Vingt ans après (page 30)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Vingt ans après · 82 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et les deux jeunes gens se remirent en route, réglant leur pas sur celui du moine, qu’ils suivaient ainsi à une portée de pistolet. Au bout de cinq minutes, le moine se retourna pour s’assurer s’il était suivi ou non.

— Voyez-vous, observa Raoul, que nous avons bien fait.

— L’horrible figure que celle de ce moine ! dit le comte de Guiche.

— Horrible, répondit Raoul, et d’expression surtout ; ces cheveux jaunes, ces yeux ternes, ces lèvres qui disparaissent au moindre mot qu’il prononce…

— Oui, oui, dit de Guiche, qui avait été moins frappé que Raoul de tous ces détails, attendu que Raoul examinait tandis que de Guiche parlait ; oui, figure étrange ; mais ces moines sont assujétis à des pratiques si dégradantes, les jeûnes les font pâlir, les coups de discipline les font hypocrites, et c’est à force de pleurer les biens de la vie qu’ils ont perdus et dont nous jouissons, que leurs yeux deviennent ternes.

— Enfin, dit Raoul, ce pauvre homme va avoir son prêtre, mais, de par Dieu, le pénitent a la mine de posséder une conscience meilleure que celle du confesseur. Quant à moi, je l’avoue, je suis accoutumé à voir des prêtres d’un tout autre aspect.

— Ah ! dit de Guiche, comprenez-vous ? Celui-ci est un de ces frères errants qui s’en vont mendiant sur les grandes routes jusqu’au jour où un bénéfice leur tombe du ciel ; ce sont des étrangers pour la plupart, Écossais, Irlandais, Danois. On m’en a quelquefois montré de pareils.

— Aussi laids ?

— Non, mais raisonnablement hideux, cependant.

— Quel malheur pour ce pauvre blessé de mourir entre les mains d’un pareil frocard !

— Bah ! dit de Guiche, l’absolution, vient, non de celui qui la donne, mais de Dieu. Cependant, voulez-vous que je vous dise ? eh bien, j’aimerais mieux mourir impénitent que d’avoir affaire à un pareil confesseur. Vous êtes de mon avis, n’est-ce pas, vicomte ? et je vous voyais caresser le pommeau de votre pistolet comme si vous aviez quelque intention de lui casser la tête.

— Oui, comte, c’est une chose étrange, et qui va vous surprendre : j’ai éprouvé à l’aspect de cet homme une horreur indéfinissable. Avez-vous quelquefois fait lever un serpent sur votre chemin ?

— Jamais, dit de Guiche.

— Eh bien ! à moi cela m’est arrivé dans nos forêts du Blaisois, et je me rappelle qu’à la vue du premier qui me regarda de ses yeux ternes, replié sur lui-même, branlant la tête et agitant la langue, je demeurai fixe, pâle et comme fasciné jusqu’au moment où le comte de La Fère…

— Votre père ? demanda de Guiche.

— Non, mon tuteur, répondit Raoul en rougissant.

— Fort bien.

— Jusqu’au moment, reprit Raoul, où le comte de La Fère me dit : Allons, Bragelonne, dégaînez. Alors seulement je courus au reptile et le tranchai en deux, au moment où il se dressait sur sa queue en sifflant pour venir lui-même au-devant de moi. Eh bien ! je vous jure que j’ai ressenti exactement la même sensation à la vue de cet homme, lorsqu’il a dit : « Pourquoi me demandez-vous cela ? » et qu’il m’a regardé.

— Alors, vous vous reprochez de ne l’avoir pas coupé en deux comme votre serpent ?

— Ma foi, oui, presque, dit Raoul.

En ce moment on arrivait en vue de la petite auberge, et l’on apercevait de l’autre côté le cortége du blessé qui s’avançait guidé par M. d’Arminges. Deux hommes portaient le moribond, le troisième tenait les chevaux en main. Les jeunes gens donnèrent de l’éperon.

— Voici le blessé, dit de Guiche en passant près du frère augustin ; ayez la bonté de vous presser un peu, sire moine.

Quant à Raoul, il s’éloigna du frère de toute la largeur de la route, et passa en détournant la tête avec dégoût.

C’étaient alors les jeunes gens qui précédaient le confesseur au lieu de le suivre. Ils allèrent au-devant du blessé et lui annoncèrent cette bonne nouvelle. Celui-ci se souleva pour regarder dans la direction indiquée, vit le moine qui s’approchait en hâtant le pas de sa mule, et retomba sur sa litière le visage éclairé d’un rayon de joie.

— Maintenant, dirent les jeunes gens, nous avons fait pour vous tout ce que nous avons pu faire, et comme nous sommes pressés de rejoindre l’armée de M. le Prince, nous allons continuer notre route ; vous nous excusez, n’est-ce pas, monsieur ? Mais on dit qu’il va y avoir une bataille, et nous ne voudrions pas arriver le lendemain.

— Allez, mes jeunes seigneurs, dit le blessé, et soyez bénis tous deux pour votre piété ; vous avez, en effet, et comme vous l’avez dit, fait pour moi tout ce que vous pouviez faire ; moi je ne puis que vous dire encore une fois : Dieu vous garde, vous et ceux qui vous sont chers.

— Monsieur, dit de Guiche à son gouverneur, nous allons devant ; vous nous rejoindrez sur la route de Cambrin.

L’hôte était sur sa porte et avait tout préparé, lit, bandes et charpie, et un palefrenier était allé chercher un médecin à Lens, qui était la ville la plus proche.

— Bien, dit l’aubergiste, il sera fait comme vous le désirez ; mais ne vous arrêtez-vous pas, monsieur, pour panser votre blessure ? continua-t-il en s’adressant à Bragelonne.

— Oh ! ma blessure à moi n’est rien, dit le vicomte, et il sera temps que je m’en occupe à la prochaine halte ; seulement ayez la bonté, si vous voyez passer un cavalier, et si ce cavalier vous demande des nouvelles d’un jeune homme monté sur un alezan et suivi d’un laquais, de lui dire qu’effectivement vous m’avez vu, mais que j’ai continué ma route, et que je compte dîner à Mazingarbe et coucher à Cambrin. Ce cavalier est mon serviteur.

— Ne serait-il pas mieux et pour plus grande sûreté que je lui demandasse son nom et que je lui dise le vôtre ? répondit l’hôte.

— Il n’y a pas de mal au surcroît de précaution, dit Raoul : je me nomme le vicomte de Bragelonne et lui Grimaud.

En ce moment le blessé arrivait d’un côté et le moine de l’autre ; les deux jeunes gens se reculèrent pour laisser passer le brancard ; de son côté le moine descendait de sa mule et ordonnait qu’on la menât à l’écurie sans la desseller.

— Sire moine, dit de Guiche, confessez bien ce brave homme et ne vous inquiétez pas de votre dépense ni de celle de votre mule : tout est payé.

— Merci, monsieur ! dit le moine avec un de ces sourires qui avaient fait frissonner Bragelonne.

— Venez, comte, dit Raoul, qui semblait instinctivement ne pouvoir supporter la présence de l’augustin ; venez, je me sens mal ici.

— Merci, encore une fois, mes beaux jeunes seigneurs, dit le blessé, et ne m’oubliez pas dans vos prières.

— Soyez tranquille, dit de Guiche en piquant pour rejoindre Bragelonne, qui était déjà de vingt pas en avant.

En ce moment le brancard porté par les deux laquais entrait dans la maison. L’hôte et sa femme, qui était accourue, se tenaient debout sur les marches de l’escalier. Le malheureux blessé paraissait souffrir des douleurs atroces, et cependant il n’était préoccupé que de savoir si le moine le suivait… À la vue de cet homme pâle et ensanglanté, la femme saisit fortement le bras de son mari.

— Eh bien ! qu’y a-t-il ? demanda celui-ci. Est-ce que par hasard tu te trouverais mal ?

— Non, mais regarde, dit l’hôtesse en montrant à son mari le blessé.

— Dame ! répondit celui-ci, il me paraît bien malade.

— Ce n’est pas cela que je veux dire, continua la femme toute tremblante ; je te demande si tu le reconnais ?

— Cet homme ? attends donc…

— Ah ! je vois que tu le reconnais, dit la femme, car tu pâlis à ton tour.

— En vérité ! s’écria l’hôte. Malheur à notre maison ! c’est l’ancien bourreau de Béthune.

— L’ancien bourreau de Béthune ! murmura le jeune moine en faisant un mouvement d’arrêt et en laissant voir sur son visage le sentiment de répugnance que lui inspirait son pénitent.

M. d’Arminges, qui se tenait à la porte, s’aperçut de son hésitation.

— Sire moine, dit-il, pour être ou pour avoir été bourreau, ce malheureux n’en est pas moins un homme. Rendez-lui donc le dernier service qu’il réclame de vous, et votre œuvre n’en sera que plus méritoire.

Le moine ne répondit rien, mais il continua silencieusement son chemin vers la chambre basse où les deux valets avaient déjà déposé le mourant sur un lit. En voyant l’homme de Dieu s’approcher du chevet du blessé, les deux laquais sortirent en fermant la porte sur le moine et sur le moribond. D’Arminges et Olivain les attendaient ; ils remontèrent à cheval, et tous quatre partirent au trot, suivant le chemin à l’extrémité duquel avaient déjà disparu Raoul et son compagnon.

Au moment où le gouverneur et son escorte disparaissaient à leur tour, un nouveau voyageur s’arrêtait devant le seuil de l’auberge.

— Que désire monsieur ? dit l’hôte encore pâle et tremblant de la découverte qu’il venait de faire.

Le voyageur fit le signe d’un homme qui boit, et, mettant pied à terre, montra son cheval et fit le signe d’un homme qui frotte.

— Ah ! diable ! se dit l’autre, il paraît que celui-ci est muet. Et où voulez-vous boire ? demanda-t-il.

— Ici, dit le voyageur en montrant une table.

— Je me trompais, dit l’hôte, il n’est pas tout à fait muet.

Et il s’inclina, alla chercher une bouteille de vin et des biscuits, qu’il posa devant son taciturne convive.

— Monsieur ne désire pas autre chose ? demanda-t-il.

— Si fait, dit le voyageur.

— Que désire Monsieur ?

— Savoir si vous avez vu passer un jeune gentilhomme de quinze ans, monté sur un cheval alezan et suivi d’un laquais.

— Le vicomte de Bragelonne ? dit l’hôte.

— Justement.

— Alors c’est vous qui vous appelez M. Grimaud ?

Le voyageur fit signe que oui.

— Eh bien ! dit l’hôte, votre jeune maître était là il n’y a qu’un quart d’heure ; il dînera à Mazingarbe et couchera à Cambrin.

— Combien d’ici à Mazingarbe ?

— Deux lieues et demie.

— Merci.

Grimaud, assuré de rencontrer son jeune maître avant la fin du jour, parut plus calme, s’essuya le front et se versa un verre de vin qu’il but silencieusement… Il venait de poser son verre sur la table et se disposait à le remplir une seconde fois, lorsqu’un cri terrible partit de la chambre où étaient le moine et le mourant. Grimaud se leva tout debout.

— Qu’est-ce que cela, dit-il, et d’où vient ce cri ?

— De la chambre du blessé, dit l’hôte.

— De quel blessé ? demanda Grimaud.

— L’ancien bourreau de Béthune, qui vient d’être assassiné par des partisans espagnols, qu’on a apporté ici, et qui se confesse en ce moment à un frère augustin ; il paraît qu’il souffre bien.

— L’ancien bourreau de Béthune ? murmura Grimaud rappelant ses souvenirs… un homme de cinquante-cinq à soixante ans, grand, vigoureux, basané, cheveux et barbe noirs ?

— C’est cela, excepté que sa barbe grisonne et que ses cheveux ont blanchi. Le connaissez-vous ? demanda l’hôte.

— Je l’ai vu une fois, dit Grimaud, dont le front s’assombrit au tableau que lui présentait ce souvenir.

La femme était accourue toute tremblante.

— As-tu entendu ? dit-elle à son mari.

— Oui, répondit l’hôte avec inquiétude du côté de la porte.

En ce moment, un cri moins fort que le premier, mais suivi d’un gémissement long et prolongé, se fit entendre.

Les trois personnages se regardèrent en frissonnant.

— Il faut voir ce que c’est, dit Grimaud.

— On dirait le cri d’un homme qu’on égorge, murmura l’hôte.

— Jésus ! dit la femme en se signant.

Si Grimaud parlait peu, on sait qu’il agissait beaucoup. Il s’élança vers la porte et la secoua vigoureusement, mais elle était fermée par un verrou intérieur.

— Ouvrez ! cria l’hôte, ouvrez, sire moine, ouvrez à l’instant !

Personne ne répondit.

— Ouvrez, ou j’enfonce la porte ! dit Grimaud.

Même silence.

Grimaud jeta les yeux autour de lui et avisa une pince qui d’aventure se trouvait dans un coin : il s’élança dessus, et, avant que l’hôte eût pu s’opposer à son dessein, il avait mis la porte en dedans.

La chambre était inondée du sang qui filtrait à travers le matelas, le blessé ne parlait pas et râlait ; le moine avait disparu.

— Le moine ! cria l’hôte, où est le moine ?

Grimaud s’élança vers une fenêtre ouverte qui donnait sur la cour.

— Il aura fui par là, s’écria-t-il.

— Vous croyez ? dit l’hôte effaré. Garçon, voyez si la mule du moine est à l’écurie.

— Plus de mule ! cria celui à qui cette question avait été adressée.

Grimaud fronça le sourcil, l’hôte joignit les mains et regarda autour de lui avec défiance. Quant à la femme, elle n’avait pas osé entrer dans la chambre et se tenait debout et épouvantée à la porte.

Grimaud s’approcha du blessé, regardant ces traits rudes et marqués qui lui rappelaient un souvenir si terrible. Enfin, après un moment de morne et muette contemplation :

— Il n’y a plus de doute, dit-il, c’est bien lui.

— Vit-il encore ? demanda l’hôte.

Grimaud, sans répondre, ouvrit son justaucorps pour lui tâter le cœur, tandis que l’hôte s’approchait à son tour ; mais tout à coup tous deux reculèrent, l’hôte en poussant un cri d’effroi, Grimaud en pâlissant… La lame du poignard était enfoncée jusqu’à la garde dans le côté gauche de la poitrine du bourreau.

— Courez chercher du secours, dit Grimaud, moi je resterai près de lui.

L’hôte sortit de la chambre tout égaré ; quant à la femme, elle s’était enfuie au cri qu’avait poussé son mari.

CHAPITRE XXXV. L’ABSOLUTION.

oici ce qui s’était passé.

Nous avons vu que ce n’était point par un effet de sa propre volonté, mais au contraire assez à contre-cœur que le moine escortait le blessé qui lui avait été recommandé d’une si étrange manière. Peut-être eût-il cherché à fuir, s’il en avait vu la possibilité ; mais les menaces des deux gentilshommes, leur suite qui était restée après eux et qui sans doute avait reçu leurs instructions, et pour tout dire enfin, la réflexion même, avaient engagé le moine à jouer jusqu’au bout, sans laisser paraître trop de mauvais vouloir, son rôle de confesseur, et une fois entré dans la chambre, il s’était approché du chevet du blessé.

Le moribond examina de ce regard rapide particulier à ceux qui vont mourir et qui, par conséquent, n’ont pas de temps à perdre, la figure de celui qui devait être son consolateur ; il fit un mouvement de surprise et dit : — Vous êtes bien jeune, mon père.

— Les gens qui portent ma robe n’ont point d’âge, répondit sèchement le moine. — Hélas ! parlez-moi plus doucement, mon père, dit le blessé, j’ai besoin d’un ami à mes derniers moments. — Vous souffrez beaucoup ? demanda le moine. — Oui, mais de l’âme bien plus que du corps. — Nous sauverons votre âme, dit le jeune homme ; mais êtes-vous réellement le bourreau de Béthune, comme le disaient ces gens ? — C’est-à-dire, reprit vivement le blessé, qui craignait sans doute que ce nom de bourreau n’éloignât de lui les derniers secours qu’il réclamait, c’est-à-dire que je l’ai été, mais je ne le suis plus ; il y a quinze ans que j’ai cédé ma charge. Je figure encore aux exécutions, mais je ne frappe plus moi-même, oh non ! — Vous avez donc horreur de votre état ?…

Le bourreau poussa un profond soupir.

— Tant que je n’ai frappé qu’au nom de la loi et de la justice, dit-il, mon état m’a laissé dormir tranquille, abrité que j’étais sous la justice et sous la loi ; mais depuis cette nuit terrible où j’ai servi d’instrument à une vengeance particulière et où j’ai levé avec haine le glaive sur une créature de Dieu ; depuis ce jour…

Le bourreau s’arrêta en secouant la tête d’un air désespéré.

— Parlez, dit le moine, qui s’était assis au pied du lit du blessé et qui commençait à prendre intérêt à un récit qui s’annonçait d’une façon si étrange.

— Ah ! s’écria le moribond avec tout l’élan d’une douleur longtemps comprimée et qui finit enfin par se faire jour, ah ! j’ai pourtant essayé d’étouffer ce remords par vingt ans de bonnes œuvres ; j’ai dépouillé la férocité naturelle à ceux qui versent le sang ; à toutes les occasions j’ai exposé ma vie pour sauver la vie de ceux qui étaient en péril, et j’ai conservé à la terre des existences humaines, en échange de celle que je lui avais enlevée. Ce n’est pas tout : le bien acquis dans l’exercice de ma profession, je l’ai distribué aux pauvres, je suis devenu assidu aux églises, les gens qui me fuyaient se sont habitués à me voir. Tous m’ont pardonné, quelques-uns même m’ont aimé, mais je crois que Dieu ne m’a point pardonné, lui, car le souvenir de cette exécution me poursuit sans cesse, et il me semble chaque nuit voir se dresser devant moi le spectre de cette femme.

— Une femme ! C’est donc une femme que vous avez assassinée ? s’écria le moine.

— Et vous aussi ! s’écria le bourreau, vous vous servez donc de ce mot qui retentit à mon oreille : assassinée ! Je l’ai donc assassinée et non pas exécutée ! je suis donc un assassin et non pas un justicier !

Et il ferma les yeux en poussant un gémissement. Le moine craignit sans doute qu’il ne mourût sans en dire davantage, car il reprit vivement :

— Continuez, je ne sais rien, et quand vous aurez achevé votre récit, Dieu et moi jugerons.

— Oh ! mon père, reprit le bourreau sans rouvrir les yeux, comme s’il craignait, en les rouvrant, de revoir quelque objet effrayant, c’est surtout lorsqu’il fait nuit et que je traverse quelque rivière, que cette terreur que je n’ai pu vaincre redouble ; il me semble alors que ma main s’alourdit, comme si mon coutelas y pesait encore ; que l’eau devient couleur de sang, et que toutes les voix de la nature, le bruissement des arbres, le murmure du vent, le clapotement du flot, se réunissent pour former une voix pleurante, désespérée, terrible, qui me crie : Laissez passer la justice de Dieu !

— Délire ! murmura le moine en secouant la tête à son tour.

Le bourreau rouvrit les yeux, fit un mouvement pour se retourner du côté du jeune homme et lui saisit le bras.

— Délire, répéta-t-il, délire, dites-vous ! Oh ! non pas, car c’était le soir, car j’ai jeté son corps dans la rivière, car les paroles que mes remords répètent, c’est moi qui dans mon orgueil les ai prononcées : après avoir été l’instrument de la justice humaine, je croyais être devenu celui de la justice de Dieu !

— Mais, voyons, comment cela s’est-il fait ? parlez, dit le moine.

— C’était un soir, un homme me vint chercher, me montra un ordre, je le suivis. Quatre autres seigneurs m’attendaient. Ils m’emmenèrent masqué. Je me réservais toujours de résister si l’office qu’on réclamait de moi me paraissait injuste. Nous fîmes cinq ou six lieues, sombres, silencieux et presque sans échanger une parole ; enfin, à travers les fenêtres d’une petite chaumière, ils me montrèrent une femme accoudée sur une table et me dirent : Voilà celle qu’il faut exécuter.

— Horreur ! dit le moine. Et vous avez obéi ?

— Mon père, cette femme était un monstre, elle avait empoisonné, disait-on, son second mari, tenté d’assassiner son beau-frère, qui se trouvait parmi ces hommes ; elle venait d’empoisonner une jeune femme qui était sa rivale, et avant de quitter l’Angleterre, elle avait, disait-on, fait poignarder le favori du roi.

— Buckingham ? s’écria le moine.

— Oui, Buckingham, c’est cela.

— Elle était donc Anglaise, cette femme ?

— Non, elle était Française, mais elle s’était mariée en Angleterre.

Le moine pâlit, s’essuya le front et alla fermer la porte au verrou. Le moribond crut qu’il l’abandonnait et retomba en gémissant sur son lit.

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