Vingt ans après (page 19)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Vingt ans après · 82 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Ah ! quel malheur ! dit Mme de Chevreuse, jouant négligemment avec son éventail. En vérité, Monsieur, je vous remercie.

— De quoi, Madame ?

— De m’avoir rappelé ce souvenir, qui est un des souvenirs agréables de ma jeunesse.

— Me permettez-vous alors, dit Athos, de vous en rappeler un second ?

— Qui se rattache à celui-là ?

— Oui et non.

— Ma foi, dit Mme de Chevreuse, dites toujours. D’un homme comme vous je risque tout.

Athos salua.

— Aramis, continua-t-il, était lié avec une jeune lingère de Tours.

— Une jeune lingère de Tours ? dit Mme de Chevreuse.

— Oui, une cousine à lui, qu’on appelait Marie Michon.

— Ah ! je la connais, s’écria Mme de Chevreuse : c’est celle à laquelle il écrivait, du siége de la Rochelle, pour la prévenir d’un complot qui se tramait contre ce pauvre Buckingham.

— Justement, dit Athos ; voulez-vous bien me permettre de vous parler d’elle ?

Mme de Chevreuse regarda Athos.

— Oui, dit-elle, pourvu que vous n’en disiez pas trop de mal.

— Je serais un ingrat, dit Athos, et je regarde l’ingratitude, non pas comme un défaut ou un crime, mais comme un vice, ce qui est bien pis.

— Vous, ingrat envers Marie Michon, monsieur ? dit Mme de Chevreuse, essayant de lire dans les yeux d’Athos. Mais comment cela pourrait-il être ? Vous ne l’avez jamais connue personnellement.

— Eh ! Madame, qui sait ! reprit Athos. Il y a un proverbe populaire qui dit qu’il n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas, et les proverbes populaires sont quelquefois d’une justesse incroyable.

— Oh ! continuez, Monsieur, continuez, dit vivement Mme de Chevreuse, car vous ne pouvez vous faire idée combien cette conversation m’amuse.

— Vous m’encouragez, dit Athos, je vais donc poursuivre. Cette cousine d’Aramis, cette Marie Michon, cette jeune lingère enfin, malgré sa condition vulgaire, avait les plus hautes connaissances ; elle appelait les plus grandes dames de la cour ses amies, et la reine, toute fière qu’elle est en sa double qualité d’Autrichienne et d’Espagnole, l’appelait sa sœur.

— Hélas ! dit Mme de Chevreuse avec un léger soupir et un petit mouvement de sourcils qui n’appartenait qu’à elle, les choses sont bien changées depuis ce temps-là !

— Et la reine avait raison, continua Athos, car elle lui était fort dévouée ; dévouée au point de lui servir d’intermédiaire avec son frère, le roi d’Espagne.

— Ce qui, reprit la duchesse, lui est imputé aujourd’hui à grand crime.

— Si bien, continua Athos, que le cardinal, le vrai cardinal, l’autre, résolut un beau matin de faire arrêter la pauvre Marie Michon et de la faire conduire au château de Loches. Heureusement la chose ne put se faire si secrètement que ce projet ne transpirât ; le cas était prévu : si Marie Michon était menacée de quelque danger, la reine devait lui faire parvenir un livre d’heures relié en velours vert.

— C’est cela, Monsieur ! vous êtes bien instruit.

— Un matin le livre vert arriva, apporté par le prince de Marsillac. Il n’y avait pas de temps à perdre. Par bonheur, Marie Michon et une suivante qu’elle avait, nommée Ketty, portaient admirablement les habits d’hommes. Le prince leur procura, à Marie Michon un habit de cavalier, à Ketty un habit de laquais, leur remit deux excellents chevaux, et les deux fugitives quittèrent rapidement Tours, se dirigeant vers l’Espagne, tremblant au moindre bruit, suivant les chemins détournés, parce qu’elles n’osaient suivre les grandes routes, et demandant l’hospitalité quand elles ne trouvaient pas d’auberge.

— Mais, en vérité, c’est que c’est cela tout à fait ! s’écria Mme de Chevreuse en frappant ses mains l’une dans l’autre. Il serait vraiment curieux… elle s’arrêta.

— Que je suivisse les deux fugitives jusqu’au bout de leur voyage ? dit Athos. Non, madame, je n’abuserai pas ainsi de vos moments, et nous ne les accompagnerons que jusqu’à un petit village du Limousin situé entre Tulle et Angoulême, un petit village que l’on nomme Roche-l’Abeille.

Mme de Chevreuse jeta un cri de surprise et regarda Athos avec une expression d’étonnement qui fit sourire l’ancien mousquetaire.

— Attendez, madame, continua Athos, car ce qu’il me reste à vous dire est bien autrement étrange que ce que je vous ai dit.

— Monsieur, dit Mme de Chevreuse, je vous tiens pour sorcier ; je m’attends à tout ; mais en vérité… n’importe, allez toujours.

— Cette fois, reprit Athos, la journée avait été longue et fatigante ; il faisait froid, c’était le 11 octobre. Ce village ne présentait ni auberge ni château. Les maisons des paysans étaient pauvres et sales. Marie Michon était une personne fort aristocrate, et comme la reine, sa sœur, elle était habituée aux bonnes odeurs et au linge fin. Elle résolut donc de demander l’hospitalité au presbytère.

Athos fit une pause.

— Oh ! continuez, dit la duchesse, je vous ai prévenu que je m’attendais à tout.

— Les deux voyageurs frappèrent à la porte ; il était tard, le prêtre, qui était couché, leur cria d’entrer. Elles entrèrent, car la porte n’était point fermée. La confiance est grande dans les villages. Une lampe brûlait dans la chambre où était le prêtre. Marie Michon, qui faisait bien le plus charmant cavalier de la terre, poussa la porte, passa la tête et demanda l’hospitalité.

— Volontiers, mon jeune cavalier, dit le prêtre, si vous voulez vous contenter des restes de mon souper et de la moitié de ma chambre.

Les deux voyageuses se consultèrent un instant ; le prêtre les entendit éclater de rire, puis le maître, ou plutôt la maîtresse répondit :

— Merci, monsieur le curé, j’accepte.

— Alors, soupez et faites le moins de bruit possible, répondit le prêtre, car moi aussi j’ai couru toute la journée, et ne serais pas fâché de dormir cette nuit.

Mme de Chevreuse marchait évidemment de surprise en étonnement et d’étonnement en stupéfaction ; sa figure, en regardant Athos, avait pris une expression impossible à rendre ; on voyait qu’elle eût voulu parler, et cependant elle se taisait, de peur de perdre une des paroles de son interlocuteur.

— Après ? dit-elle.

— Après ? dit Athos. Ah ! voilà justement le difficile.

— Dites, dites, dites ! On peut tout me dire, à moi. D’ailleurs cela ne me regarde pas, et c’est l’affaire de Mlle Marie Michon.

— Ah ! c’est juste, dit Athos. Eh bien donc, Marie Michon soupa avec sa suivante, et, après avoir soupé, selon la permission qui lui avait été donnée, elle rentra dans la chambre où reposait son hôte, tandis que Ketty s’accommodait sur un fauteuil dans la première pièce, c’est-à-dire dans celle où l’on avait soupé.

— En vérité, Monsieur, dit Mme de Chevreuse, à moins que vous ne soyez le démon en personne, je ne sais pas comment vous pouvez connaître tous ces détails.

— C’était une charmante femme que cette Marie Michon, reprit Athos, une de ces folles créatures à qui passent sans cesse dans l’esprit les idées les plus étranges, un de ces êtres nés pour nous damner tous tant que nous sommes. Or, en pensant que son hôte était prêtre, il vint à l’esprit de la coquette que ce serait un joyeux souvenir pour sa vieillesse, au milieu de tant de souvenirs joyeux qu’elle avait déjà, que celui d’avoir damné un abbé.

— Comte, dit la duchesse, ma parole d’honneur, vous m’épouvantez !

— Hélas ! reprit Athos, le pauvre abbé n’était pas un saint Ambroise, et, je le répète, Marie Michon était une adorable créature.

— Monsieur, s’écria la duchesse en saisissant les mains d’Athos, dites-moi tout de suite comment vous savez tous ces détails, ou je fais venir un moine du couvent des Vieux Augustins et je vous exorcise.

Athos se mit à rire.

— Rien de plus facile, madame. Un cavalier, qui lui-même était chargé d’une mission importante, était venu demander une heure avant vous l’hospitalité au presbytère, et cela au moment même où le curé, appelé auprès d’un mourant, quittait non seulement sa maison, mais le village pour toute la nuit. Alors l’homme de Dieu, plein de confiance dans son hôte, qui d’ailleurs était gentilhomme, lui avait abandonné maison, souper et chambre. C’était donc à l’hôte du bon abbé, et non à l’abbé lui-même que Marie Michon était venue demander l’hospitalité.

— Et ce cavalier, cet hôte, ce gentilhomme arrivé avant elle…

— C’était moi, le comte de La Fère, dit Athos en se levant et en saluant respectueusement la duchesse de Chevreuse.

La duchesse resta un moment stupéfaite, puis tout à coup éclatant de rire :

— Ah ! ma foi ! dit-elle, c’est fort drôle, et cette folle de Marie Michon a trouvé mieux qu’elle n’espérait. Asseyez-vous, cher comte, et reprenez votre récit.

— Maintenant, il me reste à m’accuser, madame. Je vous l’ai dit, moi-même je voyageais pour une mission pressée ; dès le point du jour je sortis de la chambre, sans bruit, laissant dormir mon charmant compagnon de gîte. Dans la première pièce dormait aussi, la tête renversée sur un fauteuil, la suivante, en tout digne de la maîtresse. Sa jolie figure me frappa ; je m’approchai et je reconnus cette petite Ketty, que notre ami Aramis avait placée auprès d’elle. Ce fut ainsi que je sus que la charmante voyageuse était…

— Marie Michon, dit vivement Mme de Chevreuse.

— Marie Michon, reprit Athos. Alors je sortis de la maison, j’allai à l’écurie, je trouvai mon cheval sellé et mon laquais prêt ; nous partîmes.

— Et vous n’êtes jamais repassé par ce village ? demanda vivement Mme de Chevreuse.

— Un an après, Madame.

— Eh bien ?

— Eh bien ! je voulus revoir le bon curé. Je le trouvai fort préoccupé d’un évènement auquel il ne comprenait rien. Il avait, huit jours auparavant, reçu dans une bercelonnette un charmant petit garçon de trois mois avec une bourse pleine d’or et un billet contenant ces simples mots : « 11 octobre 1633 ».

— C’était la date de cette étrange aventure, reprit Mme de Chevreuse.

— Oui, mais il n’y comprenait rien, sinon qu’il avait passé cette nuit-là près d’un mourant, car Marie Michon avait quitté elle-même le presbytère avant qu’il y fût de retour.

— Vous savez, Monsieur, que Marie Michon, lorsqu’elle revint en France en 1643, fit redemander à l’instant même des nouvelles de cet enfant, car fugitive, elle ne pouvait le garder ; mais, revenue à Paris, elle voulait le faire élever près d’elle.

— Et que lui dit l’abbé ? demanda à son tour Athos.

— Qu’un seigneur, qu’il ne connaissait pas, avait bien voulu s’en charger, avait répondu de son avenir, et l’avait emporté avec lui.

— C’était la vérité.

— Ah ! je comprends alors ! Ce seigneur c’était vous, c’était son père !

— Chut ! ne parlez pas si haut, madame ; il est là.

— Il est là ! s’écria Mme de Chevreuse se levant vivement ; il est là, mon fils ! le fils de Marie Michon est là ! Mais je veux le voir à l’instant !

— Faites attention, madame, qu’il ne connaît ni son père ni sa mère, interrompit Athos.

— Vous avez gardé le secret, et vous me l’amenez ainsi, pensant que vous me rendrez bien heureuse. Oh ! merci, merci, monsieur ! s’écria Mme de Chevreuse en saisissant sa main, qu’elle essaya de porter à ses lèvres ! merci ; Vous êtes un noble cœur.

— Je vous l’amène, dit Athos en retirant sa main, pour qu’à votre tour vous fassiez quelque chose pour lui, madame. Jusqu’à présent j’ai veillé sur son éducation, et j’en ai fait, je le crois, un gentilhomme accompli ; mais le moment est venu où je me trouve de nouveau forcé de reprendre la vie errante et dangereuse d’homme de parti. Dès demain je me jette dans une affaire aventureuse où je puis être tué ; alors il n’aura plus que vous pour le pousser dans le monde, où il est appelé à tenir une place.

— Oh ! soyez tranquille, s’écria la duchesse. Malheureusement j’ai peu de crédit à cette heure, mais ce qu’il m’en reste est à lui. Quant à sa fortune et à son titre…

— De ceci, ne vous en inquiétez point, madame ; je lui ai substitué la terre de Bragelonne, que je tiens d’héritage, laquelle lui donne le titre de vicomte et dix mille livres de rente.

— Sur mon âme, monsieur, dit la duchesse, vous êtes un vrai gentilhomme ! mais j’ai hâte de voir notre jeune vicomte. Où est-il donc ?

— Là, dans le salon ; je vais le faire venir, si vous le voulez bien.

Athos fit un mouvement vers la porte. Mme de Chevreuse l’arrêta.

— Est-il beau ? demanda-t-elle.

Athos sourit.

— Il ressemble à sa mère, dit-il.

En même temps il ouvrit la porte et fit signe au jeune homme, qui apparut sur le seuil.

Madame de Chevreuse ne put s’empêcher de jeter un cri de joie en apercevant un si charmant cavalier, qui dépassait toutes les espérances que son orgueil avait pu concevoir.

— Vicomte, approchez-vous, dit Athos ; Mme la duchesse de Chevreuse, permet que vous lui baisiez la main.

Le jeune homme s’approcha avec son charmant sourire et la tête découverte, mit un genou en terre et baisa la main de Mme de Chevreuse.

— Monsieur le comte, dit-il en se retournant vers Athos, n’est-ce pas pour ménager ma timidité que vous m’avez dit que Mme était la duchesse de Chevreuse, et n’est-ce pas plutôt la reine ?

Mme de Chevreuse.

— Non, vicomte, dit Mme de Chevreuse en lui prenant la main à son tour, en le faisant asseoir auprès d’elle et en le regardant avec des yeux brillants de plaisir. Non, malheureusement, je ne suis point la reine, car si je l’étais, je ferais à l’instant même pour vous tout ce que vous méritez ; mais, voyons, telle que je suis, ajouta-t-elle en se retenant à peine d’appuyer ses lèvres sur son front si pur, voyons, quelle carrière désirez-vous embrasser ?

Athos, debout, les regardait tous deux avec une expression d’indicible bonheur.

— Mais, madame, dit le jeune homme avec sa voix douce et sonore à la fois, il me semble qu’il n’y a qu’une carrière pour un gentilhomme, c’est celle des armes. Monsieur le comte m’a élevé avec l’intention, je crois, de faire de moi un soldat, et il m’a laissé espérer qu’il me présenterait à Paris à quelqu’un qui pourrait me recommander peut-être à M. le Prince.

— Oui, je comprends, il va bien à un jeune soldat comme vous de servir sous un jeune général comme lui, mais voyons, attendez… personnellement je suis assez mal avec lui, à cause des querelles de Mme de Montbazon, ma belle-mère, avec Mme de Longueville ; mais par le prince de Marsillac…… Eh ! vraiment, tenez, comte, c’est cela ! M. le prince de Marsillac est un ancien ami à moi ; il recommandera notre jeune ami à Mme de Longueville, laquelle lui donnera une lettre pour son frère, M. le Prince, qui l’aime trop tendrement pour ne pas faire à l’instant même pour lui tout ce qu’elle lui demandera.

— Eh bien ! voilà qui va à merveille, dit le comte. Seulement, oserai-je maintenant vous recommander la plus grande diligence ? J’ai des raisons pour désirer que le vicomte ne soit plus demain soir à Paris.

— Désirez-vous que l’on sache que vous vous intéressez à lui, monsieur le comte ?

— Mieux vaudrait peut-être pour son avenir que l’on ignorât qu’il m’ait jamais connu.

— Oh ! monsieur ! s’écria le jeune homme.

— Vous savez, Bragelonne, dit le comte, que je ne fais jamais rien sans raison.

— Oui, monsieur, répondit le jeune homme, je sais que la suprême sagesse est en vous, et je vous obéirai, comme j’ai l’habitude de le faire.

— Eh bien ! comte, laissez-le-moi, dit la duchesse ; je vais envoyer chercher le prince de Marsillac, qui par bonheur est à Paris, et je ne le quitterai pas que l’affaire ne soit terminée.

— C’est bien, Mme la duchesse, mille grâces. J’ai moi-même plusieurs courses à faire aujourd’hui, et à mon retour, c’est-à-dire vers les six heures du soir, j’attendrai le vicomte à l’hôtel.

— Que faites-vous ce soir ?

— Nous allons chez l’abbé Scarron, pour lequel j’ai une lettre, et chez qui je dois rencontrer un de mes amis.

— C’est bien, dit la duchesse de Chevreuse, j’y passerai moi-même un instant : ne quittez donc pas ce salon que vous ne m’ayez vue.

Athos salua Mme de Chevreuse et s’apprêta à sortir.

— Eh bien ! monsieur le comte, dit en riant la duchesse, quitte-t-on si cérémonieusement ses anciens amis ?

— Ah ! murmura Athos en lui baisant la main, si j’avais su plus tôt que Marie Michon fût une si charmante créature !…

Et il se retira en soupirant.

CHAPITRE XXIII. L’ABBÉ SCARRON.

l y avait, rue des Tournelles, un logis que connaissaient tous les porteurs de chaises et tous les laquais de Paris, et pourtant ce logis n’était point celui d’un grand seigneur ni celui d’un financier. On n’y mangeait pas, on n’y jouait jamais et l’on n’y dansait guère. Cependant c’était le rendez-vous du beau monde, et tout Paris y allait.

Ce logis était celui du petit Scarron. On y riait tant, chez ce spirituel abbé, on y débitait tant de nouvelles, ces nouvelles étaient si vite commentées, déchiquetées et transformées, soit en contes, soit en épigrammes, que chacun voulait aller passer une heure avec le petit Scarron, entendre ce qu’il disait et reporter ailleurs ce qu’il avait dit. Beaucoup brûlaient aussi d’y placer leur mot, et s’il était drôle, ils étaient eux-mêmes les bien-venus.

Le petit abbé Scarron, qui n’était au reste abbé que parce qu’il possédait une abbaye, et non point du tout parce qu’il était dans les ordres, avait été autrefois un des plus coquets prébandiers de la ville du Mans, qu’il habitait. Or, un jour de carnaval, ayant voulu réjouir outre mesure cette bonne ville dont il était l’âme, il s’était fait frotter de miel par son valet, puis ayant ouvert un lit de plume, il s’était roulé dedans, de sorte qu’il parut le plus grotesque volatile qu’il fût possible de voir. Il avait commencé alors à faire visite à ses amis et amies dans cet étrange costume. On avait commencé par le suivre avec ébahissement, puis avec des huées, puis les crocheteurs l’avaient insulté, puis les enfants lui avaient jeté des pierres, puis enfin il avait été obligé de prendre la fuite pour échapper aux projectiles. Du moment où il avait fui, tout le monde l’avait poursuivi, pressé, traqué, relancé de tous côtés ; Scarron n’avait trouvé d’autre moyen d’échapper à son escorte qu’en se jetant à la rivière. Il nageait comme un poisson, mais l’eau était glacée. Scarron était en sueur, le froid le saisit, et en atteignant l’autre rive, il était perclus.

On avait alors essayé, par tous les moyens connus de lui rendre l’usage de ses membres ; on l’avait tant fait souffrir du traitement, qu’il avait renvoyé tous les médecins en déclarant qu’il préférait de beaucoup la maladie, puis il était revenu à Paris, où déjà sa réputation d’homme d’esprit était établie. Là il s’était fait confectionner une chaise de son invention, et comme un jour, dans cette chaise, il faisait une visite à la reine Anne d’Autriche, celle-ci, charmée de son esprit, lui avait demandé s’il ne désirait pas quelque titre.

— Oui, Votre Majesté, il en est un que j’ambitionne fort, avait répondu Scarron.

— Et lequel ? avait demandé Anne d’Autriche.

— Celui de votre malade, répondit l’abbé.

Et Scarron avait été nommé malade de la reine avec une pension de quinze cents livres.

À partir de ce moment, n’ayant plus d’inquiétude sur l’avenir, Scarron avait mené joyeuse vie, mangeant le fonds et le revenu. Un jour cependant, un émissaire du cardinal lui avait donné à entendre qu’il avait tort de recevoir M. le coadjuteur.

— Et pourquoi cela ? avait demandé Scarron ; n’est-ce donc point un homme de naissance ?

— Si fait, pardieu !

— Aimable ?

— Incontestablement.

— Spirituel ?

— Il n’a malheureusement que trop d’esprit.

— Eh bien ! alors, avait répondu Scarron, pourquoi voulez-vous que je cesse de voir un pareil homme ?

— Parce qu’il pense mal.

— Vraiment ! et de qui ?

— Du cardinal.

— Comment ! avait dit Scarron, je continue bien de voir M. Gilles Despréaux, qui pense mal de moi, et vous voulez que je cesse de voir M. le coadjuteur parce qu’il pense mal d’un autre ? impossible !

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