Vingt ans après (page 31)
Mordaunt et le Bourreau.
— Non, non, me voilà, reprit le moine en revenant vivement près de lui ; continuez : quels étaient ces hommes ?
— L’un était étranger, Anglais, je crois. Les quatre autres étaient Français et portaient le costume de mousquetaires.
— Leurs noms ? demanda le moine.
— Je ne les connais pas. Seulement, les quatre autres seigneurs appelaient l’Anglais milord.
— Et cette femme était-elle belle ?
— Jeune et belle, oh ! oui, belle surtout. Je la vois encore, lorsqu’à genoux à mes pieds, elle priait, la tête renversée en arrière. Je n’ai jamais compris depuis comment j’avais abattu cette tête si belle et si pâle.
Le moine semblait agité d’une émotion étrange. Tous ses membres tremblaient ; on voyait qu’il voulait faire une question, mais il n’osait pas. Enfin, après un violent effort sur lui-même :
— Le nom de cette femme ? dit-il.
— Je l’ignore. Comme je vous le dis, elle s’était mariée deux fois, à ce qu’il paraît : une fois en France, et l’autre en Angleterre.
— Et elle était jeune, dites-vous ?
— Vingt-cinq ans.
— Belle ?
— À ravir.
— Blonde ?
— Oui.
— De grands cheveux, n’est-ce pas… qui tombaient sur ses épaules ?
— Oui.
— Des yeux d’une expression admirable ?
— Quand elle voulait. Oh ! oui, c’est bien cela.
— Une voix d’une douceur étrange ?
— Comment le savez-vous ?
Le bourreau s’accouda sur son lit et fixa son regard épouvanté sur le moine, qui devint livide.
— Et vous l’avez tuée ! dit le moine ; vous avez servi d’instrument à ces lâches, qui n’osaient la tuer eux-mêmes ! vous n’avez pas eu pitié de cette jeunesse, de cette beauté, de cette faiblesse ! vous avez tué cette femme !
— Hélas ! reprit le bourreau, je vous l’ai dit, mon père, cette femme, sous cette enveloppe céleste, cachait un esprit infernal, et quand je la vis, quand je me rappelai tout le mal qu’elle m’avait fait à moi-même…
— À vous ? et qu’avait-elle pu vous faire à vous ? Voyons.
— Elle avait séduit et perdu mon frère, qui était prêtre ; elle s’était sauvée avec lui de son couvent.
— Avec ton frère ?
— Oui. Mon frère avait été son premier amant ; elle avait été la cause de la mort de mon frère. Oh ! mon père ! mon père ! ne me regardez donc pas ainsi. Oh ! je suis donc bien coupable ! Oh ! vous ne me pardonnerez donc pas !
Le moine composa son visage.
— Si fait, si fait, dit-il, je vous pardonnerai si vous me dites tout.
— Oh ! s’écria le bourreau, tout, tout, tout !
— Alors, répondez. Si elle a séduit votre frère… Vous dites qu’elle l’a séduit, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Si elle a causé sa mort… vous avez dit qu’elle avait causé sa mort ?
— Oui, répéta le bourreau.
— Alors, vous devez savoir son nom de jeune fille. — Ô mon Dieu ! dit le bourreau, mon Dieu ! il me semble que je vais mourir. L’absolution, mon père ! l’absolution ! — Dis son nom ! s’écria le moine, et je te la donnerai. — Elle s’appelait… mon Dieu, ayez pitié de moi ! murmura le bourreau et il se laissa aller sur son lit, pâle, frissonnant et pareil à un homme qui va mourir. — Son nom ! répéta le moine se courbant sur lui comme pour lui arracher ce nom s’il ne voulait pas le lui dire ; son nom !… parle, ou pas d’absolution !
Le mourant parut rassembler toutes ses forces. Les yeux du moine étincelaient.
— Anne de Bueil, murmura le blessé. — Anne de Bueil, s’écria le moine en se redressant et en levant les deux mains au ciel, Anne de Bueil ! tu as bien dit Anne de Bueil, n’est-ce pas ? — Oui, oui, c’était son nom, et maintenant absolvez-moi, car je me meurs. — Moi, t’absoudre ! s’écria le prêtre avec un rire qui fit dresser les cheveux sur la tête du mourant, moi, t’absoudre ! je ne suis pas prêtre… — Vous n’êtes pas prêtre ! s’écria le bourreau, mais qu’êtes-vous donc alors ? — Je vais te le dire à mon tour, misérable ! — Ah ! Seigneur ! mon Dieu ! — Je suis John Francis de Winter ! — Je ne vous connais pas ! s’écria le bourreau. — Attends, attends, tu vas me connaître ; je suis John Francis de Winter, répéta-t-il, et cette femme… — Eh bien ! cette femme ? — C’était ma mère !
Le bourreau poussa le premier cri, ce cri si terrible qu’on avait entendu d’abord.
— Oh ! pardonnez-moi, pardonnez-moi, murmura-t-il, sinon au nom de Dieu, du moins en votre nom, sinon comme prêtre, du moins comme fils. — Te pardonner, s’écria le faux moine, te pardonner ! Dieu le fera peut-être, mais moi, jamais ! — Par pitié, dit le bourreau en tendant ses bras vers lui. — Pas de pitié pour qui n’a pas eu de pitié ; meurs impénitent, meurs désespéré, meurs et sois damné !
Et tirant de sa robe un poignard et le lui enfonçant dans la poitrine : — Tiens, dit-il, voilà mon absolution !
Ce fut alors que l’on entendit ce second cri plus faible que le premier, et qui avait été suivi d’un long gémissement.
Le bourreau, qui s’était soulevé, retomba renversé sur son lit. Quant au moine, sans retirer le poignard de la plaie, il courut à la fenêtre, l’ouvrit, sauta sur les fleurs d’un petit jardin, se glissa dans l’écurie, prit sa mule, sortit par une porte de derrière, courut jusqu’au prochain bouquet de bois, y jeta sa robe de moine, tira de sa valise un habit complet de cavalier, s’en revêtit, gagna à pied la première poste, prit un cheval et continua à franc étrier son chemin vers Paris.
CHAPITRE XXXVI. GRIMAUD PARLE.
rimaud était resté seul auprès du bourreau : l’hôte était allé chercher du secours ; la femme priait.
Au bout d’un instant, le blessé rouvrit les yeux.
— Du secours ! murmura-t-il ; du secours ! Ô mon Dieu, mon Dieu, ne trouverai-je donc pas un ami dans ce monde qui m’aide à vivre ou à mourir ?
Et il porta avec effort sa main à sa poitrine ; sa main rencontra le manche du poignard.
— Ah ! dit-il comme un homme qui se souvient. Et il laissa retomber son bras près de lui. — Ayez courage, dit Grimaud, on est allé chercher du secours. — Qui êtes-vous ? demanda le blessé, en fixant sur Grimaud des yeux démesurément ouverts. — Une ancienne connaissance, dit Grimaud. — Vous ?
Le blessé chercha à se rappeler les traits de celui qui lui parlait ainsi.
— Dans quelles circonstances nous sommes-nous donc rencontrés ? demanda-t-il. — Il y a vingt ans, une nuit ; notre maître vous avait pris à Béthune et vous conduisit à Armentières. — Je vous reconnais bien, dit le bourreau, vous êtes un des quatre laquais. — C’est cela. — D’où venez-vous ? — Je passais sur la route ; je me suis arrêté dans cette auberge pour faire rafraîchir mon cheval. On me racontait que le bourreau de Béthune était là blessé, quand vous avez poussé deux cris. Au premier nous sommes accourus ; au second nous avons enfoncé la porte. — Et le moine ? dit le bourreau ; avez-vous vu le moine ? — Quel moine ? — Le moine qui était enfermé avec moi. — Non, il n’y était déjà plus ; il paraît qu’il a fui par cette fenêtre. Est-ce donc lui qui vous a frappé ? — Oui, dit le bourreau.
Grimaud fit un mouvement pour sortir. — Qu’allez-vous faire ? demanda le blessé. — Il faut courir après lui. — Gardez-vous-en bien ! — Et pourquoi ? — Il s’est vengé, et il a bien fait. Maintenant j’espère que Dieu me pardonnera, car il y a expiation.
— Expliquez-vous, dit Grimaud.
— Cette femme que vous et vos maîtres m’avez fait tuer…
— Milady ?
— Oui, milady ; c’est vrai, vous l’appeliez ainsi…
— Qu’a de commun milady avec le moine ?
— C’était sa mère.
Grimaud chancela et regarda le mourant d’un œil terne et presque hébété.
— Sa mère ? répéta-t-il.
— Oui, sa mère.
— Mais il sait donc ce secret ?
— Je l’ai pris pour un moine, et je le lui ai révélé en confession.
— Malheureux ! s’écria Grimaud, dont les cheveux se mouillèrent de sueur à la seule idée des suites que pouvait avoir une pareille révélation ; malheureux ! vous n’avez nommé personne, j’espère ?
— Je n’ai prononcé aucun nom, car je n’en connaissais aucun, excepté le nom de fille de sa mère, et c’est à ce nom qu’il l’a reconnue ; mais il sait que son oncle était au nombre des juges.
Et il retomba épuisé. Grimaud voulut lui porter secours et avança sa main vers le manche du poignard.
— Ne me touchez pas, dit le bourreau ; si l’on retirait ce poignard, je mourrais.
Grimaud resta la main étendue, puis tout à coup se frappant le front du poing :
— Ah mais ! si jamais cet homme apprend qui sont les autres, mon maître est perdu alors.
— Hâtez-vous, hâtez-vous, s’écria le bourreau, prévenez-le s’il vit encore, prévenez ses amis ; ma mort, croyez-le bien, ne sera pas le dénoûment de cette terrible aventure.
— Où allait-il ? demanda Grimaud.
— Vers Paris.
— Qui l’a arrêté ?
— Deux jeunes gentilshommes qui se rendaient à l’armée, et dont l’un d’eux, j’ai entendu son nom prononcé par son camarade, s’appelle le vicomte de Bragelonne.
— Et c’est ce jeune homme qui vous a amené ce moine ?
— Oui.
Grimaud leva les yeux au ciel.
— C’était donc la volonté de Dieu, dit-il.
— Sans doute, dit le blessé.
— Alors voilà qui est effrayant, murmura Grimaud, et cependant cette femme, elle avait mérité son sort. N’est-ce donc plus votre avis ?
— Au moment de mourir, dit le bourreau, on voit les crimes des autres bien petits en comparaison des siens.
Et il retomba épuisé et fermant les yeux.
Grimaud était retenu entre la pitié qui lui défendait de laisser cet homme sans secours, et la crainte qui lui commandait de partir à l’instant même pour aller porter cette nouvelle au comte de la Fère, lorsqu’il entendit du bruit dans le corridor et vit l’hôte qui rentrait avec le chirurgien, qu’on avait enfin retrouvé.
Plusieurs curieux suivaient, attirés par la curiosité ; le bruit de l’étrange événement commençait à se répandre.
Le praticien s’approcha du mourant qui semblait évanoui.
— Il faut d’abord extraire le fer de la poitrine, dit-il en secouant la tête d’une façon significative.
Grimaud se rappela la prophétie que venait de lui faire le blessé et détourna les yeux. Le chirurgien écarta le pourpoint, déchira la chemise et mit la poitrine à nu. Le fer, comme nous l’avons dit, était enfoncé jusqu’à la garde. Le chirurgien le prit par l’extrémité de la poignée ; à mesure qu’il l’attirait, le blessé ouvrait les yeux avec une fixité effrayante. Lorsque la lame fut sortie entièrement de la plaie, une mousse rougeâtre vint couronner la bouche du blessé, puis, au moment où il respira, un flot de sang jaillit de l’orifice de sa blessure ; le mourant fixa son regard sur Grimaud avec une expression singulière et expira sur-le-champ.
Alors Grimaud ramassa le poignard inondé du sang qui gisait dans la chambre et faisait horreur à tous, fit signe à l’hôte de le suivre, paya la dépense avec une générosité digne de son maître et remonta à cheval.
Grimaud avait pensé tout d’abord à retourner droit à Paris, mais il songea à l’inquiétude où son absence prolongée tiendrait Raoul ; il se rappela que Raoul n’était qu’à deux lieues de l’endroit où il se trouvait lui-même, qu’en un quart d’heure il serait près de lui, et qu’aller, retour et explication ne lui prendraient pas une heure ; il mit son cheval au galop, et dix minutes après il descendait au Mulet-Couronné, la seule auberge de Mazingarbe.
Aux premiers mots qu’il échangea avec l’hôte, il acquit la certitude qu’il avait rejoint celui qu’il cherchait.
Raoul était à table avec le comte de Guiche et son gouverneur, mais la sombre aventure de la matinée laissait sur les deux jeunes fronts une tristesse que la gaîté de M. d’Arminges, plus philosophe qu’eux par la grande habitude qu’il avait de ces sortes de spectacles, ne pouvait parvenir à dissiper.
Tout à coup la porte s’ouvrit et Grimaud se présenta pâle, poudreux et encore couvert du sang du malheureux blessé.
— Grimaud, mon bon Grimaud, s’écria Raoul, enfin te voici ! Excusez-moi, Messieurs, ce n’est pas un serviteur, c’est un ami.
Et se levant et courant à lui :
— Comment va M. le comte ? continua-t-il ; me regrette-t-il un peu ? l’as-tu vu depuis que nous nous sommes quittés ? Réponds ! mais j’ai de mon côté bien des choses à te dire, va ; depuis trois jours, il nous est arrivé force aventures. Mais qu’as-tu ? comme tu es pâle ! Du sang ! pourquoi ce sang ?
— En effet, il y a du sang, dit le comte en se levant. Êtes-vous blessé, mon ami ?
— Non, monsieur, dit Grimaud, ce sang n’est point à moi.
— Mais à qui ? demanda Raoul.
— C’est le sang du malheureux que vous avez laissé à l’auberge, et qui est mort entre mes bras.
— Entre tes bras, cet homme ! mais sais-tu qui il était ?
— Oui, dit Grimaud.
— Mais c’était l’ancien bourreau de Béthune !
— Je le sais.
— Et tu le connaissais ?
— Je le connaissais.
— Et il est mort ?
— Oui.
Les deux jeunes gens se regardèrent.
— Que voulez-vous, messieurs, dit d’Arminges, c’est la loi commune, et pour avoir été bourreau on n’en est pas exempt. Du moment où j’ai vu sa blessure, j’en ai eu mauvaise idée, et, vous le savez, c’était son opinion à lui-même, puisqu’il demandait un moine.
À ce mot de moine, Grimaud pâlit.
— Allons, allons, à table ! dit d’Arminges, qui, comme tous les hommes de cette époque et surtout de son âge, n’admettait pas la sensibilité entre deux services.
— Oui, monsieur, vous avez raison, dit Raoul. Allons, Grimaud, fais-toi servir ; commande, et après que tu te seras reposé, nous causerons.
— Non, monsieur, non, dit Grimaud, je ne puis pas m’arrêter un instant, il faut que je reparte pour Paris.
— Comment ! que tu repartes pour Paris ? Tu te trompes, c’est Olivain qui va partir ; toi, tu restes.
— C’est Olivain qui reste, au contraire, et c’est moi qui pars. Je suis venu tout exprès pour vous l’apprendre.
— Mais à quel propos ce changement ?
— Je ne puis vous le dire.
— Explique-toi.
— Je ne puis m’expliquer.
— Allons, qu’est-ce que cette plaisanterie ?
— Monsieur le vicomte sait que je ne plaisante jamais.
— Oui ; mais je sais aussi que M. le comte de la Fère a dit que vous resteriez près de moi et qu’Olivain retournerait à paris. Je suivrai les ordres de M. le comte.
— Pas dans cette circonstance, monsieur.
— Me désobéirez-vous, par hasard ?
— Oui, monsieur, car il le faut.
— Ainsi, vous persistez ?
— Ainsi je pars ; soyez heureux, monsieur le vicomte.
Et Grimaud salua et tourna vers la porte pour sortir. Raoul, furieux et inquiet tout à la fois, courut après lui et l’arrêta par le bras.
— Grimaud, s’écria Raoul, restez, je le veux !
— Alors, dit Grimaud, vous voulez que je laisse tuer M. le comte.
Grimaud salua et s’apprêta à sortir.
— Grimaud, mon ami, dit le vicomte, vous ne partirez pas ainsi, vous ne me laisserez pas dans une pareille inquiétude. Grimaud, parle, parle, au nom du ciel !
Et Raoul tout chancelant tomba sur un fauteuil.
— Je ne puis vous dire qu’une chose, monsieur, car le secret que vous me demandez n’est pas à moi. Vous avez rencontré un moine, n’est-ce pas ?
— Oui.
Les deux jeunes gens se regardèrent avec effroi.
— Vous l’avez conduit près du blessé ?
— Oui.
— Vous avez eu le temps de le voir, alors ? Et peut-être le reconnaîtriez-vous si jamais vous le rencontriez ?
— Oh ! oui, je le jure, dit Raoul.
— Et moi aussi, dit de Guiche.
— Eh bien ! si vous le rencontrez jamais, dit Grimaud, quelque part que ce soit, sur la grande route, dans la rue, dans une église, partout où il sera et où vous serez, mettez le pied dessus et écrasez-le sans pitié, sans miséricorde, comme vous feriez d’une vipère, d’un serpent, d’un aspic ; écrasez-le et ne le quittez que quand il sera mort ; la vie de cinq hommes sera pour moi en doute tant qu’il vivra.
Et sans ajouter une parole, Grimaud profita de l’étonnement et de la terreur où il avait jeté ceux qui l’écoutaient pour s’élancer hors de l’appartement.
— Eh bien ! comte, dit Raoul en se retournant vers de Guiche, ne l’avais-je pas bien dit que ce moine me faisait l’effet d’un reptile ?
Deux minutes après on entendait sur la route le galop d’un cheval. Raoul courut à la fenêtre. C’était Grimaud qui reprenait la route de Paris. Il salua le vicomte en agitant son chapeau et disparut bientôt à l’angle du chemin.
En route Grimaud réfléchit à deux choses : la première c’est qu’au train dont il allait, son cheval ne le mènerait pas dix lieues. La seconde, c’est qu’il n’avait pas d’argent. Mais Grimaud avait l’imagination d’autant plus féconde qu’il parlait moins. Au premier relais qu’il rencontra il vendit son cheval, et avec l’argent de son cheval il prit la poste.
CHAPITRE XXXVII. LA VEILLE DE LA BATAILLE.
aoul fut tiré de ses sombres réflexions par l’hôte, qui entra précipitamment dans la chambre où venait de se passer la scène que nous avons racontée, en criant : Les Espagnols ! les Espagnols !
Ce cri était assez grave pour que toute préoccupation fît place à celle qu’il devait causer. Les jeunes gens demandèrent quelques informations et apprirent que l’ennemi s’avançait effectivement par Houdain et Béthune.
Tandis que M. d’Arminges donnait les ordres pour que les chevaux, qui se rafraîchissaient, fussent mis en état de partir, les deux jeunes gens montèrent aux plus hautes fenêtres de la maison, qui dominait les environs, et virent effectivement poindre du côté de Mersin et de Sains un corps nombreux d’infanterie et de cavalerie. Cette fois, ce n’était plus une troupe nomade de partisans, c’était toute une armée.
Il n’y avait donc d’autre parti à prendre qu’à suivre les sages instructions de M. d’Arminges et de battre en retraite.
Les jeunes gens descendirent rapidement. M. d’Arminges était déjà à cheval. Olivain tenait en main les deux montures des jeunes gens, et les laquais du comte de Guiche gardaient soigneusement entre eux le prisonnier espagnol, monté sur un bidet qu’on venait d’acheter à son intention. Pour surcroît de précaution, il avait les mains liées.
La petite troupe prit au trot le chemin de Cambrin, où l’on croyait trouver le prince, mais il n’y était plus depuis la veille et s’était retiré à la Bassée, une fausse nouvelle lui ayant appris que l’ennemi devait passer la Lys à Estaire.
En effet, trompé par ces renseignements, le prince avait retiré ses troupes de Béthune, concentré toutes ses forces entre la Vieille-Chapelle et La Venthie, et lui-même, après une reconnaissance sur toute la ligne avec le maréchal de Grammont, venait de rentrer et de se mettre à table, interrogeant les officiers qui étaient assis à ses côtés sur les renseignements qu’il avait chargé chacun d’eux de prendre ; mais nul n’avait de nouvelles positives. L’armée ennemie avait disparu depuis quarante-huit heures et semblait s’être évanouie.
Or, jamais une armée ennemie n’est si proche et par conséquent si menaçante que lorsqu’elle a disparu complètement. Le prince était donc maussade et soucieux, contre son habitude, lorsqu’un officier de service entra et annonça au maréchal de Grammont que quelqu’un demandait à lui parler. Le duc de Grammont prit du regard la permission du prince et sortit. Le prince le suivit des yeux, et ses regards restèrent fixés sur la route, personne n’osant parler, de peur de le distraire de sa préoccupation.