Vingt ans après (page 20)
La conversation en était restée là, et Scarron, par esprit de contrariété, n’en avait vu que plus souvent M. de Gondy.
Or, le matin du jour où nous sommes arrivés, et qui était le jour d’échéance de son trimestre, Scarron, comme c’était son habitude, avait envoyé son laquais avec son reçu pour toucher son trimestre à la caisse des pensions, mais il lui avait été répondu :
« Que l’État n’avait plus d’argent pour M. l’abbé Scarron. »
Lorsque le laquais apporta cette réponse à Scarron, il avait près de lui M. le duc de Longueville, qui offrit de lui donner une pension double de celle que le Mazarin lui supprimait ; mais le rusé goutteux n’avait garde d’accepter. Il fit si bien qu’à quatre heures de l’après-midi toute la ville savait le refus du cardinal. Justement c’était le jeudi, jour de réception chez l’abbé ; on y vint en foule, et l’on fronda d’une manière enragée par toute la ville.
Athos rencontra dans la rue Saint-Honoré deux gentilshommes qu’il ne connaissait pas, à cheval comme lui, suivis d’un laquais comme lui et faisant le même chemin que lui. L’un des deux mit le chapeau à la main et lui dit :
— Croiriez-vous bien, monsieur, que ce pleutre de Mazarin a supprimé la pension au pauvre Scarron !
— Cela est extravagant, dit Athos en saluant à son tour les deux cavaliers.
— On voit que vous êtes honnête homme, monsieur, répondit le même seigneur qui avait déjà adressé la parole à Athos, et ce Mazarin est véritablement un fléau.
— Hélas ! Monsieur, répondit Athos, à qui le dites-vous !
Et ils se séparèrent avec force politesses.
— Cela tombe bien, que nous devions y aller ce soir, dit Athos au vicomte ; nous ferons notre compliment à ce pauvre homme.
— Mais qu’est-ce donc que ce M. Scarron, qui met ainsi en émoi tout Paris ? demanda Raoul. Est-ce quelque ministre disgracié ?
— Oh ! mon Dieu, non, vicomte, répondit Athos : c’est tout bonnement un petit gentilhomme de grand esprit qui sera tombé dans la disgrâce du cardinal pour avoir fait quelque quatrain contre lui.
— Est-ce que les gentilshommes font des vers ? demanda naïvement Raoul ; je croyais que c’était déroger.
— Oui, mon cher vicomte, répondit Athos en riant, quand on les fait mauvais, mais quand on les fait bons, cela illustre encore. Voyez M. de Rotrou. Cependant, continua Athos du ton dont on donne un conseil salutaire, je crois qu’il vaut mieux ne pas en faire.
— Et alors, demanda Raoul, ce M. Scarron est poète ?
— Oui, vous voilà prévenu, vicomte ; faites bien attention à vous dans cette maison, ne parlez que par gestes, ou plutôt écoutez toujours.
— Oui, monsieur, répondit Raoul.
— Vous me verrez causant beaucoup avec un gentilhomme de mes amis : ce sera l’abbé d’Herblay, dont vous m’avez souvent entendu parler.
— Je me le rappelle, monsieur.
— Approchez-vous quelquefois de nous comme pour nous parler, mais ne nous parlez pas ; n’écoutez pas non plus. Ce jeu servira pour que les importuns ne nous dérangent point.
— Fort bien, monsieur, et je vous obéirai très exactement.
Athos alla faire deux visites dans Paris. Puis, à sept heures ils se dirigèrent vers la rue des Tournelles. La rue était obstruée par les porteurs, les chevaux et les valets de pied. Athos se fit faire passage et entra suivi du jeune homme. La première personne qui le frappa en entrant fut Aramis, installé près d’un fauteuil à roulettes fort large, recouvert d’un dais en tapisserie, sous lequel s’agitait, enveloppée dans une couverture de brocart, une petite figure assez jeune, assez rieuse, mais parfois pâlissante, sans que ses yeux cessassent néanmoins d’exprimer un sentiment vif, spirituel ou gracieux. C’était l’abbé Scarron, toujours riant, raillant, complimentant, souffrant et se grattant avec une petite baguette.
Autour de cette espèce de tente roulante s’empressait une foule de gentilshommes et de dames. La chambre était fort propre et convenablement meublée. De grandes pentes de soies brochées de fleurs qui avaient été autrefois de couleurs vives et qui pour le moment étaient un peu passées, tombaient des larges fenêtres. La tapisserie était modeste, mais de bon goût ; deux laquais fort polis et dressés aux bonnes manières faisaient le service avec distinction.
En apercevant Athos, Aramis s’avança vers lui, le prit par la main et le présenta à M. Scarron, qui témoigna autant de plaisir que de respect au nouvel hôte, et fit un compliment très spirituel pour le vicomte. Raoul resta interdit, car il ne s’était pas préparé à la majesté du bel esprit. Toutefois il salua avec beaucoup de grâce. Athos reçut ensuite les compliments de deux ou trois seigneurs auxquels le présenta Aramis ; puis le tumulte de son entrée s’effaça peu à peu, et la conversation devint générale.
Au bout de quatre ou cinq minutes, que Raoul employa à se remettre et à prendre topographiquement connaissance de l’assemblée, la porte se rouvrit et un laquais annonça Mlle Paulet.
Athos toucha de la main l’épaule du vicomte.
— Regardez cette femme, Raoul, dit-il, car c’est un personnage historique ; c’est chez elle que se rendait le roi Henri IV lorsqu’il fut assassiné.
Raoul tressaillit ; à chaque instant, depuis quelques jours, se levait pour lui quelque rideau qui lui découvrait un aspect héroïque : cette femme, encore jeune et encore belle, qui entrait, avait connu Henri IV et lui avait parlé.
Chacun s’empressa près de la nouvelle venue, car elle était toujours fort à la mode. C’était une grande personne à taille fine et onduleuse, avec une forêt de cheveux dorés, comme Raphaël les affectionnait, et comme Titien en a mis à toutes ses Madeleines. Cette couleur fauve, ou peut-être aussi la royauté qu’elle avait conquise sur les autres femmes, l’avait fait surnommer la Lionne.
Nos belles dames d’aujourd’hui qui visent à ce titre fashionable sauront donc qu’il leur vient, non pas d’Angleterre, comme elles le croyaient peut-être, mais de leur belle et spirituelle compatriote Mlle Paulet.
Mlle Paulet alla droit à Scarron au milieu du murmure qui de toutes parts s’éleva à son arrivée.
— Eh bien ! mon cher abbé, dit-elle de sa voix tranquille, vous voilà donc pauvre ? Nous avons appris cela cet après-midi, chez Mme de Rambouillet. C’est M. de Grasse qui nous l’a dit.
— Oui, mais l’État est riche maintenant, dit Scarron ; il faut savoir se sacrifier à son pays.
— M. le cardinal va s’acheter pour quinze cents livres de plus de pommades et de parfums par an, dit un frondeur qu’Athos reconnut pour le gentilhomme qu’il avait rencontré rue Saint-Honoré.
— Mais la muse, que dira-t-elle ? répondit Aramis de sa voix mielleuse ; la muse, qui a besoin de la médiocrité dorée ? Car enfin :
Si Virgilio puer aut tolerabile desit
Hospitium, caderent omnes a crinibus hydri.
— Bon, dit Scarron en tendant la main à Mlle Paulet ; mais si je n’ai plus mon hydre, il me reste au moins ma lionne.
Tous les mots de Scarron paraissaient exquis ce soir-là. C’est le privilège de la persécution. M. Ménage en fit des bonds d’enthousiasme.
Mlle Paulet alla prendre sa place accoutumée ; mais avant de s’asseoir, elle promena du haut de sa grandeur un regard de reine sur toute l’assemblée, et ses yeux s’arrêtèrent sur Raoul.
Athos sourit.
— Vous avez été remarqué par Mlle Paulet, vicomte ; allez la saluer ; donnez-vous pour ce que vous êtes, pour un franc provincial, mais ne vous avisez pas de lui parler d’Henri IV.
Le vicomte s’approcha en rougissant de la Lionne, et on le confondit bientôt avec tous les seigneurs qui entouraient sa chaise.
Cela faisait déjà deux groupes bien distincts, celui qui entourait M. Ménage et celui qui entourait Mlle Paulet ; Scarron courait de l’un à l’autre, manœuvrant son fauteuil à roulettes au milieu de tout ce monde, avec autant d’adresse qu’un pilote expérimenté ferait d’une barque au milieu d’une mer parsemée d’écueils.
— Quand causerons-nous ? dit Athos à Aramis.
— Tout à l’heure, répondit celui-ci ; il n’y a pas encore assez de monde, et nous serions remarqués.
En ce moment la porte s’ouvrit, et le laquais annonça M. le coadjuteur.
À ce nom, tout le monde se retourna, car c’était un nom qui commençait déjà à devenir célèbre.
Athos fit comme les autres. Il ne connaissait l’abbé de Gondy que de nom. Il vit entrer un petit homme noir, mal fait, myope, maladroit de ses mains à toutes choses, excepté à tirer l’épée et le pistolet, qui alla tout d’abord donner contre une table, qu’il faillit renverser, mais ayant avec tout cela quelque chose de haut et de fier dans le visage.
Scarron se tourna de son côté et vint au-devant de lui dans son fauteuil ; mademoiselle Paulet salua de sa place et de la main.
— Eh bien ! dit le coadjuteur en apercevant Scarron, ce qui ne fut que lorsqu’il se trouva sur lui, vous voilà donc en disgrâce, l’abbé ?
C’était la phrase sacramentelle ; elle avait été dite cent fois dans la soirée, et Scarron en était à son centième bon mot sur le même sujet ; aussi faillit-il rester court ; mais un effort désespéré le sauva.
— M. le cardinal Mazarin a bien voulu songer à moi, dit-il.
— Prodigieux ! s’écria Ménage.
— Mais comment allez-vous faire pour continuer de nous recevoir ? ajouta le coadjuteur. Si vos revenus baissent, je vais être obligé de vous faire nommer chanoine de Notre-Dame.
— Oh ! non pas, dit Scarron, je vous compromettrais trop.
— Alors vous avez des ressources que nous ne connaissons pas.
— J’emprunterai à la reine.
— Mais Sa Majesté n’a rien à elle, dit Aramis ; ne vit-elle pas sous le régime de la communauté ?
Le coadjuteur se retourna et sourit à Aramis en lui faisant du bout du doigt un signe d’amitié.
— Pardon, mon cher abbé, lui dit-il, vous êtes en retard, et il faut que je vous fasse un cadeau.
— De quoi ? dit Aramis.
— D’un cordon de chapeau.
Chacun se retourna du côté du coadjuteur, qui tira de sa poche un cordon de soie d’une forme singulière.
— Ah ! mais, dit Scarron, c’est une fronde, cela !
— Justement, dit le coadjuteur, on fait tout à la fronde. Mlle Paulet, j’ai un éventail pour vous à la fronde. Je vous donnerai mon marchand de gants, d’Herblay, il fait des gants à la fronde ; et à vous, Scarron, mon boulanger avec un crédit illimité : il fait des pains à la fronde qui sont excellents.
Aramis prit le cordon et le noua autour de son chapeau.
En ce moment la porte s’ouvrit, et le laquais cria à haute voix :
— Mme la duchesse de Chevreuse !
Au nom de Mme de Chevreuse, tout le monde se leva. Scarron dirigea vivement son fauteuil du côté de la porte. Raoul rougit. Athos fit un signe à Aramis, qui alla se tapir dans l’embrasure d’une fenêtre.
Au milieu des compliments respectueux qui l’accueillirent à son entrée, la duchesse cherchait visiblement quelqu’un ou quelque chose. Enfin elle distingua Raoul, et ses yeux devinrent étincelants ; elle aperçut Athos, et devint rêveuse ; elle vit Aramis dans l’embrasure de sa fenêtre, et fit un imperceptible mouvement de surprise derrière son éventail.
— À propos, dit-elle, comme pour chasser les idées qui l’envahissaient malgré elle, comment va ce pauvre Voiture ? Savez-vous, Scarron ?
— Comment, M. Voiture est malade ? demanda le seigneur qui avait parlé à Athos dans la rue Saint-Honoré ; et qu’a-t-il donc fait encore ?
— Il a joué sans avoir eu le soin de faire prendre par son laquais des chemises de rechange, dit le coadjuteur, de sorte qu’il a attrapé un froid et s’en va mourant.
— Où donc cela ?
— Eh mon Dieu ! chez moi. Imaginez donc que le pauvre Voiture avait fait un vœu solennel de ne plus jouer. Au bout de trois jours, il n’y peut plus tenir, et s’achemine vers l’archevêché pour que je le relève de son vœu. Malheureusement, en ce moment-là, j’étais en affaires très sérieuses avec ce bon conseiller Broussel, au plus profond de mon appartement, lorsque Voiture aperçoit le marquis de Luynes à une table et attendant un joueur. Le marquis l’appelle, l’invite à se mettre à table. Voiture répond qu’il ne peut pas jouer que je ne l’aie relevé de son vœu. Luynes s’engage en mon nom, prend le péché pour son compte ; Voiture se met à table, perd quatre cents écus, prend froid en sortant et se couche pour ne plus se relever.
— Est-il donc si mal que cela, ce cher Voiture ? demanda Aramis à demi caché derrière son rideau de fenêtre.
— Hélas ! répondit M. Ménage, il est fort mal, et ce grand homme va peut-être nous quitter, deseret orbem.
— Bon, dit avec aigreur Mlle Paulet, lui, mourir ! il n’a de garde ! il est entouré de sultanes comme un Turc. Mme de Saintot est accourue et lui donne des bouillons, la Renaudot lui chauffe ses draps, et il n’y a pas jusqu’à notre amie, la marquise de Rambouillet, qui ne lui envoie des tisanes.
— Vous ne l’aimez pas, ma chère Parthénie, dit en riant Scarron.
— Oh ! quelle injustice, mon cher malade ! je le hais si peu que je ferais dire avec plaisir des messes pour le repos de son âme.
— Vous n’êtes pas nommée Lionne pour rien, ma chère, dit Mme de Chevreuse de sa place, et vous mordez rudement.
— Vous maltraitez fort un grand poète, madame, hasarda Raoul.
— Un grand poète, lui ?… Allons, on voit bien, vicomte que vous arrivez de province, comme vous me le disiez tout à l’heure, et que vous ne l’avez jamais vu. Lui ! un grand poète ? eh ! il a à peine cinq pieds.
— Bravo ! bravo ! dit un grand homme sec et noir avec une moustache orgueilleuse et une énorme rapière. Bravo, belle Paulet ! il est temps enfin de remettre ce petit Voiture à sa place. Je déclare hautement que je crois me connaître en poésie, et que j’ai toujours trouvé la sienne fort détestable.
— Quel est donc ce capitan, monsieur ? demanda Raoul à Athos.
— M. de Scudéry.
— L’auteur de la Clélie et du Grand Cyrus ?
— Il les a composés de compte à demi avec sa sœur, qui cause en ce moment avec cette jolie personne, là-bas, près de M. Scarron.
Raoul se retourna et vit effectivement deux figures nouvelles qui venaient d’entrer : l’une, toute charmante, toute frêle, toute triste, encadrée dans de beaux cheveux noirs, avec des yeux veloutés comme ces belles fleurs violettes de la pensée sous lesquelles étincelle un calice d’or ; l’autre femme, semblant tenir celle-ci sous sa tutelle, était froide, sèche et jaune, une véritable figure de duègne ou de dévote.
Raoul se promit bien de ne pas sortir du salon sans avoir parlé à la belle jeune fille aux yeux veloutés, qui par un étrange jeu de la pensée, venait, quoiqu’elle n’eût aucune ressemblance avec elle, de lui rappeler sa pauvre petite Louise, qu’il avait laissée souffrante au château de La Vallière, et qu’au milieu de tout ce monde il avait oubliée un instant.
Pendant ce temps, Aramis s’était approché du coadjuteur, qui, avec une mine toute rieuse, lui avait glissé quelques mots à l’oreille. Aramis, malgré sa puissance sur lui-même, ne put s’empêcher de faire un léger mouvement.
— Riez donc, lui dit M. de Retz ; on nous regarde.
Et il le quitta pour aller causer avec Mme de Chevreuse, qui avait un grand cercle autour d’elle.
Aramis feignit de rire pour dépister l’attention de quelques auditeurs curieux, et, s’apercevant qu’à son tour Athos était allé se mettre dans l’embrasure de la fenêtre où il était resté quelque temps, il s’en fut, après avoir jeté quelques mots à droite et à gauche, le rejoindre sans affectation.
Aussitôt qu’ils se furent rejoints, ils entamèrent une conversation accompagnée de force gestes. Raoul alors s’approcha d’eux, comme le lui avait recommandé Athos.
— C’est un rondeau de M. Voiture que me débite M. l’abbé, dit Athos à haute voix, et que je trouve incomparable.
Raoul demeura quelques instants près d’eux, puis il alla se confondre au groupe de Mme de Chevreuse, dont s’étaient rapprochées Mlle Paulet d’un côté et Mlle {{{2}}} de l’autre.
— Eh bien ! moi, dit le coadjuteur, je me permettrai de n’être pas tout à fait de l’avis de M. de Scudéry ; je trouve au contraire que M. de Voiture est un poète, mais un pur poète. Les idées politiques lui manquent complètement.
— Ainsi donc ? demanda Athos.
— C’est demain, dit précipitamment Aramis.
— À quelle heure ?
— À six heures.
— Où cela ?
— À Saint-Mandé.
— Qui vous l’a dit ?
— Le comte de Rochefort.
Quelqu’un s’approchait.
— Et les idées philosophiques ? C’étaient celles-là qui lui manquaient à ce pauvre Voiture. Moi je me range à l’avis de M. le coadjuteur : pur poète.
— Oui certainement, en poésie il était prodigieux, dit Ménage, et toutefois la postérité, tout en l’admirant, lui reprochera une chose, c’est d’avoir amené dans la facture du vers une trop grande licence ; il a tué la poésie sans le savoir.
— Tué, c’est le mot, dit Scudéry.
— Mais quels chefs-d’œuvre que ses lettres, observa Mme de Chevreuse.
— Oh ! sous ce rapport, dit Mlle de Scudéry, c’est un illustre complet.
— C’est vrai, répliqua Mlle Paulet, mais tant qu’il plaisante ; car dans le genre épistolaire sérieux il est pitoyable, et s’il ne dit les choses très crûment, vous conviendrez qu’il les dit fort mal.
— Mais vous conviendrez au moins que dans la plaisanterie il est inimitable.
— Oui, certainement, reprit Scudéry en tordant sa moustache ; je trouve seulement que son comique est forcé et sa plaisanterie par trop familière. Voyez sa Lettre de la carpe au brochet.
— Sans compter, ajouta Ménage, que ses meilleures inspirations lui venaient de l’hôtel Rambouillet. Voyez Zélide et Alcidalée.
— Quant à moi, dit Aramis en se rapprochant du cercle et en saluant respectueusement Mme de Chevreuse, qui lui répondit par un gracieux sourire ; quant à moi, je l’accuserai encore d’avoir été trop libre avec les grands. Il a manqué souvent à Mme la Princesse, à M. le maréchal d’Albret, à M. de Schomberg, à la reine elle-même.
— Comment à la reine ? demanda Scudéry en avançant la jambe droite comme pour se mettre en garde ; morbleu ! je ne savais pas cela. Et comment donc a-t-il manqué à Sa Majesté ?
— Ne connaissez-vous donc pas sa pièce : Je pensais ?
— Non, dit Mme de Chevreuse.
— Ni moi, dit Mlle de Scudéry.
— Ni moi non plus, dit Mlle Paulet.
— En effet, je crois que la reine l’a communiquée à peu de personnes ; mais moi je la tiens de mains sûres.
— Et vous la savez ?
— Je me la rappellerais, je crois.
— Voyons ! voyons ! dirent toutes les voix.
— Voici dans quelle occasion la chose a été faite, dit Aramis. M. de Voiture était dans le carrosse de la reine, qui se promenait en tête à tête avec lui dans la forêt de Fontainebleau. Il fit semblant de penser pour que la reine lui demandât à quoi il pensait, ce qui ne manqua point.
— À quoi pensez-vous donc, monsieur Voiture ? demanda Sa Majesté.
Voiture sourit, fit semblant de réfléchir cinq secondes pour qu’on crût qu’il improvisait, et répondit :
Je pensais que la destinée,
Après tant d’injustes malheurs,
Vous a justement couronnée
De gloire, d’éclat et d’honneurs ;
Mais que vous étiez plus heureuse
Lorsque vous étiez autrefois,
Je ne dirai pas amoureuse…
La rime le veut toutefois.
Scudéry, Ménage et Mlle Paulet haussèrent les épaules.
— Attendez, attendez, dit Aramis, il y a trois strophes.
— Oh ! dites trois couplets, s’écria Mlle de Scudéry, c’est tout au plus une chanson.
Je pensais que ce pauvre Amour,
Qui toujours vous prêta ses armes,
Est banni loin de votre cour,
Sans ses traits, son arc et ses charmes ;
Et de quoi je puis profiter
En passant près de vous, Marie,
Si vous pouvez si maltraiter
Ceux qui vous ont si bien servie.
— Oh ! quant à ce dernier trait, dit Mme de Chevreuse, je ne sais s’il est dans les règles poétiques, mais je demande grâce pour lui comme vérité, et Mme de Hautefort et Mme de Sennecey se joindront à moi s’il le faut, sans compter M. de Beaufort.
— Allez, allez, dit Scarron, cela ne me regarde plus : depuis ce matin je ne suis plus son malade.
— Et le dernier couplet ? dit Mlle de Scudéry, le dernier couplet, voyons.
— Le voici, dit Aramis ; celui-ci a l’avantage de procéder par noms propres, de sorte qu’il n’y a pas à s’y tromper.
Je pensais — nous autres poètes,
Nous pensons extravagamment —
Ce que dans l’humeur où vous êtes
Vous feriez, si dans ce moment
Vous avisiez en cette place
Venir le duc de Buckingham,
Et lequel serait en disgrâce