmandise ; je ne vous ai pas encore vu, depuis cinq ans, si joyeux visage qu’en ce moment.
Le duc vit qu’il n’avait point été assez maître de lui ; mais, en ce moment, comme s’il eût écouté à la porte et qu’il eût compris qu’une distraction aux idées de la Ramée était urgente, Grimaud entra et fit signe à la Ramée qu’il avait quelque chose à lui dire. La Ramée s’approcha de Grimaud, qui lui parla tout bas. Le duc se remit pendant ce temps.
— J’ai déjà défendu à cet homme, dit-il, de se présenter ici sans ma permission.
— Monseigneur, dit la Ramée, il faut lui pardonner, car c’est moi qui l’ai mandé.
— Et pourquoi l’avez-vous mandé, puisque vous savez qu’il me déplaît ?
— Monseigneur se rappelle ce qui a été convenu, dit la Ramée, et qu’il doit nous servir à ce fameux souper. Monseigneur a oublié le souper ?
— Non. Mais j’avais oublié M. Grimaud.
— Monseigneur sait qu’il n’y a pas de souper sans lui.
— Allons donc ! faites à votre guise.
— Approchez, mon garçon, dit la Ramée, et écoutez ce que je vais vous dire.
Grimaud s’approcha avec son visage le plus renfrogné.
La Ramée continua :
— Monseigneur me fait l’honneur de m’inviter à souper demain en tête à tête.
Grimaud fit un signe qui voulait dire qu’il ne voyait pas en quoi la chose pouvait le regarder.
— Si fait, si fait, dit la Ramée, la chose vous regarde, au contraire, car vous aurez l’honneur de nous servir, sans compter que si bon appétit et si grande soif que nous ayons, il restera bien quelque chose au fond des plats et au fond des bouteilles, et que ce quelque chose sera pour vous.
Grimaud s’inclina en signe de remercîment.
— Et maintenant, monseigneur, dit la Ramée, j’en demande pardon à Votre Altesse, il paraît que M. de Chavigny s’absente pour quelques jours, et avant son départ il me prévient qu’il a des ordres à me donner.
Le duc essaya d’échanger un regard avec Grimaud, mais l’œil de Grimaud était sans regard.
— Allez, dit le duc à la Ramée, et revenez le plus tôt possible.
— Monseigneur veut-il donc prendre sa revanche de la partie de paume d’hier ?
Grimaud fit un signe de tête imperceptible de haut en bas.
— Oui, dit le duc, mais prenez garde, mon cher la Ramée, les jours se suivent et ne se ressemblent pas ; de sorte qu’aujourd’hui je suis décidé à vous battre d’importance.
La Ramée sortit ; Grimaud le suivit des yeux, sans que le reste de son corps déviât d’une ligne ; puis, lorsqu’il vit la porte refermée, il tira vivement de sa poche un crayon et un carré de papier.
— Écrivez, monseigneur, dit-il.
— Et que faut-il que j’écrive ?
Grimaud fit un signe du doigt et dicta :
« Tout est prêt pour demain soir, tenez-vous sur vos gardes de sept à neuf heures, ayez deux chevaux de main tout prêts, nous descendrons par la première fenêtre de la galerie. »
— Après ? dit le duc.
— Après, monseigneur ? reprit Grimaud étonné. Après ? signez.
— Et c’est tout ?
— Que voulez-vous de plus, monseigneur ? reprit Grimaud, qui était pour la plus austère concision.
Le duc signa.
— Maintenant, dit Grimaud, monseigneur a-t-il perdu la balle ?
— Quelle balle ?
— Celle qui contenait la lettre.
— Non, j’ai pensé qu’elle pouvait nous être utile. La voici.
Et le duc prit la balle sous son oreiller et la présenta à Grimaud.
Grimaud sourit le plus agréablement qu’il lui fut possible.
— Eh bien ? demanda le duc.
— Eh bien, Monseigneur, dit Grimaud, je recouds le papier dans la balle, et en jouant à la paume vous envoyez la balle dans le fossé.
— Mais peut-être sera-t-elle perdue ?
— Soyez tranquille, monseigneur, il y aura quelqu’un pour la ramasser.
— Un jardinier ? demanda le duc.
Grimaud fit signe que oui.
— Le même qu’hier ?
Grimaud répéta son signe.
— Le comte de Rochefort, alors ?
Grimaud fit trois fois signe que oui.
— Mais, voyons, dit le duc, donne-moi au moins quelques détails sur la manière dont nous devons fuir.
— Cela m’est défendu, dit Grimaud, avant le moment même de l’exécution.
— Quels sont ceux qui m’attendront de l’autre côté du fossé ?
— Je n’en sais rien, monseigneur.
— Mais au moins, dis-moi ce que contiendra ce fameux pâté si tu ne veux pas que je devienne fou.
— Monseigneur, dit Grimaud, il contiendra deux poignards, une corde à nœud et une poire d’angoisse.
— Bien, je comprends.
— Monseigneur voit qu’il y en aura pour tout le monde.
— Nous prendrons pour nous les poignards et la corde, dit le duc.
— Et nous ferons manger la poire à la Ramée, répondit Grimaud.
— Mon cher Grimaud, dit le duc, tu ne parles pas souvent, mais quand tu parles, c’est une justice à te rendre, tu parles d’or.
CHAPITRE XXII. UNE AVENTURE DE MARIE MICHON.
ers la même époque où ces projets d’évasion se tramaient entre le duc de Beaufort et Grimaud, deux hommes à cheval, suivis à quelques pas par un laquais, entraient dans Paris par la rue du Faubourg-Saint-Marcel. Ces deux hommes, c’étaient le comte de La Fère et le vicomte de Bragelonne.
C’était la première fois que le jeune homme venait à Paris, et Athos n’avait pas mis grande coquetterie en faveur de la capitale, son ancienne amie, en la lui montrant de ce côté. Certes, le dernier village de la Touraine était plus agréable à la vue que Paris, vu sous la face avec laquelle il regarde Blois. Aussi, faut-il le dire à la honte de cette ville tant vantée, elle produisit un médiocre effet sur le jeune homme.
Athos avait toujours son air insoucieux et serein.
Arrivé à Saint-Médard, Athos, qui servait dans ce grand labyrinthe de guide à son compagnon de voyage, prit la rue des Postes, puis celle de l’Estrapade, puis celle des Fossés-Saint-Michel, puis celle de Vaugirard. Parvenus à la rue Férou, les voyageurs s’y engagèrent. Vers la moitié de cette rue Athos leva les yeux en souriant, et, montrant une maison de bourgeoise apparence au jeune homme :
— Tenez, Raoul, lui dit-il, voici une maison où j’ai passé sept des plus douces et des plus cruelles années de ma vie.
Le jeune homme sourit à son tour et salua la maison. La piété de Raoul pour son protecteur se manifestait dans tous les actes de sa vie. Quant à Athos, nous l’avons dit, Raoul était non seulement pour lui le centre, mais encore, moins ses anciens souvenirs de régiment, le seul objet de ses affections, et l’on comprend de quelle façon tendre et profonde cette fois pouvait aimer le cœur d’Athos.
Les deux voyageurs s’arrêtèrent rue du Vieux-Colombier, à l’enseigne du Renard vert. Athos connaissait la taverne de longue date. Cent fois il y était venu avec ses amis, mais depuis vingt ans il s’était fait force changements dans l’hôtel, à commencer par les maîtres.
Les voyageurs remirent leurs chevaux aux mains des garçons, et comme c’étaient des animaux de noble race, ils recommandèrent qu’on en eût le plus grand soin, qu’on ne leur donnât que de la paille et de l’avoine, et qu’on leur lavât le poitrail et les jambes avec du vin tiède. Ils avaient fait vingt lieues dans la journée. Puis, s’étant occupés d’abord de leurs chevaux, comme doivent faire de vrais cavaliers, ils demandèrent ensuite deux chambres pour eux.
— Vous allez faire toilette, Raoul, dit Athos ; je vous présente à quelqu’un.
— Aujourd’hui, monsieur ? demanda le jeune homme.
— Dans une demi-heure.
Le jeune homme salua.
Peut-être, moins infatigable qu’Athos, qui semblait de fer, eût-il préféré un bain dans cette rivière de Seine dont il avait tant entendu parler et qu’il se promettait bien de trouver inférieure à la Loire, et son lit après, mais le comte de La Fère avait parlé, il ne songea qu’à obéir.
— À propos, dit Athos, soignez-vous, Raoul ; je veux qu’on vous trouve beau.
— J’espère, monsieur, dit le jeune homme en souriant, qu’il ne s’agit point de mariage. Vous savez mes engagements avec Louise.
Athos sourit à son tour.
— Non, soyez tranquille, dit-il, quoique ce soit à une femme que je vais vous présenter.
— Une femme ? demanda Raoul.
— Oui, et je désire même que vous l’aimiez.
Le jeune homme regarda le comte avec une certaine inquiétude, mais au sourire d’Athos, il fut bien vite rassuré.
— Et quel âge a-t-elle ? demanda le vicomte de Bragelonne.
— Mon cher Raoul, apprenez une fois pour toutes, dit Athos, que voilà une question qui ne se fait jamais. Quand vous pouvez lire son âge sur le visage d’une femme, il est inutile de le lui demander ; quand vous ne le pouvez plus, c’est indiscret.
— Et est-elle belle ?
— Il y a seize ans, elle passait non seulement pour la plus jolie, mais encore pour la plus gracieuse femme de France.
Cette réponse rassura complètement le vicomte. Athos ne pouvait avoir aucun projet sur lui et sur une femme qui passait pour la plus jolie et la plus gracieuse de France un an avant qu’il ne vînt au monde. Il se retira donc dans sa chambre, et avec cette coquetterie qui va si bien à la jeunesse, il s’appliqua à suivre les instructions d’Athos, c’est-à-dire à se faire le plus beau qu’il lui était possible. Or c’était chose facile avec ce que la nature avait fait pour cela.
Lorsqu’il reparut, Athos le reçut avec ce sourire paternel dont autrefois il accueillait d’Artagnan, mais qui s’était empreint d’une plus profonde tendresse encore pour Raoul.
Athos jeta un regard sur ses pieds, sur ses mains et sur ses cheveux, ces trois signes de race. Ses cheveux noirs étaient élégamment partagés comme on les portait à cette époque et retombaient en boucles, encadrant son visage au teint mat ; des gants de daim grisâtres et qui s’harmonisaient avec son feutre dessinaient une main fine et élégante, tandis que ses bottes, de la même couleur que ses gants et son feutre, pressaient un pied qui semblait être celui d’un enfant de dix ans.
— Allons, murmura-t-il, si elle n’est pas fière de lui, elle sera bien difficile.
Il était trois heures de l’après-midi, c’est-à-dire l’heure convenable aux visites. Les deux voyageurs s’acheminèrent par la rue de Grenelle, prirent la rue des Rosiers, entrèrent dans la rue Saint-Dominique, et s’arrêtèrent devant un magnifique hôtel, situé en face des Jacobins, et que surmontaient les armes de Luynes.
— C’est ici, dit Athos.
Il entra dans l’hôtel de ce pas ferme et assuré qui indique au suisse que celui qui entre a le droit d’en agir ainsi. Il monta le perron, et s’adressant à un laquais qui attendait en grande livrée, il demanda si Mme la duchesse de Chevreuse était visible et si elle pouvait recevoir M. le comte de La Fère.
Un instant après le laquais rentra, et dit que, quoique Mme la duchesse de Chevreuse n’eût pas l’honneur de connaître monsieur le comte de La Fère, elle le priait de vouloir bien entrer.
Athos suivit le laquais, qui lui fit traverser une longue file d’appartements et s’arrêta enfin devant une porte fermée. On était dans un salon. Athos fit signe au vicomte de Bragelonne de s’arrêter là où il était.
Le laquais ouvrit et annonça M. le comte de La Fère.
Mme de Chevreuse, dont nous avons si souvent parlé dans notre histoire des Trois Mousquetaires, sans avoir eu jamais l’occasion de la mettre en scène, passait encore pour une fort belle femme. En effet, quoiqu’elle eût à cette époque déjà 44 ou 45 ans, à peine en paraissait-elle 38 ou 39 ; elle avait toujours ses beaux cheveux blonds, ses grands yeux vifs et intelligents que l’intrigue avait si souvent ouverts et l’amour si souvent fermés, et sa taille de nymphe, qui faisait que lorsqu’on la voyait par-derrière, elle semblait toujours être la jeune fille qui sautait avec Anne d’Autriche ce fossé des Tuileries qui priva, en 1623, la couronne de France d’un héritier.
Au reste, c’était toujours la même folle créature qui a jeté sur ses amours un tel cachet d’originalité que ses amours sont presque devenues une illustration pour sa famille.
Elle était dans un petit boudoir dont la fenêtre donnait sur le jardin. Ce boudoir, selon la mode qu’en avait fait venir Mme de Rambouillet en bâtissant son hôtel, était tendu d’une espèce de damas bleu à fleurs roses et à feuillage d’or. Il y avait une grande coquetterie à une femme de l’âge de Mme de Chevreuse à rester dans un pareil boudoir, et surtout comme elle était en ce moment, c’est-à-dire couchée sur une chaise longue et la tête appuyée à la tapisserie. Elle tenait à la main un livre entrouvert et avait un coussin pour soutenir le bras qui tenait ce livre.
À l’annonce du laquais, elle se souleva un peu et avança curieusement la tête.
Athos parut. Il était vêtu de velours violet avec des passementeries pareilles ; les aiguillettes étaient d’argent bruni, son manteau n’avait aucune broderie d’or, et une simple plume violette enveloppait son feutre noir. Il avait aux pieds des bottes de cuir noir, et à son ceinturon verni pendait cette épée à la poignée magnifique que Porthos avait si souvent admirée rue Férou, mais qu’Athos n’avait jamais voulu lui prêter. De splendides dentelles formaient le col rabattu de sa chemise ; des dentelles retombaient aussi sur les revers de ses bottes.
Il y avait dans toute la personne de celui qu’on venait d’annoncer ainsi sous un nom complètement inconnu à Mme de Chevreuse un tel air de gentilhomme de haut lieu, qu’elle se souleva à demi, et lui fit gracieusement signe de prendre un siége auprès d’elle.
Athos salua et obéit. Le laquais allait se retirer lorsque Athos fit un signe qui le retint.
— Madame, dit-il à la duchesse, j’ai eu cette audace de me présenter à votre hôtel sans être connu de vous ; elle m’a réussi, puisque vous avez daigné me recevoir. J’ai maintenant celle de vous demander une demi-heure d’entretien.
— Je vous l’accorde, monsieur, répondit Mme de Chevreuse avec son plus gracieux sourire.
— Mais ce n’est pas tout, madame. Oh ! je suis un grand ambitieux, je le sais ! l’entretien que je vous demande est un entretien de tête à tête, et dans lequel j’aurais un bien vif désir de ne pas être interrompu.
— Je n’y suis pour personne, dit la duchesse de Chevreuse au laquais. Allez.
Le laquais sortit.
Il se fit un instant de silence, pendant lequel ces deux personnages qui se reconnaissaient si bien à la première vue pour être de haute race, s’examinèrent sans aucun embarras de part ni d’autre.
La duchesse de Chevreuse rompit la première le silence.
— Eh bien ! monsieur, dit-elle en souriant, ne voyez-vous pas que j’attends avec impatience ?
— Et moi, Madame, répondit Athos, je regarde avec admiration.
— Monsieur, dit Mme de Chevreuse, il faut m’excuser, car j’ai hâte de savoir à qui je parle. Vous êtes homme de cour, c’est incontestable, et cependant je ne vous ai jamais vu à la cour. Sortez-vous de la Bastille, par hasard ?
— Non, madame, répondit en souriant Athos, mais peut-être suis-je sur le chemin qui y mène.
— Ah ! en ce cas, dites-moi vite qui vous êtes et allez-vous-en, répondit la duchesse de ce ton enjoué qui avait un si grand charme chez elle ; car je suis déjà bien assez compromise comme cela, sans me compromettre encore davantage.
— Qui je suis, madame ? On vous a dit mon nom, le comte de La Fère. Ce nom, vous ne l’avez jamais su. Autrefois j’en portais un autre que vous avez su peut-être, mais que vous avez certainement oublié.
— Dites toujours, monsieur.
— Autrefois, reprit le comte de La Fère, je m’appelais Athos.
Mme de Chevreuse ouvrit de grands yeux étonnés. Il était évident, comme le lui avait dit le comte, que ce nom n’était pas tout à fait effacé de sa mémoire, quoiqu’il y fût fort confondu parmi d’anciens souvenirs.
— Athos ? dit-elle ; attendez donc.
Et elle posa ses deux mains sur son front comme pour forcer les mille idées fugitives qu’il contenait à se fixer un instant pour lui laisser voir clair dans leur troupe brillante et diaprée.
— Voulez-vous que je vous aide, madame ? dit en souriant Athos.
— Mais oui, dit la duchesse déjà fatiguée de chercher ; vous me ferez plaisir.
— Cet Athos était lié avec trois jeunes mousquetaires qui se nommaient d’Artagnan, Porthos, et…
Athos s’arrêta.
— Et Aramis, dit vivement la duchesse.
— Et Aramis, c’est cela, reprit Athos ; vous n’avez donc pas tout à fait oublié ce nom ?
— Non, dit-elle, non ; pauvre Aramis ! c’était un charmant gentilhomme, élégant, discret et faisant de jolis vers ; je crois qu’il a mal tourné, dit-elle.
— Au plus mal ; il s’est fait abbé.